Territoire en vue
Açores. Les dentelles de pierre de Pico
- Par Sylvie Brunel
Pages 6 à 11
Citer cet article
- BRUNEL, Sylvie,
- Brunel, Sylvie.
- Brunel, S.
https://doi.org/10.3917/geo.1565.0006
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- Brunel, Sylvie.
- BRUNEL, Sylvie,
https://doi.org/10.3917/geo.1565.0006
1 Hawaï européen méconnu au cœur de l’Atlantique, à l’intersection des plaques nord-américaine, européenne et africaine, l’archipel volcanique des Açores, situé comme l’Islande sur la dorsale médio-océanique, forme un ensemble de neuf îles (2 335 km2) peuplé de 250 000 habitants. Rattaché au Portugal, il lui procure une zone économique exclusive d’un million de km2, dont quatre aires marines protégées. Fuies par leur population, appauvries par la fin de l’industrie baleinière, les séismes et les éruptions volcaniques à répétition, les Açores furent sauvées du déclassement par l’entrée du Portugal dans l’Europe en 1986, alors même que l’avènement d’Internet sonnait le glas des câbles sous-marins qui leur avaient conféré depuis 1893 une position stratégique d’indispensable relais entre l’Europe et les États-Unis.
2 Le statut de Région ultrapériphérique au sein de l’Union européenne (RUP) et les financements communautaires qui l’ont accompagné ont permis d’organiser le désenclavement de l’archipel, donnant un nouvel essor à une économie marquée par l’isolement et l’insularité, qui avait déjà perdu son rôle d’escale avec l’avènement des vols transatlantiques. La compagnie açorienne SATA unit les îles entre elles et avec le reste du monde. São Miguel, la plus importante, celle qui détient le pouvoir exécutif, représente les trois quarts de l’économie et la moitié de la population de l’archipel. Elle est reliée depuis 2015 aux capitales européennes par des compagnies low cost. Sommesnous aux prémices d’une invasion touristique ? D’un risque de « canarisation » ou de « madérisation », pour prendre l’exemple d’autres îles de la Macaronésie ? Pour l’instant, les visiteurs sont encore peu nombreux et se cantonnent essentiellement à São Miguel, l’île verte, qui leur offre sur une superficie réduite toutes les séductions : sources d’eau chaude et plages de surf, randonnées autour des lacs volcaniques, beauté de l’architecture religieuse portugaise, plantations de thé… Et même des ananas sous serre, abondamment subventionnés par l’Europe ! Les autres îles sont encore peu touchées par le tourisme, excepté Terceira, qui détient le pouvoir judiciaire, et dont la ville principale, Angra do Heroismo, est inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco.
Un vin d’exception
3 Si chaque île des Açores a sa spécificité, il en est une tout à fait particulière. Une île noire, résumée à un énorme volcan : Pico, point culminant du Portugal, avec ses 2 351 mètres, deux cônes emboîtés aux pentes abruptes, que des randonneurs imprudents croient bon d’escalader dans la pluie et le brouillard. Débarquer par le ferry à Magdalena, la « ville » principale, vous plonge immédiatement au cœur du mystère de Pico. Maisons de basalte, pour la plupart abandonnées et colonisées de fougères et de mousses, qui contrastent avec les blanches villas pimpantes des émigrés, pentes abruptes du volcan transformées en pâturages où les vaches paissent dans les brumes, routes vertigineuses bordées d’abîmes… Un pays rude, froid, aux terres pauvres, battu par les vents. Comment survivre sur un volcan, si loin de tout ?
4 Deux mannes ont sauvé Pico. La première, l’industrie baleinière, a fait la fortune des Açores au XIXe siècle. Des guetteurs équipés de puissantes jumelles sondaient la mer dans l’attente du cachalot providentiel. Dès que retentissait la corne de brume, les hommes couraient mettre à la mer leurs longues barques équipées de harpons. Le précieux spermaceti fournissait le monde entier en bougies et en cosmétiques. Pour les pêcheurs qui s’approchaient au plus près de la bête, le combat était sans pitié. Il inspira Moby Dick à Herman Melville. La chasse, interdite en 1986, s’est muée en une rente touristique : l’observation des cétacés. Malgré la prohibition du commerce de l’ivoire, on trouve toujours d’énormes dents de cachalots à vendre à Pico, vestiges d’un stock en voie d’épuisement.
5 La seconde manne témoigne de l’incroyable ingéniosité des habitants de l’île, qui ont su triompher d’une terre âpre et nue pour élaborer un vin exceptionnel, le verdelho. La périphérie littorale du nord de l’île arbore une curieuse dentelle de pierre, où pousse la plus précieuse et la plus soignée des vignes. Confrontés à un sol inculte et minéral, les premiers colons s’échinent dès le XVe siècle à édifier de minuscules casiers de basalte, charriant des milliers de tonnes de pierre volcanique pour les empiler en murets. Dans le damier ainsi créé, ils emboîtent d’autres murs, moins élevés, subdivisant la terre en de lilliputiens jardins. Ce labyrinthe minéral d’enclos, les currais, est conçu pour abriter les ceps des vents et des embruns sans les priver du soleil. Dans ce climat rude et parfois glacé, l’orientation et l’exposition du maillage volcanique maintiennent une douce chaleur propice au mûrissement du raisin.
6 De cette minutieuse tradition viticole que les communautés religieuses successives ont encouragée naît un vin blanc liquoreux unique. Au début du XVIIIe siècle, il s’impose dans le monde entier, à la table de Jefferson, des tsars russes ou de la monarchie britannique. À Pico, caves en basalte (adegas), distilleries, pressoirs, alambics, manoirs, couvents et églises se multiplient, reflet d’une économie prospère qui alimente un cabotage incessant avec l’île voisine de Faial, d’où partent les navires. En 1852, l’île exporte plus de 30 000 barriques, 15 millions de litres de verdelho !
7 Las ! L’oïdium et le mildiou d’abord, le phylloxera ensuite dévastent le vignoble.
8 De nombreuses caves sont abandonnées. Beaucoup d’îliens émigrent. Les figuiers, ces « gardiens des ruines », exploitent les moindres crevasses du dallage de basalte pour prospérer. La vigne doit être recréée à partir de cépages isabella importés d’Amérique. Aujourd’hui, elle a retrouvé ses lettres de noblesse, et si le verdelho d’origine n’existe plus, il se décline en vins blancs prisés, comme le très apprécié Terras de lava, en rouges, les Basalto à forte personnalité, et puis en vins plus ordinaires, comme les Cavaco. Pico produit aussi un apéritif très apprécié, le Lajido, qui titre 16°.
9 Les quelque mille hectares du paysage viticole unique de l’île, presque inchangé depuis un demi-millénaire, ont été classés au Patrimoine mondial de l’Unesco en 2004. À Lajido, le « centre d’interprétation des paysages protégés de la culture de la vigne de Pico » offre une véritable remontée dans le temps. À l’ombre de vénérables dragonniers, cet arbre endémique de Macaronésie dont la sève rouge sang servit longtemps de teinture, les alambics verdissent doucement sous les assauts des embruns. Depuis les moulins rouges qui surplombent le maillage des vignes, le visiteur peut admirer un paysage si travaillé qu’il ressemble à un décor, noir des dentelles de basalte, ocre des sols, vert des ceps, bleu de l’océan sur lequel se détache la silhouette des îles voisines… Et puis, la masse menaçante du Pico, cône sombre qui perce sa couronne du nuage comme si le diable surveillait les délicates vignes de Dieu.