L’exploitation de la dôréa d’Apollonios à Philadelphie par l’intendant Zénon : contrats, serments et conflits du travail au IIIe siècle av. J.-C.
- Par Lucie Mourier
Pages 27 à 38
Citer cet article
- MOURIER, Lucie,
- Mourier, Lucie.
- Mourier, L.
https://doi.org/10.3917/hyp.201.0027
Citer cet article
- Mourier, L.
- Mourier, Lucie.
- MOURIER, Lucie,
https://doi.org/10.3917/hyp.201.0027
Notes
-
[1]
C. Orrieux, Zénon de Caunos, parépidèmos, et le destin grec, Paris, 1985, p. 203.
-
[2]
Je remercie toutes les personnes qui ont relu cet article et dont les conseils ont contribué à son aboutissement.
-
[3]
W. Clarysse et K. Vandorpe, Zénon, un homme d’affaires grec à l’ombre des pyramides, Louvain, 1995. Pour la description de l’archive, voir la notice Trismegistos [en ligne : https://www.trismegistos.org/archive/256, consulté le 12 novembre 2021] réalisée par Katelijn Vandorpe qui reprend l’historique des fouilles, la conservation et l’état de la publication des papyrus. La notice comprend également une présentation de Zénon et de ses fonctions à Philadelphie.
-
[4]
Centre national de ressources textuelles et lexicales [en ligne : https://cnrtl.fr/definition/subordonnè, consulté le 12 novembre 2021].
-
[5]
C. Kanelopoulos, « Travail et technique chez les Grecs. L’approche de J.-P. Vernant », Techniques & Culture, 54-55 (2010), p. 335-353.
-
[6]
C. Orrieux, Zénon de Caunos, op. cit., p. 209-210.
-
[7]
C. Préaux, « La difficulté de requérir le travail, dans l’Égypte lagide », Chronique d’Égypte, 10/20 (1935), p. 343-360.
-
[8]
W. Clarysse et K. Vandorpe, Zénon, un homme d’affaires grec, op. cit., p. 63-68.
-
[9]
Robe pour femme sans traîne, Logeion [en ligne : https://logeion.uchicago.edu/συμμετρία, consulté le 12 novembre 2021]. Pour les autres vêtements féminins mentionnés, leurs caractéristiques ne sont pas connues.
-
[10]
PSI (Papiri greci i latini) IV 341.
-
[11]
La traduction du P. Lond. VII 2055 donnée ici est celle proposée par Willy Clarysse et Katelijn Vandorpe. Je propose cependant de traduire τοῦ παιδός par « l’apprenti » au lieu de « l’esclave », qui semble mieux s’accorder avec le contexte et l’usage courant de ce terme, dans les archives de Zénon, pour désigner un apprenti.
-
[12]
T. Reekmans, La consommation dans les archives de Zénon (P. Brux. 27), Bruxelles, 1996. Les tailleurs de pierre sont mentionnés à de nombreuses reprises dans le document comptable P. Cair. Zen. IV 59745.
-
[13]
Ibid., p. 9-15.
-
[14]
P. Cair. Zen. II 59264 : lettre à propos d’une commande de jarres.
-
[15]
T. Reekmans, La consommation, op. cit., p. 9-15. Pour citer quelques exemples : peintre : P. Cair. Zen. IV 59608. 9 ; conducteur d’ânes : P. Cair. Zen. II 59164. 2 ; 176. 56. terrassement : P. Cair. Zen. IV 59744. 9 ; ouvrier en bois : P. Cair. Zen. I 59027. 3.
-
[16]
Par exemple, P. Mich. Zen. 87.
-
[17]
Par exemple, P. Mich. Zen. 45.
-
[18]
P. Col. Zen. II 76 ; P. Cair. Zen. III 59317 ; P. Cair. Zen. 3 59329.
-
[19]
T. Reekmans, La sitométrie dans les Archives de Zénon (P. Brux. 3), Bruxelles, 1966.
-
[20]
G. F. Franko, « Sitometria in the Zenon Archive : Identifying Zenon’s Personal Documents », The Bulletin of the American Society of Papyrologists, 25 (1988), p. 13-98.
-
[21]
L’artabe est une mesure de produits secs de capacité variable, mais la plus commune est de 40 litres : J. A. Straus, Initiation à la papyrologie documentaire, Liège, 2018, p. 55.
-
[22]
Sur les différentes catégories de travailleurs et leur désignation dans les sources, voir C. Orrieux, Zénon de Caunos, op. cit., p. 204-215.
-
[23]
Pour le poids de pain par rapport au poids du blé, il convient de tenir compte des déchets et de l’ajout d’eau pour la fabrication du produit fini.
-
[24]
W. Clarysse et K. Vandorpe, Zénon, un homme d’affaires grec, op. cit., p. 64-65.
-
[25]
P. Col. Zen. I 31
-
[26]
J. Mélèze-Modrzejewski, Le droit grec après Alexandre, Paris, 2012, p. 56-58.
-
[27]
P. Mich. Zen. 45.
-
[28]
PSI IV 341.
-
[29]
A. E. Samuel, « The Role of Paramone Clauses in Ancient Documents », Journal of Juristic Papyrology, 15 (1965), p. 221-311.
-
[30]
T. Reekmans, La sitométrie, op. cit., p. 9-17 et 60-69.
-
[31]
P. Cair. Zen. III 59317. J. S. Kloppenborg, The Tenants in the Vineyard : Ideology, Economics, and Agrarian Conflict in Jewish Palestine, Tübingen, 2006, p. 400-402, n° 14.
-
[32]
T. Reekmans, « Archives de Zénon… », art. cité, p. 325-350.
-
[33]
J. S. Kloppenborg, The Tenants, op. cit., p. 385-388, n° 9.
-
[34]
P. Cair. Zen. I 59133. B. Anagnostou-Canas, « Contrats et serments dans l’Égypte hellénistique et romaine », dans En marge du Serment hippocratique. Contrats et serments dans le monde gréco-romain. Actes de la Journée d’étude internationale (Liège, 29 octobre 2014), M-H. Marganne et A. Ricciardetto dir., Liège, 2017, p. 51-59.
-
[35]
P. Cair. Zen. II 59182.
-
[36]
Sur les remboursements de salaires perçus et les pénalités pour non-exécution des contrats voir B. Anagnostou-Canas, « Contrats de travail dans l’Égypte des Ptolémées et à l’époque augustéenne », dans L’organisation du travail en Égypte ancienne et en Mésopotamie, B. Menu éd., Le Caire, 2010, p. 96-99.
-
[37]
P. Mich. Zen. 66.
-
[38]
P. Mich. Zen. 87. W. Clarysse et K. Vandorpe, Zénon, un homme d’affaires grec, op. cit., p. 102-104.
-
[39]
P. Mich. Zen. 36.
-
[40]
C. Orrieux, Zénon de Caunos, op. cit., p. 181-184.
-
[41]
Statistiques effectuées dans le cadre de la mise en ligne de l’archive : notice Trismegistos [en ligne : https://www.trismegistos.org/archive/256, consulté le 12 novembre 2021].
-
[42]
C. Orrieux, Zénon de Caunos, op. cit., p. 217-218.
Les conditions de travail se caractérisent par une absence de normes législatives ou réglementaires, qui les rend au libre jeu des rapports de forces [1].
1 Partant [2] de ce constat de Claude Orrieux dans sa monographie consacrée à l’intendant Zénon, nous étudions ici les rapports de subordination au travail dans un territoire particulier, le Fayoum. La construction des rapports de force, la pratique du pouvoir et les conflits entre Zénon et ses subordonnés seront abordés dans le cadre de l’exploitation de la propriété d’Apollonios. Il s’agit d’une dôréa, c’est-à-dire un domaine agricole concédé par le roi.
2 Le Fayoum est un front pionnier, soit une terre nouvelle et peu habitée. Cette immense oasis égyptienne de 1 730 km2 située au sud-ouest du Caire est mise en valeur par des travaux d’irrigation réalisés sous Ptolémée II (285/282-246 av. J.-C.). Les terres situées au sud du lac appelé de nos jours le Birket Qaroun sont rendues fertiles grâce à l’assèchement de vastes zones marécageuses, accompagné de la construction de canaux et de digues.
3 La sécheresse du climat a permis la préservation de documents de la pratique écrits sur papyrus. Parmi ces archives figurent celles de Zénon, découvertes de manière fortuite par des paysans au début du xxe siècle à l’emplacement des ruines du site antique de Philadelphie [3].
4 La lecture des documents mis au jour permet d’évaluer les rapports de subordination qui naissent du travail des hommes sur le domaine agricole administré par Zénon. Cette propriété située près du village de Philadelphie a été offerte par Ptolémée II à son ministre des finances, le diocète Apollonios. Sa surface atteint 10 000 aroures (2 750 hectares). Les cultures sont pratiquées dans un but commercial : céréales, vignes et oléagineux. Pour gérer sa dôréa, Apollonios a recours à un intendant. À partir de 256 av J.-C., Zénon de Caunos assume ce poste. Il gère le domaine huit années pendant lesquelles il est en contact direct avec de nombreux subalternes qualifiés ici de « subordonnés ». Ce terme désigne les personnes qui s’engagent librement à travailler pour lui en tant que représentant du propriétaire, Apollonios, et par conséquent toute personne qui est placée sous son autorité et doit lui rendre compte de ses actes [4]. Ces hommes sont employés pour une durée qui peut être ou non déterminée. En travaillant pour le domaine dans le cadre de l’organisation hiérarchisée qu’est la dôréa, ils sont placés dans un rapport de dépendance et de soumission à l’intendant.
5 L’analyse des rapports entre Zénon et ses subordonnés doit être menée à la lumière de la conception singulière et positive du travail dans l’Égypte pharaonique [5]. Il est produit par les facultés du ka, la personnalité vivante et productive de l’individu. La valeur presque sacrée attribuée au travail rejaillit sur la perception du travailleur dans la société.
Des subordonnés sous contrat : la diversité des professions
6 Sous la direction de Zénon, les services techniques sont séparés des services administratifs. La production est divisée en quatre départements : l’agriculture, l’élevage, les travaux publics et le transport [6]. L’administration se partage entre la trésorerie et le magasinage. Chaque service a un chef directement responsable devant Zénon. Cette organisation permet de faire descendre l’initiative des décisions au plus proche du lieu d’exécution.
7 Dans le domaine d’Apollonios, la terre est cultivée par des groupes de paysans venus des villages voisins, complétés par des ouvriers agricoles isolés, liés par un contrat, en fonction de la fluctuation du volume de travail [7]. Les deux activités prépondérantes à Philadelphie sont la culture du lin et l’élevage des moutons. Willy Clarysse et Katelijn Vandorpe mentionnent l’existence d’un recensement faisant état de 6 371 bêtes [8]. Lin et laine permettent la réalisation de matelas, vêtements et tapis. La laine peut être transformée sur place par les ateliers de petits artisans locaux. Ainsi, des « spécialistes de tous lainages pour femme » originaires de Meidoum, distant de quinze kilomètres, écrivent à Zénon pour lui proposer leurs services :
À Zénon, les frères Apollophanès et Démétrios, spécialistes de tous lainages pour femme, salut. Si cela te convient et si tu as besoin, nous sommes prêts à te fournir ce qu’il te faut. Nous avons entendu parler de la gloire de la cité ainsi que de l’efficacité et de l’équité dont tu fais preuve à sa tête. Aussi, nous avons décidé de venir chez toi à Philadelphie, avec mère et femme. Pour que nous ayons du travail, donne-nous une introduction, s’il te plaît. Nous pouvons faire à ton gré des chlamydes, des tuniques, des ceintures, des manteaux, des baudriers, des rubans et, pour femme, des tuniques fendues, des tegidia, des summetria [9], des parapèkhè. Et nous pouvons enseigner le métier, si tu le désires. Ordonne donc à Nicias de nous fournir un logement, et pour que tu n’aies aucun doute, nous produirons devant toi comme témoins des gens honorables d’ici-même et d’autres de Moithymis (Meidoum) [10].
9 Afin de convaincre l’intendant de leur passer commande, Apollophanès et Démétrios n’hésitent pas à user et abuser de tournures flatteuses vantant les compétences d’administrateur de Zénon. Les deux frères semblent tout disposés à se soumettre à son autorité. La proposition d’enseigner le métier en prenant des apprentis est habile dans le contexte de faible densité de peuplement du Fayoum. Les ouvriers qualifiés sont rares. Paradoxalement, à en croire le P. Lond. VII 2055, il semble que la concurrence soit rude entre les artisans qui souhaitent travailler pour le domaine :
À Zénon, Téôs, ouvrier brodeur, habitant de Philadelphie. S’il te plaît, fais-moi travailler chez toi les tapis ras kilims. Par rapport au tarif que prend Pétosarapis, j’accorde un rabais de quatre drachmes. Sache que je ne suis pas étranger à Philadelphie, mais que des membres de ma famille y habitent, ainsi que mes frères. Si tu veux me voir, tu me trouveras dans la maison d’Artémidoros, l’esclave. Respectueusement [11].
11 Téôs, ouvrier brodeur, habitant de Philadelphie, insiste sur la bonne affaire que Zénon réalisera s’il lui confie la fabrication des tapis qu’il facture quatre drachmes de moins que son concurrent Pétosarapis. Dans les formulations employées par les artisans, conscients de disposer d’un savoir-faire de qualité, il est fréquent de constater qu’un sentiment de supériorité les anime. Dans le PSI IV 342, le tisserand propose des témoins résidents de Philadelphie en plus de ceux de Meidoum, pour pallier le fait qu’il soit étranger à la cité. En effet, être natif du village, donc clairement identifié au sein de la communauté villageoise, constitue pour l’employeur une garantie de fiabilité.
12 Au sein de la dôréa s’activent aussi des tailleurs de pierre [12], des forgerons [13] et des potiers [14]. Les différentes installations liées à l’irrigation et à la transformation – comme les pressoirs – nécessitent, pour leur construction et leur entretien, de nombreux artisans et ouvriers en bâtiment, terrassement, ou encore de peintres et de charpentiers, sans oublier des convoyeurs en tout genre [15].
13 Les bergers [16], les jardiniers [17] et, au sommet, les vignerons [18] sont des travailleurs disposant d’un savoir-faire reconnu résultant de compétences techniques plus élevées.
14 La variété de provenance des professionnels et des qualifications vise à assurer une productivité satisfaisante.
Des rapports fixés par contrat
15 La main-d’œuvre paysanne employée sur le domaine bénéficie d’un salaire versé en numéraire, l’opsônion, mais la majeure partie de la rémunération est composée d’une allocation en nature, la sitométrie, étudiée par Tony Reekmans [19]. Elle se rapporte non pas à une tâche accomplie, mais à une durée de travail, par exemple la journée. Le PSI IV 371 offre un excellent aperçu de l’organisation de la distribution des salaires mensuels [20] ; à côté du nom des travailleurs, auquel s’ajoute parfois leur fonction, figure le montant de leur allocation.
16 Comme le montrent les documents comptables, le paiement est effectué en artabe [21]à des rythmes réguliers [22]. Selon les calculs de Tony Reekmans, l’allocation la plus courante pour les employés permanents s’élève à une artabe de blé (triticum durum, froment) par mois, soit 39,2 kilogrammes, ce qui équivaut à une ration de 1 019 grammes de pain complet par jour. La fourchette haute en poids de pain complet se place à 1 528 grammes, la fourchette basse à 764 grammes [23].
17 Selon Katelijn Vandorpe et Willy Clarysse, la moyenne des salaires est d'une à une obole et demie par jour pour un ouvrier spécialisé, une obole pour un aide non qualifié et une demie obole pour une femme [24]. Pour les employés non permanents, les versements ne sont pas automatiques, mais spécifiques au contrat :
Apollonios à Zénon, salut. Je t’ai envoyé Midas, le muletier. Utilise-le donc avec les mules et ordonne-lui de prendre soin d’eux. Donne-lui le salaire fixe et l’allocation de nourriture ponctuellement. Car il a obtenu son allocation vestimentaire de ma part et a reçu son salaire jusqu’au mois de Dios. Au revoir. Année 30, Dios 11, Hathyr 1. (25 décembre 256 av J.-C.) [25].
19 Si Midas bénéficie cette fois d’un salaire en nature et en numéraire ce n’est pas une constante. Par ailleurs, l’avance déjà reçue entraîne la suspension des premiers salaires qu’il aurait dû percevoir. L’octroi d’une indemnité vestimentaire, himatismon, est destinée à couvrir le besoin essentiel de se vêtir alors que les salaires très modestes peinent à couvrir les dépenses alimentaires.
20 Les rapports entre Zénon en tant que représentant d’Apollonios et la main-d’œuvre qui s’active sur le domaine se fondent sur une base contractuelle censée protéger les deux parties. Joseph Mélèze-Modrzejewski parle pour le contrat hellénistique d’un contrat « réel [26] ». Le rapport juridique exige une base réelle, c’est-à-dire la remise au partenaire d’une chose, ici, un acte écrit. La responsabilité du partenaire contractuel ne tient pas à une promesse de sa part, mais repose sur l’idée du dommage matériel qu’il cause au patrimoine du disposant par un comportement contraire à l’objectif de l’opération. Cette responsabilité expose l’auteur du dommage aux conséquences d’une exécution globale (praxis). Il peut les éviter en versant à l’autre partie contractante le montant d’une indemnité fixée à l’avance.
21 Afin de faire fructifier le domaine, les troupeaux de petits bétails sont confiés à des éleveurs. Le contrat stipule que le nombre de têtes doit être maintenu à un niveau constant. En conséquence, les bêtes tuées doivent être remplacées en fin d’année. D’après le contrat porté par le P. Mich. Zen. 66, les frères Démétrios et Limnaios reçoivent un troupeau de 144 chèvres. Ils s’engagent à renouveler les animaux et à verser une rente annuelle en nature, soit 216 chevreaux. Une autre pratique courante du propriétaire/employeur est la fourniture des outils et du matériel nécessaire à l’exécution des tâches, comme en témoigne la lettre ci-dessous au sujet des jardiniers :
Mémorandum à Zénon. En ce qui concerne les jardiniers, ordonne à Ptolemaios de s’informer des comptes de ce qu’ils nous doivent depuis la 33e année, ou de Panos, afin qu’ils concluent un contrat avec nous et restent avec nous sans faute pour pouvoir achever les travaux. Voyant qu’il est nécessaire de dépenser de l’argent pour finir les travaux dans le verger, prends des garanties de ces personnes. Quand le verger sera fini, je vais le tailler aussi. Petimouthes et ses fils travailleront sur la partie qui leur est assignée et je lui donnerai tout ce dont il pourrait avoir besoin [27].
23 Le but de l’employeur est de mener à terme le chantier sans engager aucun fonds en pure perte. Les contrats peuvent inclure des facilités d’hébergement, comme le suggèrent les frères Apollophanès et Démétrios, spécialistes de tous lainages pour femme, qui indiquent dans leur lettre à Zénon : « Ordonne donc à Nicias de nous fournir un logement [28] ». Cette clause n’est pas surprenante dans le cadre de la mise en valeur d’un front pionnier qui se caractérise par une circulation importante de populations natives des régions voisines.
24 Les quelques clauses des contrats énumérées ci-dessus paraissent relativement favorables aux travailleurs. Il convient cependant de nuancer en examinant les indices d’un lien de subordination qui naît de la perte de la liberté de mouvement des individus. Les contrats de louage de service emploient régulièrement le verbe paramenein, rester « physiquement présent ». Le P. Mich. Zen. 45 indique que les jardiniers doivent s’engager à rester physiquement présents, « sans faute », pour accomplir les travaux dans le verger. Dans le P. Cair. Zen. I 59133, ce sont des fabricants de briques qui jurent de rester à Philadelphie jusqu’à ce que le contrat soit honoré et de ne pas fuir leurs responsabilités. Ces briquetiers sont liés au domaine non pendant un temps déterminé, mais pour toute la durée de la tâche qu’ils se sont engagés à accomplir [29].
La hiérarchie professionnelle
25 Des contremaîtres spécialisés dirigent les chantiers, notamment Horos, le chef des maçons. Il s’agit d’employés permanents de la dôréa. Le rôle de ces contremaîtres est prépondérant dans la gestion de la trésorerie. Ils doivent rendre à Zénon des comptes réguliers qui précisent les sommes dues à chacun des exécutants. Dans le P. Col. Zen. I 36, Pétosiris, le responsable des constructions, demande à Zénon de payer chacun des briquetiers en fonction du nombre de briques fournies :
Donnez à Nechthe- neibis, briquetier,
pour 20 000 briques, 30 [drachmes]
et à Harmachis, pour 10 000 ["] 15 [drachmes]
et à Paapis, ou 10 000 ["] 15 [drachmes]
et à Téos, pour 10 000 ["] 15 [drachmes]
27 Des entrepreneurs, appelés ergolaboi dans les sources, coordonnent également les équipes de travail. Zénon peut recruter lui-même les travailleurs ou avoir recours à un intermédiaire qui lui est lié par un contrat. L’ergolabos embauche lui-même des ouvriers, pour beaucoup journaliers, ergatai, qui sont de simples manœuvres. Ils sont employés de manière intermittente selon la quantité de travail à accomplir. L’ergolabos travaille à forfait, ici pour Zénon, et rétribue à ses frais ses propres subordonnés, les ouvriers. La situation de l’artisan indépendant est assez semblable. Dans le P. Col. Zen. I 52, le potier Neesis se rend à Hérakléopolis pour envoyer quatre des employés de sa boutique à Philadelphie et en engager six autres pour réussir à honorer les commandes pour Zénon. La lettre que l’artisan lui adresse évoque l’argent qu’il lui avait promis, cent drachmes, mais dont seulement soixante ont été reçues. Neesis insiste sur le fait que les quarante drachmes non perçues sont indispensables pour rassembler la main-d’œuvre et des matières premières nécessaires à la fabrication. Ces avances en numéraire créent, plus que le contrat en lui-même, un lien progressif de dépendance de ces artisans envers l’intendant. Dans les sources, il est malaisé de distinguer ces entrepreneurs des contremaîtres permanents qui dirigent les travailleurs saisonniers, tels Pétosiris ou Horos. Le seul indice de la hiérarchie des postes réside non pas dans le montant des allocations mais dans leur qualité. Un versement de farine dite blutée, permettant la confection d’un pain blanc, constitue un marqueur d’un statut plus élevé au sein de la dôréa [30].
28 Mémorandum et lettres témoignent de la diffusion des instructions entre les différents rouages. Dans la correspondance, le formulaire est assez figé : le nom de l’émetteur en première position, la mention d’un « salut » et les éléments de datation. Dans les tournures employées, les protagonistes sont placés sur un pied d’égalité relative. Le ton est empreint de simplicité. Horos n’hésite pas à rappeler à son maître qu’il attend toujours de percevoir son salaire de dix drachmes pour le mois [31]. Zénon délègue une partie de son pouvoir, mais chapeaute l’ensemble du système. Il veille à rester accessible. Les subordonnés, du journalier au contremaître, doivent connaître personnellement Zénon, si celui-ci veut qu’ils lui fassent confiance. Comme le souligne Claude Orrieux, l’intendant peut ainsi obtenir d’eux un maximum de travail pour un minimum de frais. L’existence d’un rapport de subordination n’est pas flagrante et, surtout, elle se limite à un homme. Si un sentiment de loyauté, zèle et sens du devoir animent les hommes au service de Zénon, l’obéissance et le respect se concentrent sur les ordres et la personne de leur supérieur. Ils déclarent assez ouvertement que leur soumission à Zénon n’implique pas pour autant leur obéissance inconditionnelle aux ordres des employés subalternes du domaine [32].
Zénon et le versement des dus : entretenir des rapports de confiance… ou de dépendance avec le subordonné
29 Les reçus de salaire montrent qu’il était parfois payé d’avance [33]. D’après le P. Cair. Zen. II 59182, des paysans reçoivent une avance de deux drachmes par aroure à restituer à l’issue du contrat pour couper les broussailles de la parcelle qu’ils s’engagent à cultiver. Les salariés payés au mois effectuent des achats à crédits gagés sur leur traitement à venir : le montant en est prélevé directement le jour de la paie.
30 Peut-on parler de subordination ? Hormis dans le cas des contrats de paramonê, les contrats d’ouvrages et de service ne placent pas l’individu dans une situation d’engagement juridique. L’individu est juste responsable de l’avance de salaire qu’il doit rendre en cas de non-prestation du service. À l’évidence, le débiteur, faute de pouvoir payer, se retrouve pris dans l’engrenage et Zénon parvient ainsi à s’attacher personnellement ses employés auxquels il fait crédit. En même temps, Zénon doit se montrer conciliant pour parer à tout abandon d’un chantier dans un contexte où la main-d’œuvre est rare.
31 Le serment joue un rôle important dans les relations d’affaires en rendant la promesse plus efficace. Les serments prennent la forme d’une déclaration écrite devant les membres de la famille royale faisant l’objet d’un culte dynastique qui les érige au rang de divinités [34]. La pensée juridique n’est donc pas dégagée de la sphère religieuse. La sanction serait réservée à la décision des dieux. Néanmoins, le bénéficiaire peut intenter une action en justice fondée sur le dommage matériel subi.
32 Les contrats non respectés font l’objet de sanctions souvent d’ordre pécuniaire. Une clause du contrat de travail passé avec le groupe de paysans [35] prévoit une amende d’une fois et demie le montant de l’avance, appelée hèmiolion, soit trois drachmes par aroure [36].
33 Si nous reprenons le cas des éleveurs Démétrios et Limnaios, la redevance en chevreaux (216) est si élevée que les deux frères échouent à honorer leur contrat et sont contraints de payer une amende [37]. L’affaire s’envenime et c’est la prison qui les attend. Le P. Lond. VII 2011 indique que les deux hommes s’enfuient. Le subordonné qui échoue à honorer son engagement implore l’indulgence de Zénon. La lettre du berger Kallipos jeté en prison sans que l’on en connaissance le motif en témoigne :
À Zénon, Kallipos, salut. T’es-tu endormi pour me laisser croupir ainsi en prison ? Pense à tes troupeaux. Sache que, si les chèvres de Démétrios restent là, elles vont crever. Car le chemin par lequel il les mène aux pâturages suffit à les tuer. Occupe-toi aussi du foin fauché à Sénaru, afin qu’il ne soit pas perdu. Car le profit que tu en tireras ne sera pas mince. J’estime qu’il y en aura dans les 3 000 bottes. Je te prie et t’en supplie, ne m’oublie pas en prison. J’ai été suffisamment lésé depuis que j’ai été arraché à la terre que j’avais loué en te faisant confiance. Tu as subi des pertes non négligeables depuis qu’on m’a conduit en prison, et les moutons que j’avais acquis depuis mon arrivée chez vous ont été volés par les bergers depuis qu’on m’a conduit en prison. Si tu en es d’accord, je laisserai ma femme en prison pour répondre de moi, jusqu’à ce que tu aies examiné les accusations contre moi. Respectueusement [38].
35 Kallipos réclame la clémence de Zénon. Pour souligner sa bonne foi, il lui précise les tâches à accomplir pour percevoir des rentrées d’argent et affirme qu’étant en prison, il enregistre des pertes, mais que Zénon également. En effet, en l’absence de soins appropriés, les bêtes sont volées ou périssent et le foin est perdu. Quant à l’homme emprisonné, il devient insolvable. Si Kallipos propose sa femme à sa place comme garantie, c’est que la prison n’a pas la visée ni de punir ni de corriger, mais d’empêcher la fuite. Cette lettre suggère que Zénon a la capacité de libérer un homme emprisonné. Dès lors se pose la question des pouvoirs judiciaires de Zénon. Dans une supplique d’Apollonios à Zénon, le diocète lui ordonne de « retenir » et de « vérifier les comptes de la brasserie » de Pais qui a livré une quantité amoindrie de bière [39]. Zénon est en capacité de diligenter une enquête et de procéder à l’arrestation du brasseur qui a menti sur les quantités fournies. Claude Orrieux rappelle que « tout fonctionnaire est tenu de faire ce qui est juste et dispose pour cela d’un pouvoir répressif » contre les comportements jugés injustes par rapport à l’usage commun et à la réglementation royale [40]. Or, Zénon n’a pas le statut de fonctionnaire. Le plus vraisemblable est qu’en l’absence d’un comarque (chef de village), il a obtenu une délégation de pouvoir à l’échelon local. À Philadelphie, l’intendant cumule les attributions du comarque, de chef de la force de police, le phylacite, et celles de l’épistate chargé des fonctions administratives. Ainsi, l’autorité de Zénon lui permet d’exercer un pouvoir de coercition, qui peut s’appliquer aux hommes qu’il emploie. Les sphères politique, judiciaire et économique se confondent entre les mains de cet homme qui peut être à la fois juge et partie face aux situations d’insubordination.
Des subordonnés « rouspéteurs » ? Protester au nom du droit au salaire
36 La documentation papyrologique offre peu de témoignages de la protection publique du droit au salaire. Pour autant, les archives de Zénon conservent de nombreux exemples de plaintes contre les retards de salaires sous la forme de lettres, de pétitions ou de mémoires qui mettent en exergue la précarité des travailleurs du domaine. Les pétitions représentent 10,2% des archives de Zénon et illustrent la régularité des désaccords et des revendications [41]. Le P. Cair. Zen. III 59410 enregistre une pétition de paysans qui s’insurgent contre leurs médiocres conditions de logement, lequel est prévu dans leur contrat. Les revendications concernent toujours les rétributions qui ont un rythme mensuel et jamais la sitométrie quotidienne ou les salaires journaliers [42]. On peut en déduire que les retards, parfois très importants, concernent plutôt les employés permanents. Certaines victimes réclament leur dû au bout d’un ou de deux mois ; mais d’autres attendent jusqu’à quatorze mois. Tous les employés sont touchés indistinctement dans tous les corps de métiers. Le P. Cair. Zen. III 59455 est une plainte d’un certain Kales du fait du non-paiement d’une allocation de blé. Quant au P. Cair. Zen. IV 59294, il s’agit d’un mémorandum qui établit la liste des Égyptiens auxquels de l’argent est dû. L’employeur traîne à honorer ses engagements. Peu d’éléments peuvent expliquer ces retards ; il est possible que les caissiers aient retardé à dessein le paiement des salaires par pénurie de numéraire ou pour disposer le plus longtemps possible de capitaux de roulement.
37 Les rapports entretenus entre Zénon et ses subordonnés sont complexes du fait du cumul par Zénon du statut d’employeur, de banquier et chef de village. Cependant, Zénon apparaît finalement comme un homme juste aux yeux de ses subordonnés. En tant que représentant d’Apollonios, il entretient avec le personnel qu’il emploie une sorte de lien de dépendance réciproque qui permet d’assurer une continuité de fonctionnement à la dôréa. Un emploi au sein du domaine offre la sécurité aux travailleurs de pouvoir s’alimenter, s’habiller, se loger. L’influence de Zénon lui permet de développer des liens de patronage avec ses subordonnés. De nombreux artisans lui offrent leurs services de bonne grâce. Le personnel libre de la dôréa s’efforce de remédier à l’insuffisance des salaires en se ménageant une part d’autarcie en matière de nourriture et en recourant pour le reste au crédit à la consommation par le biais de son employeur.
38 Les contrats restent des engagements qui profitent d’une grande liberté d’application. De fait, les conflits de hiérarchie et de pouvoirs existent et les protestations des subordonnés sont courantes, mais la négociation reste possible. Plus que de Zénon, les travailleurs sont dépendants du village et de son système de solidarité. Nous constatons une souplesse des contrats pour les deux parties. Concernant les situations des subordonnés, nous pouvons isoler trois grandes catégories :
- les employés, permanents qualifiés ou non, dont la sécurité est engendrée par la stabilité même si les gages sont modestes ;
- le personnel qualifié, qui dispose d’un savoir-faire recherché, associé à des contrats plus favorables ;
- les travailleurs indépendants, qui sont les plus précaires. Ils risquent en effet de s’engager dans des contrats où les prix auxquels les produits sont vendus ne leur permettent pas de rentrer dans leurs frais. Leur endettement conduit parfois à leur fuite, qui reste cependant limitée à cette époque.