Article de revue

Le corps gros, une construction sociale

Pages 26 à 29

Citer cet article


  • Fumey, G.
(2018). Le corps gros, une construction sociale. La Géographie, 1569(2), 26-29. https://doi.org/10.3917/geo.1569.0026.

  • Fumey, Gilles.
« Le corps gros, une construction sociale ». La Géographie, 2018/2 N° 1569, 2018. p.26-29. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-geographie-2018-2-page-26?lang=fr.

  • FUMEY, Gilles,
2018. Le corps gros, une construction sociale. La Géographie, 2018/2 N° 1569, p.26-29. DOI : 10.3917/geo.1569.0026. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-geographie-2018-2-page-26?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/geo.1569.0026


1 Classée comme « première épidémie mondiale non infectieuse » par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’obésité est à l’origine d’une nouvelle vision des corpulences physiques. Dictée par des indicateurs comme l’IMC (indice de masse corporelle) conçu par des chercheurs étatsuniens en 1985 et adopté par l’OMS quinze ans plus tard, elle donne, en négatif, aux corps de nos civilisations d’abondance des idéaux qui empruntent largement à l’esthétique de la Grèce antique. Une géographie culturelle de l’obésité et du surpoids permet de constater que cette approche du corps ne va pas de soi. Dans certains pays du Sud où les vêtements amples et longs cachent les corps féminins ou masculins, il est très rare de trouver un mot évoquant le surpoids et l’obésité dans les langues vernaculaires. Comme si le point de vue sur le corps était occidental…

2 Quelle partie du corps fait problème ? La chirurgie esthétique donne, en creux, des indices sur ce qui est corrigé (ou supprimé) par le bistouri. Une géographie très variable selon les pays et leurs codes culturels et sociaux. Le sociologue François de Negroni craignait à tort que l’humanité soit condamnée à l’avènement des poupées Barbie et des balèzes. En se concentrant sur les classes dominantes (celles qui ont accès à l’abondance partout dans le monde), on apprend que la beauté et l’évitement du surpoids sont traités par un travail sur le corps, via le sport. Est-elle une affaire d’élection par la génétique ? Ou serait-elle un déplacement, comme le pense la romancière Bénédicte Martin, des yeux, « miroirs de l’âme » au corps tout entier, un corps « bien fait » ? Touche-t-elle plus les femmes que les hommes, comme le montrent certains pays du monde arabe, l’Amérique latine et la Russie ?

3 Vient la question de savoir dans quels pays et quelles sociétés trouve-t-on le plus de corps perçus comme « gros ». La corrélation entre niveau économique et exposition à l’obésité n’est pas automatique. Certaines classes sociales des pays de l’Afrique subsaharienne affichent des taux élevés pour les populations adultes alors que d’autres ont, en majorité, des corps faméliques. Même constat en Inde et dans les pays en développement qui passeraient (le conditionnel est de rigueur) par une « transition nutritionnelle » trop brutale déréglant les métabolismes corporels et exposant les populations pauvres à des régimes riches en glucides et lipides.

Les Gras et Les Maigres, gravures par Pieter van der Heyden d’après des dessins de Bruegel l’Ancien (1563)

Description de l'image par IA : Deux gravures détaillées montrant des scènes de vie avec des personnages gras et maigres, divers objets et activités.

Les Gras et Les Maigres, gravures par Pieter van der Heyden d’après des dessins de Bruegel l’Ancien (1563)

David Lopera est un artiste espagnol qui retouche des célébrités en les grossissant, ici Michelle Keegan. Cela amorce une réflexion sur les canons de beauté en relation avec le poids

Description de l'image par IA : Une femme aux longs cheveux bruns, Michelle Keegan, souriante, en sous-vêtements noirs et short gris, sur fond orange.

David Lopera est un artiste espagnol qui retouche des célébrités en les grossissant, ici Michelle Keegan. Cela amorce une réflexion sur les canons de beauté en relation avec le poids

4 Du côté sanitaire, les approches sont différentes : souffrance, soins, coûts… La grande batterie statistique mouline des chiffres à en perdre l’équilibre. Disons que c’est un problème majeur de santé publique prédisposant à de multiples complications cardio-vasculaires, respiratoires et métaboliques (hypercholestérolémie, diabète…). Est-ce bien nouveau ? Le géographe Guy Chemla souligne dans L’Atlas global (2016) que « Hippocrate et Galien attiraient déjà l’attention sur la prise de poids et l’enfant romain était soumis à un rationnement sévère. Mais dans la plupart des civilisations anciennes, être gros était synonyme de prospérité et certaines sociétés faisaient même l’éloge de l’obésité, à l’instar des maisons d’engraissement pour les filles en Afrique centrale, au motif qu’une femme bien en chair est une femme en bonne santé que son mari a les moyens de bien nourrir ».

5 Une perception culturelle de l’embonpoint qui n’a plus cours au États-Unis qui ont désigné l’obésité comme une pathologie et réagi sur plusieurs fronts en découvrant les dégâts de l’alimentation industrielle dans leurs populations jeunes, adultes ou âgées. Ils en ont chiffré le coût, le budget pour la collectivité et le svelte président George Bush recommandait lui-même de l’imiter en pratiquant le sport : « C’est important pour vous et pour l’Amérique » concluait-il lors d’un appel en 2002. Devant cet effort pour la patrie quelque peu insuffisant, les ONG n’ont pas de mal à montrer le lien avec l’alimentation industrielle dont l’un des ressorts est de pousser à la consommation. Refusant des approches plurifactorielles faisant appel à l’environnement, aux modes de vies, ils pointent les enjeux sociaux et économiques liés à la bataille contre l’obésité et imposent un nouvel hygiénisme qui donne un sens collectif à la maîtrise de soi. L’irresponsabilité à l’égard de soi et la culpabilité à l’égard de la société stigmatise l’individu dont le corps est obèse. Une approche complétée par la notion d’épidémie qui fait, pour François Ascher, allusion à une contagion sociale. « La construction sociale de l’obésité comme maladie épidémique donne un sens social très fort à l’excès pondéral comme aux régimes individuels. »

Vedette incontestée du qawwali, le chanteur pakistanais Nusrat Fateh Al Khan (1948-1997) incarnait à la fois un idéal artistique et masculin sans que son allure soit spécialement importante

Description de l'image par IA : Homme assis en position méditative, mains levées, vêtu d'une veste noire et d'un pantalon blanc.

Vedette incontestée du qawwali, le chanteur pakistanais Nusrat Fateh Al Khan (1948-1997) incarnait à la fois un idéal artistique et masculin sans que son allure soit spécialement importante

D.R.

6 Ainsi, les « lourds en taille » face aux jugements, à l’ironie diffuse, à la vindicte et au rejet présents tout au long de l’histoire, témoignent de contradictions entre l’amincissement et la consommation sans limite (Georges Vigarello). Des contradictions qui ont une géographie mouvante difficile à saisir.


Date de mise en ligne : 03/04/2023

https://doi.org/10.3917/geo.1569.0026