Robinson, les silences du cartographe
Monographie d’un enfant présentant un mutisme secondaire dans une famille migrante originaire de Côte d’Ivoire
- Par Alice Titia Rizzi,
- Nora Bouaziz,
- Sophie Maley,
- Amalini Simon,
- Astrid Claret,
- Evelyne Sebbag
- et Marie Rose Moro
Pages 5 à 48
Citer cet article
- RIZZI, Alice Titia,
- BOUAZIZ, Nora,
- MALEY, Sophie,
- SIMON, Amalini,
- CLARET, Astrid,
- SEBBAG, Evelyne
- et MORO, Marie Rose,
- Rizzi, Alice Titia.,
- et al.
- Rizzi, A.-T.,
- Bouaziz, N.,
- Maley, S.,
- Simon, A.,
- Claret, A.,
- Sebbag, E.
- et Moro, M.-R.
https://doi.org/10.3917/psye.591.0005
Citer cet article
- Rizzi, A.-T.,
- Bouaziz, N.,
- Maley, S.,
- Simon, A.,
- Claret, A.,
- Sebbag, E.
- et Moro, M.-R.
- Rizzi, Alice Titia.,
- et al.
- RIZZI, Alice Titia,
- BOUAZIZ, Nora,
- MALEY, Sophie,
- SIMON, Amalini,
- CLARET, Astrid,
- SEBBAG, Evelyne
- et MORO, Marie Rose,
https://doi.org/10.3917/psye.591.0005
Notes
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[1]
Psychologue clinicienne.
-
[2]
Pédopsychiatre.
-
[3]
Thérapeute.
-
[4]
Psychologue clinicienne.
-
[5]
Interne en psychiatrie.
-
[6]
Infirmière spécialisée.
-
[7]
Professeur de pédopsychiatre, Chef de Service de la Maison de Solenn.
Groupe transculturel de la Maison de Solenn, Maison des adolescents (MDA), AP-HP Hôpital Cochin, Paris. -
[8]
Consultation dirigée par le Professeur Marie Rose Moro, à la Maison des Adolescents de l’hôpital Cochin de Paris (Maison de Solenn) à laquelle tous les auteurs de cet article participent.
-
[9]
Cette recherche est menée par l’une des auteurs, Alice Titia Rizzi, dans le cadre d’une thèse de doctorat en psychologie sous la direction du Professeur Marie Rose Moro, à l’université Paris Descartes.
-
[10]
Pour une revue de la littérature, lire l’article paru dans cette même revue : Gellman-Garçon E. (2007), « Le mutisme sélectif chez l’enfant : un concept trans-nosographique. Revue de la littérature et discussion psychopathologique », La Psychiatrie de l’enfant, vol 50, n° 1, pp. 259-318.
-
[11]
Règle selon laquelle un individu appartient exclusivement au groupe de filiation de son père.
-
[12]
Les jeunes mariés doivent résider dans le village ou sur le territoire du père de l’époux.
-
[13]
Polygamie de plusieurs femmes qui se partagent un même conjoint.
-
[14]
Famille centrée sur la mère.
-
[15]
Affiliation de l’enfant au groupe paternel et maternel, mais la nature et le contenu des relations respectives avec les deux ensembles demeurent distincts.
-
[16]
Apparenté par la lignée paternelle.
-
[17]
Bien sûr, par souci de confidentialité, tous les prénoms et les circonstances ont été modifiés et l’accord de la famille a été demandé pour cette publication. Dans les dessins, nous avons modifié tout élément confidentiel.
-
[18]
Prénom de la cothérapeute qui joue et dessine avec lui.
1 La callipédie, c’est-à-dire le désir d’avoir de beaux enfants, est universelle. Elle appartient à toutes les cultures (Ewombe-Moundo, 1991 ; Fisher, 2009). Cependant, à chaque culture appartient un codage particulier pour reconnaitre la beauté d’un nouveau-né : « Chaque socio- culture a son propre code de la callipédie » (Ewombe-Moundo, 1991, p. 42). Cette quête de beaux enfants va au-delà de l’aspect individuel ou social, dégageant plutôt une fonction symbolique culturelle qui prépare et protège la naissance de ces beaux et précieux enfants. La callipédie collige ainsi les indications, les prescriptions, les interdits auxquels participe l’ensemble de la communauté. Ces codes ne concernent pas uniquement la famille génitrice.
2 Bien qu’un enfant soit partout considéré comme le fruit de l’union entre un homme et une femme, dans certaines sociétés dites traditionnelles, il doit son arrivée à d’autres réalités qui appartiennent au monde de l’invisible. Du point de vue anthropologique, on considère alors que l’enfant s’inscrit dans une cosmogonie. Il vient du monde des ancêtres et y retournera à sa mort. Dans ce sens, les particularités qu’il porte existent au-delà de sa personne. Ainsi, le sens de sa singularité est à chercher dans l’ensemble de la famille. La singularité de l’enfant peut tenir aux circonstances de sa naissance, notamment être né dans la migration, dans un monde différent de celui de ses parents. Enfants dits de la seconde génération, métisses, ils sont des « enfants d’ici, venus d’ailleurs » (Moro, 2002). Ces enfants ont la singularité de porter un nombre incroyable de mondes différents en eux. Dans la plupart des cas, ceci est une grande richesse. Cependant, ces enfants singuliers peuvent être perçus comme étrangers à tous ou certains de ces mondes, leur richesse s’avérer une difficulté, voire une effrayante vulnérabilité.
3 Selon Georges Devereux (1956), la limite entre normal et anormal est culturellement codée. Le critère de normalité ne passe pas tant par la capacité d’adaptation à un milieu socioculturel donné, que par la capacité à produire des réajustements successifs dans le temps et dans l’espace culturel. Certains enfants ont perdu cette capacité. Ils sont souvent arrêtés, suspendus, figés dans des angoisses de non-sens, n’arrivant pas à se figurer une « normalité » entre les différents mondes.
4 Cet article s’intéresse à ces enfants précieux, beaux et singuliers, qui viennent d’ailleurs et qui portent plusieurs mondes, mais qui ont des difficultés à les métisser et à trouver les moyens de bien grandir dans ces conditions. Nous amorçons ici une réflexion sur les particularités culturelles dans le processus de construction identitaire des enfants à travers la lecture des dessins produits au sein de la psychothérapie familiale transculturelle. Le dessin a une place centrale dans notre analyse car il présente le double avantage d’être indépendant d’un échange à travers la parole – différence de langues ou impossibilité pathologique – et simultanément dépendant des représentations culturelles (Dufour, 2009) ainsi que de la narration de la famille dans le groupe transculturel. Des théories étiologiques – culturelles, biomédicales ou psychopathologiques – donnent du sens à la singularité de ces enfants. Mais parfois les familles n’arrivent pas à s’en saisir, coincées entre les systèmes de soin et de pensée occidental et traditionnel. Un travail thérapeutique transculturel peut soutenir alors ces familles dans la co-construction d’un sens partagé qui les aide à faire grandir ces enfants particuliers.
5 Nous proposons donc un éclairage clinique à travers l’analyse d’une situation d’enfant singulier, dont la famille est d’origine guérée de Côte d’Ivoire, adressé pour un mutisme secondaire et la suspicion d’un syndrome autistique, dans le cadre d’une prise en charge familiale au sein d’un groupe thérapeutique transculturel [8]. Avant de passer à l’analyse qualitative des séances, nous situons théoriquement notre travail d’un point de vue psychologique, transculturel, psychopathologique et anthropologique.
Les enfants dans la consultation transculturelle
6 La consultation transculturelle (Moro, 1994) propose un cadre spécifique et original pour les soins en situation transculturelle, c’est-à-dire quand thérapeute et patient ne partagent pas la même culture. Il s’agit d’une prise en charge de deuxième intention, complémentaire des soins déjà institués qui se heurtent à des limites d’ordre culturel. C’est pourquoi les professionnels qui assurent la prise en charge individuelle sont invités à accompagner le patient en consultation pour éviter un clivage entre suivi initial et suivi transculturel, le second visant à soutenir le premier. Le patient et sa famille sont reçus par un groupe multiculturel de thérapeutes. Il n’y a pas toujours de thérapeute de la culture d’origine du patient. Un interprète participe également à la consultation. Il parle la langue maternelle de la famille et est formé à l’approche de la psychiatrie transculturelle. Le groupe reçoit des patients de tous âges, mais c’est pour des enfants que nous sommes le plus souvent sollicités. Le cadre à géométrie variable (Moro, 1994) permet de les accueillir en même temps que leurs parents. Un espace de jeu, au milieu du groupe, comprenant une petite table avec des chaises, des jouets et le nécessaire pour dessiner, est mis à leur disposition. Les enfants peuvent profiter de cet espace ou rester assis à côté de leurs parents.
7 Une recherche actuelle, qui porte sur la place singulière des enfants et de leurs productions pendant les consultations [9], nous permet le recueil de notes précises sur les mouvements, les interactions et les productions des enfants. La thérapeute qui prend place à la table avec les enfants accompagne le jeu spontané, suivant la méthode psychanalytique d’interaction thérapeutique avec les enfants (Klein, 1932).
8 Dans le groupe transculturel, anthropologie et psychanalyse coexistent suivant la méthode complémentariste (Devereux, 1967), c’est-à-dire dans un double discours obligatoire – mais non simultané – aux niveaux culturel, collectif et intrapsychique. Les symptômes et les récits apportés par la famille sont donc réélaborés à partir des étiologies et nosographies psychanalytiques ainsi que de celles qui sont propres à la culture d’origine des familles. Les éléments culturels sont des leviers thérapeutiques qui permettent de « redonner du sens à l’insensé » (Zempleni, 2000). En effet, « l’outil anthropologique permet de poser et d’explorer le cadre de la relation et de co-construire avec le patient des sens culturels sur lesquels viendront s’arrimer des sens individuels » (Moro, 2004, p. 159). Les individus peuvent appréhender ce qui leur arrive, même dans des situations graves et complexes, grâce à des explications reconnues culturellement : « Il existe toujours un mot pour nommer les objets, les expériences perçues, il existe toujours une pensée capable de rendre compte des désordres et des douleurs » (Nathan, 1994, p. 157). Ainsi la singularité des enfants et l’incompréhension, le doute, la frayeur même que cette singularité suscite trouvent refuge dans le groupe transculturel.
Les enfants singuliers
9 La plupart des enfants qui arrivent dans le groupe transculturel sont des enfants pas comme les autres, « singuliers » diraient les anthropologues. En Afrique de l’Ouest, ce nom est donné à tout enfant porteur d’une différence, qu’elle soit organique ou psychique (Ayosso, 2007). Cela peut être lié aux conditions de leur naissance, à des signes qu’ils portent ou encore à des évènements qu’ils ont vécus. Ces enfants ont un statut particulier qui les place hors d’une norme culturellement codée : enfant ancêtre, enfant du djinn, enfant-sorcier ou enfant attaqué par la sorcellerie, possédé, enfant né avec le cordon autour du cou, né coiffé – de la poche des eaux –, enfants jumeaux ou enfant handicapé. Nombre de théories étiologiques, culturellement codées, donnent un sens à l’étrangeté de ces enfants.
10 Trois paramètres fonctionnels sont simultanément nécessaires pour reconstruire les représentations autour de l’enfant (Moro, 2004). Premièrement celui de l’être, autrement dit, le niveau ontologique, qui interroge la nature de l’enfant : Qui est-il ? Qui est arrivé à travers lui ? Qui l’a touché ? Deuxièmement le niveau étiologique, celui du sens, qui recherche causes et signifiants : Pourquoi ? Pourquoi à mon enfant ? Pourquoi à moi ? Que signifie ce qui nous arrive ? Le troisième niveau est celui de l’agir à travers des stratégies qui font partie des logiques thérapeutiques : Comment faire ? Quelles pratiques utiliser ? Le groupe transculturel se mobilise autour de l’enfant et soutient l’élaboration de la famille à ces trois niveaux pour répondre au désordre qui survient dans la filiation et dans la transmission familiale.
11 L’affiliation à une catégorie culturelle – ici celle d’enfant singulier – permet, à la famille et au groupe, de reconnaitre l’enfant et de l’inscrire dans un processus d’identification. Voici quelques exemples de catégories ontologiques et étiologiques d’enfants singuliers. Ainsi, chez les Yorubas (Bénin, Nigeria, Togo) l’enfant abikù (« naitre et mourir ») est celui qui part et qui revient sans pouvoir rester parmi les hommes (Teffera, 2000). Les Moose appellent yewaya (Bonnet, 1994) l’enfant qui revient plusieurs fois. Chez les Wolofs et les Lebous (Sénégal), l’enfant nit-ku-bon (« esprit ancestral ») est un enfant fragile qui arrive parmi les humains sans parvenir à « trouver sa parenté » (Zempleni et Rabain, 1965) ou qui est la réincarnation d’un ancêtre. Chez les Baatonous, les Bokos et les Peuls (Bénin), les enfants sorciers sont des « enfants mal-nés » reconnaissables parce que nés prématurément ou avec une présentation à l’accouchement par les pieds ou le visage vers le ciel. Pour les Soninkés (Mali), l’enfant wallibou (Nathan, 1998) est un « saint (de retour) ». Chez les Moose, kinkirga (Bonnet, 1994) désigne l’enfant-génie qui a un comportement atypique et qui n’a généralement pas accès à la parole. Chez les Sérères (Sénégal), les Tji:Dapaxer sont des « esprits mauvais » (Collomb, 1974) qui possèdent l’enfant qui ne peut se fixer complètement dans ce monde. Chez les Baoulés et les Akans (Côte d’Ivoire), les enfants du « serpent », wo-ba (Kouadio N’Guessan et Kouame, 2004) sont le fruit d’une conception avec l’invisible. Nombre d’autres étiologies d’enfants singuliers existent dans d’autres cultures. Loin de nous l’idée de suivre des désirs universalistes : chaque étiologie se base sur des codes différents, propres à la culture en question. Et chaque individu en fait sa propre interprétation. Mais certains symptômes se retrouvent dans les diverses acceptions d’enfant singulier, comme le fait de parler (ou ne pas parler) de manière singulière.
Les enfants qui ne parlent pas
12 Pour nombre de cultures d’Afrique noire, l’enfant en âge de parler qui ne parle pas relève d’une altérité qui l’exclut de la société des humains et le rapproche du monde invisible des esprits. En témoignent son apparence, son comportement ou ses relations asociales avec les humains. Son mutisme montre que sa conversation avec l’invisible (monde d’où il vient) n’est pas encore terminée. Son corps est sur terre, mais son esprit est encore en dialogue avec les ancêtres vers lesquels il est susceptible de retourner à tout moment. C’est l’accès à la parole humaine qui intègre pleinement l’enfant au monde visible, le monde des humains.
13 L’arrivée d’un enfant singulier introduit l’anormalité (Devereux, 1956) dans la famille qui doit se réorganiser autour de cette étrange nouveauté. La famille y fait face à l’aide de stratégies qui permettent de nommer la nature du désordre, de chercher ses causes et de pratiquer des rituels pour trouver de nouveau un équilibre.
14 Parfois en Afrique de l’Ouest, l’enfant mutique peut être considéré comme un « enfant serpent », réincarnation du génie de l’eau. Bien que souvent annoncé par les savants à la naissance – ou même avant – cette théorie ne sera confirmée que vers les deux, trois ans de l’enfant, à l’âge de la parole. Entre temps l’enfant aura côtoyé les humains, il aura été nommé, on lui aura parlé. Tout cela rend parfois le trouble culturellement irréversible. De ce fait, les pratiques de soin ne pourront rétablir l’ordre que d’un point de vue symbolique. Les rituels concernent souvent l’enfant et sa mère. En effet, si l’enfant représente une menace pour la famille et le groupe, sa mère, en le portant, a été aussi en contact avec ces puissances. Pour l’enfant, les rituels visent à accompagner l’esprit qui vit en lui à un retour dans le monde invisible, tout en laissant l’enfant dans ce monde. Pour la mère, les rituels visent à la réintégrer dans la famille et à racheter sa faute à la condition qu’elle renonce à son commerce avec l’invisible. Par exemple, selon les théories étiologies de l’enfant serpent, c’est la mère qui aurait offensé le génie de l’eau en nouant un pacte avec l’invisible. La dette retombe alors sur sa progéniture. Le rituel permet de libérer la mère et l’enfant de la faute et d’interrompre la transmission transgénérationnelle de la transgression.
15 Le recours aux théories culturelles, ici celle de l’enfant singulier, permettent la « mise en sens de l’insensé » (Zempleni, 2000), l’introduction de l’enfant dans un ordre culturel et social. Même dépourvu de parole, son identité est alors reconnue et investie d’un pouvoir qui lui confère un respect et une relation singulière. En effet, par définition, un enfant singulier est un être à la double polarité : il est à protéger en même temps qu’il est protecteur. Il est vulnérable par sa fragilité absolue, ainsi que bénédiction nécessaire à la survie du groupe.
Singularité dans la migration
16 La migration rajoute une dimension pour comprendre la spécificité des enfants singuliers. Nombre de recherches montrent que naître et grandir dans un autre contexte culturel que celui des parents peut être source de vulnérabilité spécifique pour les enfants (Moro, 2002). Il n’est pas toujours facile de s’inscrire dans une continuité familiale, quand la migration vient en modifier les fondements. De fait, l’enfant est en oscillation précaire entre deux mondes, celui de la maison où se vit la culture d’origine et celui de l’extérieur où se joue la culture du pays où il grandit. Les variations sont parfois si contradictoires, étonnantes ou même effrayantes, qu’elles entraînent une souffrance, une inhibition, voire un arrêt du développement du potentiel de l’enfant. Or, migrer, quitter son pays, et parfois être obligé de le fuir pour s’installer loin de sa communauté et de ses proches, n’est pas chose facile pour la famille. Elle doit faire preuve d’une grande capacité d’adaptation, ce qui se révèle compliqué lorsque la migration est marquée par le traumatisme ou par la réaction dépressive face au bouleversement de l’éloignement. Les enfants se trouvent alors confrontés aux ressentis et aux manières de faire contradictoires, souvent perdus face à l’insécurité parentale.
17 Grandir dans ces conditions entraîne une possible vulnérabilité pour la structuration psychique des enfants (Moro et Nathan, 1989). Souvent l’ainé de la fratrie est le plus exposé (Ferradji, 2002) : il est le premier à symboliser le pont ou le clivage entre les mondes du dedans (affectivité et univers culturels des parents) et du dehors (extérieur, école, télé, radio, etc.). Les recherches ont montré plusieurs moments spécifiques de vulnérabilité pour les enfants de migrants (Moro, 2002). Le premier moment critique est celui de la phase post-natale, fondamentale pour l’établissement des liens mère-bébé. Le deuxième passage vulnérable est celui de l’entrée dans l’âge des apprentissages (calcul, lecture, écriture) où peut être compliqué de s’appuyer sur la fonction contenante et étayante de la culture du dedans, face à ce nouveau monde si important pour un enfant : l’école. Si déjà le processus de séparation-individuation peut avoir été compliqué, tout comme l’acquisition du langage, l’entrée à l’école renforce le possible clivage entre filiation à la transmission parentale et affiliation à la société d’accueil. Le monde du dedans est fragilisé, celui du dehors n’a pas été présenté, comment l’enfant pourrait-il s’inscrire entre les deux ? S’approprier cette richesse des mondes, cultures, nourritures, jeux et langues, devient donc parfois impossible, rendant le métissage apeurant, voire traumatique. Or, la parole de ces enfants reste parfois bloquée, rendant leur singularité encore plus incompréhensible pour la famille autant que pour l’école. Souvent, au temporaire mutisme s’associe une inhibition massive, des troubles du comportement ou une auto-exclusion sociale.
Mutisme des enfants entre singularité et psychopathologie
18 Le mutisme est un trouble de la communication chez l’enfant qui se définit comme l’absence complète de langage sans cause organique avérée. Le mutisme peut être total (l’enfant ne parle jamais) ou sélectif (mutisme scolaire, mutisme extrafamilial, mutisme intrafamilial) [10]. La littérature (Dumont et al., 1995) met en évidence une distinction entre mutisme primaire (non-acquisition du langage depuis la plus petite enfance) et mutisme secondaire (apparition du mutisme après l’acquisition du langage, avec deux pics d’apparition du trouble à 3 ans et à 6 ans). Probablement sous-diagnostiqué et repéré tardivement (Aubry, Palacio-Espasa, 2003), il toucherait davantage les filles.
19 Le mutisme sélectif de l’enfant est un symptôme transnosographique qui n’est pathognomonique d’aucune structure psychopathologique. Le mutisme est souvent lié à des difficultés développementales et comportementales (angoisse de séparation, retrait massif de la vie sociale et scolaire, conduites d’oppositions, comportements tyranniques dans le milieu familial...). Multifactoriel (Dow et al., 1995), le mutisme sélectif est un symptôme qui apparaît sur un terrain d’anxiété, d’inhibition et de timidité, avec une modulation par des facteurs psychodynamiques (individuels et familiaux) et psychosociaux (isolement social, migration, événements de vie négatifs...) et parfois des troubles neuropsychologiques (retard psychomoteur, troubles et retards de langage...). Il s’associe souvent à d’autres troubles physiques (aphasie, surdité), intellectuels ou de la personnalité (notamment l’autisme).
20 Lorsqu’il est primaire, le mutisme est généralement symptomatique de troubles de la personnalité avec des fonctionnements névrotiques, état-limites ou prépsychotiques (Diatkine, 1969) voire psychotiques (Aubry, Palacio-Espasa, 2003 ; Chappelière, Manela, 2003). Quand le mutisme est secondaire, il peut être un trouble réactionnel ou l’expression d’une phobie sociale ou encore le remaniement psychique d’une transmission traumatique.
21 Diverses hypothèses psychopathologiques sont évoquées pour ces troubles profonds de la communication : les premières relations d’attachement, les identifications précoces, une angoisse de séparation ou de l’étranger (Lebovici et al., 1963), un trouble anxieux de type phobie sociale. Il peut aussi relever d’une conversion hystérique en lien avec une angoisse de castration et des enjeux œdipiens (Morgenstern, 1927).
22 Le mutisme « interroge habituellement la qualité des interactions et le fonctionnement du système familial » (De Becker, 2012, p.239). Il peut traduire un mécanisme défensif et d’adaptation par rapport à une psychopathologie familiale avec un fonctionnement marqué par les non-dits et les secrets de famille, la perception du monde extérieur comme menaçant et un isolement social, tels que dans un contexte traumatique ou une histoire de migration par exemple.
23 Le pronostic dépend du type de mutisme, de la psycho- pathologie individuelle et familiale, de la précocité du diagnostic et du traitement et des troubles associés (déficience intellectuelle, retard psychomoteur ou du langage...).
24 Le mutisme requiert une prise en charge multimodale (Gellman-Garçon, 2007) qui tient compte de la structure psychopathologique sous-jacente. Du point de vue individuel, la thérapie peut être analytique ou cognitivo-comportementaliste (lorsque le mutisme s’inscrit dans un fonctionnement névrotique, avec une origine notamment anxieuse ou traumatique, Kumpulainen, 2002). La prise en charge ne peut se réaliser qu’en passant par la seule langue possible pour ces enfants, le jeu. Une thérapie de groupe réunissant des enfants présentant tous des difficultés de socialisation est recommandée par De Becker (2012). Le psychodrame groupal est une possible indication si les troubles associés le permettent. Un traitement pharmacologique (généralement antidépresseur) peut être indiqué si la composante anxieuse est au premier plan.
25 Du point de vue social, le travail avec le milieu scolaire est primordial en tant que lieu d’expression privilégié du symptôme et de ses conséquences néfastes pour l’enfant en termes de relations sociales comme de réussite scolaire. Les enfants des migrants notamment se trouvent souvent confrontés à ce clivage entre monde de la maison et monde de l’école (Di, et al., 2009a). Il est alors fondamental de pouvoir travailler en lien avec l’école, ou dans des groupes bilingues par exemple où des mouvements d’identification culturelle sont aussi présents (Di et al., 2009b).
26 La prise en charge de l’enfant doit également tenir compte du sens que le symptôme peut prendre dans l’histoire individuelle et familiale. Le travail avec la famille est indispensable, d’autant que le mutisme implique généralement des « éléments issus de l’interaction avec le(s) parent(s) » (De Becker, 2012, p.245) et qu’il a, par ailleurs, contribué à rigidifier le fonctionnement familial. En cas de migration et de métissage, la mobilisation de la famille dans un travail d’élaboration du sens du symptôme comme dans les modalités de changement du fonctionnement familial peuvent se travailler en thérapie familiale systémique (ou ethnosystémique qui associe systémique et transculturel) ou dans les consultations transculturelles qui accueillent l’enfant et sa famille. Le mutisme de l’enfant de migrants est souvent le signe que tout le groupe familial est touché par le silence.
27 Mais comment dépasser l’écueil entre cause culturelle ou psychopathologique ? S’occuper du mutisme du point de vue transculturel n’exclut ni le trouble psychopathologique ni la prise en charge thérapeutique. De ce fait, il ne faut surtout pas s’arrêter à la seule évaluation du blocage infantile. Chaque étiologie sur les enfants s’inscrit dans les aspects les plus profonds d’une culture : quand nous essayons de comprendre une famille, c’est indispensable d’interroger plusieurs aspects de son histoire. En effet, comme nous l’avons montré dans cette première partie de l’article, d’où viennent les enfants, comment faire avec leur singularité dépend de tant d’autres codes culturels : aussi bien des pratiques de mariage, de la place des ancêtres, de même que des rituels de passage, ou encore du rôle de la sorcellerie... Ces éléments théoriques font partie du cadre de la prise en charge de ces enfants singuliers dans le groupe transculturel.
28 Nous avons choisi d’axer notre article sur le mutisme secondaire qui touche les enfants qui arrêtent de parler notamment à l’entrée dans la période des grands apprentissages (lecture, écrit, calcul), pendant l’âge de latence, entre six et douze ans. Pour cela, la prise en charge de Robinson et de sa famille sera questionnée.
29 Mais avant d’en analyser les processus, retraçons les grandes lignes et de manière macroscopique la culture guérée de Côte d’Ivoire, pays d’origine des parents de Robinson.
Les guérés de Côte d’Ivoire
30 Les Guérés sont un peuple qui vit dans la région ouest de la Côte d’Ivoire et sur une partie du Liberia. On distingue deux populations, les Guérés et les Wobés, qui sont toutes deux issues du même peuple ethnique, les Wés (« les hommes qui pardonnent facilement »). « Guéré » est en fait le nom donné par les colons pour désigner « ceux vivant de l’autre côté de la rivière ». Cette appellation serait restée après le départ des colons, même si une seule culture regroupe les deux peuples. La langue aussi serait commune, le wé, ou ouê-oulou, qui fait partie des langues kru (avec le baumé et le dioula) parlées dans la région. Les Guérés étaient connus comme « le peuple de la forêt ». Indépendant, fier, et combatif, ce peuple était aussi réputé comme accueillant à l’égard de tout étranger dans le respect de la vie forestière. Deux guerres civiles ainsi que plusieurs massacres ont décimé les Wés, notamment entre 2002 et 2011, ce qui rend très difficile l’estimation du nombre de Guérés vivant actuellement en Côte d’Ivoire (environ 15% des 21 millions de la population ivoirienne qui compte 62 groupes ethniques différents) (Kouadio Komenan, 2010).
31 Des anthropologues comme Alfred Schwartz (1975) décrivent les Guérés comme une société de descendance patrilinéaire [11] où la résidence est patri- et virilocale [12]. En revanche, la famille conjugale est définie comme polygynique [13] et matricentrique [14], avec une focalisation sur le lien mère-enfant. Le père n’y aurait pas vraiment sa place. La société guérée suivrait donc un principe de bilinéarité [15], selon lequel la parenté (Levi Strauss, 1959) se transmet indifféremment par les hommes ou les femmes. Ce principe ne serait que théorique. Dans la pratique, la primauté est accordée à la parenté agnatique [16]. « La parenté se transmet par les hommes et se perd par les femmes », dit un adage. Cependant, la femme a plusieurs droits : elle est économiquement parfaitement autonome, elle a ses biens propres, elle est habilitée à effectuer des transactions commerciales et à disposer librement des ressources qu’elle en tire.
32 Le mariage traditionnel est décidé à partir d’une compensation entre familles, sans règle fixe sur le montant ou la nature de ce paiement. La dot (ulié) passe du lignage du garçon à celui de la fille et consiste en un versement, en nature ou espèces, à l’occasion du mariage. Le mariage est vu comme un échange de biens : d’un côté la femme, qui par sa fonction procréatrice représente la richesse par excellence, de l’autre un ensemble d’objets auxquels on a reconnu un usage spécifique et qui ont valeur d’échange. Les anthropologues soulignent que la dot n’est pas assimilable à un achat (Schwartz, 1971). Elle est plutôt justifiée par les normes qu’elle impose : une compensation pour les parents de la fille pour l’avoir élevée ; une valorisation pour la fille qui se voit reconnaitre sa valeur par ce paiement. La dot règle surtout la descendance, établissant que les enfants qui naîtront de l’union appartiendront au lignage payeur. Le divorce est aussi possible, à condition que la compensation initiale soit remboursée.
33 La demande en mariage est introduite directement par le chef de famille du garçon aux parents de la fille : la première personne consultée est la mère. Si elle donne un avis défavorable, le mariage ne peut pas être conclu. Le prétendant doit lui offrir quelques pagnes en se présentant. Après avoir obtenu l’accord de la mère, il présentera la même requête au père. Le consentement donné, le premier acompte de la dot est versé : anneaux et cuvettes en cuivre pour la mère, pagnes pour le père, fusil de traite pour le frère ainé. Cet acompte peut aussi être réglé en temps de travail auprès de la famille de la fille (débroussaillage, construction de case, clôture de champs de riz, etc.).
34 La négociation peut être faite avant même que la fille soit née. « Si c’est une fille c’est ma femme, si c’est un garçon c’est mon ami » dit un proverbe guéré. Devenue grande, la fille rejoindra la famille du mari, le plus souvent après ses quinze ans, après un rituel. Seule cette initiation ouvre l’accès aux relations sexuelles. La pièce capitale de la dot, un ou deux bœufs dans la plupart des cas, est livrée au moment du don de la fiancée. Un cortège de parents, chanteurs et danseurs, l’accompagne. Divers compléments de la dot peuvent être demandés pendant le mariage par le père de la mariée, suivant les qualités et les services qu’elle rend. L’ultime compensation versée est la dot mortuaire au moment de son décès. Le rituel du mariage est sanctionné par l’offrande d’un poulet préparé par la famille du garçon et consommé par les parents de la fille. Une fois le poulet mangé, l’alliance est faite. Un anneau en cuir symbolisant l’os du poulet est remis au père de la mariée en gage d’alliance.
35 Plusieurs rites permettent l’intégration d’un enfant à la société des adultes guérés, notamment un à la naissance et un autre à l’âge pubertaire. Le premier est la « dation d’un nom » (Schwarz, 1975), cérémonie divinatoire qui se tient quatre jours après la naissance d’un garçon (trois jours pour une fille). Ce rituel ne se fait pas si le nom de l’ancêtre se révèle en rêve directement à la mère. Cette cérémonie vise la reconnaissance et l’intégration de l’enfant par la communauté. Le rituel prévoit de déterminer quelle personne défunte s’est réincarnée dans le nouveau-né à travers la lecture du sclérote d’un champignon. Toujours suivant les recherches de Schwarz, le nom imposé au cours de ce rite serait le « nom du cadavre », distinct du « nom du plaisir » qui est le surnom de fantaisie choisi par les parents sans soumission à une quelconque règle. La nomination à travers cette épreuve introduit le nouveau-né dans la communauté humaine.
36 Le deuxième rituel marque l’initiation à travers la circoncision (ablation du prépuce). Ce rite de passage introduit l’adolescent dans le monde des adultes et donc lui permet d’accéder pleinement à la vie sociale. Ce rituel se fait pendant la période de repos des récoltes, entre octobre et décembre, à l’aube, dans la forêt, à proximité d’un marigot. La partie coupée est jetée dans la brousse. Les initiés sortent de la forêt en fendant l’air avec une baguette de bois afin d’empêcher les toiles d’araignée tendues par les sorciers de toucher la plaie. Les initiés restent protégés dans des cases communes pendant une quinzaine de jours, tant que la plaie n’est pas cicatrisée et les sorciers éloignés. Pendant cette cérémonie, chacun est plus vulnérable aux attaques des sorciers qui essayent de faire échouer ce rite d’intégration dans la société.
37 Les Guérés distinguent classiquement deux types de sorciers (Guiblehon, 2007) : le wudigo (ou gougnon), qui n’est capable que d’actes maléfiques en lien avec le monde de l’invisible ; et le zoo, ancien sorcier repenti, qui a fait amende honorable en se confessant publiquement et qui se transforme en chasseur de sorciers. Ce deuxième a décidé de mettre son savoir au service de la communauté, alors qu’il n’a pas décidé d’être sorcier. En fait, le savoir du sorcier est inné, ou révélé en rêve alors qu’il est encore très jeune. Il arrive aussi qu’un enfant vienne au monde avec des dispositions pour la sorcellerie. C’est le cas du nouveau-né qui se réincarne en un ancêtre zoo ou des jumeaux. Il peut même naître directement sorcier. Le sorcier s’inscrira alors dans la société des sorciers et il apprendra l’art de la sorcellerie auprès des savants du groupe. Ceux-ci se réunissent la nuit, dans la forêt, pour se nourrir de l’âme des personnes qu’ils ont tuées. L’acte d’un wudigo n’est jamais gratuit, il nuit toujours parce qu’il y trouve un profit. Seule une situation propice peut entamer une action sorcière, comme un conflit ouvert ou latent entre le sorcier et sa victime. Ses pratiques (notamment par poisons ou envoûtements) peuvent causer maladie, accident, blessure ou même la mort de la personne attaquée.
38 Pour se protéger de la sorcellerie, les Guérés utilisent plusieurs remèdes appelés sioku (Girard, 1967). Ainsi, des figurines positionnées sous un petit abri à l’entrée de la maison, ou des versions réduites à emporter dans les bagages, détectent les sorciers et les empêchent de rentrer dans la maison ou de suivre la personne en voyage. Ou encore avec une petite boule d’argile, dans laquelle sont plantées des plumes de gosier de coq, on se frotte les mains pour se frictionner le visage le matin. Les masques (Tierou, 2007) sont d’autres objets rituels guérés. Ils représentent l’esprit des ancêtres mythiques descendants du ciel ou des génies – étincelles divines. Chacun symbolise un tabou (l’inceste, l’illusion des apparences, la transformation des choses, la sorcellerie…) ou les lois à suivre (l’alliance, la justice, la paix…). Seuls les hommes circoncis ont le droit d’assister aux danses des masques. Les femmes qui y assisteraient perdraient subitement leur cycle menstruel. Un autre protecteur contre la maladie et la sorcellerie est le koéi-dioi (Schwarz, 1975), l’homme-médecine, lequel opère d’une part comme guérisseur à travers les simples – qui sont des plantes médicinales –, d’autre part comme fabricant d’objets prophylactiques. L’autre figure importante dans la thérapie traditionnelle guérée est le wuo-jo, le devin. Celui-ci détermine, par divination, l’origine des maux dont un individu peut être atteint. On ne devient devin que par héritage. Les procédés restent un secret de famille. Souvent les rôles d’homme-médecin, devin et chasseur de sorciers se retrouvent chez une seule personne, capable de tous ces pouvoirs mélangés. Il est donc difficile de détecter si cette personne est restée sorcier tout en faisant semblant de lutter contre. Pour cette raison, ce sont des personnages fortement redoutés par la société guérée.
L’histoire de Robinson
39 L’histoire de Robinson [17] et de sa famille est présentée à partir du corpus des consultations transculturelles de la famille et des dessins produits lors de ces consultations. Les notes enregistrées et écrites mot à mot pendant chaque entretien ainsi que les notes des productions infantiles sont le centre de cette analyse où nous nous interrogeons sur la place de la trace dans les dessins de Robinson, dans le cadre du suivi familial dans la consultation transculturelle.
Demande de prise en charge
40 Robinson est un garçon de 10 ans qui présente des troubles sévères du langage et de la communication diagnostiqués depuis plusieurs années. Ces troubles sont à l’origine de difficultés scolaires importantes avec une inhibition majeure et un mutisme quasi total. Dans ce cadre, il est suivi dans un centre médico-psychologique (CMP) de la banlieue parisienne où plusieurs ateliers thérapeutiques lui sont proposés. Il bénéficie par ailleurs d’une scolarité en milieu ordinaire avec l’aide d’une assistante de vie scolaire (AVS). Tous rapportent qu’il fait un usage extrêmement réduit du langage verbal avec un recours préférentiel au langage extra-verbal (signes et écriture). Il a d’ailleurs dans le domaine de l’écriture des compétences remarquables qui lui permettent de communiquer, entre autres, beaucoup d’angoisse. De plus, il présente des intérêts très spécifiques notamment pour les plans, celui du métro parisien en particulier dont il possède une connaissance prodigieuse. La prise en charge initiale permet de mettre en place un cadre étayant mais les difficultés de Robinson persistent, faisant craindre un risque autistique. L’idée de liens éventuels entre la symptomatologie de Robinson et des éléments culturels apportés par la famille a conduit le CMP à solliciter, en deuxième intention, un suivi transculturel.
La famille de Robinson
41 La famille est guérée, originaire de la Côte d’Ivoire. Les parents ont eu ensemble sept enfants. Robinson est le quatrième de la fratrie. Il s’agit d’une famille catholique qui suit aussi des pratiques traditionnelles, héritage d’ancêtres guérisseurs dans la lignée maternelle. Madame est arrivée en France seule, à l’adolescence. Sa famille l’a envoyée chez une de ses tantes qui était malade. Monsieur est arrivé plus âgé pour terminer ses études. Ils se sont rencontrés à Paris lors d’une fête traditionnelle guérée. Leur union a été célébrée en France. Au cours du suivi, nous avons réalisé le génogramme avec la famille. Madame, qui est la quatrième de la fratrie, serait l’héritière des dons de son père. Ses parents sont morts pendant deux de ses grossesses. Monsieur, de son côté, est l’aîné de sa fratrie. Son père est décédé récemment, après s’être exilé avec tout son village au Libéria afin de fuir la guerre en Côte d’Ivoire.
Analyse clinique
42 Dans cet article, nous avons choisi d’analyser chaque consultation au travers d’une thématique, tout en respectant la chronologie du suivi, durant les sept premières séances.
– Les départs
43 Les parents arrivent à la consultation et s’assoient à côté du thérapeute principal. Le petit Jack, 2 ans, s’installe subitement à la petite table et commence à jouer avec une cothérapeute. Robinson reste sérieux, assis près de ses parents, entre son père et une cothérapeute. Toujours en silence, il répond simplement par un oui ou non de la tête quand il est questionné par le thérapeute principal. Il semble que Robinson soit très angoissé par l’école. Il a également peur d’être grondé par son père qui semble attacher beaucoup d’importance aux résultats scolaires.
44 Le groupe de thérapeutes fait connaissance avec la famille. Madame commence à aborder l’histoire de ses grossesses, tout particulièrement la naissance de Robinson. Parce qu’elle use de très peu de mots, le groupe comprend que cela n’est pas évident à raconter. Les naissances à venir doivent, selon la culture guérée, être tenues secrètes afin de protéger la mère et l’enfant de toute attaque de sorcellerie. Madame nous suggère l’idée que, par précaution, il serait préférable de taire tout ce qui concerne la gestation. Néanmoins, elle accepte de nous raconter la grossesse de Robinson, une fois en confiance. Au début, Madame a perdu du sang. Elle mangeait la nourriture du pays, une nourriture qui aurait dû la protéger ainsi que le bébé, mais les médecins occidentaux ont préconisé de manger la nourriture d’ici. Cependant, avec l’une ou l’autre nourriture, Robinson ne grossissait pas dans son ventre.
45 Un des co-thérapeutes évoque d’éventuels rêves de grossesse. Madame répond qu’effectivement, elle voit ses enfants en rêve avant qu’ils n’arrivent. D’ailleurs, elle nous explique qu’elle voit en général les choses en rêve avant qu’elles n’arrivent : enfant, elle avait vu en rêve un accident de voiture qui s’est produit peu de temps après. Elle conclut en disant : « Si je m’entraîne, je peux aider les gens. Je vois des choses, quand je fais des rêves, je sais en avance. »
46 Robinson sursaute sur sa chaise, regarde la grande carte du monde derrière lui, bouge les jambes qui n’arrivent pas à toucher par terre. Le thérapeute principal l’invite à aller dessiner. Il rejoint alors son petit frère à la table. Il n’aura le temps que pour quelques dessins rapides, à travers lesquels il communique clairement. Malgré l’absence de langage oral et des capacités manuelles assez faibles, le groupe constate une grande efficacité de Robinson à se faire comprendre par des gestes et un niveau d’écrit plutôt bon. Ses dessins portent sur deux thèmes principaux : d’une part des montagnes où il se met au sommet (Dessin n° 1), comme pour nous dire le besoin de se distinguer, suivant le désir de son père ; d’autre part des avions (Dessin n° 2) (dessinés mais aussi construits en papier) qu’une cothérapeute interprète par l’idée de voyager entre les mondes, d’être le lien entre ici et ailleurs, mais aussi de s’échapper, fuir tout monde. Ces deux aspects pourraient correspondre à des désirs de Robinson : réunir des mondes éloignés, partir, être au dessus du monde…
47 Madame nous raconte que sa propre mère avait refusé la dot. L’un des cothérapeutes explique alors que, dans son pays, pendant la cérémonie de la dot, la famille de la mariée doit l’accepter, car si le mariage ne fonctionne pas il reste une dette qui passerait par l’enfant. Ailleurs, dit un autre cothérapeute, on dit que s’il n’y a pas de dot, la femme reste en commerce, n’appartenant pas uniquement à la famille du mari, mais au village tout entier. Dans ce cas, pour protéger le mariage, il faut négocier avec les esprits. Le groupe quitte alors la famille en les invitant à chercher des protections pour l’ensemble de la famille et à retenir les rêves. Lors de cette première consultation, contre-transférentiellement, le groupe ressent une certaine réticence des parents à se raconter, comme une peur de se laisser aller, de nous faire confiance. Cette part indicible est ainsi également ressentie à travers Robinson et ses gestes. Le blocage est là, explicite et tangible, mais dans le dernier avion (Dessin n°3), juste avant de se séparer, il met en copilote une cothérapeute avec lui, en écrivant les deux prénoms. Etait-ce un premier signe d’alliance ?
– Les peurs
48 Cette fois encore, c’est le petit Jack qui se lance en premier pour dessiner, accompagné par la même cothérapeute que lors de la première séance. La consultation commence avec la parole de Monsieur. Il insiste : pour lui, Robinson n’est pas malade, il ne veut tout simplement pas faire ses devoirs. Pour cette seconde consultation, deux cothérapeutes sont absents. Monsieur dit : « J’ai l’impression qu’ils ont peur de nous. » L’alliance est ainsi directement questionnée. Cette remarque interpelle le groupe, notamment concernant la réaction de la famille au concept d’absence-présence et de rejet familial. Ces cothérapeutes représenteraient-ils par leur absence quelque chose d’invisible qui fait peur ? Ou devraient-ils, au contraire, avoir peur des réactions de la famille, au vu de ses liens avec l’invisible ?
49 Les parents nous font part de certains centres d’intérêt de Robinson, notamment son plaisir à collectionner des plans de villes, de métros, des pages de journal. Ce serait une véritable obsession qui inquiète les parents, tout en les laissant très admiratifs des capacités mnésiques de leur fils, capable de reproduire de mémoire ces plans à l’identique. Les cothérapeutes émettent l’hypothèse que Robinson collecte des informations pour les utiliser plus tard. Monsieur confirme : « Il est embrouillé dans sa tête, ne sait pas comment dispatcher le trop de choses accumulées. » C’est un enfant singulier, suggère le groupe, en faisant remarquer qu’il utilisera tout ce qu’il a enregistré quand le moment sera venu pour lui.
50 La singularité de Robinson nommée, le groupe parle des attaques qui pourraient tomber par sorcellerie sur la famille. Monsieur évoque alors la deuxième épouse de son père, la qualifiant de marâtre et dit : « Dans la sorcellerie, ils bouffent les enfants. Au pays, on grandit avec la sorcellerie, les enfants comme les adultes le savent. » Pour étayer son propos, il raconte qu’une sœur de Madame a failli mourir à cause de la nourriture (nourriture de sorcière, bien évidemment) et qu’un jeune de la famille de Monsieur serait mort à cause d’un mauvais sort. Comment alors protéger les enfants ? Une cothérapeute parle des rituels au Sri Lanka, une autre de ceux au Brésil, un autre encore compare les protections à mettre en place lors de la construction d’un toit pour une maison. Madame dit qu’au pays ces rituels se pratiquent aussi, mais qu’en faisant des protections on risque de perdre quelque chose, disant là, à demi-mot, combien elle a peur de perdre les dons qu’elle possède. Apparemment, quand elle dort, Madame sent que son esprit peut aller ailleurs, « contrôler » comme dit Monsieur.
51 De son côté, Robinson, resté très attentif aux paroles du groupe, ne vient s’asseoir à la table des enfants que vers la fin de la consultation, à l’invitation du thérapeute principal qui l’interroge à propos de son intérêt pour la carte géographique située derrière lui et qu’il regarde attentivement. Il n’a le temps d’effectuer qu’un seul dessin (Dessin n° 4), composé de plusieurs petites images, dont deux retiennent particulièrement notre attention.
52 L’une des images représente les drapeaux de la Côte d’Ivoire (orange, blanc, vert) et de l’Italie (vert, blanc, rouge), auxquels la cothérapeute (d’origine italienne) assise avec lui réagit en lui disant : « Tu as raison, ils sont presque pareils, on est un peu cousins alors. » Robinson a alors un grand sourire. Il termine vite de colorier et se met à faire très précisément des personnages. « Ce sont des jeunes qui pleurent », dit-il, en utilisant pour la première fois la parole dans le groupe : « Les enfants pleurent parce qu’ils sont inquiets. » La cothérapeute le questionne sur l’origine de cette inquiétude. Il dit : « Parce qu’ils ont tué des gens dans la famille. Ils les ont empoisonnés », montrant là toute la force de son écoute et de sa compréhension de ce qui inquiète ses parents à son sujet et des discours qu’ils viennent de faire à propos de la famille au pays. Au travers de ses dessins et de ses paroles, s’exprime la double polarité qui caractérise sa singularité : enfant vulnérable à protéger et dans le même temps doué d’une force protectrice, enfant fascinant et inquiétant à la fois. Robinson donne au groupe ses larmes d’enfant qui a peur, accompagné par son double qui pleure aussi. Sa tristesse dessinée, sa parole peut sortir. Il tourne la feuille et marque au dos (comme il l’a vu faire par la cothérapeute avec le dessin de son frère) son prénom et une dédicace : « Pour Alice [18] et les autres ». On ressent alors que l’alliance s’instaure pour Robinson, il investit et fait de plus en plus confiance au groupe.
– La méfiance
53 Dès le début de la consultation, les parents parlent des nombreux progrès de Robinson à l’école et à la maison. La famille envisage même de partir en vacances à Toulouse. Évoquant les voyages, nous découvrons que Robinson et son frère ne connaissent pas la Côte d’Ivoire, pays en guerre depuis 2002. La famille de Monsieur a fui au Liberia dont elle est originaire. Les nouvelles qu’ils en ont sont rares et pas très rassurantes. La peur, la distance et le manque d’informations (de nouveau le silence) meurtrissent les parents. La thérapeute principale propose tout de suite à Robinson de prendre place à la petite table pour jouer avec une cothérapeute. Il accepte et commence à dessiner. Dans ces gestes, il nous confirme l’alliance établie avec le groupe.
54 Il dessine une maison (Dessin n°5), à laquelle il coupe porte et fenêtres, pour qu’elle puisse s’ouvrir. Robinson la donne à la thérapeute principale. Elle lui demande alors si elle peut la garder. Robinson fait non de la tête. « À qui je dois la donner alors ? » Robinson indique le cothérapeute qui a été thérapeute principal lors d’une absence de la thérapeute principale habituelle. Robinson s’approprie le cadre plus vite que ses parents. Le transfert sur le groupe est positif, notamment sur les deux thérapeutes principaux. À travers ses gestes, il nous montre une probable métaphore du couple parental. En lui donnant ce dessin, il signifie la place importante des hommes, des pères, dans une maison. Maison à rassurer, avec des ouvertures, protégée par les thérapeutes qui se passent la feuille de mains en mains, sous le regard fier de Robinson. Les parents racontent leur parcours pour arriver en France, et Robinson trace alors le « circuit de Robinson » qui a bizarrement la forme d’une mitraillette (Dessin n° 6). Et ainsi Robinson commence à figurer et relier le récit de ces parents, leurs projections et attentes sur lui et ses propres préoccupations fantasmatiques sexuelles.
55 Nous interprétons que « ce qui protège, attaque, et ce qui attaque protège ». Madame revient sur les protections pos- sibles pour les enfants. Elle pourrait les faire pratiquer ici, ou demander qu’on les fasse au pays pour eux, mais elle explique ne pas avoir confiance. Elle parle alors de la pratique de son propre père, guérisseur, qu’elle a accompagné dans ses tournées au pays : « Mon père ne faisait payer qu’après la guérison, alors qu’ici on demande de payer avant. » Le grand-père lui revient souvent en rêve : « Quelqu’un est venu me chercher en rêve quand j’étais enceinte. Comme s’il venait me dire que j’allais mourir et je l’ai insulté. Je savais que ce n’était pas mon papa ! » Madame est très émue et exprime de la tristesse lorsqu’elle évoque le fait de n’avoir pas pu assister aux funérailles rituelles : danser, participer aux rites des masques, faire la fête au village. Elle a été empêchée à cause des jalousies dans sa famille vis-à-vis d’elle qui a réussi, qui est venue en France, a eu un bon mariage et une belle famille. Cela survenait d’autant plus que c’était elle que son père avait choisie comme héritière de ses dons, même si elle était une fille et n’était pas l’ainée de la fratrie. Parlant de qui pourrait hériter de ses dons après elle, Madame dit retrouver certaines singularités similaires aux siennes chez sa fille Jenny. Ainsi désignée, Jenny crée de nouveau un mélange de genres « masculin-féminin » qui sort des traditions guérées et marque également une volonté de ne pas respecter l’ordre dans la fratrie (Jenny est la deuxième de la fratrie).
56 Robinson, très attentif à la tristesse de sa mère, se remet alors à dessiner, traçant un plan d’un arrondissement de Paris où toutes les rues sont précisément notées, puis une maison située « Rue de l’Université » (Dessin n° 7). Sur une autre feuille, il écrit : « Je vais marquer mon métier quand je serais grand : Maître d’école. » Madame continue à nous raconter les raisons de la jalousie dont elle est l’objet. Comme son mari, elle est issue d’une famille où le père avait plusieurs coépouses. L’une d’entre elles « bloquait tout », laissant entendre par là une maltraitance sur elle qui était la préférée de son père. Madame saurait se protéger de cette dame. Elle nous explique que si elle le veut, elle a le pouvoir de ne pas la laisser tranquille en rêve. Mais elle ne le fait pas parce que cela revient toujours contre sa famille.
57 Pendant le récit de Madame, Robinson semble arrêter d’écouter, se repliant dans de nombreux dessins, rapides et factuels, qui représentent la taille de chacun dans la famille, l’échelle des tailles des cothérapeutes, les métiers de chacun dans le groupe, etc. soit onze feuilles au total ! Il ne peut s’ouvrir de nouveau que lorsque sa maman explique l’importance des rêves. Il ne faut pas faire comme sa tante, la coépouse de son père, avait fait avec elle. C’est très important de toujours écouter les rêves, notamment ceux des enfants. Les dessins de Robinson s’apaisent peu à peu, comme les émotions dans la voix de sa mère : les formes sont plus ondulées, les lignes fermées, tracées avec plaisir. Au quinzième dessin, il semble lâcher prise : « J’ai dessiné une fleur », et « ceci est une île. Mon île ». La méfiance s’apaise-t- elle ? Peut-être, en tout cas la famille entière semble avoir été touchée par cette séance riche et émouvante où la mère a retrouvé ses rêves et Robinson ses désirs.
– Les cartes
58 Robinson s’assoit directement à la petite table. La co- thérapeute avec laquelle il a l’habitude de jouer le rejoint. Il commence tout de suite à dessiner une série de plans de métros et de routes. En demandant des nouvelles de la famille, les parents apprennent au groupe le décès récent du grand-père paternel. Monsieur évoque fortement sa colère de ne pas avoir pu lui faire acheminer à temps des médicaments pour le soigner. Il a d’ailleurs rêvé, après les faits, que son père lui demandait de l’aide pour se procurer ces médicaments. Madame, elle, avait rêvé de ce grand père avant son décès : dans le rêve, il lui présentait ses condoléances. Elle fait des rêves prémonitoires depuis toujours, elle sait aussi les interpréter. C’est un des dons que son père lui a transmis. Ce grand savoir est normalement transmis aux garçons et finalement elle ne sait pas vraiment à qui le transmettre. Parlant du grand-père paternel, Madame nous dit que seule sa fille aînée l’aurait connu. Robinson, qui continue de dessiner, intervient à ce moment dans la discussion des adultes, en disant à haute voix : « C’est pas vrai, moi aussi je sais comment il est. Je l’ai vu en photo. » La thérapeute principale lui demande alors de le dessiner. La consultation continue mais Robinson reste immobile, perplexe, il réfléchit pendant quelques minutes. Il recommence à dessiner des bus, des plans de Paris… La thérapeute principale insiste sur sa proposition. « Mais c’est très dur », commente-t-il. La thérapeute le rassure : « Même dessiné de ton imagination, c’est bien. » Plus tard, regardant le portrait (Dessin n° 8), le groupe note qu’il ressemble à des masques d’Afrique, peut-être même aux masques guérés.
59 Les discours autour de la transmission des dons dans la lignée maternelle, ainsi que les dessins de Robinson (à savoir des plans compliqués de Bordeaux, du métro parisien et « une ville que j’ai inventé avec ses transports... les lignes relient les îles entre elles ») font proposer à une des co- thérapeutes la réalisation du génogramme (Rizzi, 2011) avec la famille pendant la séance. Un grand tableau est placé alors au milieu du groupe pour y tracer le génogramme. Ce dernier va mettre en lumière les craintes de Monsieur et Madame vis-à-vis de la sorcellerie. L’hypothèse d’une migration pour fuir la sorcellerie est évoquée par le groupe ainsi que l’idée que dans certaines cultures d’Afrique on aurait parlé d’enfant-ancêtre pour nommer la singularité de Robinson.
60 À un moment, Monsieur mentionne le nom de la coépouse de son père mais Madame demande immédiatement qu’elle ne soit pas inscrite sur le génogramme, de peur qu’écrire son nom la fasse revenir. Ils ont la même réaction pour une tante de Madame. Très forte est la peur d’être touchés par ce qui est dit et encore plus par ce qui est marqué. Robinson semble attentif à la réalisation du génogramme jusqu’au moment où les parents parlent de ce qui est plus convenable de ne pas y inscrire. Robinson se remet à dessiner, disant ne pas être intéressé « pas plus que ça ». Cependant, il dessine, entre autres, une voiture imaginaire où tout est très carré, ainsi qu’une carte inventée où tout tourne autour d’un rond (Dessins n° 9 et n° 10).
61 L’utilisation des ronds pour les femmes et des carrés pour les hommes amuse beaucoup Madame qui s’empare assez vite des deux signes conventionnels (Bowen, 1980) pour mentionner les membres de la famille à inscrire. De même, elle utilisera les carrés et les ronds à d’autres moments, au fil des consultations, pour indiquer les hommes et les femmes sans avoir besoin de les nommer. La famille demande de pouvoir prendre la feuille du génogramme, disant vouloir le terminer à la maison avec les enfants. Face à l’importance de la circulation des objets dans certaines cultures traditionnelles (Moro, 1994), la thérapeute principale accepte de rendre cet objet qui aurait pu autrement être investi de significations négatives par la famille. Robinson profite alors de cette nouveauté dans le cadre groupal pour nous demander de lui offrir la grande carte du monde qui est affichée dans la salle. Évidemment ceci n’est pas possible, mais nous remarquons que pour la première fois il s’autorise à demander un cadeau au groupe, comme tout enfant qui a envie de ramener chez lui quelque chose de significatif de chez nous. Si la relation transférentielle est une répétition de la relation ambivalente de l’enfant au premier objet (Klein, 1932), il faudrait parler ici d’un transfert objectualisé, c’est-à-dire un transfert qui a parfois besoin de passer par un objet factuel pour atténuer l’angoisse transférentielle. Et ce d’autant plus, s’agissant d’une carte, objet très significatif pour Robinson.
– Les prémonitions
62 La famille arrive très en retard à cette consultation. Robinson a un regard triste, il semble bloqué, comme nous l’avions connu lors de la première consultation. Les parents semblent affolés. Ils nous annoncent deux mauvaises nouvelles : le diabète insulino-dépendant diagnostiqué chez Robinson et le décès récent d’une petite sœur de Madame. Concernant le diabète de Robinson, Madame nous dit avoir fait un rêve prémonitoire où une dame la mettait en garde car un de ses fils était en danger de mort. Elle a pensé à Jack, le cadet, et l’a protégé. Elle a choisi de ne pas en parler à son mari pour ne pas l’inquiéter. Normalement elle raconte ses rêves à Monsieur qui l’aide à les interpréter et à la fixer ici, sinon son pouvoir serait trop fort et pourrait l’amener loin. Comme si la famille ne pouvait se protéger que par la parole des deux : celle de Madame trop puissante et celle de Monsieur qui en serait comme l’antidote ? Le diabète les terrifie d’autant plus qu’ils l’associent à une « maladie des vieux », comme le dit Monsieur.
63 Puis, ils changent de sujet, évoquant les obsèques de la petite sœur de Madame. Elle nous raconte sa tristesse de ne pas pouvoir se rendre aux funérailles. Le groupe découvre qu’elle ne peut absolument pas retourner dans son village car la grand-mère maternelle le lui a interdit sous peine que quelque chose de mal n’arrive. D’ailleurs, depuis toute petite, elle tombe malade dès qu’elle passe à côté du village de sa mère. Une fois, elle a tenté d’y rentrer mais elle a eu un accident de voiture avant d’y arriver. Il y aurait au village un savoir dont l’accès lui est empêché, suggère un cothérapeute. Madame confirme cette idée. Elle rajoute qu’une fois elle a rêvé que sa mère ne voulait pas qu’elle retourne au village pour qu’elle n’ait pas à voir certaines choses. Le groupe évoque divers rituels qui se font dans d’autres cultures pour se protéger et pouvoir ainsi assister aux obsèques. Madame est très attentive aux paroles des différents cothérapeutes. Elle en a le savoir et les capacités, mais elle a préféré ne rien faire. Elle craint que sa mère ne vienne dans ses rêves pour le lui reprocher. Du coup, elle est bloquée, ici, comme au village.
64 L’inhibition de Robinson est perceptible ; comme sa mère, il est « bloqué ». Assis à la table, il dessine de manière très maladroite et retenue. Nous avons l’impression qu’il essaie de se détacher le plus possible de la parole qui circule dans le groupe. Robinson est à côté de la cothérapeute avec qui il a l’habitude de jouer, mais il n’est pas du tout dans l’interaction avec elle. Tout rapproché peut déstabiliser le peu de contrôle qu’il semble avoir sur ses angoisses, de nouveau massives. Dans ses dessins, les lignes de métro reviennent de manière répétitive, tracées avec une minutie perturbante. Les pointillés aussi sont faits très méticuleusement. Il nous montre une rigidité obsessionnelle qui revient de loin, alors qu’elle avait disparue quelques mois auparavant.
65 Vers la fin de la consultation, après une douzaine de cartes, il dessine un train (Dessin n° 11) avec un seul wagon. Il le colorie partiellement, le toit en rouge, les roues en jaune fluorescent. Cette angoisse, qui auparavant stagnait, serait maintenant capable de partir aussi, ou au mieux de s’éloigner ? « Ce serait bien si la peur aussi pouvait partir dans le train », suggère la cothérapeute qui dessine avec lui. Robinson trace alors un autre wagon, cette fois beaucoup plus long : « C’est un tram » et précisément « le tram qui porte à la tour Eiffel ». Robinson prend son temps, réfléchit bien et dessine trois personnages : « Vous êtes en cinquième classe et moi en première », dit-il à la cothérapeute, en choisissant de la vouvoyer pour la première fois. Le troisième personnage, il ne pourra pas l’identifier mais dit : « Il voyage avec nous quand même » et « c’est quelqu’un d’important ». La consultation se termine. En sortant, Madame nous laisse avec l’idée qu’un nouvel enfant arrivera dans la famille : « Quelque chose est en train de se développer à l’intérieur de moi. »
– Les débordements
66 La famille est à nouveau en retard. Quand la famille arrive, Madame prévient tout de suite le groupe qu’elle ne voulait vraiment pas venir et que de toute manière elle ne parlera pas. Elle a rêvé de son père qui lui reprochait de trop parler, ce qui l’empêcherait d’obtenir ce qu’elle voulait. La réticence des parents à parler avec le groupe peut maintenant être abordée. L’alliance, ressentie à plusieurs reprises comme très ambivalente, prend à ce moment une connotation aussi culturelle grâce à ce rêve. Les co- thérapeutes proposent différentes images pour ce rêve : parfois une tristesse trop massive pourrait jouer un mauvais tour au savoir d’interprétation ? Un cothérapeute se demande s’il s’agissait vraiment de son père ou de quelqu’un d’autre qui voudrait arrêter Madame et le pouvoir de sa parole. Cette consultation a mis en avant les inquiétudes de Madame et de Monsieur concernant la parole qui est dite et qui peut avoir des conséquences négatives, ainsi que l’absence de protections.
67 Robinson, qui s’est assis à la petite table dès son arrivée, semble être dans une bulle : il fait beaucoup de dessins, essayant de s’éclipser des lourds discours de la consultation. Comme pris dans un « trop » émotionnel, il parle à la co- thérapeute qui est assise à la table avec lui. Il dessine avec voracité, essayant de ne pas écouter ce que disent ses parents. La manière de dessiner est compulsive, l’espace des feuilles est rempli avec angoisse. La nécessité de se réfugier dans une position dépressive peut se lire à travers la pauvreté des dessins. Il se trompe souvent, il laisse tomber un dessin et en recommence un autre, regarde dans le vide et change de feuille, sans pouvoir s’apaiser vraiment. Nous avons le sentiment que Robinson utilise les dessins pour se défendre plus que pour se raconter. Il se protège probablement de la dispersion de la famille, utilisant avec compulsion l’enchaînement des traits. Le groupe fait l’hypothèse que par ses actes, Robinson nous montre à quel point ce qui arrive à sa maman le touche : les débordements évoqués par Madame empêchent très directement Robinson d’exprimer ses propres affects.
68 Pendant le discours de Madame sur sa tentative de suicide (elle a tenté d’ouvrir le gaz alors qu’elle était seule avec Jack), Robinson dessine une maison vue de l’intérieur : « Là c’est mon appart. Tout le monde est dedans. C’est arrivé là. » Le factuel semble le protéger : montrer l’importance du lieu pour empêcher la force du ressenti. La parole, loin d’être empêchée, est très présente dans cette consultation, mais la peur et la colère l’accompagnent. Madame raconte au groupe sa tentative de suicide. Elle était désespérée, sa famille avait besoin d’argent et elle n’arrivait pas à se faire embaucher. Alors qu’elle croyait être seule, elle a pensé faire un dernier acte pour le bien de la famille, mourir par le gaz. Apercevoir le petit Jack l’aurait fait se raviser et éteindre le gaz.
69 C’est ainsi que Monsieur découvre la tentative de suicide de sa femme. Il réagit de façon virulente, exprimant une vive colère à l’égard de Madame pour ce geste qu’il ne comprend pas et face auquel il ne sait pas comment réagir. Colère aussi car il considère qu’elle parle trop et que c’est à cause de ça qu’elle n’arrive à rien. Il est presque impossible pour Monsieur de faire face au débordement émotionnel de sa femme. Il est incapable de la rassurer sur le plan affectif. Il parle alors de l’argent qu’elle aurait pu lui demander, de la maison qui aurait pu exploser. Robinson a le même souci que son père. Face à la tristesse et à l’angoisse maternelle, une certaine pensée opératoire semble être la défense privilégiée par les hommes de la famille. Robinson fait ce qu’il pense être bien pour sa maman : « Ceci je le fais pour ma mère. C’est une ville, la planimétrie d’une ville » (Dessin n° 12). La cothérapeute, qui est avec lui, lui demande pourquoi il veut le donner à sa mère : « Parce que c’est drôle ». Dans un mécanisme d’inhibition pulsionnelle, Robinson essaye de donner à sa mère les protections qui ont fonctionné pour lui, il lui dessine des cartes. Telle est la puissance de cette tristesse envahissante.
70 Vers la fin de la consultation, il fait un dessin très particulier de sa famille, en divisant la feuille en quatre parties et en mettant des points d’interrogation dans les trois parties libres. « C’est ma famille », dit-il, puis : « Mais là je ne sais pas ce qu’il y a » (Dessin n° 13). Et il recommence à tracer des plans, des métros, des numéros et figures géométriques.
– Nouvelles perspectives
71 La consultation nous paraît plus calme. Madame évoque avec beaucoup de réticence sa grossesse. Elle dit : « On doit attendre que cela se voit pour en parler… » Puis elle fait de nombreux sous-entendus pour nous le faire comprendre. Par exemple, elle refuse de donner le terme. En ce qui concerne le sexe, elle dit être enceinte « du carré » (en faisant ici allusion au génogramme). Les dessins de Robinson aussi nous invitent à associer, il ne veut pas nous dévoiler ce que cache le barrage qu’il a dessiné. Le couple nous explique qu’avoir un garçon plutôt qu’une fille implique des soucis car la vie d’un garçon est difficile. Tant qu’il est avec ses parents, ce sont eux qui subissent ces difficultés. Monsieur peut ainsi nous parler de ses peurs lorsqu’il devient père. Robinson est seul à la petite table au centre du groupe. Il dessine une grande tour sur la gauche qui semble protéger les autres petites tours à côté. Cette image fait associer le groupe sur les quatre enfants de la fratrie. Sur la droite, une petite tour plus large abritant une mini tour nous évoque la maternité de Madame (Dessin n° 14).
72 Même si Madame semble relativement apaisée par la grossesse, elle dit faire des cauchemars, comme à chaque fois qu’elle est enceinte. Elle refuse de nous les raconter à cause de la sorcellerie. En effet, dans cette consultation, nous constatons que dans cette famille il se passe beaucoup de choses la nuit. Il y a les dessins de Robinson, les cauchemars de Madame, Monsieur aussi a « du mal la nuit, parce que – dit-il – je dois veiller la nuit ». Madame finit la consultation en évoquant deux épisodes où des gens au pays ont rêvé de sa mort. Comme ils le lui ont dit, elle a été sauvée. La mort est aussi quelque chose de très présent au pays mais cela leur est raconté de manière cachée, par écho, puisqu’on ne parle pas des tueries en Côte d’Ivoire. Le petit Jack, qui va s’asseoir à la table, dessine avec son frère. Il illustre la présence de la morte par des fantômes qui viennent hanter les enfants dans ses dessins. Nous prenons aussi des nouvelles du diabète de Robinson. Les parents expliquent que cela a transformé leurs habitudes et que cela touche toute la famille, mais ils commencent à s’y habituer. Dans son dernier dessin, Robinson se situe en hauteur sur un pont, entre deux mondes (Dessin n° 15).
73 Il prend de la distance et change son regard, ce n’est plus un plan mais un paysage qu’il dessine. On y voit la vie souterraine avec le métro que le groupe associe au rêve. On distingue les grands monuments qui protègent la ville, mais les fondations de ces monuments sont cachées, un peu comme le vécu de cette consultation où tout ne peut pas se dire.
Discussion
74 Robinson est un enfant singulier et sa vulnérabilité se pose sur plusieurs niveaux. Robinson porte à la fois le vécu traumatique de la migration des parents et leur tristesse profonde. Sans doute ces facteurs sont des éléments qui rendent difficile son passage d’un monde à l’autre. Robinson nous montre bien comment parfois les enfants restent suspendus dans un ailleurs. Son mutisme serait alors l’expression d’une réaction défensive de l’ordre de l’inhibition et de la négation. Il se défendrait ainsi d’affects violents, d’angoisses sur- moïques, de vécus relationnels envahissants, bref de toute intrusion, en mettant en jeu un véritable barrage de la parole.
75 Quand nous l’avons rencontré, il ne pouvait pas encore permettre aux affects de se libérer, ni par sa parole ni dans ses dessins. Il était difficile pour Robinson de donner aux signes l’impulsion dynamique qui enrichit le dessin de sens relationnel (Freud, 1925-1926). Le blocage psychique et culturel se concrétisait dans sa manière d’interagir avec le monde ; d’où l’importance pour Robinson de construire des chemins, des plans, des cartes, pour se repérer, voire se fixer. Cependant, sa peur d’être perdu bloque la possibilité de s’imaginer voyager entre les mondes qu’il dessine. Il a fallu délier les héritages transgénérationnels (Lebovici, 1983), libérer les fantômes qui hantaient les enfants, apaiser les transmissions et les rêves, pour permettre à Robinson de regarder ses cartes avec une véritable perspective, capable maintenant d’emprunter les chemins qu’il dessine. Le monde de Robinson s’est beaucoup humanisé, il est passé de deux à trois dimensions, et il poursuit maintenant une psychothérapie individuelle qui lui permet d’élaborer ses angoisses très liées aux projections et conflits parentaux et à l’insécurité du cadre familial. Cependant, tous en conviennent, même si la tristesse et l’inhibition initiales faisaient craindre un risque autistique, Robinson est maintenant sorti de ce risque et il se débat avec le monde avec des progrès de plus en plus évidents. Robinson se banalise et sa parole est possible, par étapes et de manière bien émouvante.
Conclusion
76 Dans la consultation transculturelle, nous co- construisons avec les familles du sens sur ce qu’elles vivent. Le mutisme de l’enfant de parents migrants est souvent le signe que sa famille entière va mal, le silence serait donc la défense privilégiée pour se protéger du mal-être dans la migration. La prise en charge transculturelle est un espace psychothérapique de deuxième intention où toute la famille est invitée. Dans ce cadre, les enfants s’imprègnent des mondes et des paroles des parents et des soignants. Les enfants traversent, dans le récit du groupe, différents mondes, celui de la famille et celui de l’école, celui de l’ici et celui de l’ailleurs, le monde des adultes et le monde de l’enfance, celui de la maladie, celui de la normalité et de l’anormalité, le monde du jour et le monde de la nuit, celui du visible et celui de l’invisible. Entre ces mondes, le dessin fonctionne comme un objet médiateur (Chouvier et Guerin, 2007), car il est difficile pour un enfant de s’exprimer par la parole dans un groupe d’adultes.
77 Pendant le travail thérapeutique, le dessin est le lieu d’appui privilégié pour le moi de l’enfant. Les dessins nous donnent à voir l’évolution de la construction imaginaire des enfants alors qu’ils se nourrissent des paroles dites en séance. Le jeu de dessiner devient l’espace transitionnel (Winnicott, 1951) où ils font l’expérience de la réalité, la traduisant en symboles acceptables ainsi que protecteurs et transmissibles à l’autre. Le dessin d’enfant est un véritable « signe dense » (Doron, 1996) qui lui permet de se raconter malgré le silence, grâce à un « langage sans parole » (Lefebure, 2006).
78 Il nous semble très important de permettre aux enfants de s’exprimer par le dessin pendant la consultation transculturelle et pour cela un cothérapeute doit se rendre disponible. Le dessin, tout comme la parole, est un objet relationnel, développé dans la relation avec l’autre et pour l’autre. L’enfant doit pouvoir identifier un partenaire et l’autoriser à porter sa parole et ses actes. Cette relation privilégiée ne doit pas empêcher l’enfant d’écouter, mais lui permettre de déposer sa parole à sa manière par le jeu, le dessin par exemple. Cela va dans le sens de la co-construction groupale qui reste l’objet de la consultation transculturelle. La pertinence de ce dispositif permet à la fois de penser et d’élaborer l’altérité pour les parents et pour l’enfant.
79 En conclusion, nous pourrions représenter la consultation transculturelle telle que Robinson nous la fait découvrir, par toutes les cartes qu’il a pu dessiner tout au long des séances. C’est une recherche de sens, de lieu, de regard, d’orientation, de direction et de position. La peur d’être perdu fait que parfois, voire trop souvent, ces enfants singuliers perdent leur parole. Et le silence de ces enfants métisses, les enfants de la deuxième génération de migrants, exprime souvent leur vulnérabilité entre les langues, ainsi que la difficulté à prendre du plaisir à ha- biter ces divers mondes, le passage de l’un à l’autre et leur possible métissage.
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Mots-clés éditeurs : Côte d’Ivoire, Dessin, Deuxième génération de migrants, Enfant, Enfant singulier, Ethnopsychanalyse, Guérés, Métissage, Mutisme secondaire, Transculturel, Vulnérabilité
Date de mise en ligne : 31/05/2016
https://doi.org/10.3917/psye.591.0005