Article de revue

Les territoires de l'appartenance Provence-Méditerranée

Pages 6 à 11

Citer cet article


  • Fabre, T.
(2000). Les territoires de l'appartenance Provence-Méditerranée. La pensée de midi, 1(1), 6-11. https://doi.org/10.3917/lpm.001.0006.

  • Fabre, Thierry.
« Les territoires de l'appartenance Provence-Méditerranée ». La pensée de midi, 2000/1 N° 1, 2000. p.6-11. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2000-1-page-6?lang=fr.

  • FABRE, Thierry,
2000. Les territoires de l'appartenance Provence-Méditerranée. La pensée de midi, 2000/1 N° 1, p.6-11. DOI : 10.3917/lpm.001.0006. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2000-1-page-6?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lpm.001.0006


Notes

  • [1]
    Voir Ode à la race latine, composée par Frédéric Mistral pour les jeux Floraux de la Sainte-Estelle de Montpellier, le 24 mai 1878.
  • [2]
    Voir Alain Paire, “Un bras de fer avec Pagnol”, Chroniques des Cahiers du Sud, 1914-1966, p. 55-64, imec Editions, 1993. Pagnol écrit notamment à Ballard : “Ne comprendrez-vous jamais qu’à Marseille vous êtes dans un cul-de-sac ? Ecrivez et venez à Paris.”
  • [3]
    Jean Giono, “Provence”, La Méditerranée, Gallimard, Paris, 1993, p. 251-252.
  • [4]
    Albert Camus, “La culture indigène”, La Nouvelle Culture méditerranéenne, Les Essais, La Pléiade, Gallimard, Paris, p. 1321.
  • [5]
    A ce sujet, voir Alain de Libéra, “Penser au Moyen Age”, L’Héritage oublié, chap. 4, Le Seuil, Paris, 1991.
  • [6]
    André Malraux, “La politique, la culture”, Le Temps de l’antifascisme : les années trente, Folio Essais, Gallimard, Paris, 1996, p. 133.

1Pourquoi a-t-on voulu ainsi opposer Provence et Méditerranée ? Pourquoi faire apparaître, depuis le xixe siècle, ces territoires de l’appartenance comme des ennemis complémentaires ? Pourquoi cette volonté de retrait, cette quête d’une séparation entre deux mondes, deux pays, deux imaginaires ? Les hautes terres de la Provence seraient-elles si “inconciliables” avec l’étendue des rives de la Méditerranée ?

2Dans la première partie de ce dossier, nous nous sommes mis en quête des généalogies et des héritages afin de mieux comprendre cette volonté persistante d’instaurer une frontière, ce besoin répété de creuser un fossé, contraires aux liens tissés à travers l’histoire. Henri Bresc nous rappelle ici “L’horizon d’un Orient romanesque” vers lequel la Provence n’a pas cessé de tendre depuis le Moyen Age. Comment alors a pris forme, en dépit de cet héritage médiéval, l’opposition entre Provence et Méditerranée ? Comment ont été construites ces frontières entre identités et appartenances ?

3La Provence s’est détachée de la Méditerranée lorsqu’elle a confondu son horizon avec celui de la latinité. Le mouvement de renaissance culturelle si prometteur, inspiré de l’œuvre puissante et parfois visionnaire de Frédéric Mistral, comme en témoigne la construction du Museon Arlaten que nous raconte Dominique Séréna-Allier, n’a pas su donner forme à un ensemble ouvert. L’éloge de la Provence, territoire inspiré où chacun peut se reconnaître, s’est transformé en une réalité provençaliste, territoire replié sur une identité particulière où nul ne peut être accepté s’il n’est pas héritier de la “race latine [1]”. Pourquoi réduire les sources de la culture provençale à la seule source latine ? N’existe-t-il pas une culture judéo-provençale de grande ascendance, comme le souligne ici Danièle Iancu ? Et comment oublier l’ampleur des liens entre la culture arabo-andalouse et le monde d’oc ? Les formes de l’art d’aimer – pour ne retenir qu’une des plus belles – unissent en profondeur la poésie andalouse, chantée en arabe, et la poésie des troubadours, chantée en langue d’oc. Lorsque Ibn Hazm égrène son Collier de la colombe et livre sa conception de l’amour, il n’est pas étranger à l’exaltation du fin’amors que chante Jaufré Rudel ou que magnifie Le Roman Flamenca. E. Lévi-Provençal nous en apporte l’explication dans son texte, tiré d’une conférence qu’il donna à Alexandrie.

4Des formes communes dans l’art d’aimer… A-t-on mesuré la profondeur d’un tel lien entre culture andalouse et culture provençale ? Pourquoi vouloir occulter à ce point cet héritage partagé ? La Provence est-elle une île, un isolat culturel qui ne saurait puiser qu’à une seule source, la source latine ?

5La question latine a travaillé d’autres territoires. Une analyse comparée, d’une part avec le noucentisme catalan (Eduardo González Calleja), et d’autre part avec l’exaltation de la romanité latine en Italie, jusqu’au fascisme (Jean-Luc Pouthier), nous a semblé indispensable pour comprendre les impasses dans lesquelles la Provence s’est laissé enfermer.

6Charles Maurras a joué un rôle majeur dans cet enfermement de la Provence dans une identité exclusive. Il n’a pas cessé de vouloir opposer, comme le montre Daniel Lindenberg, l’héritage helléno-romain à l’héritage sémitique, judéo-arabe. C’est Rome contre Jérusalem, Athènes contre Cordoue. Cet affrontement entre capitales spirituelles est au cœur du débat sur les identités et les appartenances. Il résulte d’une construction idéologique, devenue prépondérante dans la première moitié du xxe siècle. Il fallait à tout prix, pour ces idéologues antisémites, dénier toute influence judéo-arabe dans les formes de notre culture.

7La Provence n’a pas échappé à ce courant réducteur, destructeur, et c’est ainsi qu’elle s’est séparée de la Méditerranée. Arc-boutée sur son arc latin, elle s’est repliée vers l’intérieur des terres, refusant la mer et son sens du divers.

8Les Cahiers du Sud, heureusement, se sont vigoureusement opposés à ce repli provençaliste. Emile Témime nous raconte les débats des années trente et le rôle majeur des Cahiers pour faire la synthèse entre Le Génie d’oc et l’Homme méditerranéen.

9Avec Les Cahiers du Sud, la littérature trouve pleinement droit de cité en Provence et à Marseille. Marcel Pagnol fut, avec Jean Ballard, un des fondateurs des Cahiers. “Monté” à Paris, il voulut diriger la revue à partir de la capitale mais Ballard s’y opposa et ce fut la rupture [2]. Yvan Audouard nous fait partager, dans la deuxième partie de ce dossier, l’ambition de Pagnol et nous permet d’entrer dans son monde, théâtre extérieur de la parole et univers intérieur d’une grande pudeur.

10Pagnol donne une couleur, souvent critiquée, à la Provence et à Marseille. Jean Giono, perçu avant tout comme un écrivain de la Provence de terre, n’est pas simplement un homme de l’intérieur, replié à Manosque ou dans le Contadour. Ecrivain universel, Giono, en digne héritier de Stendhal, goûte les aventures de l’imaginaire et dessine une relation privilégiée à la mer. Henri Godard nous révèle l’importance de cet imaginaire maritime dans l’œuvre de Giono : “Cette mer ne sépare pas, elle unit. Aux peuples de ses rivages, bien que de races différentes, de religions opposées, elle impose les mêmes gestes.” Et Giono ajoute : “Ce n’est pas par-dessus cette mer que les échanges se sont faits, c’est à l’aide de cette mer. Mettez à la place un continent et rien de la Grèce n’aurait passé en Arabie, rien de l’Arabie n’aurait passé en Provence, rien de Rome à Tunis. Mais sur cette eau, depuis des millénaires, les meurtres et l’amour s’échangent et un ordre spécifiquement méditerranéen s’établit [3].”

11Max-Philippe Delavouët, grand lyrique provençal, est habité lui aussi par un imaginaire partagé, entre Provence de terre et Provence de mer. Claude Mauron nous introduit dans son univers poétique, trop largement méconnu par les lecteurs francophones. “Il n’existe pas d’autre façon pour comprendre le monde que d’en posséder pleinement un morceau.” Inscrit profondément dans la terre et la langue de Provence, Delavouët s’ouvre “à pleines voiles” sur la mer.

12Henri Bosco, auteur célèbre du Mas Théotime et de Malicroix, est aujourd’hui lui aussi trop mal connu d’un large public. Georges Raillard le suit sur ses terres provençales, “quartier” ouvert de son inspiration. “[…] la Provence de Bosco n’est pas un «document». […] Aucune définition, aucune description ne peut l’enclore. Tout y est passage, sens multiples, levée de mots vers d’autres sens. Comme une géologie spirituelle inachevée.”

13Quant au condottiere, André Suarès, il commence à peine à être redécouvert, grâce notamment au patient travail de son biographe, Robert Parienté. Suarès à l’imaginaire flamboyant qui rêve d’ailleurs et sculpte la Provence avec ses mots exaltés : “Qui ne pense au vent ne peut penser Provence. Elle est le royaume du mistral […] Il purifie. Il pèle les monts, il dore les pierres […] Là-haut, aux Baux, le grand vent de la mer se marie à la pluie longue. En Provence, le vent de terre tue la pluie et se jette à l’eau pour se marier à la mer […] Qui n’aime pas le mistral n’aime pas la Provence et ne comprendra jamais la mer…”

14Jean-Claude Izzo était pleinement associé au projet de cette revue. Il nous donne malheureusement ici son dernier texte, à propos de deux écrivains marseillais qu’il aimait par-dessus tout, Louis Brauquier et Gabriel Audisio. Deux figures littéraires majeures des Cahiers du Sud qui ont su donner forme à un imaginaire méditerranéen, de Et l’au-delà de Suez, à Ulysse ou l’Intelligence

15Nous lui rendons hommage dans la Bibliothèque de midi.

16Albert Camus enfin, qui nous a offert le titre de cette revue, clôt le chapitre littéraire de ce dossier. José Lenzini remonte aux sources de son imaginaire, vers son enfance à Alger, de l’autre rive de la Méditerranée jusqu’à la Provence, de Tipasa à Lourmarin. “C’est avec René Char qu’il a découvert réellement la Provence. Celle qui s’abrite des grands froids de l’Alpe et qui, les vents passés, rend au ciel un bleu vif comme un silence sur ses plages d’errance.” Il trouve dans ces paysages du Lubéron “le souvenir et le complément des rivages d’enfance. L’autre rive de cette pensée de Midi qui se construit toujours dans le contrepoids de l’histoire en mouvement.”

17Camus situe clairement les enjeux du débat face aux tentations de repli sur toute forme de régionalisme : “Servir la cause d’un régionalisme méditerranéen peut sembler, en effet, restaurer un traditionalisme vain et sans avenir, ou encore exalter la supériorité d’une culture par rapport à une autre, et par exemple, reprenant le fascisme à rebours, dresser les peuples latins contre les peuples nordiques. Il y a là un malentendu perpétuel. […] Toute l’erreur vient de ce qu’on confond Méditerranée et Latinité et qu’on place à Rome ce qui commença dans Athènes. Pour nous la chose est évidente, il ne peut s’agir que d’une sorte de nationalisme du soleil [4].” La pensée de midi partage et prolonge cette position de Camus, si juste pour appréhender les débats contemporains autour des questions d’identités. C’est tout le sens de ce dossier qui pose la question des appartenances aujourd’hui.

18En effet, entre le provençalisme de Maurras, anticosmopolite et fondé sur un héritage helléno-romain exclusif, et les tenants actuels d’une “culture enracinée” dans une Provence mythique, la filiation est directe. Régionalisme et nationalisme se sont accouplés pour dire oui au provençalisme et non à la Méditerranée, oui à la grandeur latine et non aux “lèpres sémites”, pour reprendre les propos nauséabonds de Maurras. Partisans du repli, ils aspirent à faire de ce territoire un fortin et rêvent d’une Padanie provençale, riche et isolée. Prisonniers de leur obsession, ils veulent dresser un mur pour contenir ce qu’ils appellent “l’invasion”, immédiatement confondue avec l’immigration. La guerre des cultures et l’affrontement des civilisations entre “l’Occident chrétien et l’islam conquérant” leur apparaissent inéluctables. Il faut donc se protéger, expulser les ennemis intérieurs et purifier la Provence de tous ses “allogènes”. Le cosmopolitisme étant considéré comme le plus grand danger qui menace “l’identité”. Seule la référence à une Provence mythique, conçue hors de l’histoire et de ses apports extérieurs, permet de résister à ces flots incessants venus de la Méditerranée…

19Que peut-on opposer à ce mur de la peur nourri par la haine de l’Autre, à cette volonté de séparer Provence et Méditerranée ? Une vision plus exacte de l’histoire, justement. Une réappropriation de L’Orient des Provençaux, titre que Jacques Berque avait fort opportunément trouvé pour la série de grandes expositions qui se sont déroulées à Marseille en 1982-1983, et dont Edmonde Charles-Roux nous raconte ici la genèse.

20S’agit-il d’un héritage sans lendemain ? C’est sans doute la question culturelle centrale pour les années à venir. Il nous appartient de retrouver le fil de nos héritages oubliés [5], de se réapproprier la part manquante de nos ascendances abolies, de ressouder les fragments de notre horizon dispersé. Nous pourrons alors bâtir des ponts, plus solides, comme le font déjà, à leur façon, un certain nombre de groupes musicaux. C’est un retour-amont qu’il s’agit d’entreprendre, un vaste travail sur la mémoire qu’il convient d’engager afin de rendre visible et lisible la multiplicité des liens qui unissent Provence et Méditerranée à travers l’histoire.

21Malraux a vu juste : “Notre héritage, c’est l’ensemble des voix qui répondent à nos questions [6]” et nos questions sont d’abord celles de nos appartenances aujourd’hui.

22Quelle forme donner à notre territoire ?

23Sophie Clairet, avec son regard de géographe, analyse cette propension à représenter la Provence aujourd’hui, notamment à la télévision, selon une référence avant tout terrienne et patrimoniale. Les côtes et la dimension maritime restent marginales dans les représentations qui sont propagées par les médias. Il en va ainsi de Marseille.

24Mais quelles images les Marseillais ont-ils d’eux-mêmes ? Loin des clichés et des galéjades, Pierre Vergès nous livre les résultats d’une enquête récente, menée avec Véronique Jacquemoud. Ses résultats sont très instructifs car il apparaît que les Marseillais définissent leur ville avant tout comme une ville méditerranéenne (66 %), bien plus qu’une capitale régionale (19 %) ou une ville européenne (15 %). En outre, le cosmopolitisme apparaît à une majorité écrasante de Marseillais (77 %) comme une valeur positive. Le territoire des appartenances semble pour le moins ouvert dans cette ville. Reste à ne pas s’enfermer dans un “écrin d’azur” et à définir les termes d’une véritable métropole.

25Bruno Etienne, enfin, au terme de ce dossier, nous apprend, à partir de sa Grenade entrouverte, à composer la polyphonie de nos identités ; provençal, français, européen, méditerranéen, ces différents cercles s’entrecroisent sans véritablement s’opposer et il est ainsi possible de jouer avec l’un et l’autre, de les associer sans les confondre pour donner forme à une identité à la fois Une et Multiple.

26Chacun, en effet, a besoin d’un lieu pour exister, ce que Michel de Certeau appelle un “propre”, victoire du lieu sur le temps. Mais ce “propre” n’est en rien un “pur”, il se nourrit du divers et trouve son origine, tout au moins en Méditerranée, dans une multiplicité constitutive, dans un entrecroisement de strates, de sources et de signes qui ont fait toute notre histoire. C’est cette histoire que nous avons voulu revisiter dans ce dossier et que nous vous invitons maintenant à découvrir.

27Dans ce premier numéro de La pensée de midi, il nous est apparu important d’affronter cette question centrale des identités et des appartenances. Elle se pose certes aujourd’hui dans bien d’autres territoires qu’entre Provence et Méditerranée. En Autriche ou en Suisse, au Pays basque ou en Corse, sans parler des Balkans, de l’Afrique des Grands Lacs ou du Moyen-Orient. Nous avons choisi d’explorer ce lieu, “notre” lieu, entre Provence et Méditerranée, non pour nous y cantonner mais pour mieux savoir “d’où l’on parle”, et puis parce que c’est d’abord là où l’on est citoyen que l’on peut infléchir le cours des choses. Nous avons choisi d’affirmer la singularité d’un regard, en refusant le particularisme d’une région, de dessiner une appartenance ouverte, en récusant les identités fermées. Nous avons choisi de sceller un pacte, toujours à réinventer, entre notre imaginaire et un territoire à refonder. Nous avons choisi un cercle ouvert sur l’ailleurs où s’aimante et buissonne La pensée de midi.

28Car La pensée de midi n’est pas un territoire, c’est un point de vue sur le monde, ouvert sur l’universel. C’est une revue, élaborée à partir de Marseille, qui s’intéresse aux formes nouvelles de la culture. Le prochain numéro sera d’ailleurs centré sur la création, à partir d’une traversée des frontières, vue par les artistes… Quant au numéro d’automne, il interrogera plutôt les vieilles pierres, la responsabilité des archéologues, mais aussi le patrimoine immatériel et les enjeux de mémoire, selon une approche nourrie par les sciences humaines. Sans parler d’un numéro international en préparation, vraisemblablement réalisé à partir de Beyrouth…

29Voilà un programme éditorial pour l’année à venir qui donne à La pensée de midi une orientation claire. Le cap est pris, en souhaitant que la revue rencontre les attentes d’un grand nombre de lecteurs, seule condition pour lui permettre de continuer à exister. Elle se veut accessible à tous ceux qui cherchent un autre regard.


Date de mise en ligne : 01/05/2009

https://doi.org/10.3917/lpm.001.0006