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Article de revue

À la poursuite du diamant langagier

Pages 32 à 36

Citer cet article


  • Devillers, C.
(2015). À la poursuite du diamant langagier. Humanisme, 309(4), 32-36. https://doi.org/10.3917/huma.309.0032.

  • Devillers, Christophe.
« À la poursuite du diamant langagier ». Humanisme, 2015/4 N° 309, 2015. p.32-36. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-humanisme-2015-4-page-32?lang=fr.

  • DEVILLERS, Christophe,
2015. À la poursuite du diamant langagier. Humanisme, 2015/4 N° 309, p.32-36. DOI : 10.3917/huma.309.0032. URL : https://shs.cairn.info/revue-humanisme-2015-4-page-32?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/huma.309.0032


Notes

  • [1]
    Zaki Laïdi, Le Sacre du présent. Flammarion, 2000.

« On peut, si on veut, ramener tout l’art de vivre à un bon usage du langage », cette limpide « leçon de philosophie » de Simone Weil semble avoir été rédigée tout exprès pour la franc-maçonnerie, dont les ressorts s’appuient sur une pratique de la langue française qui n’a plus grand-chose à voir avec les échanges parlés ou écrits de la vie courante. Puisant sa geste rituelle dans une tradition préservée de trois cents ans, l’Art Royal revendique la même exigence dans le dialogue spontané entre ses membres. N’y aurait-il pas là matière à comprendre et à dupliquer « hors du temple », quand devant nos yeux, la confusion des idées s’alimente de la confusion des mots ?

1Induit en faux par l’idée que la franc-maçonnerie serait une sorte de secte, le bon sens populaire (qu’on appellera ici le « mauvais sens ») la perçoit souvent comme une école de la sujétion et de la contrainte. C’est l’exact contraire de la réalité maçonnique. Car si elle est sans nul doute une école au sens d’une institution qui instruit sur le monde et sur soi, elle est avant tout un lieu d’adhésion et d’apprentissage de l’autonomie. En filigrane de toute la démarche initiatique, se décline l’idée de consentement et d’action délibérée.

2Et comment en serait-il autrement puisqu’il s’agit de construire un regroupement fraternel qui ne saurait s’accommoder d’une quelconque emprise, et dont Régis Debray écrit qu’il se fait « sur critères symboliques » ? En ce début tourmenté de XXIe siècle, on complètera avec bonheur la citation, tellement d’actualité, du même Régis Debray qui poursuit ainsi : « Ce regroupement prend à rebrousse-poil le je préfère mon frère à mon cousin et mon cousin à monvoisin. On ne naît pas frère, on le devient, par un acte de fraternisation. Une fraternité est une famille non pas dénaturée, mais transnaturée. »

3Cette quête convoque trois principes actifs, tous trois fondés sur un consentement éclairé : une loi, un temps et un langage. Une loi consentie, c’est un règlement intérieur – en accord total avec la règle républicaine, cela va de soi – auquel le franc-maçon souscrit pour formaliser son adhésion. Un temps consenti, c’est un rendez-vous répété et assidu auquel il sacrifie pour assoire sa participation. Un langage consenti, c’est un rituel et une procédure de débat auxquels il se prête pour canaliser sa contribution.

4Si la loi comme le temps relèvent d’une précision mesurable (texte de référence pour la première, périodicité et durée établies par la pratique pour le second), le langage est d’évidence plus complexe à appréhender. Il se nourrit du rituel mais aussi de la subjectivité des individus, et façonne, plus que tout, le récit tout à la fois personnel et collectif qui garantit l’existence du groupe.

5Laissons de côté le caractère dramaturgique d’une tenue maçonnique, le décorum et le mouvement dans le temple, relevant du langage du corps, parfaitement codifié mais dont la valeur réside justement dans l’immuabilité, et attachons-nous à la langue qu’on y parle dans son sens le plus littéral. Car la phrase et sa musique, le mot ou l’absence de mot, constituent, dans le cénacle maçonnique plus qu’ailleurs, une grille d’explication considérable du micro-cosme qu’ils décrivent.

6Dans la loge, parler et mutisme se conjuguent pour sculpter ensemble un temps consolidé qui ne fait l’impasse ni sur le passé, ni sur l’avenir. Des mythes initiatiques à la discussion, en passant par le processus d’apprentissage, la parole scande et organise la progression de chacun et la relation entre tous. C’est dire combien la langue est consubstantielle de la matière maçonnique.

Le travail en loge vise à la découverte et à la compréhension par chacun d’un impensé jusqu’alors.

Description de l'image par IA : Enfant assis sur un rocher, tenant un livre ouvert, entouré de livres et de rochers.

Le travail en loge vise à la découverte et à la compréhension par chacun d’un impensé jusqu’alors.

Du mot jusqu’au Point de vue

7Et pour cause puisque le travail en loge vise à la découverte et à la compréhension par chacun d’un impensé jusqu’alors. En polissant sa pierre, le franc-maçon renforce sa capacité à conceptualiser le monde dans lequel il vit. Conceptualiser, c’est, de fait, avoir, auparavant, élargi son champ lexical. Ainsi donc, mot après mot, le nouvel initié saisit l’ampleur de l’univers qu’il va lui falloir explorer et sort de l’ignorance, cette ignorance qu’il ne mesurait pas encore puisqu’il n’en avait pas la capacité.

8Avec la conceptualisation, progressent l’imagination, l’inventivité, la pensée, la fabrication des idées, faisant d’un groupe humain hétéroclite sur le papier, une instance collectivement intelligente et de haute qualité délibérative, tant par la manière que par le contenu.

9Chaque maniement de la parole en loge produit, assemblé aux autres, un antidote contre les turbulences du dehors, qui ne sait plus dompter son engouement ni pour la logorrhée, ni pour la superficialité.

10À la parole éruptive, qui prévaut aujourd’hui dans les médias non-écrits, la loge oppose, dans le temple, une parole contenue, maîtrisée. Il n’est d’ailleurs guère de démarches aujourd’hui qui invitent, comme le fait la franc-maçonnerie, à une période longue de silence et d’observation à l’image de celle que connaît l’apprenti. C’est le temps de l’écoute, nécessaire pour comprendre et mettre en ordre sa réflexion, sans enjeu puisqu’il n’y a pas à séduire, pas à convaincre. C’est le temps de la parole tue, encapsulée, conservée par-devers soi, qui s’imprègne de références et de pondération avant que d’être livrée.

11« Je ne sais ni lire ni écrire, je ne sais qu’épeler », est-il dit dans l’une des instructions faites au nouvel entrant. Sur les chaînes de télévision, on interviewe à tour de bras des témoins partiels, des observateurs partiaux, des experts de tout, des passants, dont l’avis certes respectable mais ordinaire, ou tout juste documenté, ne vaut pas illustration, encore moins explication. Sur les réseaux sociaux, on écrit et commente, sans évaluation préalable des conséquences de ses dires, et l’on s’étonne que le débat d’idées comme les formes civilisées de la conversation volent en éclat. Le maçon qui prend la parole s’efforce de rechercher justesse et mesure dans son propos. Cette justesse appelle chez lui, tout à la fois un vocabulaire adapté et une conscience de sa propre expression.

12Mais le langage en loge ne se cantonne pas dans l’immanence. La maçonnerie permet également au locuteur d’expérimenter une projection de sa pensée qui va et vient du passé au futur, entre, d’un côté, le mythe de la parole perdue qui enracine de manière ancestrale sa quête de vérité, et de l’autre, la valeur de la parole donnée qui garantit de manière éthique le respect de l’engagement pris lors de l’initiation.

13La question de la parole perdue – à la recherche de laquelle on est – fait, à l’instar des grands monothéismes, corps avec la progression maçonnique, qui tente une restauration de l’intégrité du propos, contre le bavardage, le verbiage, le mensonge, l’inintelligibilité qui règnent parmi les hommes et les peuples.

14Quant à la parole donnée, ce serment qui ponctue la plupart des cérémonies maçonniques à quelque grade que ce soit, elle écarte d’emblée la possibilité d’une légèreté, d’une approximation, d’un revirement sans justification, d’une volatilité du mot, en inscrivant le prononcé dans une distance infinie.

15Sans doute les humanités d’antan préparaient-elles mieux à l’exercice ? Cette approche partagée de la parole n’est, aujourd’hui, plus si répandue, alors même que les lieux de « communauté » sont légion. C’est dire combien la proposition maçonnique, hors sa composante initiatique, offre un espace précieux de formation d’une intelligence et d’une pensée collectives et par la grâce de ce mécanisme, de structuration individuelle de chacun des membres du groupe.

16La mise en perspective, qu’elle soit historique, picturale, ou langagière, demeure en effet, depuis les travaux de l’architecte Brunelleschi qui cherchait à imager son projet de construction de la Basilique de Florence, l’une des conquêtes essentielles du début du deuxième millénaire, de celles qui permirent le développement du point de vue [1], de la peinture à la philosophie. Les sociétés modernes, hyperconnectées et hypersensibles, amorcent un reflux sur ce point, comprimant dans le temps, les événements et leur analyse, marquant la supériorité de la formule courte qui fait mouche sur l’explication longue qui lasse, préférant le jaillissement unilatéral aux échanges féconds. Technologiquement complexes, elles suscitent paradoxalement, de ce fait, dans le discours de la rue, un effacement de la prise en compte de la complexité des faits et des choses.

Du Point de vue jusqu’à la République

17Dans ce contexte, même isolée, l’expression des francs-maçons n’a jamais été aussi utile. Quel groupe humain est-il en effet, comme la franc-maçonnerie, susceptible de se réclamer d’une véritable diversité sociale et donc des points de vue, tout en maîtrisant, dans une perspective historique longue, des processus désintéressés de formalisation et d’édification du débat et de convergence des idées ? L’un va rarement avec l’autre. Les partis politiques euxmêmes, dont on pourrait avancer sans risquer le ridicule que c’est la vocation, n’y parviennent plus. Car un engagement efficace dans la construction collective d’un monde meilleur nécessite une doctrine unifiée – l’expression n’a ici rien de péjoratif –, s’appuyant sur la synthèse que permet, seule, une langue commune riche et renseignée.

18La pérennisation de la civilisation, non dans ce qu’elle a d’excluant des autres, mais bien au contraire dans ce qu’elle signifie d’héritage universel d’un idéal émancipateur, la défense des fondamentaux, la « réinstitution » des espaces républicains, comme la réclament en ce moment de nombreux intellectuels mobilisés, sont à ce prix : le retour de la Raison ; Raison qui commande, dans le champ objectif de la Connaissance, un primat de la science et une pratique permanente du discernement éclairé, et dans le champ subjectif de la Politique, une confrontation fertile d’opinions étayées et bien formulées.

19Malheureusement, l’adage français qui déclare que « moins on sait, plus on affirme », qui fait écho au « plus j’apprends, plus je m’aperçois que je ne sais pas » de Galilée, est de plus en plus battu en brèche par cette société où, dans le vacarme désinvolte des innombrables avis surmédiatisés, nul n’ayant plus le recul nécessaire pour se livrer à une autocritique de son expression, parle à tort et à travers. Ainsi donc, le micro-trottoir prend valeur d’information. La phrase sortie du contexte heurte ou offense. Le commentaire Facebook sanctionne sans appel l’assertion argumentée de l’intellectuel désormais réprouvé. Un seul mot, aussi anodin soit-il, peut s’emballer, se déstructurer (quand il ne se modifie pas au gré de la dysorthographie), s’insinuer dans les interstices les plus profonds du tissu social où il sera interprété et provoquera sur son passage des tombereaux de désolation. Vidés de leur substance, les mots ne s’assemblent plus avec fluidité, ils mutent, entraînant dans leur chute les idées qu’ils bâtissaient et la République avec. Impuissant comme face aux catastrophes naturelles, on a envie d’en appeler à un véritable réarmement de la pensée et de la langue.

20Réarmer la pensée et la langue au profit de l’humanisme et d’une République universelle implique une conjonction d’éléments que les ordres maçonniques ont su cultiver. La franc-maçonnerie rend en effet possible cette combinaison : la capacité à mettre en perspective, à calibrer et à dominer son propos, et à savoir en mesurer les effets, la précision des mots, la maîtrise du vocabulaire employé, composent conjointement un bouclier solide contre la confusion qui s’installe.

21Mais il y a plus encore. Dans le secret initiatique de la délibération de loge, le mot prononcé résonne fort et longtemps. Mais jamais ailleurs. Il appartient à celui qui le dit et à ceux qui l’entendent. Mais jamais à d’autres.

22C’est en tant qu’elle demeure ce conservatoire d’un précieux diamant langagier que la franc-maçonnerie constitue le plus bel art de vivre ensemble… et debout.


Date de mise en ligne : 01/02/2021

https://doi.org/10.3917/huma.309.0032