Boulègue, collègue, le legs
Pages 149 à 151
Citer cet article
https://doi.org/10.3917/lpm.002.0149
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Massilia Sound System / 3968 cr13
Massilia Sound System / 3968 cr13, Ⓟ et © Adam/Scalen
Massilia Sound System / 3968 cr13, Ⓟ et © Adam/Scalen
1Pour les “autos”, c’est pareil que pour les gens. L’identité est inscrite sur la carte grise. C’est le numéro d’immatriculation de la 2 cv du papet – 3968 cr13 – qui donne son titre au disque. (Ton identité c’est sur ta carte d’identité, disait une de leurs chansons plus ancienne.)
2Le disque s’ouvre sur une affirmation plus affective : Moi, je suis marseillaise, (encore l’identité), c’est la plus belle ville du monde, y’en a pas deux comme ça, au monde !
3On campe le décor. Différents sons naturels, synthétiques, instrumentaux, acoustiques ou moteur de voiture, s’égrènent au fil d’un chapelet de cellules rythmiques aux infimes variations. On assiste à un savant assemblage de citations parlées ou chantées – Scotto, Pagnol –, enrichissement discret et progressif qui nous conduit tout droit à “Pauvre de nous”. Chanson “trilingue”, occitan, français et marseillais, lieu de dénonciation de l’illusion consumériste, de l’acculturation (consentie ?) du “peuple”, entretenues par la classe politique et les élites en général.
4A partir de là, le disque va suivre son cours de torrent, de ruisseau, de rivière et de fleuve impétueux jusqu’à la mer (le Vieux-Port).
5“Massilia est pris dans un double folklore, celui du reggae et celui de l’Occitanie.” (Tatou, in Le Pavé de Marseille.)
6Les sources.
7“Le reggae est la matrice musicale de Massilia.” (Jali.)
8“[…] on est les plus intégristes du reggae […]” (Tatou.)
9Le retour et la révérence aux origines avaient été amorcés avec le disque Marseille London experience, où mss (Massilia Sound System), reprenant une partie de son répertoire désormais classique, expérimentait la mixité réelle avec des Jamaïcains de Londres, parmi les plus mythiques, les Robotiks et Mad Professor – ce dernier communément appelé “le pape du dub”, c’est dire !
10Ici donc encore du reggae (le reggae comme forme musicale mais aussi comme art de vivre, Dans reggae, il y a gai / Le reggae, c’est la vie), intimement pénétré d’autres influences et infiltré en particulier par le flux occitan, veine créatrice abondante.
11Ces influences, qui ont toujours été présentes, à l’état plus ou moins latent, dans la vie musicale des mss, trouvent ici un degré d’épanouissement et d’expression supérieur tant dans la maturation musicale du groupe – ses compositions, ses chansons, ses arrangements – que dans le choix de ses collaborations extérieures (Daniel Loddo, polyinstrumentiste et conseil ethnomusicologique, Magali de Passorio, Claude Sicre, Hakim Hamadouche, Mohammed Bellal, et bien d’autres…).
12Revisiter, réinventer, ce que la Tradition a légué aux Marseillais (bouléguer le legs). Recimenter le communautaire. Le projet est tel, culturel, éthique, politique, énoncé clairement dans les entretiens, déclamé en public et inscrit en filigrane dans textes et musiques du master de 3968 cr13.
13Ainsi s’élabore une nouvelle formule, un nouveau modèle pour les vivants des terres marseillaises. Un métissage de l’esprit et de la forme, sans divorce, sans schizophrénie.
14“La fille du sélecta”, par exemple, conte de fées dans l’esprit du Sound System, est inspirée d’une chanson traditionnelle occitane, sur le modèle du duo où l’on fait un usage rythmique immodéré de l’onomatopée. A l’origine, une fille de paysan venue voir passer le roi ; ce dernier qui la remarque, après quelques mises au point, finira par la marier. Ici, la fille, une Provençale de Cadolive, Peypin ou Roquevaire, est “fille de sélecta”. Le sélecta, issu du glossaire jamaïcain, est l’équivalent du dj des soirées techno, celui qui observe le public, saisit et fait évoluer les ambiances et choisit les disques à partir desquels le tchatcheur invente sa parole improvisée et rythmée. Donc la fille du sélecta est une fan de rub a dub, une connaisseuse. Après quelques passes d’armes, elle épousera elle aussi le musicien impertinent.
15Dans l’esprit on y est, on retrouve la même fierté, la même humanité, la même tendresse que dans le modèle traditionnel.
16Bourrée, ragga, danses traditionnelles, joutes verbales, autres formes musicales… Ainsi l’inspiration massilienne est-elle traversée en toute liberté par les influences naturelles du temps (le “passé”, son aura, son érosion) et de l’espace (ouvert au monde), vissée qu’elle est à ses dogmes.
17On passe du grave au léger, de l’amour à la revendication, du drôle à l’insolent, de la leçon au poétique.
18Et de l’oc au français. “On parle en occitan pour tous les gens qui ne parlent pas occitan. En faisant cela, on aide la société française. On veut une France multiculturelle, une France qui privilégie la contradiction, qui crée le débat […]” (Le Massilia, in Musique Info Hebdo.)
19Claude Sicre n’hésite pas, dans la Vida qu’il a consacrée aux mss, à les adouber “trobadors”. Eux, ils s’étaient dits jusque-là inventeurs du “trobamuffin”, “véritable machine à bouléguer, à danser et à penser”.
20Le même Claude Sicre renchérit dans cette forme emphatique particulière :
21“Ils achetèrent un âne et se firent chanteurs ambulants et portèrent partout à travers le vaste monde le message de gaieté civique et cosmopolite qui est le seul vrai et authentique message de Marseille depuis qu’elle est phocéenne […]”
22C. P.