Musique halles
Rodgers et Hammerstein II
- Par Jean Kriff
Pages 102 à 112
Citer cet article
- KRIFF, Jean,
- Kriff, Jean.
- Kriff, J.
https://doi.org/10.3917/huma.281.0102
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- Kriff, Jean.
- KRIFF, Jean,
https://doi.org/10.3917/huma.281.0102
1Richard Rodgers et Oscar Hammerstein II promirent musique et danse à l’Amérique de 1943. Les boys partaient à la guerre, il fallait regrouper les âmes. L’éventail et l’adéquation avec la vie réelle de la totalité des sujets que ces auteurs traitèrent sont tels que leurs noms sont pour toujours associés à la culture américaine dans ce qu’elle a apporté de plus à l’humanité. La musique, ce fut Richard Rodgers (1902-1979), les textes, Oscar Hammerstein II (1895-1960).
2Déjà engagés dans le Pacifique contre les Japonais, les Américains ouvrent un nouveau front en Afrique du Nord et débarquent à Casablanca. De leur côté, les Russes finissent d’écraser les troupes allemandes à Stalingrad. Joseph Staline, « petit Père des peuples » réunit les futurs vainqueurs à Téhéran. Franklin D. Roosevelt, représentant l’Oncle Sam, lui donne le doux surnom d’Oncle Jo, ainsi pense-t-il, cela ne sortira pas de la famille. À ce moment de l’histoire, personne ou presque ne connaît encore ni les goulags ni le massacre à Katyn des 4 500 officiers polonais.
Oklahoma !
3À Broadway, montée par la Theatre Guild, était affichée depuis le 31 mars la comédie musicale Oklahoma !, écrite par les deux créateurs objets de cet article – un genre propre à l’Amérique, la comédie-folklore. Oklahoma ! était tirée d’une nouvelle de Lynn Rigg publiée en 1931 (Green Grow the Lilacs). L’action se passe chez les fermiers, un désaccord les oppose aux cow-boys. Problème de clôture pour les uns, d’itinérance pour les autres. Le maître du sol est désigné, c’est celui qui le cultive. Un cow-boy doit devenir fermier, s’il veut être accepté par la population, s’il veut en faire réellement partie. Mais le héros est cow-boy, tandis que l’héroïne est fermière. Arrive Jud Fry, un autre cow-boy méchant-infantile : grosses moustaches et gros revolver. La belle en ayant peur accepte de l’accompagner au bal, son amoureux l’apprend, mais trop tard car le voyou a quitté la ville. Les deux hommes ne se sont donc pas affrontés. Les deux jeunes gens se marient. Jud (on pense à Judas) revient. Il veut se battre, mais se tue avec son couteau. Pas de bavure policière. Juste un procès. Le juge est le père de la mariée. Il déclare son gendre non coupable. Après un ballet auquel tout le village participe, les deux jeunes partent pour leur lune de miel.
4La pièce devait bien correspondre à un besoin du public puisqu’elle connut 2 212 représentations. La morale ? Réponse : le 5e amendement. Les bons ne peuvent pas être coupables s’ils sont déclarés innocents par un jury. À l’inverse de Nuremberg en 1945 où ils ne peuvent pas être innocents – et cela tombe bien – s’ils sont désignés coupables. Après l’ultime final dansé au bout de la corde, tout repart à zéro comme dans la chanson. Stunde null. Le corbeau de Wotan disparu, la colombe de Picasso peut dorénavant picorer. Question : comment picorer sans poser d’abord le rameau d’olivier ? Bons d’un côté, méchants de l’autre. Crédit à droite, débit à gauche. Le « musical » restera à l’affiche plus de cinq ans, déplacera plus de quatre millions de spectateurs, produira plus d’un million de disques et donnera un nouvel hymne à l’état d’Oklahoma.
State Fair
5Deuxième collaboration en 1945 : State Fair. Cette fois, la comédie-folklore ne magnifie pas l’esprit communautaire mais célèbre l’esprit de famille. En temps de guerre, il est bon de resserrer les liens des citoyens. Or, depuis 1942, les kermesses d’État, grands rendez-vous annuels de rodéos et de concours ont été supprimés. Rodgers et Hammerstein reconstituent la fête. À Broadway. State Fair se déroule à proximité de la ville de Des Moines. Les Frake viennent concourir pour un Ruban Bleu, le père, celui du plus beau cochon, la mère, celui de la meilleure pâtisserie. Il y a un fils, amoureux d’une chanteuse de bazar et une fille qui cherche les bras d’un reporter contraint de quitter la fête. La chanteuse disparaît à son tour.
Jeanne Grain, alias Margy dans State Fair.
Jeanne Grain, alias Margy dans State Fair.
6L’amour véritable sera pourtant le plus fort. Le journaliste revient de mission. Il demande en mariage Margy, la fille de la famille. Son destin est accompli, il sera mari et fermier. La tradition américaine est respectée, où la femme est porteuse de civilisation et l’énergie masculine se doit de se reconvertir en bien social. La comédie-folklore célèbre la famille, le foyer et la souhaitable homogénéisation de la communauté. À un moment où les Boys sont en Europe et en Asie, il est bon de leur rappeler l’essentiel. La famille Frake a gagné. Vive le cochon, le mariage et le pâté. Février 1945, Yalta. Alléluia ! Churchill déclarera : « Entre Hitler et Staline, je ne sais pas si c’est le bon cochon qui a été tué. » Pour ce qui est du pâté ? L’Europe est hachée menu. Et quant au mariage ? Grâce à De Gaulle, la France est finalement glissée dans la corbeille. Une vraie kermesse.
L’après-guerre
7À Broadway, on ne chôme pas. Nouvelle création des deux auteurs le 19 avril 1945 au Majestic Theatre : Carousel. Emprunté à une pièce de théâtre : Liliom, dont l’auteur Ferenc Molnar est un Hongrois réfugié. Ambiance de fête foraine, puis de Paradis où tous chantent y compris des anges, façon Walkyries (sans casque mais avec ailes) qui justifient l’emploi surabondant de leitmotiv. Dieu réapparaît au milieu de ses manèges. Hiroshima, 6 août, 8 h 14 mais les théâtres jouent surtout en soirée. Les recettes de Carousel explosent à leur tour (890 représentations). Le méchant de l’histoire ? Tué. Le héros ? Abusé, il s’immole par le poignard. Au ciel, repenti et grâce à Dieu en personne ! il obtient de revenir sur terre pour un jour réparer le mal qu’il a commis. Moralité ? Il ne faut pas reprocher d’erreurs à ses parents, ni tirer gloire personnelle de ce qu’ils ont accompli.
81947 encore, au Majestic, c’est Allegro, série de saynètes inspirées du drame d’Everyman où le personnage central est confronté à son dernier voyage. Qui l’accompagnera ? Seule la personnification de « Bienfaits » acceptera. Un principe semblable mène ici l’action. Un brillant médecin, malgré sa grande réussite sociale est trahi par sa femme. Déçu alors de sa vie, il fait le choix de la recommencer et de ne se consacrer qu’à aider les autres. Morale : seul le souvenir de nos bonnes actions nous accompagne dans la mort. La pièce comportait très peu de personnages et le plus marquant fut l’emploi d’un chœur permanent réagissant à la manière antique. Pour cette raison et aussi par ses intenses critiques de la société du profit et de ses inadéquations sociales, ce fut un four mais en même temps la naissance de l’Opéra américain. Léonard Bernstein montra dix ans plus tard combien, en écrivant West Side Story, il avait assimilé ce qu’il fallait ne pas faire.
97 Avril 1949 : South Pacific, toujours au Majestic. L’action se déroule sur deux îles du Pacifique Sud pendant la guerre. Il n’y est pas question de Mac Arthur, mais du racisme qui ronge la société puritaine américaine, démonstration par l’absurde de cette imbécillité qui fait loi y compris lorsque le danger est omniprésent dans des esprits bornés. 1er octobre 1949 : avènement de la République de Chine qui se laisse beaucoup trop aller suivant les conseils d’Oncle Jo. C’est le début de la guerre de Corée. Harry Truman envoie des troupes pour soutenir le gouvernement de Séoul. Il ne laissera pas déborder le 38e parallèle et déclare : « Ce n’est pas les Russes qui vont nous donner des leçons, ils n’ont que vingt-cinq ans et nous sommes plus que centenaires. » La Légion Etrangère française y sera néanmoins envoyée pour soutenir une armée américaine souvent débordée. Puisqu’on vous dit que les Américains sont de grands enfants !
Du Roi et moi à Moi et Juliette
10Cette opération militaire-ci rapporta 9 millions de dollars… Fort à propos, Rodgers et Hammerstein ouvrent un second front à Broadway le 21 mars 1951 avec The King and I (Le Roi et moi). L’action se passe comme par hasard en Asie. Le roi du Siam désire que ses femmes et ses enfants – soixante-sept au dernier comptage – apprennent les bonnes manières occidentales. Arrive d’Angleterre une gouvernante, Anna, auprès de ce roi, caricature occidentale du monarque d’Extrême-Orient : obtus, coléreux et perfide. Pendant l’action, une jeune esclave est condamnée par le potentat à être battue à mort. Anna ne parvenant pas à la sauver décide de repartir en Europe et de faire un rapport auprès du Gouvernement britannique. Le roi ne pouvant accepter pareille humiliation préfère se laisser mourir. En échange de sa mort, Anna accepte de rester afin d’éduquer le jeune prince désigné par son père pour régner. Rodgers et Hammerstein traitaient de la mort par des approches culturelles où le bouddhisme était essentiel pour comprendre cette culture débarrassée des clichés habituels, de cette Asie contre laquelle l’Amérique ne serait pas toujours en guerre. Les critiques furent unanimes à applaudir la représentation d’un Orient sorti des clichés habituels, d’un monde vrai avec ses lois et sa culture. Statistique : Yul Brynner interpréta le rôle près de cinq mille fois.
111952, Me and Juliet : retour à la comédie musicale. Une action théâtrale endogène d’une action théâtrale. Préfiguration de ce que sera A Chorus Line en 1975. Des rapports amoureux et conflictuels se nouent entre le personnel de l’équipe technique du théâtre et des artistes de la troupe pendant le montage d’un spectacle. Cœur, contrats et mise en scène mêlent leurs incidences.
Des années cinquante à La mélodie du bonheur
121955 : Pipe Dream au Shubert Theatre. Rodgers et Hammerstein s’intéressent alors aux problèmes de chômage et de désœuvrement. S’inspirant de deux nouvelles que Steinbeck a fait publier en 1951 : Cannery Rox suivi de Sweet Thursday, leur action se passe à Monterey (Californie) dont les habitants qui vivaient de la pêche avant la guerre sont maintenant désœuvrés par suite de la fermeture de conserveries. Le décor ? Un bordel qui jadis a fait ses affaires quand la ville faisait les siennes. Les temps ont changé, la clientèle aussi. Le laboratoire chargé de tester les conserves est à l’abandon et son chimiste, revenu de la guerre s’essaie à la survie. Fauna, la patronne du bordel a bon cœur. Grâce à elle, toutes les filles mangent trois fois par jour, même celles qui ne parviennent à « monter » que trois fois par mois. Preuve encore ? Une jeune fugueuse, mal préparée pour le travail, trouve par son entremise une sortie avec le chimiste. Épiderme, le plus profond en nous comme disait Valéry. Il y a aussi un épicier chinois qui reste « ouvert » 24 heures sur 24, comme s’il avait à rembourser des dettes sans fin. Allez savoir…
Yul Brynner dans Le Roi et Moi (London Palladium, 1980.)
Yul Brynner dans Le Roi et Moi (London Palladium, 1980.)
13Décembre 1958 : Flower Drum Song. Ambiance : le milieu chinois de San Francisco mis en scène par Gene Kelly au Saint James Theatre. L’idée de la pièce ? La nouvelle d’un journaliste sino-américain C.Y. Lee. La pièce sera jouée six cents fois à Broadway ; mais sa reprise en 2002 ouvrit de violentes controverses, les petits-enfants des personnages de 1958 ne s’y retrouvant plus. Entre temps ? J. F. Kennedy, la discrimination positive et le discours du pasteur Martin Luther King : « I have a dream. » avaient tout simplement modifié la société américaine.
14Novembre 1959 : The Sound of Music (La Mélodie du bonheur). Dernier travail en commun de Richard Rodgers et d’Oscar Hammerstein, lequel disparaît l’année suivante. L’histoire est connue. C’est celle de la famille Trapp. L’Autriche va devenir nazie, dès que l’Anschuss avec l’Allemagne sera effectivement proclamé. Le baron von Trapp fait venir chez lui Maria en tant que gouvernante. Celle-ci est sur le point de prononcer ses vœux religieux. Le baron, officier de marine, tombe amoureux de la demoiselle, mais du poison se glisse dans les relations familiales : la fille aînée est séduite par un porte-parole nazi. La guerre éclate. Le père refuse de servir dans l’armée autrichienne mais y est contraint. Il négocie alors, en échange de sa soumission, le départ de sa famille vers une Suisse imaginaire géographiquement – car c’est de Bavière que Salzbourg est proche mais qu’à cela ne tienne, l’important c’est l’émotion provoquée. Maria, déliée de ses vœux s’enfuit avec eux. La chanson Edelweiss devenue aujourd’hui quasiment hymne autrichien ainsi que So long, Farewell sont chantés à flanc de montagne par toute la famille terminant ainsi le conte de fées.
15Dans un autre conte de même veine, les futurs rapatriés d’Algérie commencent apprendre le chant des Africains. C’est un peu court, à peine un million de personnes, mais chacun ne peut donner que ce qu’il possède. Pourquoi à cette époque, en France, n’entend-on pas les intellectuels se battre pour un théâtre musical populaire français engagé dans une action transformatrice des mentalités et donc de la société ? Pourtant, le modèle de Kurt Weil-Bertolt Brecht existait depuis longtemps. Les ondes radiophoniques nous déversaient Luis Mariano chantant La Belle de Cadix et Andalousie, pendant qu’en Espagne régnait Franco et qu’André Dassary dans Toison d’Or participait à une action où pétrole, Kurdes et Iraniens étaient mêlés dans le bonheur (il est vrai qu’André Dassary avait enregistré Maréchal nous voilà…), alors que l’on connaissait les horreurs qui se déroulaient en ces lieux pendant la création de l’opérette. N’oublions pas Tino Rossi endormant les gardiennes de musées avec Méditerranée, au moment où s’amplifiait le soulèvement algérien. Et que dire du chanteur de Mexico en 1951, année où Luis Bunel recevait un prix à Cannes avec Los Olvidados ? Mais l’hypocrisie s’est perpétuée. Gilbert Bécaud ne dut-il pas faire créer sa comédie musicale Madame Rosa, adaptation du roman d’Emile Ajar (Romain Gary) à Broadway par Annie Cordy en 1986, profondément marqué qu’il fut d’avoir été éreinté par une critique imbécile de son Opéra d’Aran, vingt ans plus tôt.
Julie Andrews dans La Mélodie du Bonheur, le film musical de Robert Wise (1965).
Julie Andrews dans La Mélodie du Bonheur, le film musical de Robert Wise (1965).
16France, fracture ou infarctus ? Si le peuple vote mal, il faut changer non le peuple comme l’a écrit Bertolt Brecht, mais les penseurs qui croient l’éclairer en s’informant les uns les autres. Gloire à Henry Miller qui a osé écrire sur les pissotières en pensant à Paris ! (Tropique du Cancer, 1934). Concision, joie de vivre. « Il faut éliminer toute trace d’héritage dans le vocabulaire. », décrétèrent Pierre Boulez et le nouveau roman. Hélas ! Post-modernité. Fin du voyage, tout le monde descend. Problèmes d’artères. Il va falloir réapprendre à lire A, B, C, D.
17Love isn’t love till you give it away, écrivit Oscar Hammerstein peu avant sa mort. À bon entendeur…
18Bling Bling ou Sing Sing, tant qu’il y aura désordre…