Introduction
Sur un air du temps...
- Par Michel Guérin
- et Renaud Ego
Pages 11 à 15
Citer cet article
- GUÉRIN, Michel
- et EGO, Renaud,
- Guérin, Michel.
- et al.
- Guérin, M.
- et Ego, R.
https://doi.org/10.3917/lpm.024.0011
Citer cet article
- Guérin, M.
- et Ego, R.
- Guérin, Michel.
- et al.
- GUÉRIN, Michel
- et EGO, Renaud,
https://doi.org/10.3917/lpm.024.0011
1L’idée de mettre notre époque en perspective à travers le schème du mépris a été soufflée à la rédaction par Hubert Nyssen, il y a quelque temps déjà, et a rencontré un écho qui n’a cessé de s’amplifier. Nous avons dû commencer toutefois par laisser reposer, et cela peut se comprendre avec le recul : c’est que nous devions conjurer l’envoûtement d’une omniprésence. En y regardant à deux fois et instruits du dernier avatar politico-médiatique qui s’est emparé de notre pays (l’élection d’un président-énergumène, d’une “force qui va” aussi inquiétante qu’elle se veut rassurante), le mépris a peut-être bien quelque chose à voir, justement, avec cette suffisance, voire cette arrogance du présent, dans son avidité à épuiser les ressources du temps en se moquant de l’avant comme de l’après. Occupation obscène du visible, deuil du regard, perte de toute distance dans une vaine urgence : c’est l’idée même d’histoire et l’inscription de nos actions dans le temps qui, à travers lui, se révéleraient en crise, comme le manifeste la disparition de l’idée d’utopie.
2Notre intuition pourrait en effet être ainsi formulée : si l’écologie de l’esprit est orientée vers le temps, comme celle de la nature est relative à l’espace, le mépris apparaît comme l’agent pollueur le plus dévastateur de ces vingt dernières années, et cela d’autant plus qu’il devient l’air que l’on respire, s’insinue partout jusqu’à trouver en chacun de nous un possible relais. Il désigne un présent en transe, qui semble se priver lui-même de regard, se bande les yeux dans une partie de colin-maillard effrénée. Le mépris, c’est de ne pas avoir le temps, ni pour soi ni pour les autres. Le temps est une denrée, ou plutôt un comestible ou un combustible entièrement profane, dont il est devenu impossible de consacrer une seule minute à autre chose que la rotation de l’agitation et de l’ennui : faire du bruit, faire du fric, en faire des tonnes. Agir dévoyé, ensorcelé, piégé dans une exubérance stérile. Il n’est guère besoin de détailler : chacun a des images à l’esprit documentant le vide infernal d’une époque qui a perdu l’esprit en même temps que la clef qui saurait interrompre son mécanisme forcené. Comme l’écrivait Guy Debord, il y a quarante ans déjà : “Le spectacle est le moment où la marchandise est parvenue à l’occupation totale de la vie sociale.” Et l’auteur apercevait clairement le lien avec le mépris, qui ajoutait : “Les spécialistes du pouvoir du spectacle, pouvoir absolu à l’intérieur de son système du langage sans réponse, sont corrompus absolument par leur expérience du mépris et de la réussite du mépris ; car ils retrouvent leur mépris confirmé par la connaissance de l’homme méprisable qu’est réellement le spectateur [1].”
3Il ne s’agit pas ici, on l’a compris, de vitupérer l’époque en moralistes cacochymes ou en professeurs de vertu décalés. On s’efforcera même de ne pas ajouter des passions tristes au spectacle du spectacle, dont il faut bien reconnaître cependant qu’on a de plus en plus de mal à en rire. Le mépris s’analyse par-delà bien et mal comme une humeur, un ton général, voire, si l’on veut justement être dans le coup et être porté par la tendance, une posture réflexe, prête à l’emploi avant toute autre option. Mais en suintant désormais des pores du présent, en se confondant avec son allure d’assurance et de self-control (de positive attitude pour parler le franglais prudhommesque d’un ancien Premier ministre), le mépris a l’air d’avoir effacé les caractères psychologiques trop voyants qui ont toujours fait de lui un instrument d’intimidation sans pour autant mettre fin à la violence sociale dont il se nourrit et qu’il renforce.
4En remontant un peu dans le temps, comme le fait Jean Duvignaud dans sa généalogie du mot, le mépris évoquait le déni appuyé de l’autre, le refus de le reconnaître, de lui accorder de l’attention ou de la valeur. Mépriser, c’est toiser, regarder de haut ; inférioriser ou infantiliser. Ce fut le ressort du colonialisme, dont Bruno Etienne éclaire le discours. Mais tenir en sujétion, humilier, a eu et a toujours pour extrémité l’annihilation nazie, comme le rappelle Michel Guérin. Aujourd’hui, il semble que le mépris ait stabilisé sa formule chimique dans un composé à forte teneur d’indifférence. Godard, dans Le Mépris, avait déjà eu l’intuition que cette extinction sentimentale en était l’horizon paradoxal. Aussi avait-il édulcoré les passions excessives du roman d’Alberto Moravia, dernières convulsions d’un monde où les sentiments tragiques allaient céder la place à une administration distante des conflits. Pourtant le litige demeure, ne serait-ce que dans la sphère amoureuse qu’étudie dans ces pages la psychanalyste Catherine Chabert. Et une somme de petits faits, comme ceux que réunit Marcel Cohen, à partir de son observation de l’univers si singulier de la marine marchande, montrent combien ce glacis d’indifférence est le paravent d’une violence très réelle. Même l’art, explique Paul Ardenne, peut, d’excès en excès, finir par proposer des images dégradantes de l’homme sans obtenir la vaine notoriété qu’apporterait cet outrage, car cela ne fait même plus scandale !
5Le mépris est une attitude trop strictement pragmatique pour s’encombrer de ces dinosaures affectifs que seraient la haine, la colère, la perversité. Voilà pourquoi il faut en appeler au temps et à ses rythmes pour tâcher de comprendre ce qui est en jeu. L’homme d’aujourd’hui qui a ou croit avoir quelque puissance n’a qu’une maxime de fonctionnement : il n’a pas le temps. Le paradoxe, bien significatif, est qu’on ait pu parler de “sacre du présent [2]” pour épingler une attitude exclusivement utilitariste et profane. Les autres, en somme, ne valent ni l’amour ni la haine. Trop d’investissement. La “sorcellerie capitaliste” (Stengers et Pignarre [3]) a si bien agi, que l’équivalence du spectacle et de la marchandise est désormais absolue. Quant au psychopouvoir médiatique qu’exposent, selon deux angles propres, le poète Bernard Noël et le philosophe Bernard Stiegler, il œuvre si puissamment à la métamorphose organique des individus qu’il finit par stupéfier le corps social. Dès lors, il n’est pas jusqu’aux “managers” de tout poil qui ne soient des bourreaux d’eux-mêmes, non sans infliger aux “inférieurs” sidérés le credo du “il faut bien”.
6Seule l’indifférence traite comme il convient, à l’économie, les singularités quelconques que nous sommes. L’humanitaire, trop perverti par la logique du spectacle et son hystérie, n’est qu’un succédané et un alibi à la perte de ce sentiment qu’avaient confusément les hommes, mêmes ennemis, d’être des consortes, des compagnons de sort. Que reste-t-il, demande ici Pierre-Damien Huyghe, de l’idée (doit-on dire de l’utopie ?) de la fraternité ? Antigone est-elle sans voix ? Le pire qui puisse prévaloir dans la relation d’homme à homme n’est sans doute pas la haine, c’est la juxtaposition, la contiguïté, la crise chronique d’une coexistence qui ne sera jamais pacifique et dont les cris, mal articulés certes, montent de partout : Axel Honneth, qui analyse les actes de racisme en Allemagne, David Le Breton qui étudie les violences masculines au sein des “quartiers”, Guillaume le Blanc qui voit dans l’aliénation le terme logique de la précarité décrivent, chacun à sa manière, des comportements et des situations psychosociales qui sont emblématiques de la société du mépris et traduisent l’impasse d’un déni de reconnaissance. Le mépris est le fruit d’un manque cruel d’attention, d’autant plus effrayant qu’il ne relève pas d’une stratégie délibérée, mais d’une indifférence abyssale doublée d’une suffisance du “système” à se prétendre sans alternative. Personne ne peut rien faire pour personne – telle est la sinistre moralité de l’histoire.
7Le mépris est une spirale, il attire des réactions en chaîne qui lui renvoient sa méchante balle insensée. Sans doute tout être humain (peut-être même tout être vivant) éprouve-t-il le besoin d’être reconnu comme une condition essentielle de son développement. Nombre de sociétés, où l’extorsion, la violence, l’injustice, sont monnaie courante imposent à leur population, sur fond de misère matérielle, un enfer au jour le jour. Mais la nôtre, censément démocratique et moderne, est-elle plus clémente ? Elle qui, sans en avoir l’air, inculque sans discontinuer le cynisme, la vulgarité et la désinhibition jusqu’au sommet de ceux qui la représentent ? Elle dont le principe unique, à la fois stalinien et mercantile, est : puisque c’est toujours la mort qui gagne, gagnons de l’argent en attendant ? Dans l’idéologie fonctionnaliste neutre qui règle le comportement des “gagneurs”, l’homme n’est pas même un loup pour l’homme, c’est une variable d’ajustement. La société du mépris n’est pas celle où des hommes en font souffrir d’autres volontairement, c’est celle où l’idée de fin est en voie d’oubli total et où la stricte logique des moyens s’applique sans limitation à tout et à tous. C’est la morale vide de l’économisme libéral, suggère Renaud Ego, et le sacre solitaire de l’intérêt individuel quand le reste compte pour rien. De fait, quand les principes et les valeurs ont perdu leur transcendance et qu’il ne reste que des équivalences, des équations, des médiations, le mystère qui règle cette fantasmagorie grisâtre est entièrement profane : c’est le fric.
8Impossible de s’en satisfaire !
9Pour reconstruire un monde qui se mette à ressembler à une certaine idée de l’homme, il est sans doute nécessaire de ne plus refuser d’avance la notion d’humanisme. Elle a mérité la critique cinglante dont elle fut la cible, mais ses procureurs se revendiquant de l’“antihumanisme” ont-ils quelque droit à garder le dernier mot ?
10Une condition nécessaire, sinon suffisante, de l’espoir, est un réalisme de seconde vue, qui, à rebours du schématisme économique dominant, se nourrit des ressources de la pensée. C’est aussi la condition d’une “biodiversité” humaine qui menace de s’éteindre sans que nous en prenions la mesure. S’il ne peut s’orienter à des petits contre-feux qui partout sont allumés dans le monde tel qu’il est, le vouloir n’a pas de prise ; dans l’attente, chacun cherche une voie personnelle qui est une débandade et non une ligne de fuite collective. Le monde livre des encouragements, une stimulation. Il fait signe. Or, pour qu’il en vienne à faire sens, il importe qu’un désir, une volonté, un idéal, une avidité de belles images, une passion bien bâtie que l’argent n’est pas assez riche pour acheter ni raser impose l’ordre du jour et demande la parole. C’est possible et c’est le sens du possible que nous entendons bien contribuer à faire émerger ici.