Article de revue

« Au tout début, il n’y avait que l’algue… »

Pages 12 à 13

Citer cet article


  • Fumey, G.
(2017). « Au tout début, il n’y avait que l’algue… » La Géographie, 1565(2), 12-13. https://doi.org/10.3917/geo.1565.0012.

  • Fumey, Gilles.
« “Au tout début, il n’y avait que l’algue…” ». La Géographie, 2017/2 N° 1565, 2017. p.12-13. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-geographie-2017-2-page-12?lang=fr.

  • FUMEY, Gilles,
2017. « Au tout début, il n’y avait que l’algue… » La Géographie, 2017/2 N° 1565, p.12-13. DOI : 10.3917/geo.1565.0012. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-geographie-2017-2-page-12?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/geo.1565.0012


« Origine de nos fruits »

Description de l'image par IA : Carte mondiale montrant l'origine des différents fruits avec illustrations.

« Origine de nos fruits »

D’après Les Merveilles de la Nature, B.M. Parker, R. Balland et R. Cazalas, les Deux Coqs d’Or, Paris, 1955

1 On les croirait arrimées à leur terroir qu’est le jardin, enracinées en des lieux qu’elles auraient élus on ne sait pas vraiment quand, figures d’un attachement local à peine bousculé par quelques botanistes attachés à la diversité. Et pourtant, ce qui paraît immémorial comme les tulipes hollandaises, les citronniers de Sicile et le café de Colombie n’est qu’une illusion d’optique : les plantes sont des êtres vivants qui ont bel et bien voyagé dès l’aube de l’histoire, comme le rappelle ce mot de l’agronome Marcel Mazoyer sur les algues. Michel Foucault aimait écrire que « le jardin est la plus petite parcelle du monde mais aussi la totalité du monde » sans doute parce qu’il n’ignorait pas que neuf plantes sur dix sur nos balcons et dans nos jardins français viennent de l’hémisphère sud.

Classer

2 Imaginons les fonctionnaires de l’empire autour de Charlemagne, à la fin du VIIIe siècle, tous aussi intrigués que nous par l’origine des plantes dont ils veulent percer les secrets dans leurs jardins impériaux. Ils éditent dans le Capitulaire de Villis (Capitulare de Villis vel curtis imperii) des textes législatifs comprenant des listes interminables de plantes, d’arbres, d’arbustes voire de simples herbes. Car l’empereur veut réformer l’agriculture et la médecine dans une grande partie de l’Europe. Leurs textes sont destinés aux villici, des gouverneurs domaniaux, veillant au respect des ordres impériaux. Les premiers classements apparaissent : ici des herbes, là des arbres fruitiers, plus loin des plantes tinctoriales ou textiles devant être cultivées dans les jardins royaux. Et dans les monastères, les carrés de terre coupés en quatre parties, reprenant le savoir médical hippocratique, distinguaient déjà l’hortus (potager) de l’herbularius (jardin des simples) et du viridarium (verger). Non seulement, ce capitulaire renseigne sur ce qui était cultivé alors en Europe occidentale, mais il raconte ce que les botanistes de l’époque recherchaient pour leurs collections.

Contrôler

3 Il exprime tout l’acharnement que les humains ont mis à connaître, transmettre et contrôler les migrations des plantes. Car l’introduction d’une espèce peut uniformiser et réduire la biodiversité. Aujourd’hui, les déclarations nécessaires aux services phytosanitaires des douanes lorsqu’on rapporte d’un voyage des boutures ou des plantes en pot participent de cette prudence face aux dégâts des plantes invasives. Pas moins de 28 000 espèces végétales (plantes, bois, graines, fleurs) sont interdites par la Convention de Washington à l’importation provenant d’un pays étranger à l’Union européenne et soumises à autorisation. En réalité, cette surveillance du commerce international des plantes, qui concerne aussi les animaux, vise autant à protéger des espèces en voie de disparition qu’à éviter la dissémination d’agents pathogènes potentiellement ravageurs. Cela implique qu’aujourd’hui on ne prélève rien dans la nature, sauf autorisation dans un jardin d’amis.

Échanger

4 Il n’en a pas toujours été ainsi. Dans le passé, et notamment à l’époque moderne, transporter des plantes était vu comme une bonne affaire, licite ou non. Lorsque les Hollandais volaient des plants de café aux Arabes pour établir une concurrence dans les plantations de la Compagnie des Indes orientales en Indonésie, ou que Pierre Poivre acclimatait sur l’île Maurice la muscade chapardée à Batavia, la frénésie des gains était telle que certains pensaient que la fin justifie tous les moyens. Ces mêmes plantes ont fait partie d’échanges diplomatiques, lorsque le syndic d’Amsterdam offre un plant de café au roi Louis XIV qui le confie aux frères Jussieu, botanistes du Jardin des plantes, qui en améliorent la connaissance scientifique avec le Suédois Linné. Aujourd’hui, le besoin d’échanger des plantes est toujours aussi vif qu’à l’époque où l’on introduisait d’Amérique en Europe la tomate, la pomme de terre, le maïs, le haricot, tout comme on importait d’Asie méridionale la noix de coco, les mangues, les ananas et les patates douces. Et ce n’est pas fini : le kiwi, inconnu des générations d’après-guerre en Europe s’est imposé en quelques années dans les années soixante-dix.

Disperser

5 Sans l’intervention de l’homme, la plupart des plantes ont de quoi voyager. Les plantes à fleurs produisent leurs fruits contenant des graines qui sont les semences disséminées par le vent, l’eau et… les animaux. Ainsi, la nature nous épate avec l’aigrette des pissenlits, l’aile des fruits du tilleul, les « hélicoptères » (disamares ailés, en langage savant) des érables. Les animaux, tel le geai égarant certains glands du chêne, participent au ballet des plantes. Dans l’eau, les graines de la fleur de nénuphar tombent au fond du marais mais donnent une nouvelle plante, alors que les noix de coco flottent et se dispersent sur des milliers de kilomètres dans l’océan avant d’échouer sur des plages où elles diffusent ainsi de nouveaux arbres.

6 Quel que soit le bout par lequel on la prend, l’aventure des plantes est celle d’un voyage aux multiples formes. Elle s’apparente à celle des pierres, des sols et de tout ce que la planète Terre contient qui rend les humains solidaires de ce destin instable qui caractérise la Vie.


Date de mise en ligne : 03/04/2023

https://doi.org/10.3917/geo.1565.0012