Le livre grec de François Ier : symbole d’érudition et instrument politique
Pages 183 à 194
Citer cet article
- AZADIAN, Philippine,
- Azadian, Philippine.
- Azadian, P.
https://doi.org/10.3917/hyp.191.0183
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- Azadian, P.
- Azadian, Philippine.
- AZADIAN, Philippine,
https://doi.org/10.3917/hyp.191.0183
Notes
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[1]
G. Gadoffre,La révolution culturelle dans la France des humanistes : Guillaume Budé et François Ier, Genève, 1997.
-
[2]
L. Febvre et H.-J. Martin, L’apparition du livre, Paris, 1958.
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[3]
Nous ne parlerons pas des valeurs théologique et religieuse, voire subversive, que revêt le livre grec dans le contexte de la Réforme : les différentes éditions grecques du Nouveau Testament sont condamnées par les théologiens traditionnels, pour qui, plus généralement, la pratique du grec est une preuve d’hérésie. Voir, par exemple, Receptions of Hellenism in Early Modern Europe, N. Constandinidou et H. Lamers dir., Boston-Leiden, 2009.
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[4]
Voir Le pouvoir des bibliothèques. La mémoire des livres en Occident, M. Baratin et C. Jacob dir., Paris, 1996, p. 16.
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[5]
Voir L. Delaruelle « L’Étude du Grec à Paris de 1514 à 1530 », Revue du Seizième siècle, 9-1 (1922), p. 51-62 pour la première partie et 9-2 (1922) p. 132-149 pour la seconde ; J.-C. Saladin, La bataille du grec à la Renaissance, Paris, 2000 ; N. G. Wilson, De Byzance à l’Italie : l’enseignement du grec à la Renaissance, H.-D. Saffrey trad., Paris, 2015 (1re éd. anglaise 1992) ; L.-A. Sanchi, « From a Thirsty Desert to the Rise of the Collège de France : Greek Studies in Paris, c. 1490-1540 », dans Receptions of Hellenism in Early Modern Europe, op. cit., p. 53-71.
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[6]
E. Armstrong, Robert Estienne, Royal Printer. An Historical Study of the Elder Stephanus, Abingdon, 1986, p. 124 et suiv. (1re éd. 1954).
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[7]
Voir R. Jimenes, « François Ier et l’imprimerie royale : une occasion manquée ? », Bibliothèque d’Humanisme et Renaissance, 82 (2020), p. 259-300.
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[8]
L. Karpik, L’économie des singularités, Paris, 2007, p. 39.
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[9]
Ibid., p. 207-215.
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[10]
Sur la question du « juste » prix des livres, voir M. Jourde, « Épilogue. “Vertu” des lettres et “valeur” des livres en France au xvie siècle », dans Valeur des lettres à la Renaissance. Débats et réflexions sur la vertu de la littérature, P. Chiron et L. Radi dir., Paris, 2016, p. 245-268 (p. 247-251 en particulier).
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[11]
10. Si les éditions latines d’Estienne se fondent elles aussi sur un travail philologique de qualité, les manuscrits et imprimés latins sont plus accessibles et la maîtrise du latin plus répandue. L’imprimeur s’investit davantage dans ses éditions grecques (à partir de 1544) que dans ses éditions latines, plus souvent réalisées par un tiers (voir La France des humanistes. Robert et Charles Estienne : des imprimeurs pédagogues, B. Boudou et J. Kecskeméti, Turnhout, 2009, p. 24).
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[12]
Nous citerons les lettres patentes de 1539 dans la traduction qu’en donne Georges-Adrien Crapelet dans Des progrès de l’imprimerie en France et en Italie au xvie siècle et de son influence sur la littérature, Paris, 1836, p. 22-30, éditée par Clara Renedo en 2014 [en ligne : http://barthes.enssib.fr/travaux/RenedoMirambell-Crapelet.pdf, consulté le 18 septembre 2019]. Les « trois manières » financières par lesquelles le roi soutient son imprimeur sont explicitées par la suite : salaire annuel de cent écus, exemption d’impôt et privilège.
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[13]
Dans le privilège qu’il lui accorde pour sa police de caractères grecs, publié dans l’édition des Cornucopiae de Niccolò Perotto de 1513 (cité dans A. Firmin-Didot, Alde Manuce et l’hellénisme à Venise, Paris, 1875, p. 371).
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[14]
F. Rabelais, Pantagruel, Lyon, 1532, chap. 8.
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[15]
G.-A. Crapelet, Des progrès de l’imprimerie en France et en Italie, op. cit., p. 24.
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[16]
Ibid., p. 26.
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[17]
Voir O. Reverdin, Les premiers cours de grec au Collège de France, Paris, 1984 ; M. Mund-Dopchie, « Le Lexicon graecolatinum de Jacques Toussain (1552) : choix de vocabulaire et méthodes de traduction » dans Les origines du Collège de France, M. Fumaroli dir., Paris, 1998.
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[18]
G.-A. Crapelet, Des progrès de l’imprimerie en France et en Italie, op. cit., p. 25.
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[19]
A. Charon, Les métiers du livre à Paris au xvie siècle (1535-1560), Genève-Paris, 1974, p. 43. ; A. Charon, « Humanisme et Typographie : “Les Grecs du Roi” et l’étude du monde antique », dans L’art du livre à l’Imprimerie nationale, Paris, 1973, p. 55-67 (p. 57).
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[20]
J.-C. Saladin, La bataille du grec à la Renaissance, op. cit., p. 316.
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[21]
Par exemple, Adrien Turnèbe, imprimeur du roi pour le grec de 1552 à 1555 et lecteur royal pour le grec de 1547 à 1561, puis pour la philosophie grecque et latine jusqu’en 1565, utilisait ses impressions ou celles de Guillaume Morel (qui lui succède à l’imprimerie royale), mais aussi des éditions d’autres imprimeurs comme Michel de Vascosan ou Chrétien Wechel. Sur les cours d’Adrien Turnèbe, voir l’article de Jean Letrouit, « La prise de notes dans les collèges parisiens du xvie siècle », Revue de la Bibliothèque nationale de France, 2 (1999), p. 47-56 ; nous renvoyons également à notre travail de thèse. Sur les éditions de Turnèbe et de Morel, voir M. Barral-Baron, J. Kecskeméti et A. Vanautgaerden, Médecins des textes, médecins des âmes : Adrien Turnèbe et Guillaume Morel, Turnhout, 2020 ; nous renvoyons également à notre travail de thèse. Sur les livres de cours, voir M.-M. Compère, M.-D. Couzinet et O. Pédeflous, « Éléments pour l’histoire d’un genre éditorial. La feuille classique en France aux xvie et xviie siècles », Histoire de l’éducation, 124 (2009), p. 27-49 ; C. Bénévent et X. Bisaro, Cahiers d’écoliers de la Renaissance, Tours, 2019.
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[22]
Voir A. Coron, « Collège Royal et Bibliotheca regia », dans Les origines du Collège de France, op. cit., p. 143-183 (p. 168-170 en particulier). Sur le programme de reliure des manuscrits grecs, voir M.-P. Laffite et F. Le Bars, Reliures royales de la Renaissance. La librairie de Fontainebleau, 1544-1570, Paris, 1999 p. 72 et suiv.
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[23]
C. Förstel, « Les manuscrits grecs dans les collections royales sous François Ier », Revue française d’histoire du livre, 98 (1998), p. 71-98 (p. 79).
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[24]
A.-A. Renouard, Annales de l’imprimerie des Estienne, Paris, 1843, p. 309.
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[25]
Nouvelle biographie universelle, M. Michaud dir., t. 16, col. 495, Paris-Leipzig, 1856 ; idée reprise par A. Bernard, Histoire de l’imprimerie royale du Louvre, Paris, 1867, p. 9.
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[26]
J.-M. Le Gall, « François Ier et la guerre », Réforme, Humanisme, Renaissance, 79 (2014), p. 35-63.
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[27]
G.-A. Crapelet, Des progrès de l’imprimerie en France et en Italie, op. cit., p. 27.
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[28]
On peut en ce sens rapprocher cette marque des manuscrits étudiés par Béatrice Beys, dans « L’hommage du livre à François Ier : des lettrés promoteurs de leur carrière et “acteurs” de l’image royale », dans François Ier imaginé, B. Petey-Girard, G. Polizzi et T. Tran dir., Genève, 2017, p. 197-216.
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[29]
La correspondance d’Érasme et de Guillaume Budé, M.-M. de La Garanderie trad., Paris, 1967, p. 99.
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[30]
Sur ce sujet, voir R. Chartier, « Le Prince, la bibliothèque et la dédicace », in Le pouvoir des bibliothèques, op. cit., p. 204-224.
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[31]
Il s’agit d’une référence au Musée d’Alexandrie. La préface à François Ier de l’édition de 1529 est en grec ancien, mais Budé l’a traduite en français pour le roi. Luigi-Alberto Sanchi édite ce texte manuscrit dans Les Commentaires de la langue grecque de Guillaume Budé. L’œuvre, ses sources, sa préparation, Genève, 2006, ch. 2.
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[32]
Voir P. Du Chastel, Deux sermons funebres prononcez es obseques de François premier de ce nom, P. Chiron éd., Genève, 1999, p. 18 ; P. Galland, Oraison sur le trespas du Roy Francois, faicte par Monsieur Galland, son lecteur en lettres latines, & par luy prononcée en l’université de Paris, le VII. jour de may M. D. XLVII. Traduitte de latin en françois, par Jan Martin Secretaire de Monseigneur le Cardinal de Lenoncourt, Paris, Michel de Vascosan, 1547, fol. 6.
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[33]
Voir François Ier, pouvoir et image, M. Vène et B. Petey-Girard dir., Paris, 2015, p. 31 ou p. 101, par exemple.
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[34]
Ibid., p. 35-36.
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[35]
Voir B. Beys, « L’hommage du livre à François Ier », art. cité, p. 197-198.
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[36]
On peut penser au mythe des origines troyennes de la France, voir C. Beaune, Naissance de la nation France, Paris, 1985.
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[37]
Voir E. Armstrong, Robert Estienne, op. cit., p. 132-133 ; C. Förstel, « Les manuscrits grecs », art. cité, p. 86-88.
1 La seconde partie du règne de François Ier, de 1530 à sa mort en 1547, voit les débuts de trois nouvelles institutions qui vont marquer l’humanisme français. La première est la création de la charge de lecteur royal ; la seconde, la constitution d’une bibliothèque royale et la troisième, la nomination d’imprimeurs royaux. Le livre semble être le dénominateur commun de ces trois institutions : support de l’enseignement assuré par les lecteurs royaux, il est produit et diffusé par l’imprimeur du roi, à partir de manuscrits conservés à la bibliothèque royale. Bien plus, il symbolise l’interconnexion entre ces trois entreprises qui relèvent d’une même volonté politique : accompagner et favoriser l’essor de l’humanisme français. Il y a urgence à doter Paris d’un établissement d’enseignement des langues, en particulier du grec. Cela s’explique en grande partie par la « révolution culturelle [1] » favorisée par l’« apparition du livre [2] » : un nouvel enseignement doit répondre aux aspirations des humanistes, ce qui suppose une production imprimée capable de suivre la demande.
2 La mise en place de cette politique culturelle, ou politique du livre, s’inscrit dans une démarche de rayonnement culturel, sur fond notamment de concurrence avec l’Italie. Notre étude porte sur le cas du livre grec qui synthétise tous les éléments de cette entreprise. Son statut d’objet produit à la fois par des savants érudits et par le pouvoir royal en fait un bien particulier. Le livre grec imprimé se retrouve en effet investi de nombreuses valeurs interdépendantes (scientifique, pédagogique, morale et religieuse [3], politique). Il permet de mettre en valeur des institutions, des actions, des personnages. Au temps de l’humanisme, les érudits désirent un livre dont la valeur savante serait la qualité première. Ce projet semble entrer en tension avec l’instrumentalisation du livre par le pouvoir à des fins politiques. Or, nous verrons qu’au lieu de s’opposer frontalement, ces deux visions du livre ont non seulement besoin l’une de l’autre pour s’incarner, mais aussi se renforcent l’une l’autre.
3 Nous montrerons dans un premier temps comment le pouvoir royal, secondé par de grands humanistes, a contribué à concevoir et construire un objet de grande valeur scientifique. Ensuite, nous nous attacherons à la valeur pédagogique du livre grec, qui devient le levier d’une politique humaniste visant à valoriser l’hellénisme français. Enfin, nous verrons comment le livre grec acquiert une valeur politique et symbolique forte, en tant qu’instrument d’évaluation de la politique royale et de construction de l’image du souverain [4].
4 En 1530, sont nommés les quatre premiers lecteurs royaux. Instituer un enseignement officiel et pérenne du grec n’a de sens que s’il s’accompagne d’une production imprimée de qualité et capable de répondre à la hausse de la demande induite. La médiocrité du marché parisien en termes d’imprimerie grecque, au cours des premières décennies du xvie siècle, est bien connue [5]. Le livre grec à Paris est un objet rare et précieux et les éditions parisiennes sont réputées être de qualité incertaine : il devient dès lors un objet fantasmé, symbolisant l’accès à une culture humaniste érudite.
5 Pour pallier cette insuffisance, sont instituées une bibliothèque royale et la charge d’imprimeur du roi. Conrad Néobar est nommé par lettres patentes imprimeur du roi pour le grec en janvier 1539. Après sa mort en 1540, Robert Estienne lui succède au plus tard en 1542 [6], et c’est à cet imprimeur que nous nous intéresserons. Le lien entre la charge d’imprimeur royal et l’enseignement des langues est explicite dans ces lettres patentes de 1539. La volonté du roi est orientée dans une direction précise : le livre grec doit être le résultat d’un travail érudit. Sa valeur doit être savante et pédagogique. Il doit fournir un support de qualité pour les cours et inciter un public plus nombreux à étudier les langues classiques.
6 La nomination des lecteurs et des imprimeurs royaux obéit à des critères d’érudition. Afin de s’assurer du concours des imprimeurs les plus réputés, le pouvoir instaure des mécanismes d’incitation : l’imprimeur du roi pour le grec reçoit un traitement financier, est exonéré d’impôt, obtient des privilèges avantageux qui lui assurent une protection, a accès aux collections conservées à la bibliothèque royale et se voit confier des caractères typographiques spécialement créés pour lui.
7 François Ier s’entoure en outre d’humanistes éminents, comme Guillaume Budé ou Pierre Du Chastel. C’est ce dernier, lecteur particulier du roi et, à partir de 1540, en charge de la bibliothèque royale, qui conduit une politique d’acquisition de manuscrits grecs et latins. C’est encore lui qui est à l’origine de la commande passée par le pouvoir royal à Claude Garamont d’une police de caractères grecs, les « Grecs du roi [7] ». Grâce à ces caractères typographiques, l’imprimeur royal pour le grec a pour principale mission d’imprimer des manuscrits conservés dans cette bibliothèque et jusque-là restés inédits. Le premier texte ainsi imprimé est l’Histoire ecclésiastique d’Eusèbe de Césarée, en 1544.
8 Or, le public ne peut préjuger avec certitude de la valeur scientifique de ces textes. Nous pouvons donc observer la mise en place d’éléments concrets servant à attester cette valeur. Une telle démarche peut être analysée à la manière des dispositifs de connaissance étudiés par Lucien Karpik, dispositifs qui permettent d’évaluer la valeur des biens singuliers – dont la qualité est incertaine –, rendant possible un choix raisonnable [8]. Dans le cas du livre grec, c’est la qualité du texte comme des principes d’édition mis en œuvre qu’il convient d’évaluer. Sa valeur est donc difficile à estimer par le lecteur qui doit remettre son jugement à celui d’« experts » en qui il aurait confiance.
9 Si nous observons la page de titre d’une édition de Robert Estienne, nous sommes frappés par l’omniprésence de l’autorité royale. Nous pouvons regarder celle de l’une des premières éditions grecques qu’Estienne donne en tant qu’imprimeur royal pour le grec : la Préparation évangélique d’Eusèbe de Césarée de 1544 (fig. 1). La page est constellée de mentions du pouvoir royal : l’adjectif regius revient à trois reprises, le roi figure dans la mention du privilège et au centre se situe la marque spécifique des imprimeurs du roi pour le grec. Tous les éléments de cette page de titre visent à signifier, dès le premier regard, que ce livre est une édition grecque « officielle », garantie par le roi.
10 Nous pouvons dire que ces mentions du roi fonctionnent à la manière d’un dispositif de confiance. La figure du souverain, qui occupe tout l’espace de cette page de titre, devient une sorte de label : cette « opinion experte [9] » permet à l’acheteur de réduire son incertitude. La valeur scientifique du livre qu’il est sur le point d’acheter lui est signifiée par des éléments concrets sur lesquels il peut s’appuyer en toute confiance.
11 L’important travail philologique engagé pour produire ces livres grecs se traduit-il par une différence de prix ? Le prix reflèterait alors la valeur scientifique de l’ouvrage. Nécessitant des ouvriers plus qualifiés, un travail de recherche préalable et un matériel spécifique, on peut supposer qu’un livre grec coûte plus cher qu’un livre latin ou français [10]. Or, nous connaissons le prix de certains ouvrages imprimés par Robert Estienne grâce à ses catalogues dont certains nous sont parvenus. Leur observation laisse penser qu’il n’y avait pas de réelle différence de prix entre les éditions grecques et latines [11]. Un tel constat nous conduit à considérer que la valeur scientifique et technique de ces éditions grecques royales se ressentait peu dans les prix.
12 On assisterait à l’élaboration d’une sorte de première collection scientifique, qui ne poursuit pas un but de rentabilité. Le pouvoir assume une partie des coûts de production (mise à disposition des textes, des caractères typographiques, traitement spécifique et avantages financiers) et fait tout pour que l’impression de textes grecs soit pour l’imprimeur équivalente, sur le plan financier, à l’impression de textes en langue latine ou vulgaire. C’est ainsi qu’il est écrit dans les lettres patentes de 1539 :
comme cet office est plus que tout autre utile à l’état, comme il exige de l’homme qui veut l’exercer avec zèle des soins si assidus, qu’il ne peut lui rester un seul moment pour des travaux qui pourroient le conduire aux honneurs ou à la fortune, nous avons voulu pourvoir de trois manières aux intérêts et à l’entretien de notre typographe Néobar [12].
14 Grâce à la prise en charge de ces frais, le coût de production d’un livre grec n’est pas si élevé et donc le prix de vente reste abordable pour un étudiant. Le pape Léon X avait de même demandé à Alde Manuce de vendre ses livres à un prix raisonnable [13]. Le but est que ces livres, d’une valeur scientifique irréprochable, se diffusent auprès d’un public d’étudiants afin de fournir le support d’un enseignement humaniste de qualité. En favorisant l’hellénisme français, le roi met en valeur sa politique culturelle, dont le livre est un levier d’action.
15 On se souvient de l’enthousiasme de Gargantua devant « les impressions, tant elegantes et correctes [14] » dans sa lettre à Pantagruel. La diffusion d’éditions de bonne qualité apparaît comme une condition de l’éducation humaniste. Le livre est au centre des méthodes pédagogiques humanistes et constitue un support privilégié par l’enseignement des lecteurs royaux. Outre sa valeur scientifique, le livre grec renferme donc une valeur pédagogique, sur laquelle François Ier insiste dans les lettres patentes de 1539. Après avoir mentionné la nomination des lecteurs, il justifie la création de la charge d’imprimeur pour le grec en ces termes :
nous avons considéré qu’il manquoit encore, pour hâter les progrès de la littérature, une chose aussi nécessaire que l’enseignement public, savoir, qu’une personne capable fût spécialement chargée de la typographie grecque, sous nos auspices et avec nos encouragements, pour imprimer correctement des auteurs grecs à l’usage de la jeunesse de notre royaume [15].
17 Plus loin il ajoute : « il nous a plus de lui [Conrad Néobar] confier la Typographie grecque, pour imprimer correctement dans notre royaume, soutenu de notre munificence, les manuscrits grecs, sources de toute instruction [16]. »
18 Les lecteurs royaux, comme l’indique leur titre, lisent, traduisent et commentent à haute voix des textes que les étudiants possèdent également. Les cours se faisaient déjà par la lecture commentée d’un texte au Moyen Âge ; avec l’imprimerie tous les étudiants peuvent avoir le texte sous les yeux. Le contenu du cours se centre alors davantage sur le texte lui-même : la critique textuelle, la lexicographie sont au cœur de ce nouvel enseignement. C’est justement à partir du deuxième quart du xvie siècle que l’humanisme parisien contribue fortement à la production de dictionnaires, notamment de dictionnaires grecs [17]. Le livre grec permet ainsi la mise en valeur de l’hellénisme parisien, qui se situe désormais à la pointe des pratiques humanistes.
19 Valoriser l’enseignement français du grec – au moyen du livre – s’accompagne d’une démarche politique. Revenons aux lettres patentes de 1539 : « nous ne voulons pas qu’il [notre royaume] le cède à aucun autre pour la solidité donnée aux études, pour la faveur accordée aux gens de lettres, et pour la variété et l’étendue de l’instruction [18]. » La volonté royale est d’ériger la France en fer de lance de l’enseignement du grec, poursuivant le modèle de la translatio studii. Après l’Italie, la France doit devenir le foyer de la connaissance et le moteur de l’humanisme européen. Si l’archétype du collège humaniste était le collège trilingue de Louvain, le projet de François Ier vise avant tout à doter Paris d’une institution semblable au collège du Quirinal, fondé à Rome en 1514 par le pape Léon X. Une telle politique permet la valorisation de l’enseignement parisien par rapport à l’italien. La capitale attirera davantage de savants et d’étudiants, une production grecque imprimée de valeur scientifique leur garantissant à la fois de bonnes conditions de travail et la bienveillance des autorités vis-à-vis de l’humanisme.
20 Dans cette perspective, les « Grecs du roi » sont loués pour leurs qualités esthétiques et peuvent être perçus comme un moyen de rivaliser avec la typographie aldine [19]. On peut néanmoins voir dans cette police une légère contradiction avec le projet scientifique et pédagogique dans lequel leur élaboration s’inscrit. Jean-Christophe Saladin oppose les « Grecs du roi » à la dynamique générale de l’évolution des caractères typographiques qui vont vers plus de simplicité et de lisibilité, comme les polices aldines [20]. Il s’agit en effet d’une écriture qui comporte de nombreuses ligatures et abréviations, en ce sens elle peut manquer de lisibilité. La valeur pédagogique de ces objets, ainsi diminuée par leur ornementation, montre que ces livres étaient aussi perçus comme des objets artistiques. Les éditions grecques royales sont très belles et les exemplaires sont peu utilisés dans les collèges humanistes [21] : la dimension pédagogique de ces éditions serait donc à nuancer. Le caractère savant indéniable des éditions grecques royales servirait davantage la mise en scène du pouvoir qu’une démarche scolaire et didactique.
21 Cette ambiguïté transparaît aussi dans l’ambition attribuée à la bibliothèque royale naissante. Les livres conservés à la bibliothèque royale sont des objets de grande valeur et donnent à voir à la fois le luxe royal et le profond intérêt du pouvoir pour les bonnes lettres. Sous François Ier puis Henri II, un programme de reliures royales est conduit sous l’égide de Du Chastel : les livres deviennent des œuvres d’art, de valeur incomparable avec celle des exemplaires ordinaires [22]. Ce luxe extérieur entre en tension avec les textes protégés par ces reliures : la plupart ne sont pas enluminés et ont été copiés aux xve et xvie siècles. À l’extérieur, ce sont des objets d’apparat ; à l’intérieur, des livres qui valent avant tout pour leur contenu et l’utilisation érudite qu’on peut en faire [23]. La dualité de cette collection est caractéristique de la politique mise en place par François Ier : démarches savante et politique se renforcent l’une l’autre.
22 Grâce à l’action volontariste du souverain, Paris devient rapidement l’une des capitales de l’hellénisme européen. Les efforts menés par le pouvoir contribuent à mettre en valeur son image. Le livre grec devient indissociable de la figure du roi et acquiert ainsi une dimension politique : il devient l’un des instruments visant à illustrer l’exemplarité du gouvernement.
23 C’est bien parce qu’il possède une valeur scientifique indubitable que le livre peut faire l’objet d’une utilisation politique. Il sert la mise en scène de la politique royale et de l’image du souverain. Le livre grec est un vecteur de cette communication, et ce à plusieurs niveaux. Tout d’abord, par l’image qu’il donne du roi. Reprenons la marque typographique qui figure sur la page de titre des éditions royales. Cette marque représente selon certains un thyrse entouré de rameaux d’olivier et d’un serpent [24]. Mais d’autres, notamment les auteurs de la Nouvelle biographie universelle, vont jusqu’à y voir un basilic à tête de salamandre et des rameaux d’olivier s’enroulant autour d’une pique [25]. La salamandre est l’emblème de François Ier et la pique et l’olivier peuvent symboliser la guerre et la paix. La devise est une citation de l’Iliade (III, 179) : « pour le bon roi et le vaillant soldat », vers qui désigne Agamemnon. François Ier est ainsi associé au chef des armées grecques parties à Troie. Les éditions grecques royales associent la figure du roi guerrier [26] à celle d’un roi érudit. Cette image doit contribuer à la mémoire que l’on gardera de son règne. Dans les lettres patentes de 1539, le roi précise que
les livres que Néobar imprimera porteront la mention expresse qu’il est notre Imprimeur pour le grec, et que c’est sous nos auspices qu’il est spécialement chargé de la typographie grecque ; afin que non seulement le siècle présent, mais la postérité apprenne de quel zèle et de quelle bienveillance nous sommes animé pour les lettres ; et qu’instruite par notre exemple elle se montre disposée comme nous à consolider les études et à contribuer à leurs progrès [27].
25 Cette marque est transmise avec le matériel typographique – à Adrien Turnèbe, Guillaume Morel et leurs successeurs – et des exemplaires des éditions royales sont conservés dans les bibliothèques. Tout cela diffuse l’image d’un roi érudit et défenseur des bonnes lettres, mais aussi chef de guerre [28].
26 Le livre permet la diffusion de textes rédigés par des érudits qui s’enthousiasment pour la politique mise en place par François Ier. Un bon exemple en est l’adresse de Robert Estienne aux lecteurs qui figure dans son édition de l’Histoire ecclésiastique d’Eusèbe de Césarée de 1544 que nous avons déjà citée. Cette adresse est en fait un éloge de François Ier, présenté comme l’incarnation du philosophe roi platonicien. Estienne loue les qualités intellectuelles du roi, alors que ce dernier ne savait pas le grec, connaissait mal le latin et enfin « n’[était] pas lettré », comme l’écrit Guillaume Budé à Érasme [29] ; il loue aussi sa générosité et son action pour la défense des bonnes lettres. Les humanistes se servent du livre pour faire l’éloge de ce roi-mécène, éloge fondé sur des faits réels pour la plupart, et l’intérêt porté par le roi aux travaux des humanistes met davantage en valeur ces textes. Dans cette adresse, Robert Estienne compare la bibliothèque royale à celle du Musée d’Alexandrie, en soulignant la supériorité du projet de François Ier. La bibliothèque est une vitrine de la politique culturelle du roi. Le livre n’est pas seulement un support de la construction de l’image du souverain, il en devient l’un des symboles [30].
27 Cette association du projet de François Ier à celui de Ptolémée est récurrente. Guillaume Budé, au début de ses Commentaires sur la langue grecque (1529), rappelle au roi qu’il avait promis d’orner la France d’un mouseîon [31] ; Pierre Du Chastel et Pierre Galland, dans leurs oraisons funèbres sur la mort de François Ier, le comparent au souverain hellénistique [32]. Le roi est ainsi rapproché du général d’Alexandre. C’est à Alexandre ou à Jules César que se réfèrent les représentations de François Ier en imperator, notamment sur les pièces de monnaies où il est caractérisé d’inuictissimus [33]. Cette mise en scène doit être comprise par rapport à celle de Charles Quint, lui-même surnommé Cæsar [34]. Superposer la figure du monarque érudit à celle du guerrier est une autre façon de concurrencer l’empereur ennemi, moins associé à l’univers lettré [35]. Dans cette élaboration de l’image du monarque éclairé, le livre grec vaut plus que tout autre livre, précisément parce qu’il est en grec [36]. Associer la France à la Grèce est une manière d’affirmer la légitimité politique et culturelle du royaume [37]. Dans cette iconographie, la France dépasse l’Italie et supplante le Saint-Empire en rejoignant la Grèce, berceau de la civilisation chrétienne. Les éditions grecques royales diffusent largement, quoique discrètement, cette idée.
28 Au terme de ce bref panorama, il faut retenir que le livre grec imprimé tel que l’ont conçu le roi et ses collaborateurs est un objet d’une valeur scientifique indéniable. Le livre peut donc revêtir une valeur politique et symbolique, au service du pouvoir royal. Il véhicule la figure d’un roi humaniste, mécène des arts et de la littérature. Communication politique et construction réfléchie de l’image du souverain ne vont pas à l’encontre d’un soutien réel à l’humanisme et d’une démarche scientifique désintéressée. Bien plus, les deux démarches se renforcent l’une l’autre : c’est cette circularité que nous avons essayé de mettre en avant.