Le travail de Péguy sur les mots
- Par Charles Coutel
Pages 37 à 42
Citer cet article
- COUTEL, Charles,
- Coutel, Charles.
- Coutel, C.
https://doi.org/10.3917/huma.309.0037
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- Coutel, Charles.
- COUTEL, Charles,
https://doi.org/10.3917/huma.309.0037
Le 20 septembre 1910, Charles Péguy confie à son ami fidèle Joseph Lotte : « Ah, mon vieux, les mots ! Les mots ! Il n’y a rien de comparable : ni la musique, ni la peinture ne valent les mots. Avec les mots il n’y a pas un sentiment que l’on n’exprime ». Cette passion pour les mots est saluée par Philippe Grosos dans son ouvrage Péguy philosophe (Éditions de la Transparence, 2005 p. 9) : « Penser en philosophe, selon Péguy, c’est tout d’abord penser le monde en sa langue, cette langue qui fut pour lui le français et qu’il a voulu parlante, c’est-à-dire non jargonnante (…) Penser sa langue n’a de sens que si l’on pense dans sa langue. » Pourquoi cette passion pour les mots ? Pour Péguy, il n’y aura jamais trop de mots !
1Péguy s’avise qu’avant de se servir des mots, comme font les Modernes, il faudrait accepter d’être les « hôtes du langage » afin que nos pensées soient vraiment nôtres. Il s’agit de prendre au sérieux le paradoxe de l’hospitalité : je suis ton hôte au moment même où je crois que tu es le mien. D’où la vigilance de Péguy. Le langage dont nous héritons peut ainsi devenir une force de résistance au conformisme mais aussi à la mégalomanie : le langage qui peut tout dire ne peut cependant dire le tout. Aucune définition n’aura jamais le dernier mot ; car les mots s’ouvrent sur leur propre essor, quand nous assumons leur héritage. C’est donc notre travail sur les mots qui donne sens au monde, renforce la fidélité à soi, nourrit la recherche de la vérité et la construction de la fraternité. Une fraternité qui se nomme est plus forte qu’une fraternité simplement ressentie.
2Une autre raison prémunit Péguy contre tout dogmatisme qui fige les mots. C’est la richesse des mots qu’il s’agit à la fois de se réapproprier et de déployer, en tenant compte des contresens commis sur eux. Les mots peuvent être ignorés par les tenants d’une logique de l’avoir qui accumulent le même (argent, pouvoir, orgueil) et transforment les mots en slogans. Peu à peu la langue risque de s’appauvrir comme George Orwell dans 1984 nous en avertit : c’est la production du « novlangue », qui se caractérise par un appauvrissement délibéré et continu des mots. Cet appauvrissement restreint le pensable, l’imaginable et l’admirable. L’accord des esprits est remplacé par un confus consensus. Nous sommes en route vers une société totalitaire qui rend indésirable la liberté de penser. Orwell est très précis : « Comparé au nôtre, le vocabulaire Novlangue était minuscule. On imaginait constamment de nouveaux moyens de le réduire. Il différait en vérité de tous les autres en ceci qu’il s’appauvrissait chaque année au lieu de s’enrichir. Chaque réduction était un gain puisque, moins le choix est étendu, moindre est la tentation de réfléchir » (édition Folio, p. 405). Orwell semble nous dire que la richesse des mots est fragile et menacée ; elle est la cible privilégiée de ceux qui veulent tuer notre liberté de penser, de jouir et d’agir.
3À ce scenario mortifère, Péguy oppose par avance une logique de l’être qui se déploie dans une approche hospitalière et poétique du monde. Entre 1894 et 1899, Péguy s’avise que la vie intellectuelle française s’étiole (voir le dossier du n°307 d’Humanisme, de mai 2015). Un processus d’orléanisation des mots gagne la République : les mots perdent leur mémoire quand une branche cadette prend le pouvoir sur une branche aînée légitime. Pour cacher ce coup de force, il s’agit toujours de rendre le peuple incapable d’accéder aux mots précis qui lui permettraient d’exprimer sa colère et sa souffrance. Pour cela l’orléanisme organise une inculture d’État et un anti-intellectualisme officiel, notamment en tuant les humanités au sein de l’École de la République.
4Péguy pressent que le paradoxe de l’ignorant peut passer inaperçu : « Moins j’ai de mots à ma disposition, moins je m’en rends compte. »
5Pour surmonter toute régression totalitaire via le langage et conjurer le paradoxe de l’ignorant, Péguy ne va pas ménager sa peine et nous indique trois tâches : apprendre à nommer (par l’École et les humanités), mobiliser la richesse des mots (par la culture humaniste), ne pas hésiter à inventer des mots nouveaux pour mener les combats de son temps.
Apprendre les mots à l’École
6La première tâche consiste à laisser les maîtres instruire leurs élèves ; comme plus tard Camus, Péguy est rempli de gratitude envers ses instituteurs et ses professeurs qui enrichirent sans cesse son vocabulaire par les savoirs et les humanités. En bon fils des Lumières, il sait qu’une science est d’abord une langue bien faite. En 1899, il raconte ainsi la découverte de sa première salle de classe : « La classe était clairement sérieuse et propre, enclose de murs clairs et d’un plafond blanc […] partout sur les murs s’alignaient de grands tableaux clairs, des cartes, et surtout de grands cartons où étaient représentées avec des couleurs, des bêtes et des plantes pour la plupart extraordinaires, dont j’épelai en moi-même les noms, puisque je savais lire ; les bêtes y étaient dénommées animaux ; les plantes y étaient dénommées végétaux ; et il y avait aussi des minéraux ».
7À cette époque, les leçons de choses étaient d’abord des leçons de mots. Peu à peu, son monde s’éclaire car il peut nommer les choses, les personnes et les événements. Par l’École, le monde se peuple de possibles et l’avenir s’ouvre : vocabulaire et grammaire préparent l’avenir. Le passé de la langue prépare l’avenir de l’Homme.
8Nous sommes aux antipodes de la simplification du Novlangue orwellien : chez Péguy les mots que je ne comprends pas encore stimulent ma curiosité et aiguisent ma recherche. Mais Péguy avertit : par les mots, on peut très vite chercher à impressionner : il nomme cela faire le malin. Or, trouver le mot juste, comprendre ce que me dit l’autre et chercher à me faire comprendre, c’est ajouter de la liberté dans le monde.
Mobiliser la richesse des mots
9Admirateur des cathédrales, Péguy y trouve un premier modèle pour magnifier son amour des mots. Un mot n’a de sens vivant qu’en rencontrant tous les autres ; Péguy appelle cela faire mijoter un pot-au-feu savant. Il convient donc de mobiliser tous les mots à la fois et d’abord de rapprocher un mot d’un autre, proche mais différent. Péguy pressent que la violence ou la démagogie commencent quand on fait délibérément passer un mot pour un autre. En revanche, la culture humaniste, amplifiant l’instruction, se plaît à célébrer la richesse des mots de toutes les langues. Un humaniste sera attentif à l’enrichissement mutuel des langues (il y a 700 mots arabes dans le français). Toute une sagesse est enveloppée dans cette richesse des mots devenue consciente de soi par la réflexion et la poésie. Ainsi, le verbe amener s’applique aux personnes tandis qu’apporter s’applique aux choses. On mesure la profondeur éthique du choix entre ces deux verbes. Ce simple exemple indique un des aspects essentiels du travail de Péguy sur les mots : il a une portée éthique. Faire attention aux mots et à la grammaire, c’est aussi respecter les personnes. Sur le modèle du contre-pied-contrefort, Péguy utilise un mot en le confrontant à un autre à la fois, on l’a dit, proche et différent : ainsi, dans De Jean Coste, la pauvreté est pensée en opposition et en tension avec la misère ; de même, dans Notre jeunesse, la politique est pensée avec la mystique ; de même, laïque est opposé à clérical (et non à religieux), fidèle en cela à Ferdinand Buisson. Quand une ambiguïté réside dans un mot, Péguy en déploie les potentialités pour stimuler la pensée : ainsi il oppose autorité de compétence et autorité de commandement.
10Mais ce travail de mobilisation curieuse et joyeuse ne suffit pas pour conjurer définitivement le paradoxe de l’ignorant. Il nous faut élever notre regard au sein de la cathédrale des mots. Le poétique doit se faire heuristique.
Déployer la rosace des mots
11Le motif de la rosace est omniprésent chez Péguy car il ne regarde pas simplement les oppositions entre les mots : il les unit. En juin 1909, il écrit : « La réalité, l’événement de la réalité, l’événement est cette rosace réelle aux fleurs de roses infiniment fouillés». La richesse des mots va dire, célébrer et développer l’infinité de cette réalité.
12Péguy ne regarde pas simplement les oppositions, il élève son regard et place les mots dans la lumière des rosaces ; c’est que la richesse des mots est ouverte comme une rosace capable d’en accueillir une infinité d’autres. Qu’importe de savoir nommer ou de mobiliser les mots si ce n’est pas pour aimer grandir et chercher ensemble la lumière ? Pour prendre la mesure de l’originalité de Péguy, un dernier détour par Orwell est requis : il faut savoir que le point de départ du roman 1984 et de son annexe consacrée au Novlangue est un commentaire critique de l’ouvrage de C.K. Ogden intitulé Basic English, datant de 1930. Une première version de ce texte en 1929 se nommait Panoptic English, manifestant une influence de Bentham. Dans ce texte de 1929, l’auteur invente une roue panoptique grâce à laquelle il serait possible avec très peu de mots, disposés en cercles concentriques, de produire une infinité de phrases simples et univoques (voir ci-contre). Les interlocuteurs se font comprendre… mais sur presque rien.
13Avec les deux cents mots de cette roue combinatoire… on parle anglais immédiatement et sans effort. Malheur à celui qui conteste ce système en rappelant la richesse héritée des mots : le voilà vite traité d’élitiste réactionnaire d’un autre âge. On comprend mieux pourquoi un certain anti-intellectualisme va se nourrir de ce fantasme quasi totalitaire, comme Michel Foucault nous en avertit dans Surveiller et punir. L’orléanisme trouve ici l’expression tabulaire de son amnésie constitutive.
14En revanche, la rosace péguyste est le contraire de ce fantasme panoptique (voir illustration page 41).
15Par ce motif de la rosace, Péguy fait triompher la richesse des mots ; en effet, la rosace permet, dans une figure finie, mais ouverte, de faire signe vers l’infini. Toute rosace peut à son tour devenir partie d’une autre rosace qui l’incluerait et ce à l’infini : partie et tout, synchronie et diachronie se combinent, sans faire système.
16Au centre de cette rosace le « mot-foyer » à mettre en lumière entend rester un processus ouvert, dynamique et possibilisant : citons, par exemple, les mots : texte, lecture, vie, enfance, hospitalité, séparation, style. Un mot n’est pas défini pour lui-même mais toujours présenté dans ses harmoniques infinies.
17Pour Péguy les mots s’éclairent les uns par les autres au sein d’une série amplifiante : exemple « amis, maîtres, modèles » ou encore : « foi, charité, espérance ». Ces séries ont toujours une fonction de mobilisation au sein d’une « énergétique morale » ; Péguy nomme ce processus « se situer dans la haute région ».
18Mais la rosace des mots ménage des vides qui sont autant d’espaces ouverts sur le monde futur et espéré. Parce qu’il connaît et aime les mots de notre langue française, Péguy ose en inventer de nouveaux toujours en lien avec les mots existants : ainsi le mot extensité, sur le modèle d’intensité, ou encore le mot pervicacité (du latin pervicax, obstiné, têtu) pour exprimer le courage de se battre dans la durée.
19Ainsi la richesse des mots est inachevée et attend notre énergie humaniste et notre audace poétique.
Conclusion
20Apprendre à nommer, mobiliser les mots pour mieux penser, inventer des mots pour enrichir notre avenir et animer notre monde, tels sont les efforts auxquels Péguy se consacre. Ce travail est nécessaire encore aujourd’hui si nous voulons conjurer l’ignorance, mobiliser les énergies et prévenir tous les orléanismes défaitistes et les fanatismes sanguinaires.
21Pour Péguy, notre langue française n’aura jamais trop de mots !