Les émotions ont-elles une histoire ?
Pages 101 à 111
Citer cet article
- CICCIONE, Laure,
- GAUSSERON, Marie,
- LÉTHUMIER, Vincent,
- RAUSCH, Sahra
- et REIMBOLD, Emmanuelle,
- Ciccione, Laure.,
- et al.
- Ciccione, L.,
- Gausseron, M.,
- Léthumier, V.,
- Rausch, S.
- et Reimbold, E.
https://doi.org/10.3917/hyp.201.0101
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- Ciccione, L.,
- Gausseron, M.,
- Léthumier, V.,
- Rausch, S.
- et Reimbold, E.
- Ciccione, Laure.,
- et al.
- CICCIONE, Laure,
- GAUSSERON, Marie,
- LÉTHUMIER, Vincent,
- RAUSCH, Sahra
- et REIMBOLD, Emmanuelle,
https://doi.org/10.3917/hyp.201.0101
Notes
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[1]
B. Gammerl et B. Hitzer, « Wohin mit den Gefühlen ? Vergangenheit und Zukunft des Emotional Turn in den Geschichtswissenschaften », Berliner Debatte Initial, 24/3 (2013), p. 31-40 (p. 31).
-
[2]
Le terme émotion est différemment utilisé selon les disciplines académiques et les langues. Les historiens Quentin Deluermoz, Emmanuel Fureix, Hervé Mazurel et M’hamed Oualdi précisent qu’en sciences sociales « l’émotion renvoie à un affect transitoire ». En anglais, cependant, l’émotion inclut aussi le spectre des sentiments et l’affect désigne plutôt ce que l’on définit en français comme l’émotion : Q. Deluermoz, E. Fureix, H. Mazurel et M. Oualdi, « Écrire l’histoire des émotions : de l’objet à la catégorie d’analyse », Revue d’histoire du xixe siècle, 47 (2013), p. 155-189, ici p. 156.
-
[3]
Ibid., p 157.
-
[4]
Armelle Nugier illustre cette théorie en donnant comme exemple le dégoût qui selon Darwin devait empêcher les individus de manger des substances dangereuses. L’expression de dégoût a donc une utilité. Le risque d’ingérer aujourd’hui un aliment nocif est très limité, mais l’expression du dégoût étant intégré à l’évolution de l’homme, elle est aujourd’hui reproduite de manière instinctive. Ces émotions peuvent donc être envisagées « comme les vestiges du passé, les traces de ce que Darwin appelait des habitudes ou pratiques anciennes » : A. Nugier, « Histoire et grands courants de recherche sur les émotions », Revue électronique de Psychologie Sociale, 4 (2009), p. 8-14.
-
[5]
C. Lévi-Strauss, Le totémisme aujourd’hui, Paris, 1962, cité par A. Green « Le rejet de la psychanalyse par C. Lévi-Strauss », Revue française de psychosomatique, 38/2 (2010), p. 145-156.
-
[6]
E. Durkheim, Les formes élémentaires de la vie religieuse, Paris, 2013, p. 568 (1re éd. 1912).
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[7]
L. Febvre, « La sensibilité et l’histoire. Comment reconstituer la vie affective d’autrefois ? », Annales d’histoire sociale, 3/1-2 (1941), p. 5-20 (p. 7).
-
[8]
B. Hitzer, « Emotionsgeschichte – ein Anfang mit Folgen. Forschungsbericht », hsozkult.geschichte.hu-berlin.de, 2011 [en ligne : https://www.hsozkult.de/literaturereview/id/forschungsberichte-1221, consulté le 24 août 2020].
-
[9]
Ibid.
-
[10]
N. Elias, Über den Prozeß der Zivilisation. Soziogenetische und psychogenetische Untersuchungen, Francfort-sur-le-Main, 1997 (1re éd. allemande1939).
-
[11]
B. H. Rosenwein, Emotional Communities in the Early Middle Ages, Ithaca-London, 2006, p. 2.
-
[12]
P. Eitler et M. Scheer, « Emotionsgeschichte als Körpergeschichte. Eine heuristische Perspektive auf religiöse Konversionen im 19. und 20. Jahrhundert », Geschichte und Gesellschaft, 35/2 (2009), p. 282-313 (p. 292).
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[13]
Ibid.
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[14]
W. M. Reddy, The Navigation of Feeling : A Framework for the History of Emotions, Cambridge, 2001, p. 112-137.
-
[15]
L. Abu-Lughod et C. Lutz, « Introduction : emotion, discourse, and the politics of everyday life », dans Language and the Politics of Emotion, Ead. dir., Cambridge-New York-Paris, 1990, p. 1-23 (p. 10).
-
[16]
Ibid., p. 11-12.
-
[17]
R. Frank, « Émotions mondiales, internationales et transnationales, 1822-1932 », Monde(s), 1 (2012), p. 47-70 (p. 69).
-
[18]
Ibid, p. 68.
-
[19]
E. Barkan, The Guilt of Nations. Restitution and Negotiating Historical Injustices, Baltimore, 2001.
-
[20]
Histoire des émotions, vol. 3, De la fin du xixe siècle à nos jours, A. Corbin, G. Vigarello et J.-J. Courtine dir., Paris, 2017.
-
[21]
A.-F. Garçon, L’imaginaire et la pensée technique. Une approche historique, xvie-xxe siècle, Paris, 2011 ; Les imaginaires et les techniques, F. Kröger et M. Maestrutti dir., p. 13-29.
-
[22]
L’automobile. Son monde et ses réseaux, A.-F. Garçon dir., Rennes, 1998 ; voir également les actes de la journée d’étude « Automobile : vitesse et temps morts de l’innovation », qui s’est tenue à Nantes le 15 octobre 1998, dans Cahiers François Viète, série 1, 5 (2003).
-
[23]
Les imaginaires et les techniques, op. cit., p. 14.
-
[24]
J.-J. Courtine,« Introduction. L’empire de l’émotion », dans Histoire des émotions, vol. 3, op. cit., p. 5-9 (p. 7).
-
[25]
A. Corbin, G. Vigarello et J.-J. Courtine, Histoire de la virilité, vol. 1, L’invention de la virilité. De l’Antiquité aux Lumières, Paris, 2011.
-
[26]
P. Eitler et M. Scheer, « Emotionsgeschichte als Körpergeschichte », art. cité, p. 293.
1 Ce n’est pas avant le tournant du millénaire que la recherche sur les émotions s’est établie dans les sciences humaines et sociales. Dès lors, l’étude de leur historicité mais surtout leur conceptualisation comme « fait social » sont devenues un champ florissant de l’histoire, comme le montre notamment l’édition de l’Histoire des émotions dirigée par Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello et publiée en trois volumes dont le dernier est paru en 2017. L’histoire des émotions s’est initialement concentrée sur leur expression au cours du temps, en oubliant parfois les aspects corporels. Peu après, le tournant émotionnel (affective turn) a posé la question des limites de la recherche sur les émotions au-delà de leur représentation linguistique [1]. Émerge alors une opposition entre un relativisme culturel et la perception des émotions comme une réalité ontologique – sans que la recherche ne puisse jamais s’accorder sur une définition commune. Dans l’Histoire des émotions, nombre d’articles s’appuient sur la définition du mot « émotion » telle qu’on la trouve dans le Dictionnaire universel de Furetière (1690), dans l’Encyclopédie et plus rarement dans le Robert encyclopédique (1957), qui en fait un « mouvement extraordinaire », un trouble qui provoque un décalage, un déplacement marquant l’instabilité du sentiment, de l’humeur, enfin, un état qui se laisse difficilement appréhender par les mots.
2 De nos jours, l’émotion se distingue du sentiment par sa temporalité, elle surgit puis se fond dans le sentiment qui, lui, demeure dans le temps. Elle relèverait plutôt de l’expérience immédiate, d’une modification soudaine de l’état du sujet présentant une rupture avec l’état précédent. Mais son immédiateté n’en fait pas une expérience indicible et personnelle qui la détournerait des lectures philosophiques, médicales ou historiques. Les émotions étant situées par définition entre les affects et les sentiments [2], il convient de déconstruire le postulat selon lequel une émotion serait purement dépendante de son sujet en réfutant l’idée que les émotions sont des données ontologiques, pour les percevoir davantage comme une construction culturelle dont les règles s’apprennent socialement. Le surgissement d’une émotion raconte une histoire, il dit quelque chose de l’époque ou de l’être qui en fait l’expérience. Les manières de percevoir et de raconter une émotion sont soumises à des règles qui permettent non seulement le maintien de la cohésion sociale mais aussi la domination des groupes définis. Par conséquent, la recherche sur les émotions permet d’interroger les rapports de pouvoir établis et le contrôle des émotions comme une méthode de gouvernance. La journée doctorale invitait à la recherche de la variabilité et/ou de la normalisation des structures émotives à travers les siècles et des catégories sociales et culturelles différentes telles que le genre, la race et la classe. En outre, elle tentait de s’affranchir d’une échelle de lecture bornée au seul cadre national.
L’émotivité dans l’histoire : à la recherche des émotions
3 Dans toutes les disciplines, les émotions ont souffert d’une lecture dichotomique stricte opposant nature et culture, corps et esprit, ou encore pulsion et raison. Il a découlé de cette distinction que « les émotions ne relevaient pas de la société mais de la seule nature humaine, au caractère anhistorique [3] ». À la lecture de cette opposition, deux grands courants se sont développés. D’aucuns attribuent les émotions à des réactions strictement naturelles, innées, tandis que d’autres cherchent, dans leurs études, l’implication d’une empreinte sociale. Charles Darwin publie en 1872 The expression of the Emotions in Man and Animals. Il décrit alors les émotions comme adaptatives, c’est-à-dire jouant un rôle d’alerte pour l’organisme [4]. Elles sont ensuite universelles et peuvent donc se retrouver dans toutes les cultures, enfin elles sont communicatives. Pour Claude Lévi-Strauss, les émotions sont seulement des réactions à des actions corporelles comme sourire, rougir ou pleurer.
En vérité les pulsions et les émotions n’expliquent rien ; elles résultent toujours : soit de la puissance du corps, soit de l’impuissance de l’esprit. Conséquences dans les deux cas, elles ne sont jamais des causes. Celles-ci ne peuvent être cherchées que dans l’organisme, comme seule la biologie sait le faire, ou dans l’intellect, ce qui est l’unique voie offerte à la psychologie comme à l’ethnologie [5].
5 La réaction instinctive est donc la cause que l’homme cherche ensuite à qualifier ou à expliquer. La fuite devant un danger est alors une réaction instinctive dénommée « peur » après coup. Au regard de cette interprétation, les émotions étaient disqualifiées en tant qu’objet de la recherche historique parce qu’elles n’étaient pas perçues comme des réalités sociales changeantes au cours du temps.
6 Mais à la fin du xixe siècle et au début du xxe siècle, l’étude des émotions commence à s’appuyer sur une lecture sociale et les chercheurs s’intéressent à la place de l’émotion dans la constitution des groupes sociaux. Le sociologue Émile Durkheim pose notamment la question du rôle des émotions dans la formation et la consolidation des communautés. Il écrit ainsi en 1912 :
Le deuil n’est pas un mouvement naturel de la sensibilité privée, froissée par une perte cruelle ; c’est un devoir imposé par un groupe. On se lamente non pas simplement parce qu’on est triste, mais parce qu’on est tenu de se lamenter [6].
8 En 1941, l’historien français Lucien Febvre publie La sensibilité et l’histoire. Comment reconstituer la vie affective d’autrefois ? dans les Annales. « Les émotions sont contagieuses » [l’original est en italiques], déclare-t-il : « [e]lles impliquent des relations d’homme à homme, des relations collectives [7] ». Cet ancrage des émotions dans le social fait de ce texte l’un des premiers « manifestes fondateurs » de l’histoire des émotions [8]. Pourtant, ce travail ainsi que les approches antérieures et postérieures restent des œuvres « solitaires [9] » sans impact visible sur la discipline historique. Ceci s’explique par le fait qu’un rationalisme académique qui fait l’impasse sur la recherche de la sensibilité s’impose alors à toutes les disciplines. Surtout, l’œuvre de Norbert Elias exclut les émotions de la compréhension des sociétés occidentales en théorisant un « processus de civilisation » lors du passage du Moyen Âge à l’époque moderne qui passait par une maîtrise des affects et une discipline de soi [10]. L’Occident est donc toujours fortement marqué par cette distinction entre le rationnel et l’émotionnel qui écarte les émotions non seulement de la recherche, mais également de la vie politique et sociale. C’est seulement en 2006 que la médiéviste Barbara Rosenwein s’est intéressée à la place des émotions au Moyen Âge en critiquant les perspectives développées par Elias. Selon elle, les communautés médiévales n’étaient pas aussi marquées par une expression retenue des émotions qu’il le prétend. Rosenwein observe plutôt la formation de communautés d’émotions qui partagent les mêmes expressions et normes émotionnelles. Non seulement les membres des communautés peuvent appartenir à plusieurs communautés, mais leurs normes peuvent aussi changer et se transformer au cours du temps [11].
9 Ce sont surtout d’autres disciplines comme l’anthropologie qui ont fait avancer la recherche sur les émotions. Dans les années 1970, Catherine Lutz réfute la dichotomie courante raison/émotion. Elle démontre que les émotions ne sont pas que des réactions spontanées ou naturelles mais qu’elles sont aussi fortement influencées par le contexte culturel. À ce titre, elles ne peuvent être parfaitement comprises que dans le contexte social et culturel qui leur est propre. Mais il faut attendre les années 1990 pour que l’histoire des émotions se développe au niveau global, sous l’impulsion du nouvel intérêt pour les émotions dans les sciences naturelles.
10 Un renouvellement de la lecture des émotions et la distinction corps/esprit ont pu être réalisés principalement grâce aux progrès de la recherche en neuroscience dans les années 1990. L’objectif de ces travaux était alors d’identifier dans le cerveau des opérations mentales simples ou complexes et donc le siège des émotions, voire d’en établir un schéma ou une carte, comme le montrent les ouvrages d’Antonio Damasio, L’autre moi-même. Les nouvelles cartes du cerveau, de la conscience et des émotions, ou de Joseph Le Doux, Le cerveau des émotions : les mystérieux fondements de notre vie émotionnelle, dans lequel l’auteur considère les émotions comme des fonctions cérébrales. Toutefois, les approches psychologiques pèchent souvent par essentialisation des émotions, laquelle soustrait de l’analyse leur variabilité historique. Néanmoins, ce dialogue interdisciplinaire a sensibilisé l’histoire des émotions aux expressions physiques en réintégrant le corps dans l’écriture de leur histoire. À partir de 2000, les affect studies ont surtout influencé la sociologie. Cette différence disciplinaire nous ramène au problème de la définition des émotions.
Les angles d’étude des émotions : les discours, les pratiques, la circulation
11 Tandis que l’histoire des émotions s’est accordée sur l’emploi du mot « émotions », la sociologie s’intéresse plus aux « impulsions », les affects, comme cela se dit en anglais. La sociologue Deborah Gould définit les affects comme l’inconscient et le « sans nom » qui sont pourtant enregistrés/ressentis par le corps et dont résultent les expériences corporelles. Pour que soit dissipée cette dichotomie entre « esprit = cognition » et « corps = émotion », « l’habitus émotionnel » est choisi comme terme en référence à Pierre Bourdieu [12]. Selon Monique Scheer et Pascal Eitler, ni le corps, ni les émotions n’existent avant la pratique. L’habitus ne peut pas être exprimé sans réaction corporelle, les deux sont donc des produits historiques. En référençant l’habitus, les auteurs impliquent pourtant une hiérarchisation selon laquelle les pratiques appliquées dépendent toujours du positionnement de classe, du milieu, de la subculture etc. dans lesquels les individus sont impliqués [13].
12 William M. Reddy est parmi les premiers, en 2001, à essayer d’intégrer les résultats des neurosciences pour surmonter cette dichotomie entre le corps et la cognition. Selon lui, le langage permet en effet aux individus d’agir. Reddy attribue deux rôles essentiels à l’expression de l’émotion : constatif, puisqu’elle met des mots sur une réalité, et performatif, car en décrivant l’émotion, elle modifie l’état d’esprit de celui qui énonce et de celui qui entend le discours et, ce faisant, intervient dans leur construction sociale. Cette analyse permet d’introduire le dialogue entre exploration de soi et modification de soi. Dès lors, l’élément constitutif pour l’énonciation, et donc pour la « navigation des émotions », se traduirait par des normes émotionnelles établies par les classes dominantes d’une société. Reddy parle à ce propos de « régimes émotionnels » qui soit garantissent une liberté d’expression émotionnelle, soit introduisent des mécanismes répressifs. Selon lui, il est important de créer un vocabulaire décrivant des règles émotionnelles d’une manière normative au cours de l’histoire afin d’identifier les sociétés qui ont garanti plus de « liberté émotionnelle [14] ». Quelle que soit la terminologie choisie, les approches différentes illustrées ici afin d’analyser des émotions ou des affects nous montrent l’importance des émotions comme technique de gouvernance. Dans ce sens, nous ne voulons pas seulement dissiper la dichotomie entre le corps et la cognition, mais aussi la distinction entre le discours et la pratique, comme Reddy le propose déjà en conceptualisant les emotives qui lient le langage au corps d’une manière performative. Lila Abu-Lughod et Catherine Lutz, en revanche, « aborde[nt] les émotions à travers le langage [15] ». Le discours ne doit pas pour autant être considéré comme un « véhicule » qui communique des « sentiments » dans le sens d’un « référentiel véridique à un état interne [16] ». Au lieu de cela, les émotions sont considérées comme produites de manière performative « dans et à travers le langage », ce qui implique également que leur conceptualisation va au-delà du emotion talk. L’expression des émotions est donc une pratique discursive, dont le contrôle a toujours été essentiel pour les politiques étatiques.
13 Enfin, les émotions vont au-delà des frontières nationales et peuvent donc générer des effets partagés à l’échelle transnationale. L’historien Robert Frank offre une perspective diachronique sur les changements des émotions au cours des siècles. Il constate qu’à l’heure des mass médias s’est opérée une transnationalisation des émotions, ce qui se reflète surtout dans la prépondérance des discours sur les droits de l’homme [17] et dans la transmission de la « compassion [18] » ou « sympathie » pour l’autre [19]. Les contributions suivantes offrent des perspectives pluridisciplinaires pour approcher la recherche des émotions dans des époques différentes.
14 Les thèmes étudiés dans les trois volumes de l’Histoire des émotions [20]illustrent la variété de la recherche sur la production des émotions et leurs expressions, que ce soit celles du visage ou les diverses manifestations discursives relevées dans la presse, les récits littéraires ou les correspondances. L’ouvrage pose d’entrée la question des sources et de la cohérence du corpus étudié. Les émotions doivent faire l’objet d’une critique rigoureuse qui permet de cerner la réalité des faits exprimés, même si ceux-ci sont plus ou moins manipulables ou exploitables, comme le montre Vincent Léthumier. Pour sa communication sur la Guerre folle, il a isolé et étudié un corpus de lettres rédigées aux premiers temps du règne de Charles VIII (1485-1488). Les émotions, dans la mesure où elles renvoient à leur époque, ont pour fonction de transmettre, de faire savoir et implicitement de mettre en relation quelque chose de l’intimité avec son environnement, une intimité propre au temps qu’elle traverse. L’émotion est donc complexe et assure une fonction relationnelle, parce qu’elle n’a de sens que comprise dans l’amplitude de sa contemporanéité et, en tant que signe des temps, elle s’exprime ou suit des normes d’expression qui ne sont décryptables qu’à partir de l’analyse du contexte et de ses évolutions. On pourrait dire que les émotions correspondent à un « étant » culturel dont l’historien doit reconstituer la contemporanéité pour comprendre, d’une part, quels groupes sociaux émergent au prisme des clivages dessinés par ces émotions et, d’autre part, les dynamiques qui animent les relations entre ces mêmes groupes sociaux.
15 Laure Ciccione propose d’aborder l’histoire de l’automobile à partir des émotions qu’elle suscite telles qu’elles apparaissent dans les sources : l’envie, l’audace, les sensations nouvelles de puissance et de liberté, la peur du danger et de la vitesse, à quels imaginaires, en tant qu’espace mental collectif, ces émotions ont-elles participé et sous quelles formes [21] ? L’étude des émotions rend compte de l’apparition de nouveaux clivages socio-culturels, de la réaffirmation de l’État et de ses fonctions régaliennes de maintien de l’ordre dans l’espace public, et de nouveaux espaces socio-économiques autour de la passion de la mécanique, fer de lance d’un nouveau milieu professionnel [22]. D’autre part, au centre du dispositif médiatique, l’automobile est d’abord un objet littéraire et mondain. Le récit des émotions participe à la construction d’un objet-désir, un objet-projet porté par un imaginaire social et technique [23] indispensable à la mise au point de l’objet. L’étude montre les rapports étroits entre la presse, la librairie et l’automobile. Celle-ci, en s’appuyant sur les émotions qu’elle suscite, rend compte d’un nouveau rapport de l’homme au monde et à lui-même, dans le cadre historique de la Belle Époque, dont une des caractéristiques paradigmatiques serait, selon Jean-Jacques Courtine, « l’autonomisation de l’individu [24] ».
16 Emmanuelle Reimbold rend visibles les lignes de force et les hiérarchies sociales anciennes ou nouvelles en soulignant la force de l’expression émotionnelle chez les anciens combattants de la Première guerre mondiale, dans la presse spécialisée à partir de 1919. Elle se concentre sur une étude constructiviste en proposant d’analyser les différents groupes de soldats portant ces revendications d’après-guerre et de reconstruire l’histoire complexe d’un monde de poilus tout d’un coup arraché à l’environnement qui l’a créé (le front) pour reprendre place dans le monde de l’arrière avec lequel les tensions sont nombreuses. Il s’agit pour ces soldats de passer de l’ordinaire de la guerre à une démobilisation sociale et culturelle. Les émotions agissent ici en réseaux inter-pénétrables, des émotions réflexes à des émotions réactionnelles, provoquant des réactions et des réponses variées, parfois contradictoires, entre un monde en train de s’éteindre (celui du front) et un autre où s’ouvrent les champs de l’action et de la reconstruction. Ce travail rend compte de la complexité de la réalité de la société d’après-guerre et de la manière dont la guerre a façonné de nouvelles catégories sociales. Les émotions sont ici multiformes et dépassent, par conséquent, une simple manifestation verbalisée. Cette étude montre que divers types d’émotions à l’œuvre se construisent socialement, c’est-à-dire qu’elles distinguent et touchent des groupes sociaux de différentes manières pour reconfigurer parfois l’ordre social en créant de nouveaux groupes sociaux. Elle met en évidence l’importance des canaux de diffusion, la presse notamment, rappelant que si les émotions sont des faits sociaux, alors des canaux de diffusion sont nécessaires à leur expression directe pour servir de relais amplificateurs à ces discours revendicatifs.
17 De son côté, Sahra Rausch analyse les émotions dans les débats médiatiques sur les rapatriements des restes humains provenant du contexte colonial en Allemagne et en France. En mettant à plat les différents niveaux des instances politiques et de communication à l’œuvre dans ces processus – importance des médias dont elle extrait ses sources –, Sahra Rausch montre comment les discours émotionnels produits dans les débats de rapatriements structurent les règles selon lesquelles les passés coloniaux sont (dé-)mémorisés. L’article illustre la manière dont les restes humains dans les collections anthropologiques sont démémorisés, ayant pour conséquence la marginalisation des représentations des passés coloniaux. L’insuffisante transmission du savoir affectif souligne que le processus de mémorisation dépend toujours de l’attribution des émotions pour rendre les passés coloniaux importants dans le présent. Néanmoins, la dénomination médiatique de l’oubli décrit également une stratégie pour le surmonter en créant de la visibilité. Enfin, l’article met aussi l’accent sur les changements des discours émotionnels au cours du temps et la façon dont ceux-ci transforment les politiques de mémoire postcoloniales.
18 Marie Gausseron invite à une réflexion sur les formes modernes d’ennui, se concentrant notamment sur la rencontre entre la permanence de l’expérience – tous les hommes connaissent l’ennui – et la singularité de l’émotion au sens où il n’y aurait dans l’ennui qu’un « je ». Ce qu’a dit la philosophie jusqu’ici se cantonne à une reconnaissance de la permanence du sentiment ou maladie métaphysique ontologique. Marie Gausseron propose de s’extraire de la lecture métaphysique dramatique pour penser l’ennui comme objet socialement construit, en soutenant notamment l’idée que l’ennui est avant tout l’expérience d’un individu inscrit dans un espace. Il n’y aurait en ce sens pas un ennui mais des formes d’ennui traversant les époques, devenant objets d’études et peut-être de définition. Sans céder au mirage d’une définition totalisante de l’ennui, elle développe l’idée que la philosophie appuyée par les récits d’histoire peut faire le pari d’une certaine définition des formes modernes d’ennui. L’individu contextualisé, l’être qui dit « je m’ennuie », est lieu de réalisation. C’est-à-dire qu’il n’est pas paralysé par l’ennui, évincé d’une temporalité, mais qu’au contraire il fait l’expérience, grâce à son ennui, d’une positivité philosophique. Cette analyse permet au langage de dépasser le statut d’émotion indicible conféré jusqu’ici à l’ennui par la philosophie.
La place de l’étude des émotions dans la recherche historique ?
19 Ces contributions montrent comment les émotions servent à la reconnaissance sociale à travers un panel hétéroclite de sources. Le fait social reste donc une approche pertinente pour rendre compte des clivages créés sous l’effet des émotions ; celles-ci sont issues de contextes toujours particuliers, qu’il faut décrypter pour déterminer le sens ou l’absence de sens que l’époque leur accorde. Leur étude historique permet en effet de mieux comprendre les dynamiques qui traversent une société donnée et de lui rendre un peu de son « épaisseur ».
20 Les émotions sont donc devenues des objets historiques à part entière, comme le réclamaient Lucien Febvre et les Annales. Initiés en France à la suite de l’histoire des mentalités, du sensible, du cycle d’étude sur les corps et la virilité [25], ces nouveaux champs d’étude replacent toujours plus l’homme et le sujet au cœur des travaux de la science historique. Selon Corbin, Vigarello et Courtine l’analyse des émotions permet de décrire la « manière de vivre et d’exister ». Par conséquent, l’histoire des émotions devrait s’intéresser à la compréhension de la vie affective des contemporains. En ce sens, les émotions sont bien des objets d’étude historique pris en tant que fait social majeur. À partir des hiérarchies humaines dictées par le social et le politique que l’analyse historique des émotions peut fournir, ce sont bien les relations sociales et la visibilité des groupes qui se dessinent. C’est là, nous disent Corbin, Vigarello et Courtine, que peut se faire l’histoire des émotions, dans ses formes changeantes et évolutives et non dans ce qu’elles ont d’intrinsèque à la vie de l’homme. Il ne s’agit finalement pas de définir ce que sont exactement les émotions, mais plutôt de montrer, à l’instar de Monique Scheer et Pascal Eitler, que leur étude consiste à « décrire adéquatement et [...] révéler historiquement ce qui distingue les corps [et les émotions] en tant que corps [et émotions] de sens/importants/significatifs [26] ».