Article de revue

Editorial

Pages 2 à 5

Citer cet article


  • Fabre, T.
(2000). Editorial. La pensée de midi, 1(1), 2-5. https://doi.org/10.3917/lpm.001.0002.

  • Fabre, Thierry.
« Editorial ». La pensée de midi, 2000/1 N° 1, 2000. p.2-5. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2000-1-page-2?lang=fr.

  • FABRE, Thierry,
2000. Editorial. La pensée de midi, 2000/1 N° 1, p.2-5. DOI : 10.3917/lpm.001.0002. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2000-1-page-2?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lpm.001.0002


Notes

  • [1]
    Tiré d’Albert Camus, “L’exil d’Hélène”, L’Eté dans Essais, La Pléiade, p. 856.

1Ouvrir un lieu de parole et de débat, de réflexion et de controverse, un lieu pluriel dans son propos, un lieu unique dans son orientation vers... La pensée de midi.

2Cette image, née sous la plume d’Albert Camus dans un texte dédié à René Char, sera notre fronton. Ces deux alliés substantiels nous accompagnent dans la naissance de cette revue. Ils nous enseignent l’indépendance de la pensée et l’exigence de l’écriture, le souci du monde et le goût pour la création. Ils nous ont légué “un héritage précédé d’aucun testament”, une façon de s’inscrire dans le combat des idées et une attention à la beauté des formes nouvelles qui tirent toute leur force de ce lieu d’expression : le midi.

3Lieu imaginaire et pourtant bien réel, lieu qui inspire notre sensibilité et qui éclaire notre regard. Lieu qui ne se confond pas à un territoire et qui se limite encore moins à une résidence géographique. Le midi est d’abord un point de vue sur le monde, et non plus un théâtre de villégiature.

4“La source est là”, disait Georges Duby, et cette source est restée bien trop longtemps tarie, prisonnière de sa révérence au passé, fascinée par la beauté de ses ruines. Nostalgie, passéisme, sentiment confus d’une grandeur déchue, La pensée de midi a été marginalisée par le temps du monde. Elle s’est crue inapte à la modernité, obligée d’imiter des modèles culturels extérieurs, condamnée à rattraper sans fin un avenir qui lui échappe.

5Le temps du mépris s’achève. La pensée de midi retrouve toute la sève qu’Albert Camus a jadis greffée sur notre arbre de la connaissance. Quête incertaine et toujours nécessaire de la beauté car : “Tous ceux qui aujourd’hui luttent pour la liberté combattent en dernier lieu pour la beauté. Bien entendu, il ne s’agit pas de défendre la beauté pour elle-même. La beauté ne peut se passer de l’homme et nous ne donnerons à notre temps sa grandeur et sa sérénité qu’en le suivant dans son malheur. Plus jamais, nous ne serons des solitaires. Mais il est non moins vrai que l’homme ne peut se passer de la beauté et c’est ce que notre époque fait mine de vouloir ignorer. Elle se raidit pour atteindre l’absolu et l’empire, elle veut transfigurer le monde avant de l’avoir épuisé, l’ordonner avant de l’avoir compris. Quoi qu’elle en dise, elle déserte ce monde”, et Camus d’ajouter : “[…] nous manquons seulement de la fierté de l’homme qui est fidélité à ses limites, amour clairvoyant de sa condition [1].”

6Fidélité de l’homme à ses limites, face à la démesure du temps et à la marchandisation du monde. Qu’y a-t-il de plus important aujourd’hui à comprendre et à penser ?

7Cette revue, de culture et de création, de débats et de controverses, nous paraît plus indispensable que jamais pour construire un lien entre le monde des idées et l’espace public, qui depuis trop longtemps s’ignorent. Les intellectuels, prisonniers du scepti­cisme, se détournent des affaires de la Cité, alors que les hommes publics, trop soucieux de leur image, ne se soucient guère du sens des choses. Faut-il consentir au statu quo et laisser aller le monde tel qu’il va ?

8Indifférence, détachement, individualisme sont trop souvent acceptés comme des postures avantageuses. N’y a-t-il pas derrière ces masques une forme de cynisme, une façon de s’accommoder à l’ordre des choses et au fond de lâcher prise ?

9Pourquoi célébrer sans cesse les formes de l’impuissance devant l’empire de la mondialisation / westernization ? Serions-nous si dépourvus du pouvoir de penser et d’agir ? “A quoi bon ?” semble être la ritournelle question de tous les renoncements.

10Une revue peut, à sa façon, changer le cours des choses. Elle peut susciter des rencontres et faire naître des projets, mettre en questions des initiatives et provoquer des débats, et ainsi transformer notre regard sur le monde. Mais où sont aujourd’hui nos lieux de médiation et de confrontation d’idées ? L’univers des médias reste prisonnier de l’instant et de la fugacité des choses, quant à l’Université elle est bien trop souvent enfermée dans ses pesanteurs et ses contradictions.

11Il existe pourtant un profond besoin de sens, un désir de comprendre et d’aller plus loin. Comment y répondre ?

12La place d’une revue est justement là.

13

“Faire longuement rêver ceux qui ordinairement n’ont pas de songes et plonger dans l’actualité ceux dans l’esprit desquels prévalent les jeux perdus du sommeil.”

14Cet extrait de la Note sur le Maquis de René Char servira d’exergue à La pensée de midi.

15Il y a là une source vive où nous voulons puiser, un cap vers lequel nous avons choisi de nous orienter.

16Mais comment organiser ces rendez-vous avec l’imaginaire ?

17Par la littérature et la poésie, qui occupent une place centrale dans la revue à travers des inédits, des critiques de livres et des extraits de textes, dans La Bibliothèque de midi.

18Par des questions d’images, du cinéma à la photographie, en passant par la vidéo et le multimédia, mais aussi par des carnets d’artistes et des chroniques musicales, dans chaque numéro, sans oublier Les Diony­siaques, ce rendez-vous avec le plaisir des êtres et la saveur des choses.

19Quant au souci de l’actualité, nous tenterons d’y répondre à la fois avec l’Agenda et avec Le Journal.

20Enfin, au cœur de chaque numéro, nous proposerons un dossier approfondi. Elaboré avec le comité de rédaction, il vise à aller au fond des choses.

21La pensée de midi, ou comment contribuer à redonner au Sud son statut de sujet de la pensée et d’acteur de sa propre histoire.

22La pensée de midi, ou comment donner forme à un lieu d’écriture et de réflexion qui dessine sa propre vision du monde, loin de tout localisme et des jeux subtils et vains du “Centre françois”.

23La pensée de midi, ou comment participer au temps du monde et l’enrichir, mais à son propre rythme, à partir d’un temps de la mesure et de la médiation. Un temps qui échappe au double intégrisme de notre temps, l’intégrisme de l’Un et l’intégrisme de la marchandisation du monde. Un temps de l’humain, qui sait vivre au rythme le plus juste et partager les aventures de la création. Un temps qui abolit la révérence au passé et qui maîtrise l’exaltation du futur. Un temps fidèle à ses limites, notre temps, le temps de La pensée de midi.

Alain Ceccaroli, Nauplie, Grèce, 1995

Description de l'image par IA : Mur de pierre près de l'eau, lumière vive créant des reflets scintillants.

Alain Ceccaroli, Nauplie, Grèce, 1995


Date de mise en ligne : 01/05/2009

https://doi.org/10.3917/lpm.001.0002