La rage de raison
Pages 146 à 149
Citer cet article
https://doi.org/10.3917/lpm.002.0146
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Notes
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Ce que le cinéma de Guédigian est à Marseille. Jamais de clichés, toujours du juste, guidé par le cœur.
1Ils sont trois, de la couronne parisienne, la peau mate et les crânes rasés. Ils ont grandi ensemble à Vitry au cœur d’une de ces emblématiques villes nouvelles. Réfractaires à la scolarisation, livrés à eux-mêmes, avec, en toile de fond, la banlieue et en horizon l’avenir noir. Trois à crier leur rage et leur révolte.
113 clan, Les Princes de la ville, Ⓟ et © 1999, Alariana, Double H Production
113 clan, Les Princes de la ville, Ⓟ et © 1999, Alariana, Double H Production
2A villes nouvelles, cultures nouvelles, “culture du ghetto, littérature de rue”. Ici le hip-hop est la langue maternelle. “Peu d’élégance dans mes écrits, normal pour un mec de Vitry, sur ma feuille le ghetto je retranscris.”
3La vie quotidienne dans la cité, entrecoupée de séjours en Algérie (au bled). Ou aux Antilles. Là aussi, décalage. Avec humour décapant et une verve heureuse, ils décrivent les “Tontons” du bled, des îles et leur moquerie pleine de tendresse exhale un parfum de détresse.
504 break chargé, allez, montez les neveux,Juste un instant que je mette sur le toit la grosse malle bleue,Grosse comme une équipe de foot, voiture à ras du sol […]Direction le port, de jour, le pied sur le plancher,Jusqu’à Marseille avec la voiture un peu penchée…Le bled et ses valeurs.Le soleil s’couche et tout le monde rentre chez soi,C’est l’heure du repas et du latey on smoke la chicha…
5Déconnexion, dérive, déracinement, sentiments, ressentiments. Trop tard, les virus du monde occidental sont sournois et transgéniques, endémico-culturels ;
S’te plaît, vas-y, laisse-moi ramener mon scooter !Alors j’prends tous mes cd toutes mes cassettes,Bon, je prends rien alors ?J’me fais la boule au moins avant de partir !Bon, je prends la playstation euh,J’prends la télé du salon alors…
7La “Lyrique” est plus forte que le bachot, que les dictées et la syntaxe. Des élèves “en échec scolaire” se révèlent improvisateurs et prosateurs de génie. Sous l’urgence et la brutalité se dessinent une intelligence et une verve féroce.
8Truculence, recul, autodérision subtile. A coup sûr est née ici la source d’une langue française renouvelée au vitriol (Vitry… oil). Mais sûrement plus rabelaisienne et juste que celles de quelques pénitents laborieux des récurrents nouveaux romans. Les Marseillais, les New-Yorkais, l’Internationale hip-hop l’avaient démontré – au fond peu importe, dans le système actuel de référence, la localisation ; le rap est un langage mondial, vivant, qui secoue les hommes de part en part comme seule peut le faire la poésie ; vraie, aride et choquante.
9La dénonciation est inhérente à l’expression. Mais elle est non revendicatrice. Ton père s’il est le roi en sa tribu, s’il est sorcier, musicien ou homme droit tout simplement, ici il sera ivrogne, balayeur, chômeur. Et toi tu garderas cette idée pendant longtemps que tes parents sont des nases. Ce dont il faudrait témoigner c’est que cette mesure aujourd’hui est servie dans tous les bols, et à ras. C’est pourquoi les rappeurs des banlieues sont les nouveaux héros. Ils souffrent des mêmes peines que nous mais en plus grand, en plus terrible et paradoxalement plus éclatant.
10Bruitage, séquences mélodiques et rythmiques variées, la musique fait corps avec le texte.
11La pochette du disque est un collage d’une centaine de photos. La maison, la rue, le clan, l’équipe de foot, le club de boxe, les frères et sœurs, les minots, les graffitis, signalétique urbaine, tags, la moto, le cyclo, les autos, le studio, la vie, quoi !
12Ils sont trois mais ils sont une famille, un clan. Une aventure commencée il y a une dizaine d’années entre underground et autoproduction.
13Karim – Rim K. –, celui qui écrit, Mokobé, qui danse, et A. P. ont existé, quoi qu’ils en disent dans certaines interviews, avant que Sony les aient faits. Nous, c’est vrai, on en avait rêvé, pour de bon.
Positive Radical Sound, Bougnoule, blacko, négro, bicot, t.a.f/Scalen
Positive Radical Sound, Bougnoule, blacko, négro, bicot, t.a.f/Scalen
14Printemps de Bourges 99, signé par l’éditeur Jean Davoust (Larusso, Michel Legrand), Positive Radical Sound fait partie de ces groupes viviers qui émaillent les paysages musicaux régionaux français. Si le groupe existe sous sa forme actuelle – cinq musiciens et deux chanteurs – depuis 1997, il puise ses racines dans un terreau d’expériences locales riches et diverses : les Mamelouks, Massaï Tiss, Kétilomah, Bob Lézard, Lost Tribes, R-Kabalaya, Roger Wango, Les Babouches Noires ou Médina Médite. Tous “Appellation d’Origine Contrôlée” de Basse-Normandie. Actions en atelier auprès des jeunes des cités, résidences en région, formations au Studio des Variétés, entre quatre-vingts et cent concerts par an et aujourd’hui un disque, distribué dans les bacs des disquaires… Parcours désormais classique pour le surgissement des nouveaux talents.
15Mais Positive Radical Sound a d’autres motivations. L’engagement et la résistance par exemple. Trois mots d’ordre : la vibration positive, l’éthique radicale et la puissance du son pour élaborer des chansons ragga-reggae où on retrouve des références explicites à l’Afrique et aux Antilles.
16Avec humour, le groupe dénonce toute forme d’ignorance. Son métissage entend briser les préjugés et voler au-dessus des frontières, en quête de rencontres où l’humain prédomine.
17Bougnoule, blacko, négro, bicot, titre du disque, est aussi le titre d’une chanson qui commence ainsi :
Parlons de ceux dont les préjugés sont du prêt-à-porter […] / Les fils d’immigrés ne sont plus des ouvriers / la métropole ne fait plus rêver les Antillais […]Regarde-moi comme je suis et non pas / Comme le fruit d’un débat organisé par l’Etat. […] / Bougnoule, blacko, négro, bicot, j’aime ces mots comme j’aime la couleur de ma peau / Je donnerai à la France des enfants métis et beaux […]
19Dualité.
Et quand bien même je kiffe le son du roots rock a dub / j’entends toujours l’appelDe la derbouka, du qanun et du oud / Des gnawas du Sahara et des “s’hab el baroud”.