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Renoncer au rouble : l’exemple des moyens parallèles de paiement émis dans les magasins coopératifs en Russie tsariste et en URSS (1860-1930)

Pages 37 à 47

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  • Safronova, A.
(2022). Renoncer au rouble : l’exemple des moyens parallèles de paiement émis dans les magasins coopératifs en Russie tsariste et en URSS (1860-1930) Hypothèses, 23(1), 37-47. https://doi.org/10.3917/hyp.191.0037.

  • Safronova, Anna.
« Renoncer au rouble : l’exemple des moyens parallèles de paiement émis dans les magasins coopératifs en Russie tsariste et en URSS (1860-1930) ». Hypothèses, 2022/1 23, 2022. p.37-47. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-hypotheses-2022-1-page-37?lang=fr.

  • SAFRONOVA, Anna,
2022. Renoncer au rouble : l’exemple des moyens parallèles de paiement émis dans les magasins coopératifs en Russie tsariste et en URSS (1860-1930) Hypothèses, 2022/1 23, p.37-47. DOI : 10.3917/hyp.191.0037. URL : https://shs.cairn.info/revue-hypotheses-2022-1-page-37?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/hyp.191.0037


Notes

  • [1]
    L. Desprès, « La crise monétaire de la première transition russe (1918-1924) », dans La monnaie dévoilée par ses crises. Crises monétaires en Russie et en Allemagne au xxe siècle, B. Théret dir., Paris, 2007, vol. 2/II, p. 55.
  • [2]
    En 1912 la quantité de monnaie en circulation était de 34 francs par tête en Russie, contre 75 en Allemagne et 230 en France. A. Rowley, Évolution économique de la Russie, du milieu du xixe siècle à 1914, Paris, 1982, p. 146.
  • [3]
    L. Desprès, « La crise monétaire », art. cité, p. 69.
  • [4]
    Voir les travaux de : J. Sapir, « Crises et désordres monétaires dans le système russe et soviétique », dans La monnaie dévoilée par ses crises, op. cit, p. 81-116 ; P. Ould-Ahmed, « Les transitions monétaires en URSS et en Russie : une continuité par-delà la rupture », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 58/5 (2003), p. 1107-1135 ; A. Z. Arnold, Banks, Credit and Money in Soviet Russia, New York, 1937.
  • [5]
    Pour plus de détail, voir : J. Blanc, Les monnaies parallèles : unité et diversité du fait monétaire, Paris, 2000, p. 159-160 ; A. Orléan, « Monnaie, séparation marchande et rapport salarial », dans Conflits et pouvoirs dans les institutions du capitalisme., F. Lordon dir., Paris, 2008, p. 83.
  • [6]
    E. Furlough, « French Consumer Cooperation, 1885-1930 : From the “Third Pillar” of Socialism to “A Movement for All Consumers” », dans Consumers against Capitalism?: Consumer Cooperation in Europe, North America, and Japan, 1840-1990, C. Strikwerda dir., Lanham, 1999, p. 173-190.
  • [7]
    V. A. Arcimovič, Vospominaniâ. Harakteristiki, Saint-Petersbourg, 1904, p. 467.
  • [8]
    È. S. Vilenskaâ, Revoljucionnoe podpol’e v Rossii, 60-e gody xix veka, Moscou, 1965, p. 283-285.
  • [9]
    Ibid., p. 91.
  • [10]
    Ibid.
  • [11]
    S. Gvozdev, Zapiski fabričnogo inspektora, Moscou, 1911, p. 136-145.
  • [12]
    Ibid., p. 136.
  • [13]
    A. A. Mikulin, Fabričnaâ inspekciâ v Rossii, Kiev, 1906, p. 57.
  • [14]
    N. A. Reitlinger, Obzor položeniâ i deâtel’nosti potrebitel’nyh obŝestv v Rossii po dannym 1897 goda, Saint-Petersbourg, 1899, p. 108.
  • [15]
    Archives historiques d’État de Russie Saint-Pétersbourg (RGIA), fonds (f.) 37, inventaire (op.) 79, dossier (d.) 124, page (l.) 37.
  • [16]
    RGIA, f. 37, op. 79, d. 124, l. 7-9.
  • [17]
    C. Salzman, « Consumer cooperative societies in Russia : Goals V. Gains, 1900-1918 », Cahiers du Monde Russe, 23/3 (1982), p. 351-369 (p. 355).
  • [18]
    P. Gurney, Co-operative Culture and the Politics of Consumption in England, 1870-1930, Manchester, 1996, p. 157.
  • [19]
    T. I. Sarov, « Po povodu maročnoj sistemy torgovli », Soûz potrebitelej, 36 (1908), p. 723.
  • [20]
    Ibid.
  • [21]
    Soûz potrebitelej, 16 (1908), p. 18.
  • [22]
    M. Aglietta, « Universalité et transformation de la monnaie : la nature des crises monétaires », dans La monnaie dévoilée par ses crises, op. cit., p. 18.
  • [23]
    Obŝee delo, 13 (1916), p. 11.
  • [24]
    A. D. Bilimovič, Kooperaciâ v Rossii do, vo vremâ i posle bolʹševikov, Moscou, 2005, p. 80-82.
  • [25]
    Archives historiques centrales de Moscou (CAGM), f. 499, op. 2, d. 29, l. 56.
  • [26]
    L. Desprès, « La crise monétaire », art. cité, p. 52.
  • [27]
    CAGM, f. 499, op. 2, d. 38, l. 19-20.
  • [28]
    CAGM, f. 499, op. 2, d. 38, l. 20.
  • [29]
    Le poud (16,38 kg.) et la livre (funt, 400 gr.) sont les unités de masse utilisées en Russie jusqu’en 1918.
  • [30]
    Archives nationales du Kraï de Perm (GAPK) f. R30, op. 1, d. 32, l. 19.
  • [31]
    Idem., l. 93.
  • [32]
    L. Desprès, « La crise monétaire », art. cité, p. 120-121.
  • [33]
    Archives nationales de l’Oblast de Sverdlovsk (GASO), f. 4, op. 2, d. 75, l. 74.
  • [34]
    GASO, f. 4, op. 2, d. 72, l. 91.
  • [35]
    GASO, f. 4, op. 2, d. 75, l. 87.
  • [36]
    GASO, f. R282, op. 1, d. 338, l. 21.
  • [37]
    Ibid., l. 22.
  • [38]
    J. Sapir, « Crises et désordres monétaires », art. cité, p. 95-99.
  • [39]
    F.-X. Nérard, Cinq pour cent de vérité : la dénonciation dans l’URSS de Staline, 1928-1941, Paris, 2004.

1 À partir de l’adoption de l’étalon-or en 1897, la Russie opte pour une émission restrictive de billets, ce qui lui permet d’emprunter dans de bonnes conditions des capitaux étrangers pour financer son industrialisation [1]. La crise d’hyperinflation de 1918-1924, engendrée par les dépenses liées aux guerres (mondiale et civile) et à la Révolution, supplante la situation d’avant 1914, caractérisée, au contraire, par la faiblesse de la masse monétaire en circulation [2]. Mais au début de la Nouvelle politique économique (NEP) en 1923, 20% des salaires sont encore payés en nature à cause de la pénurie de petites coupures [3]. Un tel manque de liquidité dans l’économie tsariste et soviétique est à l’origine de l’émergence de substituts monétaires [4]. La faible monétarisation renforce en effet la tendance des patrons à rémunérer leurs ouvriers en utilisant des moyens de paiement parallèles, uniquement valides dans les institutions contrôlées par ces mêmes patrons [5]. C’est notamment l’institution intermédiaire entre ces derniers et les ouvriers – la coopérative de consommation – qui se charge d’émettre des bons d’achat, permettant à ses membres de faire les achats sans forcément recourir à des billets bancaires. Ainsi, dès l’apparition des premières organisations dans les années 1860 jusqu’au « Grand tournant » stalinien au début des années 1930, les coopératives tâchent de protéger les droits des ouvriers en tant que consommateurs et d’atténuer les conflits entre les travailleurs et leurs employeurs [6]. Si l’ouvrier touche son salaire en substituts monétaires au lieu de roubles, il peut s’indigner contre le patron qui a décidé de le rémunérer ainsi. Cependant, les coopératives émettent de tels moyens de paiement : des bons d’achat et des tickets de rationnement. La question se pose donc : pourquoi les ouvriers et employés russes font-ils confiance aux moyens de paiement alternatifs quand ils sont émis par les coopératives, alors que ces dispositifs sont également utilisés par les employeurs pour démonétiser le salaire des ouvriers ? Pour répondre à cette question, nous analyserons d’abord la façon dont l’apparition d’un magasin coopératif à la place d’un magasin patronal répond au besoin d’atténuer le mécontentement des ouvriers face aux substituts monétaires utilisés par les patrons pour les rémunérer. Ensuite, il s’agira de démontrer comment la construction d’une communauté de consommateurs-coopérateurs partageant des expériences communes contribue à ce qu’ils s’accoutument à utiliser des moyens de paiement parallèles. Enfin, nous étudierons comment les bolcheviks exploitent la confiance des employés envers les bons d’achat émis par les coopératives, pour banaliser le recours aux substituts monétaires pendant la première décennie après 1917, quand les coopératives seront chargées de la distribution d’approvisionnement.

Émettre des substituts monétaires : une pratique abusive ?

2 Dans l’Empire tsariste, ce sont principalement la pénurie de liquidité due à l’émission monétaire restrictive ainsi que la persistance d’inégalités sociales qui expliquent pourquoi une partie de la rémunération du travail n’est pas faite en roubles, mais en biens et en services. Il s’agit, en effet, d’une pratique commune aux patrons de l’industrie désireux de limiter les dépenses en monnaie servant à l’entretien des familles ouvrières tout en conservant leur fidélité. Après l’émancipation des serfs en 1861, certains propriétaires terriens et industriels mettent en place un système de patronage et l’imposent à leurs ouvriers-agriculteurs. Par exemple, l’industriel Sergej Malcev, qui possède dix usines sidérurgiques, peut émettre une monnaie locale dans les terres qu’il possède grâce à l’autorisation des pouvoirs centraux. Malcev introduit dans ses usines sidérurgiques un système de prise en charge complète de la vie de ses ouvriers, incluant des hôpitaux, des prisons, une milice et une monnaie locales [7]. Les ouvriers sont contraints d’accepter cette monnaie privée, qu’ils peuvent convertir en roubles chez un marchand en perdant la moitié de sa valeur ; d’autant qu’à la pression patronale s’ajoute la contrainte constituée par la police tsariste, qui réprime par exemple, en 1864, la tentative d’un groupe d’ouvriers qui avait contesté ce système en adressant une pétition au tsar [8].

3 Pour rémunérer ses ouvriers sans recourir aux roubles, le patron peut ouvrir un magasin sur le territoire de sa fabrique, où le coût des achats est décompté du salaire des ouvriers. En 1882, l’inspection des fabriques est créée, surtout pour réguler le travail des enfants dans l’industrie, mais aussi pour réguler les magasins patronaux. L’article 14 de la loi du 3 juin 1886, dite Surles relations mutuelles des patrons et des ouvriers, interdit de rémunérer l’ouvrier « au lieu d’argent, en bons, en moyens de paiement privés [uslovnye znaki], en pain, en marchandises et en d’autres objets [9] ». La même loi, à l’article 15, proscrit de décompter les dettes d’un ouvrier de son salaire. Acontrario, la loi autorise la création de coopératives de consommation sur le territoire des fabriques pour « fournir aux employés et aux ouvriers des denrées à bon marché et d’une bonne qualité [10] ». L’un des premiers inspecteurs, Serguej Gvozdev, affirme alors que les tarifs pratiqués dans ces épiceries font partie du système de contrôle et de fidélisation des ouvriers au même titre que les amendes [11]. Lors de ses visites, en effet, Gvozdev constate que certains patrons tirent davantage de profit de la vente des biens de consommation à leurs ouvriers que de la production industrielle [12]. L’inspecteur n’est cependant pas en capacité de faire pression sur un patron et de l’empêcher de rémunérer ses ouvriers en nature plutôt qu’en argent. Les magasins non-coopératifs peuvent désormais être crées seulement après une autorisation de l’inspecteur qui veille à ce que les prix pratiqués ne dépassent pas les tarifs définis par ce même inspecteur. Après l’introduction de la loi de 1886, certains magasins patronaux ont fermé, cédant la place à des magasins privés. D’autres magasins patronaux ont plafonné leurs prix en respectant le règlement, mais même ainsi les profits du magasin pouvaient représenter 10 à 12% du volume d’affaire de toute l’usine [13]. D’après l’inspecteur, les ouvriers ne se plaignent pas de la cherté des tarifs, mais de la mauvaise qualité de certaines denrées. Il en conclut que les ouvriers tiennent à leur magasin et qu’ils acceptent comme une situation normale le fait qu’un patron possède un magasin au sein même de sa fabrique, où il vend des denrées en les décomptant de leur salaire.

4 La loi de 1886 recommande, en revanche, la création de magasins coopératifs parce qu’ils ne sont pas directement dépendants du patron et sont donc moins susceptibles de servir seulement ses intérêts. Entre 1860 et 1905, des magasins coopératifs au sein des usines sont créés à l’initiative des ouvriers et des salariés et subventionnés ensuite par les patrons. L’organe suprême de toute coopérative est l’assemblée générale des membres qui élit l’organe exécutif, le conseil d’administration et son président. Par exemple, dans la province de Perm dans l’Oural, cinquante-cinq coopératives sont créées avant 1899 par les ouvriers-agriculteurs résidant dans des villages industriels [14]. Ces magasins ne pratiquent ni la vente à crédit ni le paiement en nature. En 1897, les ouvriers-agriculteurs travaillant dans une mine gérée par l’État à Il’imka créent une coopérative, après avoir reçu une avance de la part de la Direction des Mines [15]. Lors d’une inspection qui vérifie le bon usage du crédit octroyé, l’inspecteur constate que le magasin est rentable, qu’il vend des produits de bonne qualité à des prix moins élevés que sur le marché local et, surtout, que ni la vente à crédit ni le décompte sur salaires ne sont pratiqués [16].

5 Un tel refus de la vente à crédit et du décompte sur salaire s’explique doublement. D’une part, ces coopératives sont petites et faibles en capitaux et elles ne peuvent donc pas se permettre d’effectuer elles-mêmes leurs achats à crédit [17]. Elles ont donc besoin de liquidités et cela les pousse à recourir à de l’argent comptant pour les transactions du magasin. Les magasins patronaux, à l’inverse, peuvent s’approvisionner à crédit car ils profitent des capitaux de la fabrique. D’autre part, dans les coopératives, le choix d’un moyen de paiement relève d’une décision de l’assemblée des membres ; or, celle-ci n’a pas de raison de privilégier les intérêts patronaux, et elle est en outre un lieu de réception et de diffusion du discours coopératif produit par les intellectuels, lequel condamne la vente à crédit comme la rémunération en nature. Notons en revanche que ce discours ne critique pas le recours à des substituts monétaires. Cette omission permet aux nouvelles coopératives qui se créent après la Révolution de 1905 d’émettre des moyens de paiement parallèles au rouble.

Les coopératives émettrices de moyens de paiement parallèles

6 Après la Révolution de 1905, on constate deux phénomènes : d’une part, un nombre croissant de patrons enregistrent leurs magasins sous la forme juridique d’une coopérative et, par ailleurs, les coopératives ouvrières indépendantes sont investies par des socialistes. Le discours coopératif diffusé grâce à des périodiques spécialisés promeut l’idée que les coopératives contribuent à la moralisation du commerce [18]. Vers 1914, la profession d’agents qui encadrent les coopératives achève sa structuration, grâce à la construction de valeurs et de pratiques propres, d’institutions et de lieux de formation. L’identité professionnelle partagée par les coopérateurs permet de créer une communauté de membres et d’établir la confiance autour des pratiques du magasin. Le membre d’une coopérative dispose d’un livret personnel, où sont enregistrés ses achats en espèces ou à crédit. Ensuite, les dividendes sont redistribués en fonction des achats effectués. La distinction entre les magasins coopératifs et les commerces privés se fait alors par le truchement de ce livret d’un membre, qui donne accès à une partie des bénéfices.

7 La redistribution des dividendes est l’une des mesures de fidélisation des membres qui participe à la construction d’une identité commune des membres-coopérateurs. Ce système peut avoir un fonctionnement scriptural, quand les droits aux dividendes sont enregistrés dans le livret d’achat ; ou bien manuel, quand le consommateur reçoit, après chaque achat, des timbres (marka) dotés d’une valeur en roubles. Ces timbres servent de substitut aux petites coupures bancaires dans les limites de la communauté des coopérateurs donnée. Ils circulent, par exemple, dans le village de l’usine de Sos’vino, dans la province de Perm, où « la direction de l’usine depuis des années rémunère ses ouvriers et ses employés en bons d’achat et partiellement en argent comptant [19] ». Les nouveaux signes monétaires sont introduits pour contourner la pénurie de billets bancaires. À Sos’va, village industriel où l’usine rémunère partiellement ses ouvriers en bons d’achats, le timbre initialement a été « accueilli avec des railleries ». Mais il a ensuite « gagné le droit de citoyenneté à Sos’va et sert de signe de paiement non pas seulement dans le magasin de la coopérative, mais partout dans la vie courante », même « au théâtre et lors des échanges avec les paysans [20] ».

8 Ainsi le timbre – d’abord conçu comme un dispositif de fidélisation, comme un reçu donnant droit à une part des dividendes et incitant les consommateurs à faire le maximum de leurs achats à la coopérative – est investi de confiance par tous les acteurs du village, même ceux qui ne font pas partie de la coopérative. Il existe certes une interdiction légale de faire circuler les substituts monétaires en dehors du magasin coopératif [21], mais le pouvoir central ne semble pas vouloir l’appliquer, ce que nous déduisons du fait qu’aucun coopérateur n’a été déféré pour l’émission d’une monnaie parallèle. Pour Michel Aglietta, « la monnaie est un rapport d’appartenance des membres d’un groupe social à ce groupe entier » et « ce rapport est appelé confiance [22] ». Ainsi, les consommateurs-coopérateurs qui acceptent la circulation des moyens de paiement parallèles créent un précèdent qui sera adopté par la suite par des acteurs extérieurs à la coopérative. Dans des limites géographiques restreintes, certaines coopératives arrivent donc à créer autour d’elles une communauté qui accepte les bons d’achats et les timbres, à défaut de petites coupures en circulation.

Les coopératives soviétiques exploitent la confiance construite avant 1917

9 Les institutions coopératives se mobilisent pour résoudre la crise d’approvisionnement qui se manifeste lors de la Première guerre mondiale. Les leaders du mouvement coopératif se chargent alors d’évincer les acteurs privés du marché, dont les pratiques sont jugées injustes. L’économie de pénurie fait apparaître de nouveaux instruments d’échange, notamment les tickets de rationnement. Ces derniers sont introduits par certaines coopératives à partir de 1916, pour gérer la distribution d’abord de sucre, puis d’autres produits. Le rationnement centralisé au niveau national n’est introduit qu’après la Révolution de Février 1917. C’est, par exemple, par le biais de tickets de rationnement que la coopérative ouvrière auprès de l’usine sucrière Bersadskij définit la ration de sucre qui peut être fournie à ses membres [23]. Après avoir été introduits par des coopératives de consommation, les tickets apparaissent au niveau municipal, d’une manière spontanée dans vingt-cinq des cinquante provinces de l’Empire. Des représentants des coopératives proposent en effet aux pouvoirs municipaux d’élargir le système des tickets à tous les habitants de la ville. Après la Révolution de Février 1917, plusieurs figures emblématiques du mouvement coopératif font partie du Gouvernement provisoire et les coopératives sont officiellement chargées d’organiser la distribution rationnée des produits alimentaires [24]. Ainsi, en mars 1917, une assemblée du Comité d’alimentation de Moscou discute des modalités de fonctionnement des tickets, des catégories des ayants droits ainsi que du support matériel, notamment les symboles à adopter [25]. Dans un contexte de pénurie et de crise alimentaire, les coopératives de consommation jouissent de la confiance qui s’est construite autour d’elles et qui est renforcée par la méfiance existant envers les marchands privés.

10 Après la Révolution d’Octobre et jusqu’en 1924, l’économie connaît la crise monétaire du « communisme de guerre » qui est atténuée au début de la Nouvelle politique économique. La crise, causée par le financement inflationniste des dépenses de la Première Guerre mondiale, est amplifiée par des troubles institutionnels et politiques. Les relations marchandes sont altérées, entre autres, par la disparition des banques, des crédits et du commerce extérieur [26]. Dans ce contexte, les bolcheviks prennent des mesures de « naturalisation » de l’économie, c’est-à-dire qu’ils amplifient les réquisitions, les paiements en nature et les relations non-monétaires. Ce sont des mesures d’urgence et réalisées de manière autoritaire, la priorité étant d’assurer la distribution de produits de première nécessité dans les villes et au sein de l’armée. Pendant la période du « communisme de guerre », les tickets de rationnement et la rémunération non monétaire se répandent, mais les substituts monétaires ne remplacent pas le rouble, qui sert toujours d’unité de compte pour définir la valeur des marchandises.

11 Les tickets donnent accès aux produits alimentaires et manufacturés ainsi qu’aux services comme la laverie ou la cantine. Prenons l’exemple de repas rationnés dans une cantine, servis en échange des tickets accordés aux citoyens préalablement inscrits [27]. D’après le procès-verbal de l’assemblée du Comité d’alimentation en février 1918 à Moscou, la carte de rationnement de pain, qui correspond à un quart de livre de blé par jour, peut être échangée contre un repas à la cantine. Les autres tickets de rationnement, pour la viande, les œufs, le beurre etc. ne sont pas censés être échangés contre un repas car leur valeur est estimée supérieure à celle d’un repas. Les cantines municipales reçoivent les produits en fonction des effectifs d’inscrits et la comptabilité se fait en comptant les tickets reçus en échange des repas. Ce sont les bureaux régionaux d’approvisionnement qui, d’une part, fournissent aux cantines les tickets à distribuer aux inscrits et, d’autre part, décident discrétionnairement de donner les aliments suffisants pour nourrir tous les employés inscrits à la cantine, ou seulement les employés d’État [28]. Un autre exemple illustre une pratique similaire : en 1919, l’Union des Coopératives du Nord-Est, à Perm, décide de « distribuer un poud[29] de farine et trois livres de beurre par famille à ses employés à titre de rémunération [30] ». Les unions coopératives, chargées de collecter le blé auprès des paysans, sont sollicitées par des usines environnantes qui leur proposent d’établir des contrats prévoyant l’échange de leur production contre du blé [31].

12 En 1924, le retour à la normale et l’introduction d’une nouvelle monnaie – le rouble červonnyj – ne signe pas la fin des bons d’achat. Les raisons sont sociales et économiques : dans une économie de pénurie de biens et de liquidités, les différentes catégories sociales ont un accès inégalitaire aux biens. Les entreprises ne reçoivent pas suffisamment de billets de roubles pour payer les salaires, alors elles payent une partie des salaires en produits et en services [32]. Dès le début de la NEP en 1921, de nombreux établissements municipaux – salons de coiffure, laveries, cantines – changent de statut pour devenir des coopératives destinées aux employés d’une entreprise. Les coopératives permettent d’accéder à des biens autrement indisponibles sur le marché, surtout dans les situations où les entreprises retardent le paiement du salaire de quelques mois.

13 Dans ce contexte, ce n’est pas le manque d’argent liquide qui provoque le mécontentement des ouvriers, mais plutôt l’absence de produits de base censés servir de rémunération auprès de la coopérative. En juin 1924, après deux mois de retard du paiement des salaires à l’usine d’armement Motoviliha, dans la région de Perm, un groupe d’ouvriers organise une manifestation pour réclamer d’être payés. L’administration de l’usine crée alors un magasin coopératif, où chaque ouvrier jouit d’un crédit mensuel, d’après le rapport de la police [33]. Dans la région de Perm, en juillet 1924, les ouvriers disent être contents de pouvoir s’approvisionner à crédit dans une coopérative, grâce à un livret de consommateur [34]. Cette pratique s’étend même à des produits qui ne sont pas considérés unanimement comme des aliments de base, comme par exemple l’alcool. Néanmoins, l’accès inégal aux aliments révèle les tensions existantes, qui n’ont été que partiellement apaisées par la distribution des rations. Ainsi, quand l’épouse du président du conseil d’administration d’un magasin coopératif reçoit des produits sans attendre dans la file d’attente comme les autres membres, la « foule jette ses emplettes par terre [35] ». La police intervient, de nouvelles accusations se manifestent au milieu de ce conflit et le policier constate que certains tickets de rationnement sont falsifiés.

14 Entre 1924 et 1928, certaines coopératives reviennent en partie à des pratiques d’avant 1917, telles que la distribution des dividendes et l’émission des timbres [36]. En même temps, la pratique de l’échange non-monétaire persiste, puisque certains agriculteurs échangent beurre et œufs contre des marchandises, sans passer par l’intermédiaire de la monnaie, bien que le coût de la transaction soit évalué en roubles [37]. La monétarisation de l’économie reste donc incomplète, ce qui pérennise l’émission de substituts monétaires. En 1928, les dépenses du premier plan quinquennal provoquent une désintégration du système des paiements et l’URSS connaît un nouvel épisode hyper-inflationniste jusqu’en 1933 [38]. Pendant le premier plan quinquennal, le système de ravitaillement des salariés par l’intermédiaire de magasins coopératifs rattachés à une entreprise est institutionnalisé. Les coopératives, qui s’apparentaient naguère à des coopératives fédérées, passent sous la tutelle des entreprises et perdent leur statut. Les anciennes coopératives sont renommées « distributeurs réservés aux ouvriers ». Une telle dénomination évacue toute référence à l’identité coopérative, avec ses valeurs et ses pratiques. Les moyens de paiement parallèles sont désormais émis par l’employeur et ils facilitent la rémunération en biens et en produits. Dans un contexte de crise de paiement et d’approvisionnement, les ouvriers sont contraints d’accepter des substituts monétaires, à défaut d’autres possibilités d’accéder aux biens.

15 Les magasins coopératifs, au contraire des magasins patronaux, réussissent à construire une communauté de membres qui leur font confiance. Cette dernière est nécessaire pour que les membres de la communauté acceptent les substituts monétaires émis par la coopérative, lesquels peuvent alors remplacer les petites coupures. Les coopératives arrivent ainsi à banaliser l’usage des moyens de paiement parallèles jusqu’à ce que la crise d’approvisionnement, causée par la guerre et la Révolution, ne mette fin au caractère volontaire des achats à la coopérative. À partir du moment où les coopératives se chargent de participer au rationnement des produits, les moyens de paiement qu’elles émettent deviennent l’un des outils de hiérarchisation sociale dans l’accès aux ressources rares. Pendant la période soviétique, les ouvriers et les employés sont contraints d’accepter les bons d’achat. Les coopératives ne permettant plus aux ouvriers de porter leurs revendications et de négocier avec l’employeur leurs conditions de travail, le mécontentement trouvera alors des formes d’expressions – comme les lettres de plainte et de dénonciation, par exemple [39].


Date de mise en ligne : 11/03/2022

https://doi.org/10.3917/hyp.191.0037