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La subordination au travail : enjeux et questions

Pages 91 à 98

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  • Minard, P.
(2023). La subordination au travail : enjeux et questions. Hypothèses, 24(1), 91-98. https://doi.org/10.3917/hyp.201.0091.

  • Minard, Philippe.
« La subordination au travail : enjeux et questions ». Hypothèses, 2023/1 24, 2023. p.91-98. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-hypotheses-2023-1-page-91?lang=fr.

  • MINARD, Philippe,
2023. La subordination au travail : enjeux et questions. Hypothèses, 2023/1 24, p.91-98. DOI : 10.3917/hyp.201.0091. URL : https://shs.cairn.info/revue-hypotheses-2023-1-page-91?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/hyp.201.0091


Notes

  • [1]
    L’affirmation selon laquelle les historiens du travail, tout comme les sociologues, auraient été très peu attentifs aux modalités individuelles de l’exercice du pouvoir au travail, reprise dans l’introduction au présent dossier, me semble largement infondée (idée tirée de C. Maitte et N. Shapira, « Introduction : l’empreinte domestique du travail dans la longue durée », Mélanges de l’École française de Rome – Italie et Méditerranée modernes et contemporaines, 131/1 (2019), p. 11).
  • [2]
    Entre faucilles et marteaux. Pluriactivités et stratégies paysannes, G. Garrier et R. Hubscher dir., Lyon-Paris, 1988.
  • [3]
    P. Kriedte, H. Medick et J. Schlumbohm, Industrialization before Industrialization, Cambridge-Paris, 1981 (1re éd. allemande 1977) ; deux numéros spéciaux de la Revue du Nord qui ont fait date : LXI, 240, janvier-mars 1979, et LXIII, 248, janvier-mars 1981 ; F. Mendels, « Aux origines de la proto-industrialisation », Bulletin du centre d’Histoire économique et sociale de la région lyonnaise, 2 (1978), p. 1-27 ; Id., « Des industries rurales à la protoindustrialisation : historique d’un changement de perspective », Annales ESC, 39/5 (1984), p. 977-1008 ; et deux états des lieux plus récents : European Proto-Industrialization, S. C. Ogilvie et M. Cerman dir., Cambridge, 1996, et Proto-industrialisation. Recherches récentes et nouvelles perspectives, R. Leboutte éd., Genève, 1996.
  • [4]
    D. Terrier, Les deux âges de la proto-industrie. Les tisserands du Cambrésis et du Saint-Quentinois, 1730-1880, Paris, 1996.
  • [5]
    Voir les recherches récentes de Renaud Seyfried (université Paris 8-IDHE.S), dont « Billets de congé et rémunérations ouvrières dans les filatures proto-industrielles d’Elbeuf et de Louviers (1723-1766) », à paraître dans Ricerche di Storia economica e sociale-Journal of Economic and Social History.
  • [6]
    D. Méda, Le travail. Une valeur en voie de disparition, Paris, 1994. Sur le même registre : J. W. Budd, The Thought of Work, Ithaca, 2011. Voir les synthèses historiques The Idea of Work in Europe from Antiquity to Modern Times, J. Ehmer et C. Lis éd., Farnham, 2009 ; C. Lis et H. Soly, Worthy Efforts : Attitudes to Work and Workers in Pre-Industrial Europe, Leyde, 2012 ; A. Komlosy, Work. The Last 1000 Years, Londres, 2018 (1re éd. allemande 2014). Voir aussi l’anthologie éditée par K. Thomas, The Oxford Book of Work, Oxford, 1999 ; et celle de J. Caillat et F. de Paemelaere, Anthologie du travail, t. 1 : Les villes, Paris, 1928, plus axée sur les témoignages littéraires. Enfin, soulignons la fécondité de la réflexion proposée par A. Gorz, Métamorphoses du travail. Quête du sens. Critique de la raison économique, Paris, 1998.
  • [7]
    R. Castel, Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Paris, 1995.
  • [8]
    A. Supiot, Critique du droit du travail, Paris, 1994. Id., « Les nouveaux visages de la subordination », Droit Social, 2 (2000), p. 131-145.
  • [9]
    Voir dans le cas de la France : J. Le Goff, Du silence à la parole. Une histoire du droit du travail, des années 1830 à nos jours, Rennes, 2004 (dernière édition entièrement révisée) ; F. Hordern, « Du louage de service au contrat de travail ou de la police au droit (xviiie-xxe siècles) », Cahiers de l’Institut Régional du Travail, 3 (1991), p. 5-128 ; R. Carvais, « Pour une préhistoire du droit du travail avant la Révolution », dans L’organisation du travail en Égypte ancienne et en Mésopotamie, B. Menu éd., Le Caire, 2010, p. 13-40.
  • [10]
    R. J. Steinfeld, The Invention of Free Labor : The Employement Relation in English and American Law and Culture, 1350-1870, Chapel Hill, 1991 ; et Id., Coercion, Contract and Free Labor in the Nineteenth Century, Cambridge, 2001.
  • [11]
    Free and Unfree Labour : The Debate Continues, T. Brass et M. van der Linden éd., Berne, 1997 ; Le travail contraint en Asie et en Europe, xviie-xxe siècles, A. Stanziani éd., Paris, 2010 ; A. Stanziani,Bondage. Labor and Rights in Eurasia from the Sixteenth to the Early Twentieth Centuries, New York, 2014, et Id., Les métamorphoses du travail contraint. Une histoire globale, xviiie-xxe siècles, Paris, 2020.
  • [12]
    A. Cottereau, « Droit et bon droit. Un droit des ouvriers instauré, puis évincé par le droit du travail (France, xixe siècle) », Annales. HSS, 57/6 (2002), p. 1521-1557 ; Id., « La désincorporation des métiers et leur transformation en “publics intermédiaires” : Lyon et Elbeuf, 1790-1815 », dans La France, malade du corporatisme ? xviiie-xxe siècles, S. L. Kaplan et P. Minard éd., Paris, 2004, p. 97-145 et 479-493 ; J.-P. Le Crom, « Retour sur une “vaine querelleˮ : le débat subordination juridique-dépendance économique dans la première moitié du xxe siècle », dans La subordination dans le travail, J.-P. Chauchard et A.-C. Hardy-Dubernet dir., Paris, 2003, p. 71-83 ; P. Lefebvre, « Subordination et “révolutionsˮ du travail et du droit du travail (1776-2010), Entreprises et histoire, 57/4 (2009), p. 45-78 ; C. Lemercier, « Le rapport de travail en France au xixe siècle : un rapport marchand ? », L’Homme et la Société, 212/1 (2020), p. 71-94 ; J.-C. Balois-Proyart, « Ouvriers et fabricants au temps du capitalisme marchand. De la désincorporation des métiers à l’incorporation du travail (France, 1789-1848) », thèse sous la direction de D. Margairaz et J.-F. Chanet, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2022.
  • [13]
    A. Supiot, « Les nouveaux visages de la subordination », art. cité, p. 131.
  • [14]
    Id., Critique du droit du travail, op. cit., p. 133-114. Voir Le salariat. Théorie, histoire et formes, F. Vatin dir., Paris, 2007.
  • [15]
    Et non l’inverse, comme c’est le cas en général dans le Verlagssystem dans l’Europe des xviie et xviiie siècles, où les marchands ont pris le contrôle de la production et se sont faits « marchands-manufacturiers ». Sur le cas toscan, voir C. Maitte, La trame incertaine. Le monde textile de Prato, xviiie-xixe siècles, Villeneuve d’Ascq, p. 155, qui discute les interprétations de Domenico Preti sur l’histoire de l’Arte della Lana florentin.
  • [16]
    G. Pinto et F. Franceschi, « Le vocabulaire de la rémunération du travail dans la Toscane aux xiiie-xve siècles », dans Rémunérer le travail au Moyen Âge. Pour une histoire sociale du salariat, P. Beck, P. Bernardi et L. Feller dir., Paris, 2014, p. 185-199, en part. p. 193 : « Ils sont maîtres de leurs moyens de production (…) néanmoins, privés de la propriété du produit du travail, qui reste du début à la fin du cycle entre les mains des lanifices, les finisseurs se limitent à effectuer l’opération qui leur a été attribuée et pour laquelle ils perçoivent une rétribution proportionnelle à la quantité et à la qualité du travail accompli ».
  • [17]
    Sur les rémunérations composites, il peut être utile de se reporter au chapitre sur « Emploi et salaires » du livre de J.-Y. Grenier, L’économie d’Ancien Régime. Un monde de l’échange et de l’incertitude, Paris, 1996.

1 1. Le dossier qu’on vient de lire nous offre les versions révisées des communications présentées lors du séminaire doctoral d’histoire qui s’est tenu le 29 février 2020, et enrichies par les débats et références échangées lors de cette journée. L’arc chronologique très large que couvrent ces contributions nous expose à une tension heuristique entre, d’une part, le caractère inévitablement kaléidoscopique des configurations sociales envisagées, et d’autre part, l’effort fourni par les autrices et auteurs pour interroger une notion commune, propre à susciter tout autant des rapprochements comparatifs que la mise en évidence d’idiosyncrasies. Mais c’est bien le lot commun des historiens que de chercher à concilier les vertus du comparatisme (au péril de l’anachronisme) et l’irréductibilité idiographique des cas étudiés.

2 Il fut donc question de relations de travail et de formes de subordination des travailleurs. On prendra garde de distinguer la subordination, qui renvoie au droit et au statut social des personnes, et la dépendance, d’ordre économique (un état de fait, et non de droit), par-delà le recouvrement partiel des deux notions dans certaines situations d’emploi et dans certains régimes juridiques. On apportera également un soin particulier à la qualification juridique précise du « contrat » de travail, lorsqu’il existe. L’examen attentif des situations d’emploi requiert à la fois une contextualisation sociale et juridique exigeante, et une caractérisation rigoureuse des rapports de force entre les protagonistes. Qui exerce une autorité sur qui, et à quel titre ? La question du pouvoir et de ses modalités d’exercice, que ce soit à titre collectif ou dans des relations inter-individuelles, a été justement placée par les différents contributeurs au centre de leurs interrogations [1]. Comment du reste, ne pas être sensible à ces enjeux, à l’heure où les chauffeurs d’Uber et coursiers de Deliveroo sont en pleine bataille juridique pour obtenir la requalification de leur travail en activité salariée ? Ils peuvent à bon droit mettre en avant non pas seulement leur dépendance mais bien leur subordination de facto envers les plateformes donneuses d’ordres, dans la mesure où ils sont pieds et poings liés envers elles, n’ayant pas le choix de leurs clients, ni la liberté de prendre ou non une course, sauf à se trouver lourdement pénalisés.

3 2. Sollicité pour donner quelques remarques conclusives à ces travaux doctoraux en cours, il me faut situer mon propos, appuyé sur un domaine de connaissance limité aux époques moderne et contemporaine, et sur une expérience de recherche bornée aux xviiie et xixe siècles anglais et français.

4 Un rapide survol du mouvement de l’historiographie permet de mettre en exergue quelques étapes dans l’archéologie de la question pour les historiens de l’économie et du travail. On peut mettre en évidence trois séquences.

5 Au tout début des années 1980, l’accent a été mis sur les situations de pluriactivité dans les sociétés pré-industrielles : les paysans ne vivaient pas que de la culture et de l’élevage ; les ouvriers ne se limitaient pas à l’activité manufacturière ; les uns et les autres, toujours en quête de revenus complémentaires, se déplaçaient aussi [2]. À la suite de l’école de Göttingen, des historiens du nord de la France et de Flandre notamment ont mis au jour l’importance de la proto-industrialisation et des diverses modalités de la production manufacturière dispersée (principalement textile), à domicile, autour de deux grandes configurations : le Kaufsystem, par lequel les producteurs, propriétaires de la matière première travaillée, accédaient directement au marché (fût-ce en position dominée, sous l’emprise des négociants), tandis que dans le Verlagssystem la production était organisée par des marchands-manufacturiers et les producteurs, aux différentes étapes du procès de production, demeuraient sous l’emprise des donneurs d’ordres qui les rémunéraient à façon [3]. Ainsi se distinguent deux âges successifs de la proto-industrie [4]. Une nuance toutefois : il s’agit là d’idéaux-types, car relations marchandes et relations salariales peuvent s’imbriquer parfois, au sein d’un modèle dominant [5]. Reste que la dépendance des paysans-ouvriers envers les marchands est totale, même si leur degré de subordination varie à l’évidence.

6 Deuxième séquence : l’année 1994-95 marque en France au plan éditorial un jalon important, avec la parution de trois livres-phares. Le premier, œuvre d’une philosophe devenue sociologue, Dominique Méda, interroge de façon pionnière l’histoire longue de la notion de travail : il s’agit de comprendre ce que travailler veut dire, en quelque sorte, de l’antiquité à nos jours. Les analyses historiennes se sont multipliées depuis [6].

7 Le deuxième livre n’est pas non plus l’œuvre d’un historien, mais son auteur, Robert Castel, sur la base d’une forte connaissance des travaux historiques, ose proposer la synthèse que les historiens n’avaient pas écrite, en articulant la question sociale et le rapport des sociétés au travail. Ses « métamorphoses de la question sociale » sont ainsi une véritable « chronique du salariat », comme l’indique le titre du livre [7]. Il met au jour une périodisation qui, du Moyen Âge au xxe siècle, voit dominer successivement trois principes généraux déterminant le rapport au travail : après le temps des tutelles (d’après le statut de la personne) vient l’époque du contrat (avec le travail-marchandise), puis le temps du contrat collectif (avec l’État social et l’institutionnalisation du salariat).

8 Le troisième ouvrage est l’œuvre pionnière d’un juriste, spécialiste du droit du travail, Alain Supiot [8]. Si les spécialités droit social-droit du travail, et plus encore l’histoire du droit du travail, sont les parentes pauvres des facultés de droit en France, l’apport des juristes-historiens n’en est pas moins fondamental [9]. On peut dès lors s’étonner que les contributeurs du présent dossier mobilisent très peu leurs travaux. Or comment négliger le contexte législatif ainsi que les ressources et les représentations juridiques mobilisées par les acteurs ?

9 Enfin, dernière évolution, depuis les années 2000, la question de la subordination au travail a été réinterrogée au prisme de la dichotomie ancienne entre travail libre et travail non-libre, remise en cause par l’historien du droit Robert Steinfeld, à partir du cas anglo-étatsunien, dans deux livres majeurs [10]. Depuis lors, le questionnement a été largement repris par le groupe constitué autour de l’Institut d’histoire sociale d’Amsterdam, animé par Marcel van der Linden, et il a ensuite été décliné en France par les travaux d’Alessandro Stanziani sur les multiples modalités du travail contraint [11].

10 3. Comment surgit la question de la subordination des salariés ? Un moyen d’en appréhender les enjeux consiste à revenir sur la distinction historique entre louage de service et louage d’ouvrage. Le louage de service, que le code civil napoléonien rapporte aux domestiques, de ferme ou de maison, implique un engagement à temps, et donc une disponibilité sans limites, ainsi qu’une totale subordination. Au contraire, le louage d’ouvrage consiste en un engagement au résultat, « à prix fait », c’est-à-dire à façon, pour une tâche donnée. L’obligation de résultat n’implique pas un contrôle sur le processus d’exécution de la tâche : le contrat porte sur le résultat du travail et non sur sa conduite. Les historiens du xixe siècle français ont largement débattu du périmètre d’application de chacune de ces deux modalités d’emploi, et de la manière dont l’une a progressivement prévalu sur l’autre, en s’interrogeant sur la part d’autonomie laissée au travailleur dans l’exécution du travail pour lequel il est payé, à temps ou à la tâche [12]. En droit français, l’affaire est entendue pour l’essentiel à partir de 1932, quand la Cour de cassation a défini le travailleur salarié par son état de subordination plutôt que par sa dépendance économique [13].

11 Trois éléments dès lors paraissent constitutifs du contrat de travail salarié : « l’exécution d’une prestation au service d’un bénéficiaire, la direction de l’accomplissement du travail par ce bénéficiaire, et le caractère onéreux de la prestation ». De sorte que « le pouvoir de direction exercé sur le travailleur constitue (…) le critère par excellence du contrat de travail, celui qui permet de distinguer le salariat de toute autre forme d’activité économique exercée à titre onéreux pour autrui [14] ». Le critère distinctif est bien la soumission au pouvoir de commandement, et non la dépendance. Mais dans des sociétés où le pouvoir économique est d’abord et avant tout celui de marchands, l’intermédiation ou la sous-traitance compliquent singulièrement l’affaire. Entre le marchand donneur d’ordres et l’ouvrier peut intervenir un « tâcheron » ou un « maître-ouvrier » qui prend à son compte la tâche, selon un tarif fixé, et rémunère les ouvriers l’exécutant sous sa direction.

12 Ces situations de tâcheronnage ou « marchandage » se retrouvent dans des contextes variés. On peut ainsi qualifier de tâcherons (plutôt que d’« entrepreneurs », pour éviter toute confusion inutile) les ergolaboi qui, dans le Fayoum du iiie siècle av. J.-C. étudié par Lucie Mourier, travaillent à forfait pour l’intendant Zénon et son maître Apollonios, et rétribuent à leurs frais leurs propres subordonnés. Le cas de l’Art de la Laine florentin, examiné par Mathieu Harsch, nous montre comment les drapiers (les lanaioli), qui se sont hissés de la fabrication au contrôle du négoce [15], maîtrisent toute la filière et l’organisation de la production : ils possèdent la matière première qu’ils donnent à travailler aux fileurs, puis aux tisserands, et enfin aux sottoposti, pour les apprêts et la finition des draps. Ainsi, les teinturiers, les laineurs et autres apprêteurs gèrent leurs propres ateliers et emploient leur propre main-d’œuvre, mais ils n’ont pas la liberté de conduire leurs propres affaires : ils travaillent à façon pour le compte des lanaioli, les marchands drapiers [16]. Tout comme le feront au xviiie siècle les canuts lyonnais. C’est ce qui explique le flottement du vocabulaire employé par les contemporains, fluctuant entre « prix des façons » et « salaire », le salaire versé par les sottoposti à leurs ouvriers dépendant du tarif des façons qu’ils auront négocié avec les lanaioli.

13 4. L’ensemble des contributions du dossier montre bien comment la question du degré et des modalités de la subordination est étroitement liée à celle de la rémunération.

14 À la cour de Munich, étudiée par Cordula Bauer, les artisans et autres serviteurs bénéficient d’un statut particulier : ils sont nommés par décret, jouissent de certains privilèges et exemptions, en contrepartie d’un serment de fidélité qui les lie à l’électeur de Bavière de manière exclusive et personnelle. Sans surprise, leur rémunération composite mêle une rétribution monétaire annuelle (mais versée par trimestre) et des avantages en nature (nourriture et bois de chauffage) [17]. Leur statut de « fonctionnaires » assermentés, si l’on ose l’anachronisme, pose la question du vocabulaire adéquat pour qualifier leur rémunération monétaire : ne doit-on pas parler de gages, ou de traitement plutôt que de « salaire » ? Par ailleurs, l’idée selon laquelle la récompense en nature renforcerait la subordination des serviteurs envers leur maître mériterait d’être démontrée.

15 À l’imprimerie nationale, que Juliette Milleron analyse pour la période 1795-1815, les ouvrières constituent près d’1/5e de la main-d’œuvre : pareille mixité est remarquable, qui fait se côtoyer hommes et femmes, soumis à une même autorité, dans un même espace de travail. Toutefois, la division genrée des tâches les affecte pour l’essentiel au polissage des caractères de plomb dans l’atelier de fonderie et au pliage des feuilles dans l’atelier de papeterie. Et leur rémunération est souvent inférieure de moitié à celle des ouvriers. Mais la distribution des rémunérations entre salaires à la journée et à la tâche ne relève pas d’une division genrée : le passage progressif d’une partie de l’effectif au travail à la tâche, sous le Consulat, touche certes d’abord les femmes, réputées plus dociles, mais il affecte vite une bonne part des ouvriers. En revanche, les nouveaux règlements et les nouvelles orientations prises dans la gestion de la main-d’œuvre, à l’époque impériale, marquent une nette dégradation du statut des femmes, imposant une nette domination patriarcale et une stricte réduction des femmes à l’obéissance.

16 Les relations entre prostituées et proxénètes en France au début du xxe siècle interrogent nos représentations de l’activité des « travailleuses du sexe », comme les qualifie aujourd’hui tout un courant socio-politique. Théo Millot n’hésite pas à parler de « reproduction du modèle entrepreneurial ». On conviendra toutefois que la prostitution constitue une relation de travail d’un type bien particulier, dans la mesure où le souteneur ne paie pas la prostituée, puisqu’il lui extorque par la force l’essentiel du produit de ses « passes ». La subordination s’impose ici largement par une pure violence.

17 5. D’une manière générale, les cinq contributions du dossier excellent à analyser la manière dont les acteurs mobilisent diverses ressources institutionnelles ou statutaires (le contrat, la corporation, les privilèges que confère l’appartenance à la cour…). De même, les rapports de genre tout comme les ressorts et moyens de l’action collective (pétitions, suppliques…) sont scrutés avec précision. Mais le recours parfois excessif aux catégories de « négociation » ou de « communication », ne risque-t-il pas de nous conduire, volens nolens, à hypostasier la capacité d’action des acteurs, quand au contraire a bien été mis au jour le caractère structurant des rapports de force qui organisent et délimitent à la fois la relation de travail ? C’est toute la tension qu’affrontent aujourd’hui l’historiographie et les sciences sociales.


Date de mise en ligne : 24/07/2023

https://doi.org/10.3917/hyp.201.0091