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Les moyens de paiement dans la Grèce archaïque, des poèmes hésiodiques à l’invention de la frappe (VIIe-VIe siècles avant J.-C.)

Pages 25 à 35

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  • Guillet, A.
(2022). Les moyens de paiement dans la Grèce archaïque, des poèmes hésiodiques à l’invention de la frappe (VIIe-VIe siècles avant J.-C.) Hypothèses, 23(1), 25-35. https://doi.org/10.3917/hyp.191.0025.

  • Guillet, Ariel.
« Les moyens de paiement dans la Grèce archaïque, des poèmes hésiodiques à l’invention de la frappe (VIIe-VIe siècles avant J.-C.) ». Hypothèses, 2022/1 23, 2022. p.25-35. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-hypotheses-2022-1-page-25?lang=fr.

  • GUILLET, Ariel,
2022. Les moyens de paiement dans la Grèce archaïque, des poèmes hésiodiques à l’invention de la frappe (VIIe-VIe siècles avant J.-C.) Hypothèses, 2022/1 23, p.25-35. DOI : 10.3917/hyp.191.0025. URL : https://shs.cairn.info/revue-hypotheses-2022-1-page-25?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/hyp.191.0025


Notes

  • [1]
    Voir, par exemple, The Cambridge Economic History of the Greco-Roman World, W. Scheidel, I. Morris et R. P. Saller dir., Cambridge, 2008, où l’intensification des échanges est traitée en détail sans qu’il soit fait mention de la monnaie avant la frappe.
  • [2]
    M. MAUSS, « Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques », dans Id., Sociologie et anthropologie, Paris, 2004, p. 145-285 (1re éd. 1950).
  • [3]
    Voir en particulier H. S. Kim, « Archaic Coinage as Evidence for the Use of Money », dans Money and its Uses in the Ancient Greek World, A. Meadows et K. Shipton dir. Oxford, 2001, p. 7-21 ; J. H. Kroll, « The Monetary Use of Weighed Bullion in Archaic Greece », dans The Monetary Systems of the Greeks and Romans, W. V. Harris dir., Oxford, 2008, p. 12-37.
  • [4]
    Pour plus de clarté, on réservera dans cette contribution le terme de monnaie à l’institution économique, si bien que celui d’argent ne désignera que le métal.
  • [5]
    H. S. Kim, « Archaic Coinage as Evidence for the Use of Money », art. cité ; J. H. Kroll, « A Hoard of Archaic Coins of Colophon and Unminted Silver (CH I.3) », American Journal of Numismatics, 20 (2008), p. 53-103 (p. 56 et 62).
  • [6]
    H. S. Kim, «Archaic Coinage as Evidence for the Use of Money », art. cité.
  • [7]
    D. F. Leao et P. J. Rhodes, The Laws of Solon, a New Edition with Introduction, Translation and Commentary, Londres-New York, 2015.
  • [8]
    H. S. Kim, « Archaic Coinage as Evidence for the Use of Money », art. cité.
  • [9]
    Aux origines de la monnaie, A. Testart dir., Paris, 2002.
  • [10]
    J. M. Keynes, A Treatise on Money, vol. 1, The Pure Theory of Money, Londres, 1953.
  • [11]
    Pour plus de précision, voir J. Zurbach, Les hommes, la terre et la dette en Grèce c. 1400-c. 500a. C., Bordeaux, 2017.
  • [12]
    Ibid.
  • [13]
    « Dans la maison préparez tous les instruments qu’il faut, afin de ne pas avoir à les demander à un autre : qu’il refuse, tu restes en peine, la saison passe et l’ouvrage est perdu » : Hésiode, Les Travaux et les Jours, P. Mazon trad., Paris, 1982, v. 407-409.
  • [14]
    Ibid., v. 477-478.
  • [15]
    Ibid., v. 349-360.
  • [16]
    P. Millet, « Hesiod and his World », Proceedings of the Cambridge Philological Society, 30 (1984), p. 84-115.
  • [17]
    M. I. Finley, Le monde d’Ulysse, Paris, 1969 (1re éd. américaine 1954).
  • [18]
    J. Zurbach, « Paysanneries de la Grèce archaïque », Histoire & Sociétés Rurales, 31-1, (2009), p. 9-44.
  • [19]
    K. Marx, Le Capital, critique de l’économie politique, Livre Premier, Paris, 1993, p. 100.
  • [20]
    Aristote, La Politique, J. Tricot trad., Paris, 1995, p. 57.
  • [21]
    Voir J. Zurbach, Les hommes, la terre et la dette en Grèce, op. cit., notamment p. 301.
  • [22]
    O. Murray, Early Greece, Glasgow, 1980, p. 80-83.
  • [23]
    Voir, par exemple, A. SmithEnquête sur la nature et les causes de la richesse des nations, Paris, 1995, p. 26 (1re éd. anglaise 1776) ou encore K. Marx, Le Capital, critique de l’économie politique, op. cit., p. 102.
  • [24]
    Aristote, La Politique, op. cit., p. 57-58.
  • [25]
    Thucydide, La Guerre du Péloponnèse, Livre VI, L. Bodin, J. de Romilly et R. Weil trad., Paris, 2009, t. III, p. 3 et suiv.
  • [26]
    Voir sur ce sujet, que nous n’avons malheureusement pas la place de développer ici, R. Descat, « Argyrōnetos : Les transformations de l’échange dans la Grèce archaïque », dans Agoranomia : Studies in Money and Exchange Presented to John H. Kroll, P. G. Van Alfen dir., New York, 2006, p. 21-36.
  • [27]
    Voir, par exemple, M. Weber, Max Weber Gesamtausgabe, vol. I/23, Wirtschaft und Gesellschaft. Soziologie. Unvollendet. 1919-1920, K. Borchardt, E. Hanke et W. Schluchter éd., Tübingen, 2002.
  • [28]
    H. Van Wees, Ships and Silver, Taxes and Tribute : A Fiscal History of Archaïc Athens, Londres-New York, 2013, en particulier p. 107.
  • [29]
    Aristote, Constitution d’Athènes, G. Mathieu et B. Haussoulier trad., Paris, 1996, VIII, 3, p. 17.
  • [30]
    H. S. Kim, « Archaic Coinage as Evidence for the Use of Money », art. cité.
  • [31]
    C’est le cas, par exemple, des « entrepreneurs » babyloniens : P. R. Bedford, « The Persian Near East », dans The Cambridge Economic History of the Greco-Roman World, op. cit., p. 302-332 (p. 326).
  • [32]
    R. Descat, « La loi de Solon sur l’interdiction d’exporter les produits attiques », dans L’Emporion, A. Bresson et P. Rouillard éd., Paris, 1993, p. 145-161 (p. 153).

1 L’histoire monétaire de la Grèce antique est marquée, sinon dominée, par un événement considéré comme fondateur : le développement de la frappe, laquelle apparaît tout d’abord, de façon très isolée, autour de la fin du viie siècle avant notre ère en Lydie, puis se répand à partir du milieu du vie siècle à travers les citées égéennes. Dès lors que l’attention se concentre autour de cet événement et de ses conséquences, l’étude de la période qui précède, s’étendant au plus tôt des poèmes hésiodiques, au tout début du viie siècle, à la propagation de la monnaie frappée, reste assez embryonnaire. Ainsi, si la littérature met en évidence, tout au long de la période archaïque, une intensification du commerce, c’est le plus souvent sans s’étendre sur les modes d’échange qui précèdent les premières pièces [1]. Faute de sources plus abondantes, on doit donc s’en tenir, pour les comprendre, à la fois aux descriptions succinctes fournies par quelques textes plus anciens encore, comme les poèmes homériques, et à quelques paradigmes anthropologiques importés de sociétés plus ou moins distantes dans le temps et dans l’espace. Dans ce contexte, les relations économiques devraient être comprises, suivant le paradigme maussien [2], comme des rapports de don et de contre-don, c’est-à-dire des rapports non médiatisés par la monnaie et jamais immédiatement économiques.

2 Ainsi résumée à grands traits, l’histoire monétaire de la Grèce archaïque laisse inexpliqué au moins un phénomène majeur : quelque cinquante ans après les premières frappes à Égine, la plupart des cités grecques, dont Athènes et Corinthe, frappent déjà monnaie. L’adoption si rapide d’un mode d’organisation des échanges si nouveau semble indiquer qu’il répond à un certain nombre de problèmes spécifiques auxquels les économies des cités grecques étaient déjà confrontées. L’origine de la frappe est alors à chercher dans une histoire qui la précède.

3 On voudrait ici contribuer à cette relecture de l’histoire monétaire de la Grèce archaïque, des poèmes hésiodiques à l’invention de la frappe. Pour ce faire, on prendra tout particulièrement appui sur une évolution récente de l’historiographie [3], défendant l’hypothèse dite du Hacksilber, à savoir, d’une utilisation monétaire de l’argent [4] pesé avant même l’introduction de la frappe, indice de pratiques monétaires qu’il faudrait situer entre les systèmes homériques de don et de contre-don et les premières pièces. Il s’agirait de lingots ou de morceaux d’argent non frappés mais remplissant un certain nombre, si ce n’est l’ensemble, des fonctions monétaires. Selon cette hypothèse, les cités grecques connaîtraient, dès le viie siècle au moins, les débuts d’un processus de monétisation, c’est-à-dire de transformation du mode d’organisation d’une part croissante des échanges, désormais structurés essentiellement autour d’un objet, l’argent pesé. La frappe serait alors tout au plus l’aboutissement de ce processus.

4 Cette hypothèse peut s’appuyer sur un certain nombre de sources, certes hétérogènes, du fait de la rareté des informations dont nous disposons, en général, sur la Grèce archaïque. Il s’agit non seulement de traces archéologiques, comme les trésors [5] ou les acquis de l’épigraphie [6], mais aussi de textes, et tout particulièrement de l’ensemble de ceux que l’on attribue à Solon en dépit d’une fiabilité parfois discutable [7]. John H. Kroll a en effet récemment montré que ces derniers comportaient, une cinquantaine d’années au moins avant la frappe, une référence explicite au paiement des taxes ou à la levée de fonds publics en argent pesé [8].

5 À la lumière de cette tendance récente de l’historiographie, on s’intéressera à la manière dont la fonction de moyen de paiement est assurée tout au long de la période archaïque en Grèce. Une telle démarche sera l’occasion d’aborder un certain nombre d’aspects théoriques liés à cette fonction, et tout particulièrement le lien qu’elle entretient avec ce qu’on appelle généralement la monnaie : cette dernière ne serait alors qu’un moyen de paiement parmi d’autres possibles ou, selon la terminologie développée par Alain Testart, le moyen de paiement privilégié [9], c’est-à-dire dont l’utilisation est la plus répandue. Replacer ainsi la monnaie au sein des différents moyens de paiement conduit évidemment à s’interroger sur la nature, mais aussi sur l’origine du privilège accordé à cette marchandise spécifique qui devient monnaie. S’agit-il de certaines caractéristiques spécifiques de la marchandise en question qui la rendent particulièrement apte à jouer ce rôle dans certaines circonstances ou faut-il comprendre ce privilège comme issu d’une convention, d’une coutume ou, plus encore, d’une loi ? Nous chercherons en particulier des éléments pouvant permettre de démontrer que la monnaie pesée joue de façon croissante, pendant la période archaïque, le rôle de Money proper au sens que Keynes donne à ce mot dans le Treatise on Money[10], c’est-à-dire qu’elle tire son caractère privilégié soit d’une convention soit de décisions politiques.

6 Notre ébauche de relecture de l’histoire monétaire de la Grèce antique commence avec l’étude d’une économie sans monnaie, celle du poème hésiodique Les Travaux et les Jours, pour mettre ensuite en évidence les différents indices qui permettent d’envisager l’apparition, pendant la période comprise entre les poèmes hésiodiques et le développement de la frappe, d’un moyen de paiement spécifique dans la sphère extérieure : l’argent sous forme pesée. Elle s’intéresse enfin aux traces d’un rôle spécifique que la marchandise, désormais à part, qu’est l’argent, aurait pu jouer comme moyen de paiement privilégié, en particulier pour payer des impôts ou des redevances.

7 On s’intéressera donc tout d’abord à la communauté d’Ascra telle que la décrit Hésiode, afin de construire ce qu’il est possible d’appeler un modèle a contrario, permettant de mieux saisir, par contraste, la portée des changements ultérieurs. En effet, un nombre considérable de rapports sociaux du monde hésiodique, bien qu’ils ne soient pas des transactions monétaires ni ne relèvent du troc à proprement parler, doivent bien être compris comme des échanges économiques au sens fort. En d’autres termes, l’historiographie de la période est pleinement fondée à voir dans la communauté d’Ascra une société sans monnaie ou, plus précisément, une économie fonctionnant sans paiement, où un nombre considérable de transactions ne sont par conséquent pas, ou du moins pas immédiatement, soldées. Pour autant, il serait réducteur et même trompeur d’en rester à une caractérisation purement négative – sans monnaie, voire sans économie – dans la mesure où ces sociétés connaissent un certain nombre de transactions ou du moins d’échanges qu’il faut bien qualifier d’économiques, étant donné qu’ils sont essentiels à la production et à la reproduction des conditions d’existence.

8 Les Travaux et les Jours est un poème daté, pour la plus grande partie du texte, de la première moitié du viie siècle [11]. L’auteur et personnage principal s’y présente comme un petit propriétaire terrien et témoigne d’une indéniable connaissance du monde rural. Il prend prétexte d’une querelle d’héritage avec son frère, Persès, pour développer un certain nombre de recommandations quant à la manière de vivre et de produire dans la communauté qui est la sienne, celle d’Ascra, en Béotie. Ces préceptes sont, par conséquent, un document extraordinairement précieux concernant la vie rurale dans la première moitié de l’archaïsme.

9 Plus précisément, la perception du monde rural par Hésiode et les préceptes qui en découlent gravitent autour d’un objectif qui devient rapidement central dans l’argumentation : garantir à la maisonnée paysanne une autarcie aussi grande que possible, c’est-à-dire faire en sorte qu’elle puisse subvenir, par elle-même et sans échanges, à ses besoins en main-d’œuvre, en moyens de production ou encore en denrées. Pour autant, la littérature la plus récente a bien montré qu’il s’agissait là d’un idéal [12] : en dépit de ces exhortations répétées, Hésiode fait sans cesse, quoique parfois très implicitement, référence à des transactions. Deux occasions d’échanger doivent ainsi être mises en évidence : d’une part, lorsqu’il y a nécessité de se procurer des moyens de production – esclaves à acheter ou instruments agricoles à acquérir [13] –, d’autre part, quand la production de la maisonnée ne suffit pas à en couvrir les besoins, en particulier lors de la soudure [14], c’est-à-dire avant les premières récoltes de l’année. Dans chacune de ces situations la maisonnée, visant à l’autarcie, est tenue de recourir à des échanges avec le reste de la communauté ou – cas de figure rare et que nous examinerons plus tard – avec des agents économiques appartenant à un horizon plus lointain. Ces transactions ne relèvent alors pas du prestige, pas plus qu’elles ne visent à affirmer, dans l’ordre du symbolique, une position sociale : il s’agit de s’assurer de la survie de la maisonnée paysanne ou de garantir sa capacité à produire ses conditions d’existence, raison pour laquelle on pourra qualifier ces échanges d’économiques au sens fort.

10 Une fois le caractère vital et économique de ces échanges clarifié, il devient possible de s’intéresser à leur déroulement. Une première chose est certaine : aucun mot ni passage du texte d’Hésiode ne permet d’envisager l’existence, dans la communauté d’Ascra, d’une monnaie ou d’une marchandise qui en ferait office. Au viie siècle avant notre ère, la communauté d’Ascra semble donc reposer en partie sur un certain nombre d’échanges dont le caractère économique et vital est indéniable mais qui ont lieu sans recours à la monnaie.

11 Plus encore, une telle conclusion peut s’appuyer abondamment sur une description à la fois très générale et malheureusement trop succincte du déroulement de ces échanges entre les membres de la communauté :

12

Mesure exactement ce que tu empruntes à ton voisin, et rends-le lui exactement, à mesure égale et plus large encore, si tu peux, afin qu’en cas de besoin tu sois assuré de son aide […] donne à qui donne, ne donne pas à qui ne donne pas. On donne à un donneur : à qui n’est pas donneur, nul jamais ne donna [15].

13 L’économie de cette communauté semble se passer non seulement de monnaie mais aussi de moyen de paiement immédiat. En d’autres termes, pour une part considérable, les échanges dont il est question entre les membres de la communauté semblent ne pas être immédiatement soldés. Ceci permet d’emblée de distinguer ce type d’organisation des échanges non seulement d’une économie pourvue d’une monnaie, mais aussi et surtout d’une hypothétique économie de troc, dans laquelle les marchandises seraient échangées les unes directement contre les autres, soldant ainsi instantanément la transaction.

14 On peut dès lors interpréter cette organisation des échanges soit comme système de dons et de contre-dons non agonistiques [16], portant sur des biens de première nécessité et concernant l’ensemble de la population et non plus une élite comme dans le cadre traditionnel forgé par Mauss puis par Finley [17], soit, en suivant une littérature plus récente [18], comme système de prêts à intérêts dépourvus de garanties. Quelle que soit la lecture retenue, reste à mettre en évidence ce qui rend possible une telle organisation des échanges, c’est-à-dire un système de prêts ou de dons sans garanties de retour. Il semblerait que ce rôle soit joué par la réputation de chacun des membres de la communauté. Hésiode la définit lui-même ainsi : « on donne à un donneur », ce qui signifie que l’on donne dès lors que l’on a la certitude qu’il est économiquement viable d’entrer dans une relation de don et de contre-don avec la personne qui demande. Une telle réputation n’est elle-même possible que par l’appartenance à une communauté de taille suffisamment réduite pour que chacun s’y connaisse.

15 Cette brève étude du poème d’Hésiode nous a donc permis de mettre en évidence une organisation très spécifique des échanges, se passant de monnaie et même de moyen de paiement, au sens où une part non négligeable des transactions n’y est pas immédiatement soldée, sans garantie pour le débiteur. On a vu que de telles relations économiques ne sont possibles que par l’appartenance à une même communauté, laquelle permet l’établissement d’une réputation qui fonctionne comme garantie pour ces échanges. La question centrale devient dès lors de rendre compte du fonctionnement des échanges entre des agents économiques n’appartenant pas aux mêmes communautés ou appartenant à des communautés trop grandes pour que le mécanisme de la réputation puisse opérer.

16 On voudrait, dans un second temps, montrer qu’il est possible d’identifier, avant même le développement de la monnaie frappée, un nombre croissant de transactions qui ne peuvent pas appartenir au modèle esquissé ci-dessus, tout simplement parce qu’elles exigent un paiement immédiat. On pourra dès lors s’intéresser à la marchandise qui permet de les solder, afin de présenter les indices qui permettent de conclure à une utilisation croissante de l’argent pesé comme moyen de paiement. Notre point de départ sera le commerce extérieur à partir du viie siècle, sphère dans laquelle les traces de transactions immédiatement soldées grâce à la monnaie pesée semblent les plus nombreuses.

17 C’est en effet dans le cadre du commerce extérieur que la nécessité d’un paiement soldant immédiatement toute transaction semble la plus évidente, tout d’abord parce que, les parties n’appartenant plus à la même communauté, la probabilité qu’elles se rencontrent à nouveau est faible. Plus encore, le mécanisme de la réputation, qui permettait au modèle présenté ci-dessus de fonctionner, ne peut y jouer aucun rôle, justement du fait de l’appartenance à des communautés distinctes et lointaines. Pour cette raison, les échangistes ne peuvent bénéficier d’aucune garantie en cas de prêt ou de don : la transaction doit être immédiatement soldée. Il s’agit là d’un thème récurrent de la théorie économique classique [19], que l’on trouve déjà, quelques siècles à peine après l’invention de la frappe, chez Aristote [20] qui distingue soigneusement les relations au sein des communautés initiales, où tout est « en commun », et le troc entre les communautés, origine, selon lui, de la monnaie. On ne peut que voir dans un tel texte un indice d’une différence fondamentale dans l’organisation des échanges, selon que ceux-ci se déroulent au sein des communautés ou entre elles, différence qui est d’après Aristote à l’origine de la monnaie. On retrouve cette différence dans le texte d’Hésiode, qu’il ne faudrait pas trop séparer des développements ultérieurs de l’histoire monétaire archaïque : par opposition avec les échanges se déroulant au sein de la communauté, ceux qui ont lieu avec l’extérieur doivent être immédiatement soldés. Ainsi, la navigation hésiodique, bien qu’elle soit dictée par des impératifs similaires à ceux qui dictent les échanges au sein de la communauté (se procurer des biens de subsistance), se déroule selon des principes radicalement différents : le but en est le kerdos, c’est-à-dire le profit, impliquant paiement immédiat des marchandises échangées [21]. On y trouve donc une première manifestation d’un mode d’échange radicalement différent du système de dons et de contre-dons qui prévaut dans la communauté.

18 Dès lors, donc, que se développe un commerce entre des communautés suffisamment distinctes, les formes de l’échange doivent être différentes de celles qui prévalent au sein des communautés. Précisément, la Grèce archaïque connaît une augmentation considérable des échanges à grande distance dont on peut donner plusieurs séries d’indices. La première concerne des signes avant tout culturels d’un tel développement, qu’on appelle orientalisation des échanges, afin de désigner des relations économiques d’importance croissante avec le Proche-Orient et en particulier la Phénicie à partir du viiie siècle. Il s’agit non seulement d’emprunts au vocabulaire phénicien qui se mêlent au grec, mais aussi de l’apparition de motifs orientaux dans l’art, en particulier en ce qui concerne la poterie [22]. La seconde série d’indices est constituée par le développement de colonies grecques dès le viiisiècle, principalement pour des raisons économiques, au viie siècle du moins. On peut ainsi conclure, pour la totalité de la période, à une intensification d’un type jusque-là assez marginal d’échanges, nécessitant le paiement immédiat des transactions, donc le recours à une marchandise, ou à un ensemble de marchandises, fonctionnant comme moyen de paiement.

19 L’argent sous forme pesée semble ici jouer un rôle tout à fait spécifique, pour deux raisons au moins. Tout d’abord, le métal précieux présente des avantages purement matériels abondamment soulignés par l’économie classique [23], que sont d’une part sa divisibilité, qui permet de payer n’importe quelle transaction quel qu’en soit le montant, d’autre part la facilité avec laquelle il peut être transporté. Il faut, là encore, se référer au texte d’Aristote dans les Politiques[24], où ces deux éléments sont également mis en avant. La question du transport en particulier ne doit pas être négligée : selon Thucydide, il faut quinze jours pour aller de Grèce en Sicile [25], ce qui exclut le transport d’un certain nombre de marchandises périssables. Un second argument repose sur l’adaptation aux coutumes et aux besoins de ceux avec qui l’on commerce : les Phéniciens, avec qui les échanges s’accentuent, ont une longue habitude de l’utilisation de l’argent pesé comme monnaie et sont par conséquent susceptibles de l’imposer, ou du moins d’en faire une marchandise privilégiée dans leurs échanges avec les citées égéennes.

20 Des indices économiques et culturels majeurs permettent donc d’envisager un rôle de premier plan pour l’argent dans les échanges extérieurs en plein essor à la période archaïque. Cette marchandise deviendrait alors le moyen de paiement privilégié pour des marchandises d’une importance économique primordiale, au premier rang desquelles la main-d’œuvre servile [26].

21 Le troisième temps de notre réflexion s’intéresse au rôle que peut désormais jouer l’argent pesé dans les échanges intérieurs. Il s’agit d’un pas important dans l’étude des fonctions monétaires assurées par cette marchandise. En effet, l’analyse qui précède met en évidence le rôle de l’argent pesé dans le commerce extérieur seulement, ce qui ne suffit pas – selon certaines approches du phénomène monétaire – à parler de monnaie. Le chartalisme de Georg Friedrich Knapp, par exemple, ainsi que ses développements ultérieurs [27], invite à chercher dans une loi, une décision étatique ou, a minima, une coutume ou convention plus ou moins explicite l’élément décisif permettant de parler de monnaie au sens propre. Or cela ne peut, selon toute vraisemblance, se trouver que dans la sphère intérieure, c’est-à-dire au sein d’une communauté ou d’une cité.

22 On est ainsi conduit à se pencher sur les redevances exigées tout au long de la période archaïque, afin de mettre en évidence une transformation des biens exigés pour s’en acquitter. À cet égard, le récent travail de Hans van Wees s’avère fondamental : ce dernier met en évidence une fiscalité archaïque importante qui, comme il l’écrit lui-même, ne saurait se passer d’une unité monétaire [28]. Il s’appuie en effet sur un passage de la Constitution d’Athènes, longtemps attribuée à Aristote, qui fait spécifiquement mention d’argent levé par les naucrares, fonctionnaires de la cité dont la fonction précise reste encore obscure [29]. Ces éléments permettent d’établir l’existence d’une fiscalité importante et régulière, antérieure aux premières frappes de monnaie et mise en œuvre par des prélèvements non en nature mais libellés en une marchandise spécifique. Dès lors, l’argent semble acquérir un statut à part en tant que moyen de paiement privilégié de certains impôts.

23 Cette perspective semble confirmée par les recherches de John H. Kroll, portant notamment sur les lois attribuées à Solon et montrant qu’on y trouve plusieurs mentions explicites d’argent pesé qui laissent penser qu’il s’agit là d’une marchandise jouant un rôle spécifique non seulement dans les échanges intérieurs, mais plus encore dans les redevances étatiques [30]. Il faut donc conclure, assez vraisemblablement, à des impôts portant sur une large part de la population et exigés, au moins pour partie, en argent. Reste à voir comment ces redevances pouvaient être réglées.

24 En effet, dès lors que l’autorité étatique – ici la cité – décide de l’imposition de l’argent comme moyen de paiement d’un certain nombre d’impôts ou de prélèvements portant sur une couche assez large de la population, ceux-ci ne peuvent être soldés que de deux manières. La première est l’intervention de familles de possédants, à même de jouer le rôle d’intermédiaires en transformant le surplus en argent, ce qui suppose un réseau de relations interpersonnelles de dépendance étroite entre de grandes familles ou de grands propriétaires créanciers et des débiteurs dont le statut juridique peut aller de petit propriétaire à esclave en passant par métayer [31]. La seconde est celle de la commercialisation. Elle suppose l’institution d’un marché accessible à tous, dans lequel la production puisse être échangée contre de l’argent à des prix assez stables pour permettre le paiement des taxes sans compromettre la survie de la famille.

25 Précisément, Raymond Descat [32] voit dans les lois soloniennes une tentative pour démanteler définitivement les relations de dépendance antérieures, en particulier l’esclavage pour dette. Si une telle lecture est juste, alors la levée d’un impôt, dans ce contexte, implique le recours à la deuxième solution, c’est-à-dire la commercialisation. Il faut comprendre les implications d’une telle conclusion : s’il y a à la fois impôt en argent portant sur toute la population et abandon des relations de dépendance, cela veut dire que toute la population, en tous cas toute la population imposable, doit avoir, via l’agora, accès à de l’argent sous forme pesée de manière à pouvoir payer ses redevances.

26 Les indices présentés en faveur d’un rôle privilégié de l’argent dans la sphère intérieure dès les réformes soloniennes semblent indiquer que cette introduction d’une nouvelle forme d’organisation des échanges est indissociable d’un projet économique mais aussi politique : la création d’institution marchandes, ou plutôt d’une agora, permettant à chaque citoyen imposable d’avoir accès à ce moyen de paiement privilégié.

27 L’ensemble des éléments présentés ci-dessus devrait permettre, on l’espère, un déplacement non négligeable de la perspective : la frappe ne serait plus l’invention de la monnaie en tant que telle, puisqu’au moment où elle fait son apparition, il existe déjà une marchandise, l’argent pesé, remplissant un certain nombre de fonctions monétaires, sinon toutes. Dès lors, il faudrait comprendre l’apparition et le développement extraordinairement rapide de la frappe comme une réponse à un certain nombre de problèmes apparaissant déjà dans les formes d’organisation des échanges qui la précèdent, comme les coûts de transaction engendrés par l’utilisation monétaire de l’argent pesé, en particulier la difficulté à peser le métal et à déterminer sa qualité.


Date de mise en ligne : 11/03/2022

https://doi.org/10.3917/hyp.191.0025