Article de revue

La fausse monnaie du mépris

Pages 16 à 18

Citer cet article


  • Duvignaud, J.
(2008). La fausse monnaie du mépris. La pensée de midi, 24-25(2), 16-18. https://doi.org/10.3917/lpm.024.0016.

  • Duvignaud, Jean.
« La fausse monnaie du mépris ». La pensée de midi, 2008/2 N° 24-25, 2008. p.16-18. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2008-2-page-16?lang=fr.

  • DUVIGNAUD, Jean,
2008. La fausse monnaie du mépris. La pensée de midi, 2008/2 N° 24-25, p.16-18. DOI : 10.3917/lpm.024.0016. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2008-2-page-16?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lpm.024.0016


1L’histoire d’un mot qui, au cours des siècles, n’a cessé d’animer les relations entre les hommes, à mesure qu’ils se différenciaient. Un des derniers textes de l’ami Jean Duvignaud, disparu en février 2007.

2Nous voilà au marché ou à la foire, bien longtemps avant Rabelais : “priser”, de prendre et retenir, comme l’on fait d’un poisson ou d’un gibier parce qu’il répond à une attente, un besoin, un désir. Et cela lui donne un prix. Priser, c’est aussi renifler, aspirer par le nez, et le mot a été reconnu par l’Académie en 1878, hommage rendu à une pratique séculaire.

3Les mots germent des gestes. Celui ou celle qui se détourne du poisson ou du canard – il sent mauvais ou sa couleur répugne – mésestime ou méprise, comme le veut, au XIIe siècle, ce préfixe “mes”. Nous ne sortons pas encore du commerce et de l’échange. A quel moment, et pourquoi ici plutôt que là, ces mots deviennent-ils des idées ? Peut-être lorsqu’ils ne désignent plus seulement des choses, mais des hommes ou des femmes…

4On hésite encore au temps de Régnier et de ses Satires :

5

“Encore que chacun vaille ici-bas son prix,
le plus cher toutefois, est souvent à mépris.”

6Et justement intervient ce mot, “prix”, qui bouleverse le vieil échange en lui imposant une référence décrétée par un pouvoir quelconque ou par une invisible répartition. Intervention surréelle. Et c’est aussi la période où “mépris” revêt plusieurs sens : “méprise” pour erreur que l’on retrouve jusqu’aux philosophes, “mésestime” pour la morale et qui porte un jugement sur une personne. Est-ce un effet de cette mystérieuse valeur ? Cette mesure insurmontable.

7“Et traiter de mépris les sens et la matière”, dit Molière.

8Quelque chose s’est produit dans la confusion des vies et des croyances qui s’apparente aux classifications sociales : s’imposent les hiérarchies de l’ordre commun. Certes, elles ont toujours existé sous diverses formes, mais l’écriture est passée par là, et avec elle la garantie des textes impliquant des certitudes. L’homme du donjon sait de manière implicite que le paysan sur sa terre est un serf, c’est un constat. Comme est constat l’évidence de l’hérétique, du païen, de l’infidèle – on les brûle sans problème. Est-ce l’influence du tête-à-tête urbain et de la fréquentation quotidienne des conditions sociales ? Les différences engendrent alors des sentiments, voire des passions. Et la hiérarchie, justifiée par des lois, des textes, des sermons, des écrits littéraires, enrichit le sens du vieux mot de “mépris”.

9On montre que l’on repousse loin de soi des êtres vivants, des entités fantasmatiques, des figures légendaires : “L’amour de soi poussé jusqu’au mépris de soi-même”, dit Bossuet, “Le mépris que les grands hommes font paraître pour la mort”, dit La Rochefoucauld. Par quelle formule magique conjure-t-on ce que l’on n’estime pas ? Peut-être le soldat, mercenaire ou seigneur, mourait-il au hasard des combats, il sait maintenant qu’il doit mépriser la mort. “Je méprise cette poussière qui vous fait et qui me compose”, dira Saint-Just. Insigne de la gloire et du sublime !

10La Révolution, justement : une insurrection de ce qui se nomme “le peuple” contre le mépris. Le luxe de Versailles ou des châteaux en donne l’illustration comme ces mots dédaigneux : “s’ils n’ont pas de pain qu’ils mangent de la brioche”, ou d’autres encore, peut-être inventés après coup pour donner un sens à la révolte. Oui, la Convention, c’est le peuple, mais par délégation, et les hommes auxquels on confie le pouvoir au nom de la volonté générale ne sont que des hommes nantis d’un nouveau privilège. Et l’on passe très vite à Robespierre puis à Bonaparte, Babeuf l’a dit et l’a payé cher. Reste que le Peuple devient un mythe – celui de la “grande nation” et de ses héros décorés qu’on ne peut plus mépriser. Un mythe qu’entretiennent le roman et la poésie…

11Pourtant un autre peuple émerge avec l’industrialisation naissante – celui des “classes dangereuses” et qui rôde dans les usines et les rues. Du haut des balcons ou des fenêtres de nouveaux riches leur vient une désignation méprisante : “la populace”. Ne fréquentent-ils pas les bouges des barrières et les nuits des boulevards, ne rôdent-ils pas mal vêtus et parfois armés de gourdins ? Le dédain, le mépris engendrent la peur, et la peur, la répression policière ou militaire.

12Bien plus qu’au siècle précédent, l’écriture exerce par le livre et le journalisme un nouveau pouvoir, et le refus du mépris – le “mépris de classe” – prend forme agressive de Proudhon à Eugène Sue. N’est-ce pas à cette bâtisse, aujourd’hui disparue, devant Lipp, où se tenait une réunion du peuple de Paris, qu’Henri Heine entraîne le jeune Marx à peine débarqué d’Allemagne ?

13L’expression visible du mépris s’est enrichie ! Le reniflement de marché s’efface et maintenant il s’agit de regard (prélude à la bagarre), de crachat, de diverses mimiques du rejet. Les petits journaux de l’époque montrent des dessins bien-pensants où les gros yeux du bourgeois témoignent de sa supériorité. Mais à cela répond un nouveau peuple avec des chansons de rue et de bistrot, innombrables en 1844, 1848, en 1870, pendant la Commune de Paris, une revanche. Pierre Dupont, Voison, Gilles, Pottier relèvent le défi.

14Une nouvelle convulsion transforme le mépris : sang et lignage succèdent à l’hérédité nobiliaire. Est-ce un effet déformé de l’évolutionnisme et de Darwin ? La “race” s’identifie à la “meilleure partie” du peuple et de l’espèce. Emerge un “nous” jusque-là estompé qui accorde aux uns le droit au dédain. La race porteuse de qualités supérieures – Gobineau et la suite.

15La race, oui, mais aussi la “civilisation”, la victoire sur la barbarie, la modernité qu’impose la colonisation à toutes les sociétés inconnues ou mal connues – une mission qui suppose le mépris du “sauvage”. Et qui accorde la supériorité au plus fort. Le XIXe et le XXe siècles ont joué de cette dichotomie entre le bien et le mal : de l’aryanisation jusqu’à la Shoah, de la mission du prolétariat jusqu’au goulag, de l’impérialisme jusqu’aux âneries de la “guerre des civilisations”.

16D’où parle-t-on ? D’où pense-t-on ? De quel belvédère fantasmatique décide-t-on de la valeur d’un être vivant ? On le sait : le sentiment de supériorité pourrait être un effet du ressentiment et d’une impuissance cachée, de la fragilité confuse du poste qu’on occupe dans une société. Un effet de la lutte des classes ou simplement de la hiérarchie des fonctions. Médiocre satisfaction de se sentir le meilleur ou le plus savant et de pouvoir mépriser l’autre ? Les hiérarchisations multiplient les apparents pouvoirs, les raisons du dédain. Le mépris est la fausse monnaie du commerce des hommes…


Date de mise en ligne : 01/12/2008

https://doi.org/10.3917/lpm.024.0016