Article de revue

Poils, barbes et moustaches en Turquie

Pages 30 à 33

Citer cet article


  • Raffard, P.
(2018). Poils, barbes et moustaches en Turquie. La Géographie, 1569(2), 30-33. https://doi.org/10.3917/geo.1569.0030.

  • Raffard, Pierre.
« Poils, barbes et moustaches en Turquie ». La Géographie, 2018/2 N° 1569, 2018. p.30-33. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-geographie-2018-2-page-30?lang=fr.

  • RAFFARD, Pierre,
2018. Poils, barbes et moustaches en Turquie. La Géographie, 2018/2 N° 1569, p.30-33. DOI : 10.3917/geo.1569.0030. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-geographie-2018-2-page-30?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/geo.1569.0030


1 Le 22 juin 2017, une tribune du journaliste Kemal Öztürk publiée dans l’hebdomadaire conservateur Yeni Şafak rencontre un succès inattendu au sein d’une presse turque toujours prompte à s’emballer. Son objet ? La volonté du président Recep Tayyip Erdogan de voir plusieurs de ses proches collaborateurs, au premier rang desquels le directeur des services de renseignements, arborer fièrement la même moustache bien taillée, signe de fidélité à une autorité présidentielle ébranlée par la tentative de coup d’État de 2016. La demande a tout de l’obligation : le refus du vice-président d’obtempérer lui coûtera son maroquin.

Ahmet Riza

Description de l'image par IA : Homme barbu avec fez et costume sombre, regard sérieux.

Ahmet Riza

2 Réaction disproportionnée ? Oui, si l’on considère que la pilosité faciale se résume à l’éruption et à la croissance de tiges pilaires au sein d’une multitude de follicules pileux. La réponse est plus nuancée si, comme l’anthropologue Christian Bromberger, l’on considère que les choix pileux sont des « informations sur le genre, sur le statut (l’âge, la génération, le rang, l’appartenance communautaire…), sur le rapport à l’ordre et aux normes […], sur les tendances esthétiques dominantes ». Si historiens et anthropologues ont montré que les choix pileux et leurs statuts varient d’une époque et d’une culture à l’autre, poils, barbes et moustaches demeurent pourtant, de tout temps, un moyen pour leur propriétaire de proclamer, par-delà sa sensibilité esthétique, ses singularités individuelles mais aussi d’affirmer son appartenance à un groupe social, politique et/ou religieux.

Les chanteurs Muslum Gurses et Ibrahim Tatlises, idéaux-types d’une certaine forme de virilité masculine ?

Description de l'image par IA : Deux pochettes d'album avec des hommes aux moustaches prononcées, l'une en veste rouge, l'autre en costume bleu.

Les chanteurs Muslum Gurses et Ibrahim Tatlises, idéaux-types d’une certaine forme de virilité masculine ?

Pochettes d’album des deux artistes. D.R.

Dis-moi comment tu te rases, je te dirai qui tu es

3 C’est un euphémisme de dire que barbes, moustaches et autres artifices pileux sont omniprésents au sein de la société turque. De la fine moustache du premier ministre Binali Yildirim à la barbe proprement taillée du capitaine de l’équipe nationale de football Arda Turan, en passant par la moustache chevron du chanteur Orhan Gencebay ou l’impressionnante barbe du prédicateur Cübbeli Ahmet Hoca (page suivante), la pilosité faciale se donne à voir et se met en scène. Il peut alors devenir difficile de s’y retrouver dans cette jungle de digressions pileuses.

4 Longtemps, chercheurs et observateurs se sont contentés de considérer la barbe, et plus encore la moustache, comme l’attribut viril par excellence de l’homme turc. Chanteur à succès dont les frasques sentimentales n’ont cessé d’alimenter la chronique ces dernières décennies, Ibrahim Tatlises doit aussi sa gloire à sa broussailleuse – mais désormais teinte – moustache en brosse.

5 Réduire la fonction symbolique de la pilosité faciale à la « bonne capacité [de l’homme] à remplir les devoirs conjugaux » selon Benoït Fliche serait toutefois aller un peu vite en besogne. La typologie proposée par l’anthropologue et reprise par Christian Bromberger montre combien l’élasticité de forme – mais aussi temporelle – propre à la barbe et à la moustache se fait le terrain d’expression des complexes systèmes d’identification/affirmation propre à chacun :

6 « Les adultes pieux, qui ont accompli le pèlerinage à La Mecque, portent une barbe large, épaisse et bien entretenue et une moustache qui ne déborde pas, comme l’exige la fitrah, sur la lèvre supérieure. Les jeunes partisans d’un islamisme radical arborent un collier soigneusement taillé, bien dessiné. Les adeptes nationalistes du pan-turquisme ne portent pas la barbe mais une moustache gengis khanide, en crocs, qui n’est soupçonnable d’aucune influence arabe ou persane. Quant aux militants d’extrême gauche, aux Alévis, aux Kurdes […], ils se distinguent par leur moustache fournie, « à la Staline » (Bromberger, 2005).

Ismail Enver (Enver Pacha)

Description de l'image par IA : Homme en uniforme militaire avec moustache et casquette, décorations sur la poitrine.

Ismail Enver (Enver Pacha)

7 Un rôle politique du poil qui n’a rien de nouveau dans le contexte turc. Lorsqu’ils prirent le pouvoir en 1908 et engagèrent la modernisation d’un Empire ottoman en lambeaux, les Jeunes Turcs valorisèrent le port de la moustache en opposition à la barbe fleurie traditionnelle des Sultans ottomans.

Le tourisme pileux au secours du pays ?

8 Cette importance qu’accorde la culture turque à la pilosité expliquerait-elle que le pays soit devenu une destination privilégié pour les hommes désireux de retrouver leur crinière passée ? Dans un pays où le tourisme est en berne depuis plusieurs années, le business de l’implantation capillaire a tout de la poule aux œufs d’or. À en croire le très sérieux magazine américain Wired, le secteur représenterait plus d’un milliard de dollars. Ce rôle de plaque tournante du « tourisme capillaire », le pays le doit certes aux prix bas des prestations proposées, mais aussi au savoir-faire de médecins évoluant dans un contexte culturel où le recours à la chirurgie esthétique est depuis longtemps institué. Rien qu’à Istanbul, 350 cliniques recevraient chaque semaine plus de 5 000 patients turcs et étrangers, majoritairement originaires des pays voisins (Irak, Syrie), du Golfe, mais aussi d’Europe.

Description de l'image par IA : Homme barbu avec lunettes et chapeau, assis, doigt levé, fond de mur décoré.

9 Et le pays ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. Le 18 octobre dernier, le ministre de la santé Ahmet Demircan et celui du tourisme Numan Kurtulmuş ont affirmé leur volonté de voir le pays devenir « le centre du tourisme de santé pour l’Europe, le Moyen-Orient, l’Afrique, l’Asie centrale et la Russie ». Par-delà la recherche esthétique, il semble bien, comme le remarque le directeur d’une clinique stambouliote à l’AFP, que ce nouveau commerce réponde à un véritable besoin ontologique : « Les hommes n’ont pas beaucoup d’accessoires pour se mettre en avant. C’est souvent nos voitures, nos montres, nos cheveux […] Quand tu les perds, c’est comme si on t’enlevait quelque chose. Alors s’il y a un moyen de les récupérer, tu fonces ».

Un pèlerin de la Mecque à la barbe teinte au henné

Description de l'image par IA : Vieux homme avec une longue barbe rousse, assis, portant un chapeau, tenant un téléphone à l'oreille.

Un pèlerin de la Mecque à la barbe teinte au henné

D.R.

Patients à l’aéroport Sabiha Gôkçen d’Istanbul

Description de l'image par IA : Deux hommes assis dos à la caméra, portant des bandeaux noirs, dans un aéroport.

Patients à l’aéroport Sabiha Gôkçen d’Istanbul

© Pierre Raffard

Pour aller plus loin

  • Christian Bromberger, « Trichologiques. Les langages de la pilosité », in Christian Bromberger et al., Un corps pour soi, Paris, Les Presses universitaires de France, 2005.
  • Carol Delaney, « Untlangling of the meaning of the hair in turkish society », Anthropological Quaterly, 1994, vol. 67 (4), pp. 159-172.
  • Benoît Fliche, « Quand cela tient à un cheveu. Pilosité et identité chez les Turcs de Strasbourg », Terrain, 2000, n° 35, pp. 155-165.
  • Christopher Oldstone-Moore, Of Beards and Men – The Revealing History of Facial Hair, Chicago, University of Chicago Press, 2015.
  • Allan Peterkin, One Thousand Mustaches: A Cultural History of the Mo., Arsenal Pulp Press, 2012.
  • Avner Wishnitzer, « Beneath the Mustache: A Well-Trimmed History of Facial Hair in the Late Ottoman Era », Journal of the Economic and Social History of the Orient, 2018, n°61, pp. 289-326.

Date de mise en ligne : 03/04/2023

https://doi.org/10.3917/geo.1569.0030