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Article de revue

L’affaire des fiches

Quand le Grand Orient de France espionnait l’armée française

Pages 93 à 97

Citer cet article


  • Entretien avec Thiébot, E.,
  • Propos recueillis par Binot, J.-M.
(2008). L’affaire des fiches Quand le Grand Orient de France espionnait l’armée française. Humanisme, 281(2), 93-97. https://doi.org/10.3917/huma.281.0093.

  • Entretien avec Thiébot, Emmanuel.,
  • et al.
« L’affaire des fiches : Quand le Grand Orient de France espionnait l’armée française ». Humanisme, 2008/2 N° 281, 2008. p.93-97. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-humanisme-2008-2-page-93?lang=fr.

  • Entretien avec THIÉBOT, Emmanuel,
  • Propos recueillis par BINOT, Jean-Marc,
2008. L’affaire des fiches Quand le Grand Orient de France espionnait l’armée française. Humanisme, 2008/2 N° 281, p.93-97. DOI : 10.3917/huma.281.0093. URL : https://shs.cairn.info/revue-humanisme-2008-2-page-93?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/huma.281.0093


Notes

  • [1]
    Son mémoire de DEA, soutenu en 2003 à l’IEP de Paris, sous la direction de Serge Berstein, portait sur « Les francs-maçons et la République en Basse-Normandie de 1870 à 1924 ».

1Humanisme : Le scandale des fiches du général André s’inscrit dans la logique de l’affaire Dreyfus et de la crise boulangiste. Républicains et francs-maçons ont une image de l’armée « jésuitière », repaire de cléricaux et de réactionnaires. Ce sentiment correspondait-il à la réalité ?

2Emmanuel Thiébot : Depuis l’instauration de la Troisième République, l’armée est devenue l’ultime refuge des grandes familles nobiliaires ou de la haute bourgeoisie du Second Empire. Il n’en fallait pas davantage pour que les républicains voient en elle un danger. D’autant qu’ils perçoivent les officiers comme des antirépublicains influencés par les jésuites. L’idée d’un « complot clérical » au sein de l’armée va dès lors croître chez les républicains de gauche.

3En fait, l’arrivée massive des vieilles familles aristocratiques dans une armée qui a échappé à l’esprit républicain a fait basculer, en une vingtaine d’années, ses cadres en une élite issue des milieux les plus conservateurs. Pourtant, le noyautage et l’esprit de conquête planifié des prétendus « cléricaux-réactionnaires » sont bien loin de la préoccupation de ces nouveaux cadres, soucieux de trouver dans l’armée une rente pour conserver et entretenir leurs biens immobiliers et mobiliers.

4Humanisme : Dans votre ouvrage, vous rappelez que la « chasse aux réactionnaires » parmi les cadres militaires a commencé bien plus tôt. Léon Gambetta disposait de notes sur « l’ardeur religieuse » des officiers. Le général André lui-même a constitué, pour son usage personnel, deux fichiers baptisés Corinthe et Carthage, bien avant son arrivée au ministère de la Guerre en 1900. Ces procédés étaient-ils connus ? Était-ce une pratique courante ? Existait-il d’autres listes concernant les sentiments religieux ou politiques des officiers ou des fonctionnaires ?

5Emmanuel Thiébot : De 1876 à 1878, Léon Gambetta aurait accrédité la constitution de fiches afin d’écarter les officiers généraux hostiles à la République des cadres supérieurs de l’armée. La forme de rédaction de certaines fiches laisse imaginer des influences maçonniques dont Léon Gambetta était membre.

6Pour le général André, son système de fichage est différent puisqu’il l’a toujours fait à titre personnel, y compris comme ministre de la Guerre, sans en informer le président du Conseil. Les renseignements qu’il a recueillis au cours de sa carrière constituent deux listes distinctes avec pour seul critère de sélection le loyalisme à la République : Corinthe renferme les noms des bons officiers et Carthage ceux jugés anti-républicains. Ce fichier secret semble pourtant connu, puisqu’en janvier 1902, au cours d’une séance de l’Assemblée nationale, André est interpellé sur des cas de délation dans l’armée. Ce qu’il nie publiquement.

7Ces méthodes de fichage sont alors courantes. Ainsi, au moment de l’affaire Dreyfus, un tel réseau de surveillance, orchestré par les Assomptionnistes, est découvert. Dans ce système, les citoyens influents étaient affectés de coefficients B, D ou M, signifiants « bon », « douteux » ou « mauvais ». Quoi de plus naturel pour combattre ses adversaires que d’employer des méthodes identiques ?

8Ainsi, en 1888, lors du Convent du Grand Orient de France, un Frère propose de créer des comités de vigilance, appuyés sur la franc-maçonnerie, pour informer les pouvoirs publics de l’activité des fonctionnaires. L’année suivante, un autre Frère annonce que le Grand Orient a en sa possession des renseignements suffisants, susceptibles de permettre un jour de dissocier le « bon grain de l’ivraie », sous-entendu les républicains de leurs adversaires. En 1895, les loges sont priées d’adresser au Grand Orient de France le relevé des infractions commises par les fonctionnaires à propos des lois militaires et scolaires.

9Humanisme : Le Grand Orient a accepté d’aider officieusement le ministère de la Guerre et a envoyé en ce sens une circulaire à des Frères. Comment ont-ils réagi ? Certains ont-ils refusé de participer aux enquêtes ?

10Emmanuel Thiébot : Le choix des correspondants est effectué par le Grand Orient de France, sous la responsabilité de son secrétaire général, Narcisse-Amédée Vadecard, qui, pour éviter toute fuite, contacte individuellement à leur domicile les Frères qui ne sont pas nécessairement vénérables de la loge. Sur les deux cents pressentis, seuls trois Frères, de Rochefort, de Saint-Jean-de-Luz et de Périgueux refusent. Pour renforcer l’efficacité de ce réseau, une fraternelle maçonnique encore inexistante, celle de l’armée, est créée. « Solidarité des Armées de Terre et de Mer », renommée « Solmer », devient une officine efficace et précieuse, forte en quelques semaines de trois cents membres. Chaque Frère affilié à « Solmer » reçoit une note confidentielle lui intimant l’ordre de se renseigner sur ses camarades de garnison, avec un questionnaire à remplir pour chaque officier « fiché ».

11Humanisme : En plein essor de l’antimaçonnisme, les dirigeants du Grand Orient mesuraient-ils vraiment les risques d’une telle collaboration ?

12Emmanuel Thiébot : L’antimaçonnisme étant inhérent au développement de la franc-maçonnerie depuis son origine, les dirigeants du Grand Orient de France ne semblent pas s’en soucier. Depuis l’affaire Dreyfus, les attaques des ligues nationalistes et antimaçonniques n’ont pas réussi à diminuer l’essor des obédiences maçonniques dont les rangs ne cessent de grossir. L’arrivée au pouvoir des gouvernements Waldeck-Rousseau et Combes, aux nombreux ministres maçons, les conforte dans ce sentiment de supériorité, voire d’impunité. Les attaques haineuses de leurs adversaires ne font alors que renforcer la détermination des francs-maçons dans leur œuvre de « républicanisation » de la France et de laïcisation de la République.

13Humanisme : Quelles étaient exactement les informations indiquées sur les fiches ? Ont-elles eu un impact sur la carrière des militaires concernés ?

14Emmanuel Thiébot : Leur contenu se résume en des accusations d’anti-républicanisme, regroupées le plus souvent sous l’appellation répandue à l’époque de « clérical-réactionnaire ». Les fiches indiquent si l’officier assiste ou non à la messe, s’il communie et suit les processions religieuses. Toutes les actions à caractère religieux sont épiées, les journaux lus sont mentionnés, tout comme sont rapportées des bribes de conversations aux paroles hostiles au gouvernement ou à la République. Les salons et les dîners auxquels il se rend servent aussi à le juger. L’enquête est également élargie à son épouse et ses enfants. Les rédacteurs indiquent si l’épouse fréquente l’église, les œuvres charitables et signalent si les enfants sont inscrits à l’école publique ou privée. Sur la seule foi de ces fiches, recoupées parfois avec d’autres sources de renseignements, l’avancement peut être stoppé. C’est le cas du colonel Pétain, alors commandant du 104e de ligne, bloqué à ce grade à cause de la fiche défavorable rédigée par le capitaine franc-maçon Pasquier.

15Humanisme : Il est frappant de constater que les auteurs des fiches ou leurs instigateurs, à l’image du général Percin, considèrent leur travail comme « légitime ». Quelle est la position de la rue Cadet lorsque le scandale éclate au grand jour et qu’une violente campagne de presse s’attaque aux francs-maçons ?

16Emmanuel Thiébot : Dès l’éclatement de l’affaire, en novembre 1904, le président du Conseil de l’Ordre du Grand Orient de France, Lafferre, assume pleinement par voie de presse sa seule et unique responsabilité, afin d’épargner les attaques dont les loges sont victimes, alors qu’elles ignoraient tout du système. Il précise que les fiches ont été établies, d’après des renseignements fournis par la franc-maçonnerie et d’autres sources, permettant d’avoir souvent des portraits identiques d’officiers émanant de plusieurs personnes.

17En province, les Frères sont divisés sur l’attitude à tenir : condamnation ou soutien ? Dans leur très grande majorité, les maçons considèrent que les Frères rédacteurs de fiches ne sont pas des délateurs, mais qu’ils ont fourni des renseignements dans l’intérêt de la République et dans un esprit de justice. Il est même souvent reproché aux Frères députés de ne pas avoir soutenu ouvertement les Maçons attaqués par les nationalistes. Des Frères proposent d’ouvrir une souscription volontaire au profit de ceux qui, victimes du scandale, se sont retrouvés sans emploi. Cependant, malgré d’évidentes circonstances atténuantes, des Frères estiment que la franc-maçonnerie se détournerait de son but philosophique et humaniste si, continuant les pratiques dénoncées, les loges devenaient des officines gouvernementales.

18Humanisme : Les deux chevilles ouvrières du fichage, le capitaine Mollin au ministère de la Guerre, acculé à la démission, et Amédée Vadecard, secrétaire général du Grand Orient de France, mis sur la touche, ont-ils servi de « boucs émissaires » ?

19Emmanuel Thiébot : Des années après l’affaire, une lettre de Vadecard résume son amertume : « La moralité de cette histoire est qu’on ne devrait jamais consentir à jouer le rôle de bouc émissaire. J’ai eu tort de me taire à cette époque. Et la preuve, la voici : Mollin s’est défendu dans la presse et par une brochure ; on l’a vite laissé tranquille et il est même, aujourd’hui, trésorier-payeur à Madagascar. Moi, je suis resté silencieux et voilà dix-sept ans que les attaques me tombent sur la tête. » En réalité, Mollin, abandonné de tous, sa femme l’ayant même quitté, est parti en Afrique, où sa trace se perd et où il pourrait avoir fini ses jours, sans certitudes, tant les informations sur celui qui fut l’un des piliers de ce scandale sont maigres.

20Vadecard sombre vite dans l’oubli, certainement car il représente aux yeux des francs-maçons des années 1920 l’archétype d’une époque révolue. Celle d’une Maçonnerie impliquée dans la vie politique du pays pour sauver une République encore fragilisée. Au nom de l’intérêt collectif, mais conscient de son rôle, Vadecard a été mis en première ligne puis sacrifié, comme le fut Mollin.

21Humanisme : Que sont devenues les 18 818 fiches rédigées entre 1901 et 1903 ? Emmanuel Thiébot : Lorsque le scandale éclate, le général André en fait brûler une grande majorité par le capitaine Mollin. Si quelques-unes sont encore conservées dans les archives du Grand Orient de France, environ 2 800, dont 600 originales et 2 200 recopiées à la main par le « traître » Bidegain, sont dans le fonds du député nationaliste Guyot de Villeneuve aux Archives nationales.

22À lire :

23E. Thiébot, Scandale au Grand Orient, Larousse, Paris, 2008, 18 €.

Description de l'image par IA : Illustration en noir et blanc d'une pieuvre géante attaquant des marins. Titre : "Scandale au Grand-Orient".

Date de mise en ligne : 01/02/2021

https://doi.org/10.3917/huma.281.0093