Article de revue

Comment le gouvernement représentatif est devenu démocratique.

La « démocratie », de la figure repoussoir au maître-mot

Pages 13 à 22

Citer cet article


  • Lorrain, L.
(2023). Comment le gouvernement représentatif est devenu démocratique. La « démocratie », de la figure repoussoir au maître-mot. L’Enseignement philosophique, 73e Année(1), 13-22. https://doi.org/10.3917/eph.731.0013.

  • Lorrain, Ludmilla.
« Comment le gouvernement représentatif est devenu démocratique. : La “démocratie”, de la figure repoussoir au maître-mot ». L’Enseignement philosophique, 2023/1 73e Année, 2023. p.13-22. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-l-enseignement-philosophique-2023-1-page-13?lang=fr.

  • LORRAIN, Ludmilla,
2023. Comment le gouvernement représentatif est devenu démocratique. La « démocratie », de la figure repoussoir au maître-mot. L’Enseignement philosophique, 2023/1 73e Année, p.13-22. DOI : 10.3917/eph.731.0013. URL : https://shs.cairn.info/revue-l-enseignement-philosophique-2023-1-page-13?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/eph.731.0013


Notes

  • [1]
    Bien qu’elle n’ait rien d’une évidence, tant il est difficile de décider ce qui, en propre, définit la démocratie (le suffrage universel ? l’égalité ? la participation égale des citoyens et citoyennes à la vie politique ? l’État de droit et les droits humains ? l’ensemble de ces traits ou d’autres encore ?). Pour un point sur les difficultés associées à la détermination du régime démocratique, voir par exemple S. Hayat, Démocratie, Paris, Anamosa, 2020.
  • [2]
    B. Binoche (dir.), Les équivoques de la civilisation, Seyssel, Champ Vallon, 2005, p. 18.
  • [3]
    J. Rancière, La haine de la démocratie, Paris, La Fabrique éditions, 2005, p. 61.
  • [4]
    Nos analyses doivent beaucoup à l’ouvrage dirigé par J. Innes et M. Philp, Re-imagining Democracy in The Age of Revolutions. America, France, Britain, Ireland 1750-1850, Oxford, Oxford University Press, 2013, qui travaille la reconfiguration de l’idée de démocratie comme processus involontaire, qui accompagne des changements politiques et sociaux majeurs, et volontaire, car émanant de la volonté de certains acteurs de voir devenir réalité l’idée d’égalité des individus, de sorte que chacun participe à l’élaboration des règles déterminant la vie commune. Sa lecture nous a permis de confirmer l’intuition d’un caractère idéologique de la notion de démocratie.
  • [5]
    Fr. Dupuis-Déri, Démocratie : Histoire politique d’un mot aux États-Unis et en France, Montréal, QC, Lux, 2013.
  • [6]
    Fr. Dupuis-Déri souligne avec une grande justesse qu’en se référant uniquement au sens contemporain de la démocratie, il serait impossible de comprendre que Sieyès et Gambetta défendent des positions politiques similaires, alors que le premier s’oppose à la démocratie tandis que le second se déclare démocrate.
  • [7]
    Jaucourt, article Démocratie (Encyclopédie, ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers [1751-1772], vol. IV, p. 816).
  • [8]
    Ibid., p. 818
  • [9]
    Voir en particulier Aristote, Les Politiques, livre III, chapitre 7 et livre IV, chapitre 2.
  • [10]
    Ce terme est repris à partir de la Renaissance par un certain nombre d’écrivains anglais du xviie siècle, notamment Harrington ou Bolingbroke. Sur ce point, voir Zera S. Fink, The Classical Republicans: An Essay on the Recovery of a Pattern of Thought in Seventeenth-Century England, Evanston, Northwestern University, 1945.
  • [11]
    On trouvera chez Guizot des marques de cette acception classique de la démocratie comme régime de la classe populaire. Il oppose ainsi, dans De la démocratie en France, la République des États-Unis, rendue possible grâce à l’homogénéité sociale, au fait que la république démocratique en France n’est rien d’autre que « l’écho d’un ancien cri de guerre sociale ».
  • [12]
    M. Philp souligne ainsi : « De cette enquête sur les usages des termes “démocratie” et “démocrate” dans le second xviiie siècle ressort un message clair. Le premier, “démocratie”, était essentiellement utilisé comme un terme “littéraire” – c’était un terme utilisé pour la classification des États, et il faisait partie d’un héritage littéraire relativement sophistiqué. Pour l’essentiel, ce n’était pas un terme à la circulation généralisée avant 1790, et même pendant les années 1790, il ne devient pas un concept ou un principe populaire » (Re-imagining Democracy in the Age of Revolutions, op. cit., p. 113 ; notre traduction).
  • [13]
    Voir notamment Re-imagining Democracy in the Age of Revolutions, op. cit., p. 17.
  • [14]
    On notera que cette distinction claire entre « la république » et « la démocratie » s’est peu à peu effacée, l’une et l’autre étant le plus souvent mobilisées comme synonymes du régime légitime.
  • [15]
    Le républicanisme au sens strict joue probablement aussi un rôle dans ce processus, quoiqu’il soit plus souterrain.
  • [16]
    On le trouve notamment dans Dire de l’Abbé Sieyès sur la question du veto royal, à la séance du 7 septembre 1789, puis chez Constant, par exemple dans son texte fameux De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes [1819].
  • [17]
    Ce peu de cas fait de la nécessaire démonstration du caractère inadéquat de ces formes institutionnelles, alors même que certains auteurs s’attachent à en produire une défense éclairée et conséquente (ainsi de Rousseau et du mandat impératif dans le chapitre VII des Considérations sur le gouvernement de Pologne) constitue probablement le signe d’un préjugé fortement enraciné à l’endroit de la démocratie et de toute forme de participation populaire directe, dont on trouve parfois encore la marque dans le débat contemporain.
  • [18]
    C’est notamment ce que souligne B. Manin, au chapitre 1 de ses Principes du gouvernement représentatif, Paris, Flammarion, 1997.
  • [19]
    Voir De l’esprit des lois, XI, 6 et XIX, 27.
  • [20]
    J. Madison, Fédéraliste, 10, dans A. Hamilton, J. Madison et J. Jay, Le Fédéraliste, trad. A. Amiel, Paris, Classiques Garnier, 2012, p. 136-137.
  • [21]
    Sieyès, Dire de l’Abbé Sieyès sur la question du veto royal, Paris, Baudouin, 1789, p. 14.
  • [22]
    Ibid. Nous soulignons.
  • [23]
    C’est notamment sur cette dimension médiatisée de la souveraineté populaire comprise comme volonté générale que porte la critique de la représentation de Rousseau au chapitre XV du livre III du Contrat social.
  • [24]
    Pour se faire une idée de la manière dont l’extension du droit de vote permet de limiter la participation populaire, nous pouvons par exemple rappeler qu’en France la Constitution de 1791 – qui distingue les citoyens passifs, ne payant pas d’impôts et exclus du droit de vote, des citoyens actifs – prévoit une élection à deux degrés, où seuls environ 50 000 électeurs choisis parmi les plus riches des citoyens actifs élisent les députés. Plus largement, il faudra attendre 1848 pour que la Seconde République établisse durablement le suffrage universel masculin, faisant passer le corps électoral de quelques 246 000 votants à plus de 9 millions, 1944 pour un suffrage universel féminin, et 1946 pour qu’il soit élargi aux Français et Françaises d’Outre-mer. Cette extension du suffrage n’aura toutefois pas pour effet majeur de faire accéder aux instances représentatives davantage d’individus issus des classes populaires, ce qui conduit notamment Daniel Gaxie à parler d’un « cens caché » fonctionnant par auto-exclusion du suffrage des classes populaires. Voir sur ce point D. Gaxie, Le cens caché, Paris, Le Seuil, 1978. Sur l’histoire du suffrage universel en France, voir notamment P. Rosanvallon, Le sacre du citoyen. Histoire du suffrage universel en France, Paris, Folio, 2001.
  • [25]
    J. Rancière attire notre attention sur ce point lorsqu’il affirme que « la représentation n’a jamais été un système inventé pour pallier l’accroissement des populations. Elle n’est pas une forme d’adaptation de la démocratie aux temps modernes et aux vastes espaces. Elle est, de plein droit, une forme oligarchique, une représentation des minorités qui ont titre à s’occuper des affaires communes » (La haine de la démocratie, op. cit., p. 60).
  • [26]
    Les révolutions européennes du Printemps des Peuples, en 1848, auront, quoique pour une durée moindre, le même effet. En France notamment, la Révolution de 1848 sera rapidement suivie de l’élection de Louis-Napoléon Bonaparte. Auparavant, ce fut aussi une entreprise menée par les autorités du Directoire. Voir M. Belissa et Y. Bosc, Le Directoire. La République sans la démocratie, Paris, La Fabrique, 2018.
  • [27]
    Ce que souligne M. Philp dans « Talking about Democracy: Britain in the 1790s », dans Re-imagining Democracy in the Age of Revolutions, op. cit., p. 106 et sq.
  • [28]
    On trouve là une forme précoce de thèse complotiste.
  • [29]
    L’un des enjeux du Parti démocrate américain sera ainsi de dissocier le mot « démocrate » de toute forme de radicalité révolutionnaire.
  • [30]
    S. Coltar souligne en ce sens l’indétermination du sens positif de démocratie : « Quand il était utilisé positivement, le terme avait de nombreux sens différents. Il pouvait être associé à des organisations qui cherchaient à créer une culture politique plus inclusive, participative et égalitaire ; à une préférence populiste pour une égalité économique grossière ; à une croyance en une égalité humaine fondamentale qui s’étendait à la critique de l’esclavage racial ; ou une sympathie plus diffuse pour cause française et une animosité réciproque pour toute chose évoquant l’aristocratie » (Re-imagining Democracy in the Age of Revolutions, op. cit., p. 25 ; notre traduction).
  • [31]
    M. Philp, « Talking about Democracy: Britain in the 1790s », art. cit., p. 104.
  • [32]
    Fr. Guizot, De la démocratie en France, Paris, Masson, 1849, p. 4.
  • [33]
    Sur ce point, voir par exemple A. Escudier, « Tensions démocratiques : du gouvernement représentatif à la démocratie sociale post-représentative », Cités, 2019/1, n° 77, p. 99-106.
  • [34]
    Pour une vision du rôle politique et philosophique joué par les Radicaux, voir E. Halévy, La formation du radicalisme philosophique, Paris, PUF, 1995, 3. vol.
  • [35]
    C’est l’arrière-fond du grand roman de George Eliot, Middlemarch, publié quarante ans plus tard.
  • [36]
    Voir l’article d’A.I.P. Smith, « ‘The Fortunate Banner’ : Languages of Democracy in the United States, c. 1848 » dans Re-imagining Democracy in the Age of Revolutions, op. cit.
  • [37]
    Ce télescopage de la démocratie représentative et du gouvernement représentatif est particulièrement lisible dans l’ouvrage de J.S. Mill Considérations sur le gouvernement représentatif [1861], où se mêlent défense de la démocratie radicale héritée de Bentham, conception aristocratique de la représentation héritée du libéralisme français, celui de Tocqueville en particulier, et prise en considération de la question sociale sous l’influence des socialistes français et anglais, et celle plus étroite encore d’Harriet Taylor, avec laquelle il co-écrit certains de ses textes majeurs.
  • [38]
    Ces dissensions seront si fortes aux États-Unis qu’elles aboutiront, en 1861, à la Guerre de Sécession.
  • [39]
    Fr. Guizot, De la démocratie en France, op. cit., p. 2.
Français

Que les seuls régimes politiques légitimes soient les démocraties représentatives contemporaines a acquis la force d’une évidence. Pourtant, à leurs origines, ces régimes représentatifs n’avaient pas vocation à être démocratiques : leurs fondateurs les avaient même imaginés pour prévenir l’émergence de formes de gouvernement démocratique. Partant de cet oubli, l’article propose de revenir sur l’histoire de l’association de la démocratie et de la représentation, des révolutions américaine et française à la première moitié du xixe siècle. S’attachant plus particulièrement aux usages de la notion de démocratie et de ses dérivés (« démocrate », « démocratique »), il s’attache à mettre en évidence la manière dont celle-ci, d’abord figure repoussoir dans l’ordre politique, est finalement devenue « maître-mot ».


Date de mise en ligne : 04/05/2023

https://doi.org/10.3917/eph.731.0013

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