Les CALF, des centres d'apprentissage du français pour arabophones au Tchad : histoire et fonctionnement
- Par Aminata Diop
Pages 125 à 142
Citer cet article
- DIOP, Aminata,
- Diop, Aminata.
- Diop, A.
https://doi.org/10.3917/ls.148.0125
Citer cet article
- Diop, A.
- Diop, Aminata.
- DIOP, Aminata,
https://doi.org/10.3917/ls.148.0125
Notes
-
[1]
En 1978, à l’aube de la guerre civile, les ressortissants du sud étaient encore très majoritaires dans la haute fonction publique (78 %) (Lanne cité par Arditi 2003a).
-
[2]
La part de musulmans dans la population tchadienne est estimée à 54 % (Gandolfi 2003).
-
[3]
« 47 % seulement des sortants d’un cycle primaire complet acquièrent suffisamment de connaissances de base pour rester alphabétisés à l’âge adulte » (Banque mondiale 2007).
-
[4]
Les caisses de la société cotonnière, la puissante CotonTchad, dont le chiffre d’affaires était de l’ordre de 20 milliards de F CFA, étaient ainsi régulièrement vidées.
-
[5]
Les enquêtes ont été réalisées au CALF de N’Djaména auprès de 15 % des apprenants inscrits à la session de cours de mars à juin 2007.
-
[6]
Les calculs ont été réalisés à partir des estimations de Dumont (2007). À titre d’exemple de projection, les Arabes, deuxième plus important groupe ethnique après les Sara, avec 1512000 habitants soit 14 % de la population totale, représentent 27,5 % de la population tchadienne de culture arabo-musulmane.
-
[7]
Le dispositif français d’appui technique à l’éducation au Tchad était quantitativement très conséquent avant 2003.
-
[8]
À la mi-2007, le centre de N’Djaména disposait de 10 niveaux pour un total de 26 classes.
-
[9]
Les militaires qui représentent 7 % des effectifs ne sont pas systématiquement Zaghawa.
Introduction
1Au Tchad, la connaissance du français est nécessaire pour intégrer la fonction publique et occuper des fonctions sociales importantes. En effet, le bilinguisme arabe-français inscrit dans les textes constitutionnels n’est pas une réalité palpable dans le quotidien des Tchadiens puisqu’il n’existe toujours pas dans le système éducatif : la langue de scolarisation reste très majoritairement le français. Les insuffisances des services éducatifs de l’État (Banque mondiale 2007) et le refus de l’école francophone par les populations arabo-musulmanes (Khayar 1976 ; Arditi 2003a) ont eu pour conséquence l’augmentation du nombre des analphabètes chez les adultes (81 %). En outre, la création d’écoles privées monolingues (arabophones ou francophones) favorise l’enfermement dans les schémas culturels propres à chaque langue ainsi que le cloisonnement et les risques d’éclatement entre les communautés (Alio 2007). Cette dichotomie de la société n’est pas nouvelle : l’histoire du Tchad est marquée par une division nord (arabophone, musulman) – sud (francophone, chrétien-animiste), avec des conflits, y compris armés (Centre Al-Mouna 1996).
2Les centres d’apprentissage de la langue française (CALF) du Tchad visent à alphabétiser en français des adultes qui ont précédemment bénéficié d’une scolarité en arabe littéraire ou qui ont eu une scolarité insuffisante en français. À partir de sa création en 1983, juste après la guerrecivile, le centre de N’Djaména a constitué un outil permettant aux cadres arabophones d’intégrer l’administration d’un État resté francophone malgré la promulgation de l’arabe comme langue co-officielle en 1982 – quelques mois après la prise de pouvoir d’Hissène Habré. Dans les années 1990 et surtout 2000, l’institution appuyée par la coopération française a étendu son réseau aux autres grandes villes du pays et s’est ouverte à une plus grande diversité d’apprenants arabophones.
3À partir de l’analyse de données bibliographiques, d’observations de classes et d’enquêtes réalisées entre 2006 et 2008 auprès d’enseignants et d’apprenants, cet article se propose de mettre en lumière l’histoire et le fonctionnement des CALF et la manière dont le contexte géopolitique et sociolinguistique du Tchad a influencé l’émergence et le développement de cet « appareil » formatif institutionnel dont l’objectif de transmission de la langue française est aussi animé par des motifs culturels et politiques. En définitive, nous évoquerons le succès de cette politique menée conjointement par l’État tchadien et la France qui tient notamment à l’absence de corruption et de violence dans l’instance éducative.
1. L’arabe et le français au Tchad
4La pénétration de la langue arabe et la diffusion de l’islam au Tchad n’ont pas été synchrones ni de même amplitude. La religion du Coran s’est développée non pas à la suite de conquêtes arabes guerrières mais par appropriation progressive, grâce au rayonnement de la civilisation musulmane du nord du Sahara (Chapelle 1986). L’islam introduit était d’abord un islam urbain et élitaire. Les différents royaumes sahéliens du nord du Tchad actuel en font leur religion : le Kanem au XIe siècle, le Baguirmi au XVIe siècle, le Ouaddaï au XVIIe siècle ; l’arabe littéraire est leur langue administrative et diplomatique. La langue arabe, de type dialectal, ne se répand qu’au travers des migrations d’Arabes nomades éleveurs venus de l’est aux XIVe et XVIe siècles (Jullien de Pommerol 1997). En milieu rural, l’expansion de l’islam est très lente et progressive et son développement y est syncrétique ; les peuples ne parlent pas l’arabe bien qu’ils soient devenus musulmans, et restent attachés à leur langue maternelle. La prospérité économique des royaumes sahéliens musulmans était fondée sur le commerce des esclaves, de l’ivoire, des plumes d’autruche à destination du monde arabe. Les razzias effectuées parmi les sociétés animistes au sud du Tchad prirent fin à la conquête coloniale française.
5Au XXe siècle, l’apprentissage du français est le pivot de l’enseignement public colonial qui a pour objectif de former les cadres et auxiliaires strictement nécessaires à l’administration coloniale et au commerce européen, mais aussi de créer une élite tchadienne occidentalisée capable de perpétuer la politique française : il s’est étendu essentiellement dans les savanes au sud où l’administration coloniale a promu la culture obligatoire du coton pour financer son budget. Les populations animistes deviennent progressivement chrétiennes avec l’arrivée des missions catholiques puis protestantes. Parallèlement, un sentiment de haine et de rejet à l’égard de la civilisation française se développe parmi les populations musulmanes du nord, se manifestant par un « refus de l’école » publique coloniale : les sultans et notables musulmans envoient leurs enfants étudier en Égypte ou au Soudan (Khayar 1976). Au milieu du XXe siècle, sous l’influence de cette jeune élite revenue au Tchad, l’enseignement arabo-islamique reprend son essor : dans les centres urbains, des écoles privées musulmanes s’implantent. La seconde guerre mondiale donnera au Tchad une nouvelle dynamique économique avec des infrastructures construites (aéroport, routes, télécommunications) et des débouchés commerciaux solides (bétail, coton). La nouvelle priorité accordée à l’éducation publique en français a des effets significatifs : les effectifs d’élèves augmentent rapidement, mais les taux de scolarisation à l’école primaire restent encore très faibles à l’aube de l’indépendance (20 à 35 % au sud, 3 à 10 % au nord) et l’enseignement secondaire n’est qu’à ses balbutiements.
6En 1960, le français devient l’unique langue officielle du Tchad indépendant. L’avance prise par les populations méridionales dans le domaine scolaire leur permet d’occuper les postes importants de la fonction publique [1], avec l’appui d’un personnel français (Gardinier 1988). Le refus de l’école publique laïque, dont le véhicule langagier reste le français, se poursuit chez les populations musulmanes. La monopolisation du pouvoir administratif et politique par les sudistes, la répression impitoyable de toute opposition et les exactions du régime de Tombalbaye augmentent les crispations identitaires. La reconnaissance de l’arabe comme langue officielle constituera une arme de revendication arabo-islamique pour les mouvements politico-militaires du nord qui prendront le pouvoir en 1982. Mais la nouvelle langue co-officielle est bien l’arabe littéraire, une langue maîtrisée par une élite, et non l’arabe dialectal parlé par une majorité de Tchadiens, du nord au sud du pays. Sous les régimes d’Habré puis de Déby, les échanges avec le monde arabe se développent sur tous les plans : économique, commercial, culturel et diplomatique. Ces échanges accrus, l’afflux des institutions, des entreprises privées et del’argent arabes constituent un moteur puissant à la promotion de l’arabe littéraire. Les textes officiels se suivent, mais les différentes politiques linguistiques (voire leur absence) ne permettent pas le développement de l’enseignement de l’arabe, l’enseignement bilingue reste balbutiant, le français reste la langue majeure de la scolarisation. En 1993, parmi les 11 % alphabétisés, 8,3 % l’étaient en français, 2,2 % en arabe littéraire, 0,1 % à la fois en français et en arabe. En 2003-2004, sur les 5546 écoles primaires, 3178 sont publiques (57 %), 378 privées (7 %) et 1974 communautaires (36 %). Parmi les écoles publiques, 95,3 % sont francophones, 1,7 % arabophones et 3 % bilingues. Cependant, dans l’enseignement privé, on dénombre proportionnellement plus d’écoles arabophones (13,2 %) et bilingues (12,7 %). Pour les écoles communautaires, les statistiques ne permettent pas de distinguer le caractère linguistique (République du Tchad 2006). La proportion d’écoles arabophones ou bilingues reste cependant très modeste dans le système éducatif tchadien si l’on omet d’intégrer l’enseignement non formel, dans lequel on retrouve notamment l’école coranique où les effectifs peuvent atteindre 90 % des enfants musulmans [2] en âge scolaire. Globalement, l’école est toujours en grande difficulté, ce qui se traduit notamment par une faible rétention (50 %) et une faible acquisition [3] des élèves au cours du cycle primaire. Les départements du sud sont toujours beaucoup plus scolarisés : le taux d’achèvement du primaire qui est en moyenne au Tchad de 38 % s’échelonne de 10 % dans le Batha au nord à près de 80 % dans la Tandjilé au sud (Banque mondiale 2007).
7Le système éducatif pourtant fortement appuyé par les coopérations étrangères ne remplit pas son rôle d’unification nationale et semblerait même constituer un facteur de division entre jeunes Tchadiens arabophones et francophones. La division nord-sud du Tchad née de la traite esclavagiste et renforcée par la colonisation est également exacerbée par le clanisme et les exactions des régimes dictatoriaux successifs (Tombalbaye le sudiste, Habré puis Déby les nordistes) soutenus par la France depuis l’indépendance. Ces relations d’hostilités inscrites dans l’histoire qui ont laissé « des traces profondes dans les mentalités et les comportements, quel que soit le niveau d’éducation et de statut social » se manifestent même sous la forme d’affrontements violents dans les lieux de socialisationdes enfants, à l’école (Arditi 2003b). Cependant, dans ce contexte où le français demeure la langue de l’administration dans ses usages écrits et surtout la langue de la promotion sociale et économique, les arabophones doivent maîtriser la langue française.
2. Les CALF, produit de l’histoire du Tchad
8Les CALF ont pour objectif d’accroître les capacités de communication écrite et orale en français des cadres ou futurs cadres des secteurs publics, parapublics et privés, et des autres catégories socioprofessionnelles du Tchad. Les formations qu’ils dispensent sont sanctionnées par des examens débouchant sur des certifications officielles. Les CALF s’intègrent à l’appui apporté par la coopération française à l’ensemble du système tchadien d’éducation, de formation et de culture ; organisation propre au Tchad, ils sont placés sous le patronage du ministère de l’Éducation nationale. Pour les autorités tchadiennes, les CALF s’inscrivent dans la double volonté politique d’améliorer la formation des adultes et d’afficher un bilinguisme arabe-français. Pour les autorités françaises, ils permettent de consolider la position de la langue française, quand bien même elle est officielle, pour maintenir le Tchad dans sa zone d’influence alors que le pays est soumis à d’autres tropismes (pays arabes notamment). Les CALF constituent ainsi une instance d’intervention didactique dont les pouvoirs et les bénéfices sont partagés entre la France et le Tchad, une cristallisation des politiques linguistiques de ces deux pays, dans leurs points de jonction.
9Les informations, pour les plus récentes, exposées dans les lignes qui suivent proviennent de l’analyse de différents textes et documents (statuts successifs des CALF, rapports annuels d’activité, comptes rendus des conseils d’administration, évaluations de projet…). Mais la compréhension de l’histoire plus ancienne des CALF s’est essentiellement basée sur des entretiens informels avec les enseignants et des coopérants chevronnés, analysés à la lumière de l’histoire du pays et des particularités géopolitiques de la coopération française au Tchad.
2.1. Émergence d’un outil linguistique d’intégration dans l’administration francophone
10Dès 1975, la coopération française avait appuyé la mise en place d’un laboratoire de langues à l’université de N’Djaména. Les enseignants affectés avaient alors participé à la formation en français d’adultes ayant étudié auparavant en Égypte, au Liban, en Libye… Les résultats pédagogiques furent au rendez-vous mais la France, n’ayant pas dans ses priorités le recyclage de diplômés formés dans les pays arabes, stoppa l’expérience en1977. Un an plus tard, les Américains occupaient le laboratoire pour y enseigner l’anglais. Ce n’est que quelques années plus tard que la France révisa sa stratégie.
11L’organisme précurseur des CALF, le CAVIFAT ou Centre audiovisuel pour fonctionnaires arabophones tchadiens, est né à N’Djaména en 1983, une date clé qui correspond au début de la reconstruction du pays après les années de guerre civile (1978-1982), mais aussi à l’instauration de l’arabe comme langue officielle aux côtés du français, une ancienne revendication du Front de libération nationale du Tchad (FROLINAT). Appuyé par la France qui souhaitait notamment contrecarrer les tentations annexionnistes de la Libye sur le Tchad mais également préserver ce pays tampon et de surcroît potentiellement riche en ressources pétrolières et minières, le coup d’État d’Hissène Habré en 1982 s’accompagne de l’arrivée, dans les sphères dirigeantes de l’État, de son clan teda-dazza et de ses partisans, en grande majorité arabophones et/ou arabisants, originaires du nord. Pour asseoir son pouvoir et éviter les reproches d’alliés d’un jour toujours prêts à reprendre les armes, Habré devait bien sûr impliquer ses proches et partisans divers dans les rouages de l’administration d’un pays dont le français restait cependant toujours l’unique langue d’usage. Une arabisation de l’administration n’était pas, loin s’en faut, faisable en un temps très court, et risquait de gripper le redémarrage d’un État exsangue et d’encourir la désapprobation d’alliés extérieurs puissants (France et États-Unis) prêts à financer la reconstruction du pays. Habré avait donc besoin d’un outil permettant à ses alliés arabophones de s’intégrer dans l’administration en en ayant les « armes linguistiques ». Tout en apparaissant plus officiellement comme une façon de rééquilibrer les différences de scolarisation entre le nord musulman et le sud chrétien, le CAVIFAT constituera cet outil.
12Quelques mois après sa prise de pouvoir, Habré place ses proches parents dans les Douanes et les Finances, lieux de perception des impôts. Les confiscations arbitraires orchestrées par la police politique d’Habré sont fréquentes et les détournements de fonds sont importants dans les ministères ainsi que dans les projets de développement et les entreprises [4]financés par les coopérations internationales (Arditi 2000). La France et les bailleurs de fonds occidentaux – et leurs cortèges d’experts – font preuve de laxisme dans leur gestion budgétaire, les qualités d’homme d’État que l’on reconnaît à Habré, un intellectuel arabophone formédans les universités françaises, rempart face à l’expansionisme libyen, expliquant peut-être cela.
13La France apportera son concours financier pour permettre au CAVIFAT de réaliser son objectif principal : favoriser l’intégration des fonctionnaires arabophones dans l’administration et le tissu socioprofessionnel, par l’accès au français. Dans sa posture classique de coopération, la France positionnait son intervention comme une façon de former les futures élites dirigeantes (les diplômés du CAVIFAT auront aussi la possibilité de poursuivre des études en France) qui, ayant le français en commun et donc une part de culture commune, pourraient rendre, dans le futur et en retour, par les réseaux d’entente mutuelle alors tissés, des « services » à la France. Sans avoir accès à des archives encore classées « secret défense », on imagine volontiers les négociations secrètes entre diplomates français et le camp d’Habré, avant son accession au pouvoir. La France, en facilitant ou n’entravant pas la prise de pouvoir d’Habré, obtenait sans doute en retour la promesse du maintien de la prééminence du français, quand bien même l’arabe devenait aussi langue officielle, ainsi que des « facilités » pour ses sociétés industrielles pour l’obtention de grands marchés : exploitation des ressources pétrolières dont la présence dans le sous-sol était alors avérée, infrastructures routières et bâtiments publics à construire ou reconstruire après la guerre, etc.
14Plus concrètement, le Tchad fournit des locaux pour le CAVIFAT à N’Djaména tandis que la France, qui ne compte pas, assure le fonctionnement et met à disposition un important arsenal d’assistants techniques et de ressources pédagogiques, sa tâche étant également de former les futurs enseignants tchadiens du centre.
2.2. Extension et démocratisation des CALF
15En 1990, la France, qui maintenant officiellement conditionne son soutien à l’instauration de la démocratie dans sa zone d’influence, est irritée par Hissène Habré qui traite ce changement d’orientation avec dédain, et laisse par ailleurs trop apparaître son américanophilie. Avec l’aval de la France mais sans son intervention directe et visible, Idriss Déby, l’ancien bras droit de Habré, depuis sa base arrière au Darfour (Soudan), s’empare de l’est du Tchad en deux mois puis de N’Djaména, en décembre 1990. Quelques mois plus tard, l’extension du dispositif CAVIFAT est réalisée avec la mise en place des CALF. Comme Habré, Déby mettra tout en œuvre pour placer son clan zaghawa originaire du nord et ses partisans aux postes stratégiques de l’État (Douanes, CotonTchad) (Arditi 2000). D’autres sont placés dans l’administrationet reçoivent un salaire de fonctionnaire sans avoir à travailler. Mais pour avoir une influence sur les décisions administratives et leur contrôle, et disposer des moyens de s’enrichir par le détournement de fonds dans des ministères ou institutions enclines à gérer d’importants budgets ou à recevoir de l’aide financière extérieure, une maîtrise minimum du français demeure toujours indispensable.
16Les CALF continueront ainsi à former en français les fonctionnaires arabophones comme le CAVIFAT mais élargiront leur public d’apprenants à d’autres couches de la société (élèves et étudiants, employés du privé, sans profession) et progressivement à d’autres régions pour constituer un réseau de cinq centres. Les CALF sont positionnés dans les plus grandes villes du pays : le centre le plus ancien et le plus important en termes d’effectifs d’apprenants est situé dans la capitale multilingue, N’Djaména. Les quatre autres appartiennent à des régions à dominante arabophone (Abéché et Adré) et francophone (Moundou et Sarh).
17Tout en contribuant au bilinguisme officiel, le CALF, se voulant donc plus démocratique, doit aider à compenser l’analphabétisme mais aussi faciliter l’intégration des adultes arabophones dans une société qui reste toujours francophone dans ses émanations administratives, économiques formelles et diplomatiques. La France dispose, quant à elle, d’un outil pour étendre le tissu de la francophonie à toutes les couches de la population adulte.
2.3. Autonomisation et visibilité
18À partir de 2005, si les missions du CALF n’évoluent pas, l’implication de la France prend le virage de l’austérité et de la visibilité. Faute d’un réel engagement financier du Tchad devenu pétrolier, la France, ne souhaitant pas financer indéfiniment le développement et le fonctionnement des CALF, met fin à son intervention sous forme de projets. La politique d’implantation de centres dans d’autres régions s’arrête. Sans être désavouée par le Tchad, son État partenaire, la France s’engage ainsi dans un processus de pérennisation (juridiquement, financièrement, fonctionnellement et pédagogiquement) et d’amélioration de l’image et de la visibilité des CALF. Aussi en 2006, doté de nouveaux statuts associatifs, le réseau des CALF s’ouvre potentiellement à des partenariats multiples : implicitement, et selon les principes du libéralisme mondialisé, la coopération française et l’État tchadien ne doivent plus être les seuls bénéficiaires et contributeurs des centres, qui sont invités à chercher des marchés de formation auprès de la société civile, des entreprises privées…, pour augmenter leurs capacités notamment financières. Denouvelles modalités de pilotage, de coordination et de gestion sont également définies. Au sein du conseil d’administration de l’association, la coopération française, maintenant positionnée en tant qu’observatrice, semble avoir transféré son pouvoir décisionnel aux acteurs directs des CALF (le coordinateur, les enseignants et les apprenants) qui feront face aux instances politiques tchadiennes (ministères de l’Éducation nationale, des Affaires étrangères et de l’Économie). En matière de coordination et de gestion, la France, au travers de ses expatriés dont le nombre décroît progressivement, abandonne officiellement sa position de substitution pour un appui technique à des responsables enseignants tchadiens. Cette période d’austérité budgétaire n’empêchera néanmoins pas la France de construire, en 2008, un nouveau CALF à N’Djaména, près du centre culturel français, qui permettra, au-delà de doubler la capacité d’accueil en apprenants du centre leader et de promouvoir l’image des CALF, de proclamer sa propre présence, celle de la Francophonie et de la langue française au Tchad.
3. Le fonctionnement des CALF
19Du fait de l’opposition nord-sud historiquement construite au Tchad, nous avons choisi de détailler les aspects sociolinguistiques et les interactions entre apprenants et enseignants pour expliciter le fonctionnement des CALF. Différentes données ont été analysées :
- des enquêtes auprès de 97 apprenants [5]. L’échantillon se voulant représentatif de la diversité, les interviews ont été réalisées auprès de chaque catégorie socioprofessionnelle (fonctionnaires, privés, étudiants-élèves, sans profession) et chaque groupe de niveau en respectant les proportions de sexe et d’ancienneté au CALF. Les questionnaires qui avaient pour but de comprendre les motivations des apprenants et leurs appréciations du CALF intégraient également des données sociolinguistiques ;
- des interviews auprès de 16 enseignants. Les questionnaires comprenaient un curriculum vitae très détaillé et des questions ouvertes relatives à la façon dont chaque enseignant était entré au CALF, la description de son travail, de ses besoins en formation et surtout son appréciation du fonctionnement des CALF ;
- des observations de classes. Dans les différentes classes de niveaux afin de mieux saisir les méthodes pédagogiques et les interactions.
3.1. Des apprenants du nord
21Les apprenants du CALF de N’Djaména appartiennent à des populations arabo-musulmanes adultes (93 %) ayant l’arabe dialectal en partage. Mais si 88 % parlent l’arabe dialectal, seuls 3 % parlent l’arabe littéraire. Les « francophones », au sein desquels on retrouve des représentants des ethnies implantées historiquement au sud (Sara, Ngambay) et sud-ouest du Tchad (Moundang) ne représentent que 4 % des effectifs. Les anglophones, tous non tchadiens, ne sont que 3 %. Dans une ville multiethnique comme N’Djaména, le pourcentage très élevé des apprenants arabo-musulmans n’est pas surprenant, puisque l’essence même de l’existence du CALF est de permettre aux adultes arabophones, produits du refus de l’école (Khayar 1976), d’acquérir des bases de communication écrite et orale en français. La présence au CALF d’adultes francophones désireux d’approfondir leurs connaissances en français doit, quant à elle, être reliée aux difficultés de l’école tchadienne : « 47 % seulement des sortants d’un cycle primaire complet acquièrent suffisamment de connaissances de base pour rester alphabétisés à l’âge adulte » (Banque mondiale 2007).
22La répartition ethnolinguistique des apprenants de culture arabo-musulmane apporte d’autres informations intéressantes. Les apprenants sont, par ordre d’importance : Arabes (29 %), Teda-Dazza (16 %), Zaghawa (13 %), Maba (11 %). Viennent ensuite d’autres ethnies de moindre poids dans les effectifs (3 à 4 %) : Haoussa, Kanembu, Fulfulde, Dadjo, Kanuri et Bilala. En rapportant ses différentes proportions à celles dans la population arabo-musulmane tchadienne [6], on constate que si les proportions des Arabes et des Maba sont légèrement plus importantes au sein du CALF de N’Djaména, il n’en est pas de même des Teda-Dazza et surtout des Zaghawa, dont la surreprésentation est manifeste : respectivement 17,8 % et 14,4 % du public d’apprenants contre 7,6 % et 2,4 % au sein de la population arabo-musulmane tchadienne. Rappelons que ces deux groupes ethniques correspondent à ceux des deux présidents que le Tchad a connus depuis la création du CAVIFAT, ancêtre du CALF : Hissène Habré le Teda-Dazza et Idriss Déby le Zaghawa qui ont successivement promu les membres de leur clan, de leur groupe ou d’un clan de l’autre groupe aux postes clefs du pays. En effet, dans un contexte où la langue officielle – celle de l’administration en particulier – demeure le français,pour avoir accès à l’information, être en position de gérer et de tirer des bénéfices personnels d’une situation privilégiée au sein du pouvoir, ces groupes ethniques arabophones ou leurs représentants doivent maîtriser le français. Un chercheur tchadien anonyme (2009) rappelle : « Les Zaghawa qui détiennent le pouvoir et les postes importants sont très décriés d’une part pour leur absence de niveau d’études, mais aussi ironisés pour leur ignorance de la langue française, à tel point qu’au plus haut niveau de l’État, on les somme d’apprendre le français. En conséquence, nombreux sont-ils à suivre des cours du soir en français ». La demande de formation étant là, les cours particuliers pullulent à N’Djaména, sans que toutefois les méthodes d’apprentissage soient obligatoirement celles du français langue étrangère. Aussi, le CALF, dont les enseignements permettent d’acquérir rapidement les bases de la langue française, constituerait pour ces groupes ethniques une opportunité de choix, une manière d’asseoir un pouvoir ethnique.
23La diversité du public des apprenants n’est pas seulement ethnique, elle se matérialise aussi du point de vue des origines géographiques et sociales, des secteurs de rattachement socioprofessionnels et des métiers. En dehors des élèves, étudiants et sans profession, les apprenants adultes, très majoritairement des hommes (82 %), sont des commerçants et artisans, des enseignants et professeurs ou des fonctionnaires de l’administration, de la gestion, du contrôle, de la sécurité et de l’armée. Avec une telle diversité sociolinguistique, il est difficile d’associer une motivation et une stratégie d’apprentissage spécifiquement à chaque profil d’apprenant. Néanmoins, pour la majorité de ces adultes, l’apprentissage du français est considéré comme un tremplin socio-économique ou professionnel (accéder à de meilleurs postes pour les fonctionnaires, développer leur clientèle francophone pour les commerçants, étudier en France…) ou comme une manière d’éviter la marginalisation ou l’indexation dans la société tchadienne où cette langue étrangère revêt une importance cruciale dans la vie quotidienne et active. Depuis 2005, les apprenants sont de plus en plus nombreux à poursuivre leur parcours de formation sur plusieurs sessions trimestrielles de cours : progressant dans l’échelle des niveaux de compétences, ils ambitionnent ainsi d’obtenir le diplôme d’études en langue française (DELF) ; les autres moins endurants ne souhaitant qu’avoir des bases pour parler, lire et écrire.
3.2. Des enseignants du sud
24Avant de servir les CALF en tant que permanent ou vacataire, les enseignants, toujours issus de la fonction publique tchadienne, étaient soit des instituteurs, des professeurs de français ou des formateurs. La cooptation reste l’étape initiale la plus fréquente dans le processus de recrutement.Le repérage des bons candidats potentiels est réalisé par les expatriés français en poste au sein des centres d’apprentissage ou du dispositif d’appui au ministère de l’Éducation nationale [7], mais aussi par les professeurs tchadiens déjà employés par les CALF. Dans ce dernier cas, les critères familiaux, de groupe ethnique ou de proximité semblent se mêler à ceux de compétences pédagogiques propres. Au centre de N’Djaména, en 2007, sur les cinq permanents et les trois vacataires enquêtés, trois avaient été initialement approchés par des expatriés français, les autres par les professeurs en poste. L’intervention des expatriés pour faciliter les démarches de titularisation apparaît systématique et déterminante à la fois pour accélérer le processus administratif mais aussi pour éviter, compte tenu de la corruption notamment dans la fonction publique (Arditi 2000), que des enseignants non compétents soient affectés à la place des candidats sélectionnés par les CALF. En effet, l’enseignant recruté de façon permanente bénéficiera d’indemnités complémentaires de son salaire de la fonction publique, en plus de possibles formations.
25Si on classe les ethnies selon les grandes influences socioculturelles qui les ont modelées, on observe que les enseignants du réseau des CALF sont peu arabophones (Arabe, Bidio, Teda-Dazza, Maba : 31 %). Mais si les francophones où on retrouve des représentants des ethnies implantées historiquement au sud du Tchad sont majoritaires (69 %), ceux-ci ne sont cependant pas systématiquement chrétiens ou animistes, puisqu’on y retrouve aussi des musulmans. L’appartenance ethnolinguistique semble cependant corrélée avec le positionnement géographique des CALF : à Moundou au sud, tous les enseignants sont Ngambaye ; à Abéché au nord-est, tous sont d’ethnies rattachées au monde arabo-musulman. Le cas de N’Djaména, la multiethnique, est plus nuancé quoi qu’on soit frappé par l’absence d’enseignants rattachés au groupe linguistique Saharien (Teda-Dazza, Zaghawa, Kanembu, Kanouri) originaire du nord du pays, le plus important en ce qui concerne les apprenants, et par la forte présence des enseignants du groupe Sara-Bongo-Baguirmien dont la part (38 %) est cependant du même ordre de grandeur que les proportions démographiques nationales (Dumont 2007).
26Au CALF de N’Djaména, la proportion d’enseignants du sud est ainsi de 75 %, tandis que 93 % des apprenants sont issus du nord majoritairement musulman ; les enseignants d’obédience musulmane sont cependant 50 %. Du point de vue du plurilinguisme, à N’Djaména, quatredes huit enseignants ont un niveau « moyen à courant » en expression orale en arabe dialectal, quand tous estiment cependant en avoir au minimum des notions. Le niveau des enseignants de groupes linguistiques et d’ethnies implantés traditionnellement au nord du pays (Arabe, Maba) est cependant supérieur à ceux originaires du sud, à l’exception d’un Sara musulman ayant grandi en Égypte. Cette partition nord-sud est beaucoup plus flagrante pour l’arabe littéraire dont la connaissance est limitée aux musulmans quelle que soit leur origine géographique. La langue sara est bien connue des enseignants originaires du sud appartenant au groupe linguistique Sara-Bongo-Baguirmien (Sar, Mbaye, Sara) mais n’est pas sinon mal connue des enseignants du sud-ouest du groupe linguistique Adamaoua (Kim, Niélim), ce qui rappelle d’ailleurs les scissions ethno-régionales qu’on trouve aussi au sein des partis politiques du sud. L’appartenance ethnique et culturelle des enseignants, majoritairement originaires du sud du pays, ne semble pas avoir d’influence négative sur la motivation et les représentations des apprenants arabo-musulmans, ces derniers appréciant d’abord leurs compétences pédagogiques et humaines. En ce sens, ce CALF semble constituer un laboratoire du vivre ensemble, dans un pays où la diversité est souvent stigmatisée à des fins politiques.
3.3. Les interactions apprenants-enseignants
27Avant le démarrage effectif d’une session trimestrielle de cours, les candidats désireux d’apprendre ou de renforcer leurs savoirs en français doivent passer un test afin de déterminer leur degré de connaissance pour les orienter vers la classe de niveau adaptée. Au centre de N’Djaména, ce test d’orientation plutôt que de sélection – dans la mesure où aucun apprenant potentiel n’est écarté –, réalisé par les enseignants permanents, se décline en trois étapes successives. Les deux enseignants ayant des connaissances avancées en arabe tchadien et en arabe littéraire ont un bref entretien avec chaque candidat afin de juger de son niveau d’alphabétisation en français. Les candidats non alphabétisés sont automatiquement orientés vers la classe de niveau alphabétisation, tandis que les autres vont passer un test écrit d’une heure quinze minutes : cette épreuve comprend des questions de grammaire, de compréhension et d’expression écrites. Les enseignants corrigent immédiatement les copies selon un barème qui permet ensuite d’orienter les candidats vers tel ou tel niveau : post-alphabétisation, débutant, intermédiaire et avancé. Enfin une dernière épreuve basée sur la lecture et la compréhension d’un texte et l’expression orale permet d’affiner l’orientation à l’intérieur de ces catégories de niveau. Ce test d’orientation, bien construit, souffre cependant d’une limite : sa reconduction systématique depuis près dequatre années. Les enseignants soulignent la nécessité de diversifier les tests et de constituer un pool de sujets. Ainsi chaque classe de langue des CALF est constituée d’apprenants d’un niveau de compétences analogue [8]sans qu’il soit tenu compte de la diversité des profils sociolinguistiques et des motivations associées, surtout du fait de contingences logistiques et de rationalité dans la gestion des ressources enseignantes.
28Au CAVIFAT puis au CALF, la France via le Centre international d’études pédagogiques (CIEP) assurera le pilotage des innovations pédagogiques qui suivront les évolutions scientifiques internationales en la matière : des méthodes audiovisuelles aux méthodes communicatives. Aujourd’hui, pour les apprenants déjà alphabétisés, le paquet pédagogique de la méthode Panorama constitue le support privilégié d’enseignement. Pour les autres, il s’agit des manuels Je lis et j’écris (alphabétisation) et Je parle et je pratique le français (post-alphabétisation). Mais les enseignants, avec volontarisme, varient aussi les supports, les adaptent, combinent différentes démarches dans un souci communicatif. La progression pédagogique est néanmoins conditionnée par des facteurs pratiques auxquels les enseignants doivent faire face : l’enseignement trimestriel (54 heures), considéré comme plus concordant avec les besoins et disponibilités du public, n’est pas en adéquation avec les volumes horaires d’apprentissage de chaque manuel Panorama ; la surcharge des classes de bas niveau (de 25 à 35 élèves) limite les interactions communicatives ; les CALF des provinces, pour des raisons financières, développent des classes à plusieurs niveaux ; les abandons en cours de session (50 %), les retards et l’absentéisme aux cours (10 à 60 %) sont fréquents.
29Lors des enquêtes, les enseignants du centre de N’Djaména ont souligné des difficultés dans la conduite de la classe avec certaines catégories d’apprenants : les militaires et les Zaghawa [9]. Face à ces apprenants, qui peuvent arriver en retard, partir en avance, répondre à leur téléphone portable en plein cours, les enseignants – arabophones ou non – n’interviennent que très rarement pour faire respecter l’ordre. Les enseignants ne semblent pas avoir de légitimité auprès de ces catégories d’apprenants ; ils ont tout simplement peur pour leur intégrité physique. Au Tchad, les exactions et brimades des populations par les militaires et clans au pouvoir sont fréquentes et totalement impunies : meurtres, expulsions, enrôlements de forcedans l’armée, bastonnades, etc. Par ailleurs, on ne peut écarter l’influence de la stratégie d’autonomisation financière sur ce relatif laisser-aller dans la gestion de la classe. En effet, pour ne plus dépendre des subventions de la coopération française pour son fonctionnement, le CALF qui a augmenté les tarifs des frais d’inscription doit aussi accueillir plus d’apprenants. La direction ne peut donc pas prendre le risque de faire fuir des bons payeurs. Comme dans la société tchadienne, avec ces catégories d’apprenants, il n’y a pas affrontement direct des personnes mais évitement et crainte.
30L’évaluation des apprenants est effectuée de manière continue mais aussi à la fin de chaque session trimestrielle de cours. Certains apprenants soucieux de mieux appréhender leurs difficultés et leurs progrès questionnent aussi les enseignants, leur demandent des conseils spécifiques. Durant une session, chaque enseignant apprécie la motivation et les progrès des apprenants selon ses propres méthodes. La lecture, les réponses orales sont ainsi appréciées par des commentaires verbaux quand les exercices de grammaire ou les dictées reçoivent une note consignée dans le cahier de l’apprenant. Chaque unité du manuel Panorama se termine par un bilan, support d’évaluation pour certains enseignants, objet de révision collective au sein de la classe pour d’autres. Une évaluation écrite et orale propre à chaque classe de niveau est cependant systématiquement réalisée en fin de session trimestrielle. Son objectif est d’évaluer les progrès et la pertinence de faire passer les apprenants à un niveau supérieur. Les enseignants peuvent s’appuyer sur le fichier d’évaluation propre à chaque manuel Panorama, mais certains construisent leur propre sujet. Les compétences des apprenants en expression et compréhension écrites et orales, en vocabulaire, en grammaire mais aussi culturelles sont ainsi estimées. Cette évaluation de fin de trimestre n’est pas sans poser des difficultés. Certains enseignants reconnaissent une difficulté à évaluer la compétence interculturelle qui rejoint cependant leur propre capacité à la transmettre. La sanction qui suit l’évaluation, c’est-à-dire le passage à un niveau supérieur ou le maintien au même niveau d’apprentissage, semble être mal perçue par beaucoup d’apprenants : le sentiment de l’échec (ou l’orgueil ?) pousse ainsi beaucoup à quitter le CALF plutôt que de reprendre une même classe. Au final, il apparaît que les enseignants sont laissés libres d’organiser les évaluations continues et finales. Ce manque de systématisation, de standardisation, de diversification des fiches d’évaluation propres à chaque niveau n’est pas sans gêner les enseignants qui, pour les uns, regrettent le manque d’appui pédagogique de la part des responsables du CALF, et pour d’autres sollicitent des formations spécifiques avec pratiques de classe.
31Si les différentes évaluations peuvent paraître subjectives, il n’en est pas de même des certifications officielles annuelles. En effet, une fois par an, en fonction de leurs résultats aux différentes activités de classe et aux évaluations, les enseignants proposent aux apprenants des CALF de se présenter à tel ou tel niveau du diplôme d’études en langue française (DELF) ou du diplôme approfondi de langue française (DALF). « Le DELF et le DALF sont les diplômes officiels délivrés par le ministère français de l’éducation nationale pour certifier les compétences en français des candidats étrangers et des Français originaires d’un pays non francophone et non titulaires d’un diplôme de l’enseignement secondaire ou supérieur public français. Le DELF et le DALF se composent de 6 diplômes indépendants, correspondant aux six niveaux du cadre européen de référence pour les langues » (www.ciep.fr). Le CIEP assure l’organisation des examens et la délivrance des diplômes du DELF et du DALF. Au Tchad, les CALF ont été agréés par le CIEP comme centres d’examen, ce qui les autorise à faire passer les épreuves du DELF et du DALF. Du point de vue quantitatif, les réussites à ces examens paraissent relativement modestes en comparaison des effectifs d’apprenants inscrits à une session trimestrielle de cours. En 2007, l’effectif de la session trimestrielle de cours (avril à juin) précédant les examens annuels du DELF-DALF était de 652 apprenants, tous niveaux confondus (alphabétisation à avancé). 127 apprenants sur 255 inscrits avaient réussi à l’un des six examens officiels, soit 19,5 % de réussite. Mais si on écarte les apprenants des niveaux alphabétisation, post-alphabétisation et débutant, qui ne peuvent pas, à de rares exceptions, s’inscrire aux examens, le taux de réussite passe à 47 %.
De la réussite et du prestige des CALF
32Cette politique linguistique de la France, menée conjointement et en accord avec le Tchad depuis près de trente ans, apparaît comme un succès avéré. Les effectifs annuels du réseau des cinq CALF ont quadruplé entre 2002 et 2007 pour atteindre 3150 apprenants. Les admis aux diplômes reconnus internationalement (DELF, DALF) ont également augmenté mais dans une moindre proportion étant donné que les nouvelles inscriptions se sont effectuées essentiellement aux niveaux alphabétisation et post-alphabétisation. D’un point de vue qualitatif, le réseau des CALF forme avec efficacité des apprenants capables d’un usage élémentaire de la langue française (DELF A1-A2). Sa capacité à former efficacement des apprenants aptes à un usage indépendant du français (DELF B1-B2) et a fortiori à une maîtrise du français (DALF C1-C2) est, en revanche,moins évidente et va décroissant avec la difficulté du diplôme. En cause, notamment, les limites en repères – et compétences – sociolinguistiques et interculturels des enseignants. D’autre part, les centres d’apprentissage contribuent à limiter l’analphabétisme : à N’Djaména, 43 % des effectifs se situent dans des classes d’alphabétisation et de post-alphabétisation. Les CALF ont ainsi le mérite de répondre à un réel besoin de formation en français des adultes des populations arabophones. Parmi toutes les offres de cours de français présentes dans la capitale, cette instance didactique bénéficie d’une excellente image de marque.
33Ainsi, les CALF compensent les lacunes du système éducatif tchadien du point de vue quantitatif, mais également en termes d’éthique. En effet, à l’instar d’autres secteurs de la société, l’éducation nationale tchadienne se caractérise par un profond développement de la corruption (achats de notes et de diplômes), sur fond d’antagonismes nord-sud, qui s’accompagne d’affrontements violents entre élèves et professeurs et aussi entre élèves eux-mêmes, sans faire l’objet de stigmatisation morale ni de sanctions judiciaires (Arditi 2003b). Le réseau des CALF, aujourd’hui une organisation de la société civile, apparaît épargné par ces fléaux, ce qui contribue à renforcer son prestige.
Bibliographie
- ALIO, K. (2007), « L’éducation bilingue au Tchad. De la théorie à la pratique », Travaux de linguistique tchadienne, n° 10 et 11, FLSH, Université de N’Djaména.
- ARDITI, C. (2000), « Du “prix de la kola” au détournement de l’aide internationale : clientélisme et corruption au Tchad (1900-1998) », inG. Blundo (éd.), Monnayer les pouvoirs. Espaces, mécanismes et représentations de la corruption. Nouveaux Cahiers de l’IUED, 9, Paris, PUF.
- — (2003a), « Les conséquences économiques, sociales et politiques du refus de l’école chez les populations musulmanes du Tchad au XXe siècle », Journal des Africanistes, 73-1 : 7-22.
- — (2003b), « Les violences ordinaires ont une histoire : le cas du Tchad »,Politique africaine, 91 : 51-67.
- Banque mondiale (2007), Le système éducatif tchadien. Éléments de diagnostic pour une politique éducative nouvelle et une meilleure efficacité de la dépense publique, Document de travail n° 110, série : « Le développement humain en Afrique », 199 p.
- Centre Al-Mouna (1996), Tchad : conflit nord-sud. Mythe ou réalité ?, Actes du colloque, Centre Al-Mouna, N’Djaména, 211 p.
- — (1998), Tchad : contentieux linguistique arabe-français, Actes du colloque de décembre 1997, Centre Al-Mouna, N’Djaména, 280 p.
- CHAPELLE, J. (1986), Le peuple tchadien, ses racines et sa vie quotidienne, Paris, L’Harmattan, 304 p.
- DUMONT, G.-F. (2007), « Géopolitique et populations au Tchad », Outre-Terre, 20 : 263-288.
- GANDOLFI, S. (2003), « L’enseignement islamique en Afrique noire », Cahiers d’Études africaines, XLIII (1-2), 169-170 : 261-277.
- GARDINIER, D. (1988), « L’enseignement colonial français au Tchad (1900- 1960) », L’Afrique et l’Asie modernes, 161 : 59-71.
- JULLIEN DE POMMEROL, P. (1997), L’arabe tchadien. Émergence d’une langue véhiculaire, Paris, Karthala, 174 p.
- KHAYAR, I. (1976), Le refus de l’école. Contribution à l’étude des problèmes de l’éducation chez les musulmans du Ouaddaï (Tchad), Paris, Maison-neuve, 140 p.
- NOMAYE, M. (1998), L’éducation de base au Tchad. Situation, enjeux et perspectives, Paris, L’Harmattan, 218 p.
- République du Tchad (2006), Document d’appui au programme prioritaire pour la promotion de l’éducation bilingue 2007-2010, Banque islamique de développement, Unesco, Ministère du Plan, du Développement et de la Coopération, 50 p.
Mots-clés éditeurs : CALF, didactique, francophonie, politique linguistique, sociolinguistique, Tchad
Date de mise en ligne : 11/06/2014
https://doi.org/10.3917/ls.148.0125