L’aristocratie byzantine et la valeur des codices (XIe-XIVe siècle)
Production, échanges et patrimonialisation
- Par Benoît Cantet
Pages 171 à 181
Citer cet article
- CANTET, Benoît,
- Cantet, Benoît.
- Cantet, B.
https://doi.org/10.3917/hyp.191.0171
Citer cet article
- Cantet, B.
- Cantet, Benoît.
- CANTET, Benoît,
https://doi.org/10.3917/hyp.191.0171
Notes
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[1]
G. Cavallo, Lire à Byzance, Paris, 2006 (Séminaires Byzantins, 1), p. 142-143.
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[2]
Maximi Monachi Planudis Epistulae, P. A. Leone éd., Amsterdam, 1991, no 95, p. 146-148.
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[3]
E. Yota, « L’image du donateur dans les manuscrits illustrés byzantins », dans Donation et donateurs dans le monde byzantin, J.-M. Spieser et E. Yota dir., Paris, 2012 (Réalités Byzantines, 14), p. 266-267.
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[4]
Ibid., p. 287.
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[5]
On peut également citer le cartulaire de la Makrinitissa (Codex gr. 237) détruit lors de l’incendie de la bibliothèque de Turin en 1904. Voir I. Spatharakis, The Portrait in Byzantine Illuminated Manuscripts, Leyde, 1976 (Byzantina Neerlandica, 6), p. 188-189.
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[6]
G. Cavallo, Lire à Byzance, op. cit., n° 1, p. 140. On sait en réalité qu’à cette date, le 15 janvier 1057, Pothos a déjà payé 150 nomismata pour les sept premiers volumes : voir F. Evangelatou-Notara, « Σημειώματα » ελληνικών κωδίκων ως πηγή διά την έρευναν του οικονομικού και κοινωνικού βίου του Βυζαντίου. Από του 9ου αιώνος μέχρι υου έτους 1204, Athènes, 1982, n° 200, p. 162-163.
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[7]
V. Kravari, « Note sur le prix des manuscrits (ixe-xve siècle) », dans Hommes et richesses dans l’empire Byzantin, Id., J. Lefort et C. Morrison dir., t. II Paris, 1991 (Réalités Byzantines, 3), p. 375-384.
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[8]
F. Evangelatou-Notara,« Σημειώματα » ελληνικών κωδίκων, op. cit., n° 235, p. 160.
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[9]
Ibid., n° 497, p. 222 (Euvagelatou-Notara date quant à elle le manuscrit du xiie siècle).
-
[10]
V. Kravari, « Note sur le prix des manuscrits », art. cité, n° 6, p. 380.
-
[11]
Ibid., p. 384.
-
[12]
On possède un modèle de brébion que l’on retrouve dans tous les textes de ce type à travers l’Empire : S. Lampros, « Κυπριακὰ καὶ ἔγγραφα ἐκ τοῦ Παλατίνου Κοδίκος τῆς βιβλιοθῆκης τοῦ Βατίκανου », Νέος Ἑλληνομνήμων, 14 (1917), p. 23-24.
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[13]
P. Lemerle, Cinq études sur le xie siècle byzantin, Paris, 1977 (Le monde byzantin), p. 13-63, particulièrement p. 24-25.
-
[14]
Il s’agit d’un ornement de reliure métallique en forme de gamma majuscule (Γ).
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[15]
M. Parani, B. Pitarakis et J-M. Spieser, « Un exemple d’inventaire d’objets liturgiques. Le testament d’Eustathios Boïlas (Avril 1059) », Revue des Études Byzantines, 61 (2003), p. 143-165.
-
[16]
L. Petit, « Brébion de la Théotokos Éléousa : l’inventaire. Le monastère de Notre Dame de Pitié en Macédoine », Izvestija Russkago Arheologičeskago Instituta v’ Konstantinopolè, 6 (1900), p. 120.
-
[17]
M. D. Lauxtermann, Byzantine Poetry from Pisides to Geometres. Texts and Contexts, vol. 1, Vienne, 2003 (Wiener Byzantinische Studien XXIV/1), p. 26-34. Voir aussi W. Hörandner, Forme et fonction. Remarques sur la poésie dans la société byzantine, Paris, 2017 (Séminaires Byzantins, 4).
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[18]
Manuel Philès, Poèmes : Manuel Philae Carmina, E. Miller éd., vol. 1, Paris, 1855, n° CLIX, p. 71-72.
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[19]
S. G. Mercati, « Poesia giambica greca in lode di un giovane calabrese », Archivio storico per la Calabria e la Lucania, 1 (1931), p. 103-108, repris dans S. G. Mercati,Collectanea Byzantina, vol. 2, Bari, 1970, p. 361-369.
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[20]
H. Maguire, Image and Imagination : The Byzantine Epigram as Evidence for Viewer Response, Toronto, 1996, p. 8-9.
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[21]
A. Rhoby, Ausgewählte byzantinische Epigramme in Illuminierten Handschriften, Vienne, 2018 (Byzantinische Epigramme in Inschriftlicher Überlieferung Band 4), n° FR18, p. 140-141.
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[22]
Anna Maraba-Chatzenikolaou suppose qu’il pourrait s’agir du patriarche Nicolas III Grammatikos (1084-1111) sans apporter réellement de preuve : A. Maraba-Chatzenikolaou, « Παραστάσεις τοῦ πατριάρχη Νικολάυ Γ’ τοῦ Γραμματικοῦ σὲ μικρογραφίες χειρογράφων », ΔΧΑΕ, 10 (1980), p. 155.
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[23]
M. D. Lauxtermann, Byzantine Poetry from Pisides to Geometres, op. cit., n° 17, p. 47.
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[24]
Même si des cas sont attestés depuis le xe siècle, notamment dans le titre 2.7 du Livre de l’Éparque : Das Eparchenbuch Leons des Weisen, J. Koder éd., Vienne, 1991 (Corpus Fontium Historiae Byzantinae 33), Titre 2.7, p. 86 : « Quelque orfèvre ayant été découvert avec un bien sacré réduit en pièces ou en achetant un complet et ne le présentant pas à l’éparque, qu’il lui soit confisqué ainsi qu’au vendeur. »
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[25]
I. Spatharakis, The Portrait in Byzantine Illuminated Manuscripts, op. cit., note 5, p. 55-57 et H. C. Evans, « The Gospels of Adrianople », dans The Glory of Byzantium, Art and Culture of the Byzantine Era, A.D. 843-1261, H. C. Evans et W. D. Wixom dir., New York, 1997, n° 239, p. 357-358.
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[26]
Selon un type iconographique que l’on retrouve également en Cappadoce sur le portrait du prôtospathaire Michel Sképidès dans l’église dans la Karabaş Kilise de Soğanlı. Voir C. Jolivet-Lévy, « Militaires et donation en Cappadoce (ixe-xie siècle) », dans Donations et donateurs dans le monde byzantin, op. cit., p. 153.
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[27]
Sur le manuscrit, voir I. Spatharakis, The Portrait in Byzantine Illuminated Manuscripts, op. cit., n° 24, p. 190-191, A. Cutler et P. Magdalino, « Some Precisions on the Lincoln Typikon »,Cahiers Archéologiques, 27 (1978), p. 179-198, repris dans A. Cutler, Imagery and Ideology in Byzantine Art, Aldershot, 1992 (Variorum Reprints), et I. Hutter, « Die Geschichte des Lincoln College Typikons », Jahrbuch des Österreichischen Byzantinistik, 45 (1995), p. 79-114.
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[28]
I. Spatharakis, The Portrait in Byzantine Illuminated Manuscripts, op. cit., n° 24, p. 190-191.
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[29]
Hans Belting avait déjà rapproché ces portraits de certains portraits funéraires de l’époque, notamment ceux du monastère de Chôra : voir H. Belting, Das illuminierte Buch in der spätbyzantinischen Gesellschaft, Heidelberg, 1970, p. 77-81.
-
[30]
L’exemple le plus clair se trouve dans l’église de la Théotokos Pammakaristos de Constantinople, fondée au tout début du xie siècle par un frère de l’empereur Alexis Ier : voir H. Belting, C. Mango et D. Mouriki,The Mosaics and Frescoes of St Mary Pammakaristos (Fethiye Camii) at Istanbul, Washington D.C., 1978 (Dumbarton Oaks Studies, 15).
-
[31]
H. Delehaye, « Typikon de la Bebaia Elpis », dans Id., Deux typica byzantins de l’époque des Paléologues, Bruxelles, 1921, ch. 134-143, p. 91-94 ; Byzantine Foundation Documents, vol. 4, Washington D-C., 2000 (Dumbarton Oaks Studies, 35), p. 1561-1562.
1 La valeur des livres copiés dans l’Empire byzantin a souvent été assignée par les commentateurs modernes à l’importance des textes antiques qu’ils renferment ; cependant, les Byzantins rédigeaient en grande majorité des ouvrages religieux qui possédaient ainsi un caractère sacré. Cette valeur sacrée passe au codex en tant qu’artéfact, tant par le biais du contenu du texte que des images saintes qu’il peut renfermer dans les manuscrits de luxe, particulièrement dans le cas des Évangiles. Ainsi cette sacralité s’ajoute-t-elle à la valeur matérielle du livre. Il n’en reste pas moins que les intellectuels byzantins avaient une pleine conscience de la valeur des textes contenus dans leurs manuscrits : en effet, nombreux sont les auteurs à avoir conféré un statut très important au livre, d’abord du fait de la valeur des textes qu’il renferme. On peut ainsi citer quelques exemples au cours de notre période. Au xiie siècle, le célèbre poète Théodore Prodromos, citant Agathias, classe les livres parmi les choses les plus nécessaires à la vie ; au début du xive siècle, Nicéphore Choumnos, chef de la chancellerie d’Andronic II Paléologue (1282-1328), rappelle qu’il faut acquérir un maximum de livres, car ils lui sont aussi indispensables que les outils à un artisan [1]. Cette vision des textes et des livres est notamment celle des intellectuels de l’époque paléologue. Citons ainsi Maxime Planude (mort après 1305), grand éditeur, notamment de l’Anthologie grecque dite anthologie planudéenne, restaurateur de manuscrits, en particulier d’un manuscrit de Diophante, pour qui la valeur matérielle d’un codex se limitait à la qualité du parchemin utilisé. Dans une lettre adressée à son correspondant, le moine Melchisédech Akropolitès, il proteste parce qu’on lui a envoyé du parchemin fait de peau de chameau non traitée, l’empêchant ainsi de travailler [2] : au sein de ces groupes d’intellectuels, si la valeur matérielle du livre existe, elle reste minime.
2 Cette valeur fondamentale accordée au contenu du texte est toutefois moins prégnante dans le cas des manuscrits produits à l’instigation de l’aristocratie laïque de l’Empire : celle-ci, qui commandite principalement des ouvrages ornés et précieux, y apparaît soit par le biais de colophons et d’épigrammes, soit par celui de portraits inclus dans le manuscrit. En effet, si la part des riches laïcs comme commanditaires ou donateurs de manuscrits semble relativement faible comparée à celle des moines (qui peuvent eux-mêmes être des aristocrates), leur présence tend à augmenter surtout au xiiie-xive siècle [3], apogée de la puissance des grandes familles. Leurs représentations, parfois incluses dans ces livres, s’apparentent d’ailleurs de plus en plus, à partir du xie siècle, à des portraits de fondateurs, sur le modèle des portraits monumentaux que l’on trouve dans certains monastères, et non plus à des donateurs dans une position de suppliant [4]. Cela indique une évolution progressive de leur attitude face à leurs commandes, qui expriment un attachement plus fort à l’objet-livre qu’à son contenu. Dès lors, on examinera l’appréciation spécifique de la valeur des livres par l’aristocratie byzantine.
3 Ce sont la valeur matérielle et le caractère précieux de l’artéfact qui priment sur les autres caractéristiques des livres ; ils sont exprimés par le prix des matériaux, mis en avant dans certains colophons, ou bien par l’attention prêtée à leur qualité dans les épigrammes, ce qui donne une idée claire de la valeur accordée aux livres par le groupe dirigeant. Néanmoins, ces produits de la commande aristocratique sont parmi ceux qui circulent le plus, soit qu’ils n’aient pas été attribués à un propriétaire particulier, soit qu’ils aient changé de main, en conservant ou non la mémoire du premier commanditaire, ou, plus simplement, que le livre ait eu vocation à être lu par plusieurs personnes. Certains livres vont jusqu’à cumuler valeur matérielle, valeur économique, valeur spirituelle et mémorielle ; c’est particulièrement le cas du typikon de la Bebeia Elpis, dit « typikon de Lincoln », un des très rares exemples de charte de fondation conservée dans un manuscrit précieux [5].
4 Rappelons qu’à Byzance le manuscrit est un objet de prix et d’une valeur élevée. On connaît bien le coût de certains manuscrits : dans un codex du monastère de Patmos de 1057, le Patmiacus 245, le patrice Pothos va jusqu’à payer environ 215 nomismata pour un ménologe métaphrastique en dix volumes [6], somme extrêmement élevée. Même si le nomisma a alors subi une première dévaluation sous Constantin IX Monomaque, cette fourchette de prix reste très haute. Néanmoins, depuis le début du xie siècle, le prix moyen du livre byzantin commence à baisser, les manuscrits à se multiplier et parfois leur qualité à se dégrader. Les manuscrits sur papier oriental (bombycin) sont introduits et s’accroissent à la même époque, avant que ce support ne soit remplacé par le papier italien au xiiie siècle, après la quatrième croisade (1204). La production d’un manuscrit nécessite plusieurs dépenses, qui peuvent parfois être différenciées dans les colophons [7] : le support, la copie, le décor et la reliure. La décoration et les illustrations sont, en effet, extrêmement coûteuses, surtout quand elles emploient des matériaux et des pigments précieux. En général, le commanditaire paie à la fois pour la réalisation du manuscrit et pour celle des décors, comme c’est le cas pour le prêtre Léon, commanditaire d’un psautier réalisé en août 1070, sans doute à Antioche, le Par. gr. 164 [8]. Vassiliki Kravari signale l’un des rares exemples de colophon précisant le prix de la décoration : il est indiqué, dans le Tetraévangile de la collection Tischendorf, datant sans doute du xiiie siècle, que le manuscrit a coûté 73 hyperpères, tandis que la décoration a coûté 17 florins, soit 34 hyperpères ; huit hyperpères supplémentaires ont été versés au chrysographos (l’enlumineur) [9]. En ce qui concerne les reliures, le prix peut également être extrêmement élevé en fonction des matériaux utilisés. Malheureusement, un seul colophon indique un prix détaillé de reliure : il s’agit du Mess. San. Salv. 18, conservé à Messine en Sicile, daté du xiie siècle. Le coût de cette reliure recouvre plusieurs dépenses : 32 folleis pour la soie et le lin, 24 folleis pour les peaux (le cuir) [10], 6 miliarèsia pour les boutons de fermoir et les clous de décoration, 24 folleis pour la teinture jaune et 6 miliarèsia pour le relieur [11].
5 Les données chiffrées sont donc extrêmement rares et donnent peu d’indications sur l’échelle de valeur des manuscrits. Pour l’approcher, nous devons nous tourner vers les brébia : il s’agit d’inventaires monastiques (mais beaucoup de monastères byzantins étaient initialement des oikoi aristocratiques qui possédaient ce type de documents) qui hiérarchisent les biens mobiles des institutions suivant une logique exclusivement financière. Ainsi, le caractère sacré n’entre pas en ligne de compte. Par exemple, une lampe utilisant des métaux précieux que l’on peut fondre en cas de besoin, ou un cadre d’icône, auront plus de valeur qu’un reliquaire en bois ; les codices n’échappent bien sûr pas à cette logique [12]. Le testament du prôtospathaire et hypatos Eustathe Boïlas, daté de 1059, contient une liste de manuscrits devant servir au fonctionnement de son église de la Théotokos de Salem, situé dans le thème de Mésopotamie [13]. La liste commence avec un Évangile de grand prix, dont Boïlas rappelle d’abord l’écriture entièrement en or, les figures des quatre évangélistes dans des bordures enluminées, la reliure pourpre avec sept fermoirs en argent doré avec lanières, les gammata [14] décorés et une petite fête de la Nativité (le matériau utilisé pour cette scène n’est pas précisé). Les ouvrages suivants ne présentent qu’une reliure de tissu simple, ils sont donc simplement classés en fonction de leur taille [15].
6 On retrouve le même type de gradation dans d’autres fondations monastiques, tout au long de la période. Prenons ainsi deux autres exemples : en 1164 est réalisé l’inventaire du monastère de la Théotokos Eléousa à Strumitza, qui lui aussi classe les objets uniquement selon leur valeur thésaurisable. Il débute par une liste des luminaires métalliques, suivie par celle des icônes, en commençant par les icônes totalement métalliques, puis ornées, avant de passer aux simples panneaux de bois. Arrivé aux manuscrits du monastère, il mentionne d’abord un grand évangéliaire, qui possède des portraits des quatre évangélistes sur fond d’or et, surtout, une reliure précieuse qui, représentant une Crucifixion, est faite de soie pourpre et blanche, ainsi que d’ornements d’argent sur le plat de la couverture, des gammatia avec les figures des évangélistes en pied, cloués par des clous d’argent. De l’autre côté de la reliure se trouvent d’autres gammatia et une croix en or [16]. Défilent ensuite les ouvrages les plus précieux du monastère : un autre évangéliaire pour l’usage habituel, dont la couverture est ornée de soie pourpre et d’or, et deux autres évangéliaires portant de la soie et de l’argent ; le reste des manuscrits ne sont pas ornés et sont simplement classés par taille.
7 Cette importance accordée aux matériaux précieux dans la réalisation des manuscrits, en particulier des reliures, n’apparaît toutefois pas que dans des documents à caractère économique. On peut retrouver des considérations similaires dans des épigrammes, à la fois sur et à propos de leur support [17]. Tout comme les portraits, ces inscriptions poétiques ont valeur, pour leur commanditaire, de marque de propriété. Au début du xive siècle, le poète Manuel Philès rédige une épigramme sur la reliure précieuse d’un lectionnaire, commandité par l’économe Iôannikos pour le monastère Tou Philokalou (du nom d’une grande famille aristocratique byzantine) à Thessalonique [18]. L’épigramme, adressée au Christ, commence par une adresse au lecteur : le plaquage en métal doré sur la reliure avec des clous d’argents est associé aux portes du Paradis, symbolisé par le texte ; les images martelées des saints ont, quant à elles, pour but de réjouir le regard de ceux qui les contemplent. Elle loue également la qualité des miniatures présentes car elles peuvent rendre l’idée du mystère de l’Incarnation, le nombre de huit cahiers symbolisant, selon Philès, les sept jours de la Création, plus un, associé à la vie éternelle. Enfin, le poids de l’ouvrage, que l’on imagine important, est associé à la gravité des dogmes. Le texte se termine de manière très classique, le commanditaire demandant au Christ la rémission de ses péchés en échange de ses efforts. Il ne s’agit donc pas de tenir un discours religieux, mais bien de magnifier l’investissement du commanditaire pour ce manuscrit extrêmement précieux : c’est un cas unique d’épigramme où même le poids de l’objet est mis en avant afin de souligner la qualité et le coût des matériaux. Ainsi, à Byzance, non seulement au sein du groupe aristocratique, mais également dans le reste de la société, la valeur du livre est avant tout entendue comme une valeur financière, par la mise en avant des matériaux thésaurisables qui le composent, principalement des métaux précieux et des pierres de prix, mais aussi de la soie.
8 Par leur nature même, les manuscrits et leurs rapports à leurs commanditaires ne sont pas statiques : certains manuscrits précieux ne sont pas destinés à un personnage en particulier, d’autres sont même usurpés ou volés, ou bien circulent entre aristocrates et institutions monastiques.
9 Tous les manuscrits commandités par des membres de l’aristocratie ne sont pas aussi précieux que les ouvrages que l’on a évoqués jusqu’à maintenant ; de même, peu d’entre eux disposent d’une individualisation aussi poussée que le lectionnaire du monastère Tou Philokalou. En effet, on connaît quelques exemples d’épigrammes qui ne sont que des « produits littéraires » pouvant louer, sous réserve de légères modifications ou adaptations, un commanditaire ou un donateur qui n’aurait pas les moyens ou les relations pour embaucher un poète compétent. Un exemple a bien été identifié : il s’agit d’un encomium que l’on retrouve dans au moins deux manuscrits d’Italie méridionale, le Vat. gr. 1257 du xe siècle (fol. 57v) et le Vall. E37 de 1317 (fol. 91) [19]. Henry Maguire a bien noté que cet éloge, composé par un auteur sicilien anonyme, ne mentionne pas le nom de son dédicataire au cours de ses 86 vers. Ce dernier peut être modifié et adapté à volonté dans ce passage : « θαυμαστέ, τερπνὲ καὶ λαμπρὲ κῦριτάδε », que l’on peut traduire par « admirable, délicieux et splendide sireuntel ». On peut donc y insérer le nom de l’individu que l’on souhaite honorer, augmenté ou non d’un titre, du moment que l’ensemble compte quatre syllabes, ce qui laisse en grec un grand nombre de possibilités [20].
10 Or, ce type de pratique se retrouve dans les épigrammes livresques, et parfois même dans le cas d’ouvrages précieux : un curieux exemple se trouve dans le Par. gr. 533, manuscrit du xie siècle dans lequel sont copiées seize homélies de Grégoire de Nazianze. Il comprend plusieurs miniatures sur fond d’or, dont un portrait de l’auteur au fol. 3v. Dans le cadre de cette enluminure se trouve une épigramme qui, si elle est métriquement correcte et de meilleure qualité que celle décrite précédemment, reste pourtant fort vague sur son commanditaire et présente les mêmes dispositions « à remplir » que le discours du Sicilien anonyme. Voici le texte :
Autrefois, héraut de Dieu, nous partagions les richesses de tes paroles, don de Dieu, sur terre. Qu’encore aujourd’hui, ils [les moines] soient de nouveau enrichis de ton patronage, nous tous assemblés t’en implorons. Celui qui a inséré pieusement tes mots d’or dans le livre, l’excellent Nicolas (ἄριστος Νικόλαος) [21].
12 Ce texte qui accompagne le portrait de Grégoire de Nazianze rappelle les qualités du saint, mais ce qui nous intéresse concerne les donateurs et le commanditaire. Les premiers se désignent comme une assemblée (sûrement des moines) ; le commanditaire, lui, est qualifié de « meilleur Nicolas », sans que l’on sache à qui il est fait allusion [22]. L’aspect indéterminé des désignations est évidemment voulu par ceux qui ont réalisé le livre, étant donné la qualité du manuscrit : sans l’enluminure, il serait impossible d’identifier Grégoire de Nazianze, et encore moins notre Nicolas, d’autant que le qualificatif d’excellent (ἄριστος) pour désigner un individu est relativement rare. Cependant, cette désignation d’excellent Nicolas (ἄριστος Νικόλαος) laisse disponibles sept syllabes sur douze afin de modifier l’adresse du manuscrit, ce qui est fort important, sans pour autant compromettre la métrique ou la structure. Nous sommes donc probablement face à une épigramme modifiable, un texte « ready made [23] », l’identification à ce Nicolas restant optionnelle et très facilement interchangeable. Ici, en l’absence d’un patronyme, il s’agit vraisemblablement d’un clerc ou d’un moine.
13 Il est aussi fort courant qu’un livre puisse passer de main en main, depuis son premier commanditaire jusqu’à ses héritiers ou une institution, comme les ouvrages de la bibliothèque d’Eustathe Boïlas. En revanche, les usurpations sont plus difficiles à établir, bien qu’elles soient beaucoup plus courantes dans le cas des manuscrits que dans celui des objets métalliques [24]. Le cas le plus indiscutable d’appropriation, voire d’usurpation, d’un manuscrit concerne le dit Tetraévangile arménien d’Andrinople, le ms. 997/116, conservé dans la bibliothèque mékhitariste de San Lazzaro de Venise, daté de 1007. Il s’agit d’un manuscrit commandité par un Arménien de la cité d’Andrinople, un aristocrate militaire, probablement de confession chalcédonienne, nommé Yovhannès, prôtospathaire et proximos (officier de liaison) du duc Théodarakan. Il ne nous est connu que grâce à un colophon en arménien au fol. 297v du manuscrit [25]. On possède en effet un portrait du commanditaire offrant son ouvrage à la Vierge au fol. 8 ; Yovhannès est représenté en militaire byzantin portant un turban [26], mais l’inscription arménienne qui l’accompagnait et qui identifiait le portrait a été grattée. En effet, à un moment de son histoire, le manuscrit a changé de main et le nouveau propriétaire a fait copier une inscription encadrant le portrait du commanditaire, sans doute en grec ; cette inscription a été effacée une deuxième fois pour laisser place à celle que nous possédons aujourd’hui : « Théotokos, viens en aide à ton serviteur Phôtios Disypatos ». Un nouveau propriétaire s’est approprié l’image de dévotion de Yovhannès, puis un second, qui, aristocrate grec, ignorait sans doute l’arménien. Seul importait à ce dernier le fait d’être reconnu comme étant le propriétaire d’un manuscrit orné de bonne qualité et non la compréhension du texte des Évangiles et du colophon.
14 Le lien entre l’aristocrate commanditaire et son manuscrit peut donc être rompu, que ce soit à dessein ou par une réappropriation. Il apparaît tout de même que la valeur du livre reste celle du codex-artéfact, la présence du texte étant surtout symbolique, ce qui est rendu éclairant par le Tetraévangile d’Andrinople : ce qui compte pour Disypatos reste la possession ou le lien avec un objet de prix.
15 Enfin, peu de manuscrits expriment la notion de valeur d’un livre mieux que le Typikon de Lincoln. À la fois codex-artéfact de grand prix, conservatoire de la mémoire familiale et de son patrimoine dont il se fait l’incarnation, il est aujourd’hui l’unique témoin d’une fondation monastique aristocratique disparue au moment de la chute de Constantinople en 1453. Il s’agit d’un manuscrit du xive siècle achevé aux alentours de 1330, conservé à la Bodleian Library d’Oxford et appartenant au Lincoln College (ms. Lincoln College gr. 35). Il renferme le règlement de la fondation dédiée à la Théotokos Bebaia Elpis [27], un couvent familial fondé par Théodora Palaiologina Synadènè, nièce de l’empereur Michel VIII Paléologue, et par divers membres de sa famille. Le manuscrit se compose des 24 chapitres du règlement de fondation du couvent, précédés par une préface de Théodora Palaiologina Synadènè ; on trouve ensuite les commémoraisons des membres de la famille, un point sur les limites du couvent, une seconde règle de huit chapitres, augmentée par Euphrosynè, qui a succédé à sa mère Théodora, et, enfin, trois commémoraisons datées de 1397, 1398 et 1402 et insérées à la fin du manuscrit. L’ensemble était précédé de grands portraits des membres de la famille, qui ont été mélangés au moment d’une opération de reliure en Occident à l’époque moderne [28].
16 Il s’agit de l’ensemble de portraits familiaux de fondateurs le plus complet conservé pour l’Empire byzantin, avec des représentations très riches et d’excellente qualité. On trouve ainsi des portraits doubles de la famille de la fondatrice sur quatre générations :
Figure n°1 : Généalogie de la famille des fondateurs telle que présentée à l’origine dans le manuscrit avant le remembrement d’époque moderne.
Figure n°1 : Généalogie de la famille des fondateurs telle que présentée à l’origine dans le manuscrit avant le remembrement d’époque moderne.
17 En quoi cet ensemble iconographique nous renseigne-t-il sur la valeur des manuscrits pour l’aristocratie byzantine ? Notre manuscrit est un conservatoire de la mémoire familiale, notamment du fait de la présence des portraits et de l’importance accordée aux commémoraisons dans le texte : la série de portraits représente les membres de cette famille de l’élite sur quatre générations (du milieu du xiiie siècle jusqu’au premier tiers du xive) et reprend probablement l’organisation spatiale des tombeaux dans le monastère et les fresques ou mosaïques qui y étaient déployées [29]. En effet, dans les monastères aristocratiques, depuis au moins le xie siècle, les tombes familiales étaient organisées d’est en ouest, les fondateurs étaient inhumés près de l’autel tandis que leurs descendants les plus lointains étaient enterrés vers la façade occidentale [30]. Ainsi, le manuscrit devient pour cette famille un équivalent miniature de son monastère : on y trouve l’ensemble des portraits des membres de la famille dont les commémoraisons prennent place plus loin dans le texte du typikon [31]. Il est aussi le conservatoire de leur fortune, renfermant le brébion qui enregistre les biens du monastère familial : or, le codex, vu son caractère luxueux, était nécessairement constitutif de cette fortune, même si l’on ne sait malheureusement rien de sa reliure d’origine. C’est précisément le caractère précieux du codex qui lui permet de remplir ce rôle. Le typikon de Lincoln représente donc l’état ultime de la valeur que des aristocrates byzantins peuvent accorder à un manuscrit. Son statut de codex-artéfact en fait un objet de prix, il enregistre et fait partie de la fortune familiale liée au monastère ; par la multiplicité des portraits qu’il contient, il agit tel un conservatoire de la mémoire familiale aristocratique, étant aussi un miroir du monastère, essentiel aux commémoraisons funéraires et donc à la clémence divine lors du Jugement pour les membres de la famille Palaiologos-Synadènos. Ce faisant, le statut du manuscrit est ainsi fossilisé et sa circulation d’un propriétaire à un autre, désormais impossible.