Hollywood en tablier
- Par Jean-Louis Coy
Pages 98 à 101
Citer cet article
- COY, Jean-Louis,
- Coy, Jean-Louis.
- Coy, J.-L.
https://doi.org/10.3917/huma.281.0098
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- Coy, J.-L.
- Coy, Jean-Louis.
- COY, Jean-Louis,
https://doi.org/10.3917/huma.281.0098
1Historiquement, il semble que les premières loges soient apparues près d’un demi-siècle avant la guerre d’Indépendance, épisode auquel participe le jeune La Fayette accueilli par le Frère Washington après sa réception comme visiteur. Le premier président des États-Unis, rappelons-le, sera revêtu de ses décors lorsqu’il posera la première pierre du Capitole. La constitution de 1787, tant de fois évoquée, porte d’ailleurs les valeurs morales de ce pays, respectées par les francs-maçons qui continuent d’en protéger la pérennité.
2N’est-ce pas justement une des raisons de ce foisonnement symbolique presque banalisé sur les écrans d’Hollywood ? Foisonnement qui entraîne à n’en pas douter un délire d’interprétation dans lequel Maçons et anti-Maçons aiment tomber…
3Les thèmes maçonniques sont donc récurrents : représentation d’objets, de lieux, recours à des expressions sibyllines ou à une gestuelle mystérieuse – nous pensons ici particulièrement à la parodie anglaise des Monty Python.
4Si la plupart de ces références n’atteignent pas la franc-maçonnerie dans sa dignité et se contentent d’allusion souvent sans conséquences, il existe même au hasard de ces pellicules quelques menaces ou mises en garde, plutôt antimaçonniques, dont la portée reste réduite (dérives sectaires, mercantiles, affairistes).
5Le répertoire des films dans lesquels s’intercalent de pareilles allusions est un puits sans fond. Plusieurs critiques ou historiens du 7e art s’y intéressent, mais il faut prendre quelques précautions pour éviter deux écueils : soit en trouver partout, soit ne plus distinguer les bonnes références des mauvaises. Car si on ne compte plus les équerres, les compas, les tabliers, les pavés mosaïques peuplant la cinématographie américaine, ces représentations ne traduisent pas toujours un sujet en rapport avec la franc-maçonnerie. Il peut s’agir d’un simple clin d’œil, d’un « coup de patte » ou d’une astuce scénaristique.
6Dans La Nuit nous appartient (J. Gray, 2007) par exemple, le père, officier supérieur de la police, porte une bague où figure le signe traditionnel, et il en va de même dans Tombstone (G. Pancosmatos, 1993), Lone Star (J. Sayles, 1996) et bien sûr L’Homme qui voulut être roi (J. Huston, 1975) : autant de renvois à la solidarité cultivée par les Maçons, à leur respect du serment ou à leurs moyens de reconnaissance. Ailleurs, ce sont des réunions ou des défilés de Shriners, coiffés de leur fez, lesquels sont une société philanthropique proche de la franc-maçonnerie. Nous citerons encore Mirage de la vie (D. Sirk, 1958) avec l’interprétation inoubliable de Mahalia Jackson chantant Trouble in the world, l’inattendu Angel Heart (Alan Parker, 1987), Bye Bye, Birdie (G. Sidney, 1993) ou le fameux Laurel et Hardy (ce dernier, initié notoire) des Compagnons de la Nouba (W.A. Seiter, 1933).
7La valeur ésotérique trop vite attribuée par les amateurs du « secret » doit être mesurée. On pourrait aussi bien dire que la bague du shérif de Lone Star, l’image du cortège aperçue par le détective d’Angel Heart ou les décors posés sur le cadavre de Magder W. Evers, militant noir assassiné en 1963 par un autre franc-maçon (Ghost to Mississippi, R. Reiner, 1996), sont la preuve des dangers présentés par ces multiples associations assimilables aux sectes religieuses ou non, si répandues en tout cas et si tolérées aux États-Unis.
8Là-bas, le look maçon se porte mieux qu’en Europe, la paranoïa du rituel et de l’instruction que nous observons en France a épargné nos Frères américains, les Shriners ou les Skulls and bones qui, eux, ont pignon sur rue et ne se gênent nullement pour recruter tout simplement par petites annonces.
9Le 7e art occupe l’espace culturel, spirituel, éthique et politique : c’est un concept. Enrichi par les hommes et les femmes venus de tous les horizons qui l’ont rejoint, le monde américain trouve son inspiration et sa force dans une recherche constante de ses racines. David Crockett ou la bataille de Fort Alamo nourrissent son passé, les films comme La Forêt d’Emeraude (J.Boorman, 1985), Zardoz (Id., 1973) ou Un homme nommé cheval (E. Silverstein, 1969) traitent de l’initiation, Little Big Man (A. Penn, 1970) de la mort du vieil homme. C’est ce qu’il faut à tout prix interpréter car il en est ainsi de la tradition littéraire et cinématographique américaine où abondent la force magique des symboles, la sauvagerie de la nature, la quête du religieux et le retour de la théodicée. Il n’est donc pas surprenant que l’écran hollywoodien véhicule des valeurs morales aussi ancrées que diverses, et notamment maçonniques.
10Nous pouvons citer des réalisateurs américains ayant été initiés régulièrement, passés à l’Orient éternel, dont les œuvres perdurent. Mais nous ne pouvons pas affirmer que leurs films intègrent obligatoirement ces valeurs maçonniques. Celles-ci, parce qu’universelles, s’adressent à tous, l’image les répand, seuls les initiés sauront en reconnaître l’origine et le symbolisme et en déchiffreront la portée comme la signification.
11Trois exemples de films maçonniques illustreront ce propos. Horizons perdus du Frère Capra (1937) est une représentation utopique d’un espace hors du temps où règne la paix et où s’affrontent des sentiments humains supérieurs. Ce film humaniste permet à Capra d’affirmer son engagement de maçon et de tracer un authentique Morceau d’architecture à la gloire de la Connaissance et de la Bonté. En 1973, l’obscur Charles Jarrott tourne le remake d’Horizons perdus avec une distribution hollywoodienne de grand niveau mais il ne fait que sombrer dans la médiocrité et le ridicule absolus. Il fallait, cela est certain, posséder la hauteur de pensée d’un Frère pour aborder un sujet d’un tel sublime. De même dans The Mortal Storm (1940), œuvre fondamentale sur la dénonciation du nazisme, le Frère Frank Borzage apporte sa réponse : la sérénité, la tolérance, le rejet de toute haine, et il invite les hommes à rejoindre la Lumière. Enfin, mentionnons encore Intolérance du Frère D.W. Griffith, hymne à la paix et mise en garde jetée à la face du monde à la veille de l’entrée en guerre des États-Unis en 1917.
12Pareils exemples, unanimement célébrés, plaident en faveur des grandes vertus, mais celles-ci ne dépendent pas seulement de la franc-maçonnerie que la culture américaine a su privilégier au point d’en diffuser l’image, parfois abusivement, sur ses écrans. Nous pourrions dire en revanche que ce message peu à peu s’est transmis depuis les fondateurs, ce qui explique la permanence d’une pensée cinématographique suffisamment forte pour ne point être absorbée et liquéfiée par le mercantilisme de cette industrie.
13Aux Ford, Borzage, Wyler, Disney et Capra ont succédé des hommes dont nous ignorons l’appartenance mais découvrons l’humanisme, ce qui signifie aussi que le message continue de passer.
Bibliographie
- R. Viry-Babel, « Franc-maçonnerie et septième des arts », in Humanisme n°224-225 (intéressante filmographie abrégée).
- H. Swerts, Franc-maçonnerie et 7e art, Dervy, 1995.