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Article de revue

« Brecht, matérialisme et morale »

Pages 5 à 7

Citer cet article


(2023). « Brecht, matérialisme et morale » La Pensée, 414(2), 5-7. https://doi.org/10.3917/lp.414.0005.

« “Brecht, matérialisme et morale” ». La Pensée, 2023/2 N° 414, 2023. p.5-7. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-pensee-2023-2-page-5?lang=fr.

2023. « Brecht, matérialisme et morale » La Pensée, 2023/2 N° 414, p.5-7. DOI : 10.3917/lp.414.0005. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-pensee-2023-2-page-5?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lp.414.0005


Notes

  • [1]
    Henri Lefebvre en 2022. Voir : La Pensée, n° 410, 2022/2, p. 5-6. DOI : 10.3917/lp.410.0005. URL : <https://www.cairn.info/revue-la-pensee-2022-2-page-5.htm>.
  • [2]
    Traduction de Lise Devreux.
  • [3]
    Louis Althusser, L’Avenir dure longtemps, Paris, Stock Imec, 1992, p. 161.
  • [4]
    Lucien Sève, « Sur la conception marxiste de la responsabilité », La Pensée, n° 101, 1962, p. 81-106.

1 Chaque année, depuis 2012, La Pensée et le Groupe d’études du matérialisme rationnel (GEMR) organisent, avec le soutien de la Fondation Gabriel Péri, une journée d’études consacrée à un philosophe [1], dont les travaux font l’objet d’un dossier publié dans notre revue. Cette année, ce n’est pas un philosophe qui est l’objet de nos réflexions mais un dramaturge, essayiste, un penseur non systématique : Bertolt Brecht (1898-1956). C’est la raison pour laquelle Yves Vargas a associé Stéphanie Loncle à la coordination du dossier afin d’élargir la réflexion aux enjeux spécifiques des arts du spectacle. Ainsi, ce numéro réunit les contributions de Francis Combes et Magali Rigaill, tous deux membres du GEMR, et celles de François Coadou, Romain Jobez et Nikolaus Müller-Schöll [2], enseignants et chercheurs dans des filières d’art et d’études théâtrales.

2 Cependant, c’est bien dans une perspective philosophique que Brecht est interrogé ici, en regard des deux termes : « matérialisme et morale ». Or, interroger un non-philosophe sur une question philosophique exige quelques justifications, c’est-à-dire un détour.

3 La morale n’est pas une idée, c’est un fait, une réalité. Aucune société ne peut exister sans morale, c’est-à-dire que la vie en commun implique que les individus intériorisent certaines représentations à partir desquelles ils approuvent ou désapprouvent leur conduite et celle des autres. C’est un fait social, et en tant que fait qui existe hors de notre pensée, il ne peut être négligé par la pensée matérialiste toujours soucieuse d’aborder la réalité et de s’élever jusqu’au concret, comme le suggère Marx.

4 Il faut noter que les philosophies idéalistes abordent la question morale avec aisance, elles y sont comme un poisson dans l’eau. Mais elles ne l’abordent pas comme un fait à comprendre, la morale est pour ces philosophies une norme à établir dans sa forme universelle, de sorte qu’au lieu de constater le fait moral, elles construisent des modèles de morale « hors sol » qu’il faut respecter. Ces modèles varient, il peut s’agir de l’harmonie géométrique (le Bien selon Platon), du formalisme logique (les stoïciens), des lois divines (d’Augustin à Bossuet), du modèle newtonien (Kant), de la nature humaine (le « sens moral » selon Shaftesbury ou Adam Smith), etc. Dans tous les cas, la morale est conçue comme un ensemble de préceptes ou de lois capables de répondre à des problèmes moraux, une fois pour toutes, c’est-à-dire de distinguer, pour chaque question, le bien et le mal.

5 Tout au contraire, les philosophies matérialistes ne visent pas à donner des préceptes moraux universels, car pour la pensée matérialiste il n’existe pas de « problème moral » dont on pourrait présenter un tableau accompagné des solutions et des modèles de résolution. Pour la philosophie matérialiste, il n’existe pas de questions morales du type « est-ce mal de mentir », « ne doit-on jamais tuer », « les plaisirs du corps sont-ils bons ou mauvais », « a-t-on le droit de se suicider », etc. Mentir, tuer, jouir, se donner la mort…, tout cela peut être bien, mal, ou neutre ; tout dépend des situations, des circonstances.

6 Voyez les épicuriens, si mal compris et si souvent calomniés. Ils ne fondent aucune morale, ils ne disent pas que le bien consiste à jouir sans mesure des plaisirs. Ils disent que les plaisirs du corps ne sont pas condamnables en soi, et que faire l’amour, boire ou manger ce qui plaît, ce sont là des conduites tout à fait recommandables ; mais ils ajoutent qu’on doit toujours envisager non l’acte lui-même, mais les conséquences de l’acte, et si ces conséquences sont mauvaises, on doit se dispenser de l’acte. Autrement dit, ce sont les circonstances qui décident du bien et du mal, car le même plaisir peut avoir des conséquences agréables ou détestables selon les situations dans lesquelles il est serti. Ce point est essentiel, la morale est un rapport, une situation qui enveloppe plusieurs dimensions. Par ailleurs, toute action n’est pas morale en elle-même, elle peut être neutre dans une circonstance et aussi « moralisée » dans une autre situation. Pour les épicuriens, c’est le jugement sur les conséquences qui « moralise » l’acte. On voit cependant la difficulté : comment décider du bien et du mal des conséquences sans se perdre dans un raisonnement récurrent à l’infini (les conséquences des conséquences, etc.) ?

7 Penser l’acte à partir de ses effets, certains penseurs ont tenté d’en établir les normes, comme Léon Trotski qui veut établir une théorie morale à partir de la finalité révolutionnaire des actes : est moral tout ce qui contribue à la révolution communiste. On peut comprendre la visée militante de ce pragmatisme, mais en quoi le « sens de l’histoire » relève-t-il de la morale ?

8 D’autres matérialistes, notamment parmi les philosophes des Lumières, se sont fixés sur des positions polémiques en notant la relativité du bien et du mal selon les sociétés, afin de réfuter l’universel moral des idéalistes. Ils ont donc pensé la morale comme l’effet des mœurs, des coutumes, des lois, de l’éducation. Mais en objectivant la morale à partir des causes qui la rendent effective et concrète, ils ont négligé le caractère subjectif, impératif pour le sujet qui agit et s’interroge, hésite, s’efforce de choisir. On s’en tiendra là.

9 S’il n’y a pas de questions morales, mais seulement des situations moralisées dans certaines circonstances, nous nous trouvons dans la même situation que Machiavel vis-à-vis de la politique. Machiavel ne donne pas de lois générales, mais donne à penser à partir d’événements particuliers qui permettent au lecteur de trouver des éléments généraux pour des situations ressemblantes. Cette posture philosophique s’appelle le nominalisme. Pour le nominalisme, « l’homme » n’est qu’un mot, on rencontre jamais l’homme, mais seulement Marcel, Joséphine ou Socrate. Il faut donc, à l’instar de Machiavel, penser la morale à partir de situations particulières.

10 La difficulté pour une philosophie matérialiste, c’est qu’elle ne peut pas se donner à elle-même des éléments particuliers ; c’est-à-dire qu’elle ne peut pas se fabriquer son propre réel : une philosophie qui se fabrique son réel afin d’y réfléchir ensuite est inexorablement une philosophie idéaliste, ou, pour citer Louis Althusser, une philosophie qui « se raconte des histoires [3] ».

11 Une philosophie matérialiste ne saurait se raconter des histoires et elle est contrainte de trouver les histoires hors d’elle-même. Les récits des situations morales, des conflits de valeurs morales, des brusques mutations du mal en bien ou du bien en mal…, ces récits, la philosophie matérialiste doit les chercher dans la littérature, le théâtre, le roman, la poésie, et aussi le cinéma, les faits divers et la vie des militants politiques. En ce sens, c’est avec raison que Lucien Sève écrivait, dans un article ancien de La Pensée[4], qu’il n’existe pas de théorie concernant la morale communiste, mais seulement des conduites concrètes au sein desquelles s’inscrit une morale des communistes.

12 Bertolt Brecht offre à la pensée matérialiste un formidable matériau de situations, de circonstances contradictoires, où la morale se présente dans toutes ses particularités et ses renversements. Outre le choix des fables, on connaît l’exigente attention que portait Brecht à la recherche de nouvelles formes spectaculaires, susceptibles de défaire les effets de propagande et de nourrir, aussi bien chez les spectateurs que chez les artistes, le plaisir de la pensée critique et de l’action. La question de la morale matérialiste s’étend alors jusqu’aux pratiques (d’auteur, de spectateurs et d’acteurs) que Brecht a proposées, défendues et espérées. Voilà pourquoi ce dossier lui est consacré.


13 La Pensée


Date de mise en ligne : 03/07/2023

https://doi.org/10.3917/lp.414.0005