Article de revue

L’exotisme, un regard étrange sur le monde

Pages 17 à 19

Citer cet article


  • Fumey, G.
(2011). L’exotisme, un regard étrange sur le monde. La Géographie, 1540(1), 17-19. https://doi.org/10.3917/geo.1540.0017.

  • Fumey, Gilles.
« L’exotisme, un regard étrange sur le monde ». La Géographie, 2011/1 N° 1540, 2011. p.17-19. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-geographie-2011-1-page-17?lang=fr.

  • FUMEY, Gilles,
2011. L’exotisme, un regard étrange sur le monde. La Géographie, 2011/1 N° 1540, p.17-19. DOI : 10.3917/geo.1540.0017. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-geographie-2011-1-page-17?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/geo.1540.0017


Notes

  • [1]
    1866-1914. Aventuriers du monde. Les grands explorateurs français au temps des premiers photographes. Paris, L’iconoclaste, 2003, p. 180-193.
  • [2]
    Géographies de Gauguin, Paris, Bréal, 2003.
  • [3]
    J.-F. Staszak, « Qu’est-ce que l’exotisme ? », Le Globe, tome 148, 2010, p. 7-30.
  • [4]
    Pierre Fournié (dir. Scientifique), Aventuriers du monde. Les grands explorateurs français au temps des premiers photographes, L’Iconoclaste, 2003, p. 48.
  • [5]
    T. Todorov, Nous et les autres, Seuil, 1989.
  • [6]
    La planète disneylandisée, S. Brunel, Sciences humaines, 2006.
Description de l'image par IA : Couverture de livre avec éléphant orné, temples et texte en français.

1 « Voilà bientôt six mois que je bourlingue sur des bateaux, que j’avance à la vapeur, à la voile, à l’aviron, à la cordelle et à la perche, que je me traîne sur des fleuves et que je descends des rapides… Je suis devenu cet être à part qu’est le voyageur lointain, noyé dans un milieu qui ne peut l’absorber et étranger à celui qui ne le contient plus [1] ». C’est ainsi qu’Auguste François raconte son travail sur le tracé d’une ligne de chemin de fer entre l’Indochine et la Chine, pour le compte des colonies. Nous sommes en 1895 et le consul à Long-Tchéou explore le Si-Kiang. Quelle mouche a piqué ce Lorrain, juriste de formation, à devenir un aventurier solitaire, un homme libre qui revendique son indépendance, curieux d’une Chine qu’il consigne sur ses carnets et qui, après ses relevés de terrain, explique, rapport après rapport que « la voie ferrée Lao Caï – Yunnan-Fou est un cadeau à nos frais à l’envahisseur possible et même probable de notre Indochine » ? Quelle mouche sinon un désir de l’Autre formulé en ces temps de colonisation par une aventure au loin ? Une soif d’aventure nourrie d’images exotiques qui ont fabriqué cette envie irrépressible du départ vers un Orient mythique.

2 L’exotisme. Un mot lourd de sens, qui n’est pas sorti indemne des aventures du passé commises en son nom. Jean-François Staszak avait décortiqué les géographies de Gauguin [2] nées largement d’un musée imaginaire, comme le disait Malraux, un musée que le peintre transportait avec lui. Une livraison de la revue genevoise de géographie sur l’exotisme [3] a permis d’approfondir cet étrange rapport à l’autre que les hommes nourrissent depuis deux siècles.

3 La découverte d’autres peuples par l’Europe a été l’occasion de voir comment se sont construits les points de vue sur l’Autre, en Afrique, en Amérique et Asie tropicales. Diderot dans son commentaire du voyage de Bougainville s’est joyeusement moqué de la civilisation européenne pour mieux faire ressortir les jugements singuliers que ses contemporains portaient sur Tahiti. Des jugements dominants, sans appel, sur l’absence de « civilisation » dans les pays nouvellement découverts. La distance franchie par les navigateurs – et à quel prix ! – se doublait d’une mise à distance culturelle impossible à franchir parce que surgie de nulle part, impensée et, donc, radicalement subversive. Un siècle après Diderot, lorsque les explorateurs sont équipés d’appareils photos, leur sidération devant ces peuplades nues de la forêt congolaise ou des sources du Mékong paraît d’autant plus grande qu’aux clichés de ces hommes et femmes aux pagnes, ils ajoutent des commentaires embarrassés que Jean Lacouture relaie ainsi : « On devine dans cette photographie l’organisation sociale quasi féodale qui caractérise le Laos, pays aux multiples ethnies [4] » qui est une bien curieuse légende d’une photo de neuf hommes nus fixant l’objectif.

4 L’exotisme a ceci de curieux qu’il est fondé sur une vision positive, héritée du bon sauvage de Rousseau. Staszak cite Todorov [5] songeant que l’admiration de l’autre qu’on ne connaît pas serait une « lassitude si ce n’est une haine de soi ». On trouve plus aisément des formes de condescendance, de distance narquoise et, sans doute, moralisatrice. Les propos convenus, pour ne pas dire plus, de touristes de pays riches en Afrique rapportés sous forme de reportages émerveillés se confirme par le choix des photos souvent misérabilistes, attestant que ce qui a été pris dans l’objectif est une forme de domestication de l’étrangeté. Mais toutes les étrangetés ne s’apprivoisent pas : les cannibales (ou supposés tels) n’ont jamais été exotiques, tout comme les Indiens dans le viseur du colt des Américains des grandes plaines. En revanche, le Maghreb rapporté par Delacroix, l’Égypte de Champollion, la Palestine et l’Arabie heureuse, l’Iran des grandes caravanes venant de l’Inde par l’Afghanistan, tous ces points sur la piste d’un Orient fantasmé dans l’or, l’encens et qui sait, la myrrhe des mages de la Bible sont exotiques pour l’Europe. Et pour l’Europe seulement.

5 L’exotisme se fabrique avec des images, se nourrit des objets, au premier rang desquels les cartes. Les cartes qui sont dressées par des officiers topographes ne ressemblent à rien de celles en vogue en Europe. Les masques, les totems et les tapis, les instruments de musique et les tissus, tout est bon pour nourrir l’étrangeté dans le récit que les explorateurs font de l’Autre. Le summum a été atteint avec les corps que l’on a montrés dans les zoos humains en vogue au XXe siècle jusqu’en 1958 à l’Exposition universelle de Bruxelles, ou encore avec Saartjie Baartman, morte à Paris en 1816, dont certains organes furent conservés dans le formol avant d’être rendus à l’Afrique du Sud en 2010.

6 Étrange exotisme, en effet, né d’une vision positive qui peut conduire à de telles violences. Les tenants du post-modernisme qui achèvent de le déconstruire ont encore du pain sur la planche. Les déclinaisons contemporaines de l’exotisme ne manquent pas : le kitsch d’une ville comme Las Vegas, « capitale mondiale du jeu », les sites du tourisme de masse qui ont été disneylandisés [6] sur toute la planète, les paillettes de tant de lieux qui sont fétichisés par des sociétés de consommation que le développement durable repeint élégamment en vert, tout cela assure une grande prospérité aux images qui entretiennent une altérité point trop dérangeante et assimilable avec un minimum d’efforts.


Date de mise en ligne : 24/03/2023

https://doi.org/10.3917/geo.1540.0017