La musique afghane revit au Portugal
Pages 169 à 173
Citer cet article
- BENSIGNOR, François,
- Bensignor, François.
- Bensignor, F.
https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.16979
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- Bensignor, F.
- Bensignor, François.
- BENSIGNOR, François,
https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.16979
Notes
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[1]
« Mission impossible à Kaboul : sauver les musiciennes ! », émission Temps Présent du 10 février 2022, Radio Télévision Suisse. Url : https://www.youtube.com/watch?v=j_hY8sVZIPQ&t=966s
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[2]
Mohammed Murad Sarkosh joue le ghichak. Url : https://www.youtube.com/watch?app=desktop&v=P1GbRKs5frU
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[3]
Polly Warkins et Beth Frey, Dr Sarmast’s Music School, 2012. Url : https://www.youtube.com/watch?v=p_-AEVuYQ00&t=2s
1 Le 15 août 2021, lorsque Kaboul est livrée aux fondamentalistes islamistes, la toute première urgence pour le Dr Sarmast est de protéger tous les membres de l’Anim. L’institut regroupe notamment deux orchestres de jeunes élèves, l’un mixte, l’Afghan Youth Orchestra, l’autre exclusivement féminin, l’Orchestre Zohra. Dès le 19 août 2021, le Portugal annonce qu’il est prêt à accorder l’asile à l’ensemble des membres de l’Anim avec leurs familles. Commence alors un combat de tous les instants pour Ahmad Sarmast. « C’est une propagande très efficace qui a permis aux talibans de revenir, laquelle prétendait que ceux qui allaient prendre le pouvoir n’étaient pas les mêmes que ceux qui l’avaient perdu vingt ans auparavant », tenait-il à préciser lors de la conférence précédent le concert de la nouvelle mouture de l’Orchestre Zohra à Anglet, le vendredi 13 octobre 2023, dans le cadre du Festival Haizebegi. « Mais pour nous qui avons travaillé longtemps en Afghanistan et qui sommes témoins des exactions des talibans, il était bien clair qu’ils étaient incapables de changement. Il est important de rappeler qu’ils n’ont quasiment pas dû se battre pour reprendre le pouvoir. Ils l’ont fait en dix jours et sans combat : ce pouvoir, on le leur a donné. »
2 « Lorsque les talibans sont arrivés aux portes de Kaboul, notre priorité a été de garantir la sécurité des musiciennes et musiciens de l’institut, comme celle de son personnel, poursuit le Dr Sarmast. Mais nous pensions déjà à la façon de reprendre nos activités, afin de leur fournir l’accès à la musique, aux libertés fondamentales et à leurs rêves. J’avais l’impression de me noyer et je cherchais à me raccrocher afin de ne pas sombrer. Cet espoir consistait de manière pragmatique à envoyer des missives à différents États pour leur demander aide et asile. Tout au long de l’existence de l’institut, les musiciens ont eu la possibilité de voyager à l’international, ce qui me confortait dans l’idée que nous pourrions obtenir l’asile. Avant l’arrivée des talibans, nous avions des visas à titre individuel, mais après, la question administrative est devenue collective : il fallait faire partir tout l’institut. Et ma priorité était de garantir une sortie de l’Afghanistan en toute sécurité. Tous les pays auxquels nous nous sommes adressés sont restés silencieux, excepté le Portugal qui nous a offert l’asile le 19 août, quatre jours après l’arrivée des talibans. Et c’est la médiation du Qatar qui nous a permis de rejoindre le pays. Le problème était alors de pouvoir sortir d’Afghanistan. »
Murad Sarkhosh témoigne
3 Le grand reportage « Mission impossible à Kaboul : sauver les musiciennes ! » de la Radio Télévision Suisse pour l’émission Temps Présent du 10 février 2022 [1] revient en détail sur le combat acharné livré par Ahmad Sarmast et ses amis pour arracher les membres de son école aux griffes des talibans. Alors principal de l’Anim à Kaboul, Mohamad Murad Sarkhosh, également directeur du Département de musique afghane, se souvient de ce moment terrible : « Quand les talibans sont arrivés, je me trouvais à l’école de musique. Nous avons été prévenus et la consigne était de rentrer chez nous avec nos instruments et d’y rester. Pendant un mois, c’était très dur pour nous. Le jour suivant la prise de Kaboul, les talibans se sont emparés de l’institut pour s’y installer. Ils y dormaient, y faisaient leur cuisine. Ils ont détruit les instruments qui étaient accrochés aux murs, et les plus symboliques. »
4 Originaire du Badakhshan, région de l’extrême nord-est de l’Afghanistan dans les montagnes du Pamir, fils d’un musicien réputé de musique badakhani, Murad Sarkhosh a exercé le métier de musicien, dans les genres classique et surtout traditionnel, après l’obtention d’un master de musique à l’université de Kaboul. Grand spécialiste du ghichak [2], vielle à deux cordes et à caisse métalliques du Badakhshan, il joue également du rubab afghan et du piano. Murad Sarkhosh est le premier musicien à avoir transcrit les mélodies de ghichak sur partition. Il a fait évoluer son instrument en y ajoutant deux cordes, qu’il accorde en quartes, contrairement au violon que l’on accorde en quintes. Avant l’arrivée des talibans, il avait monté une école de musique dans sa région frontalière avec le Tadjikistan.
5 Il poursuit : « Tous les jours des collègues venaient à la maison et me disaient que les mollahs avaient demandé que je fasse pour eux ceci ou cela. Mais ma réponse était toujours : “Non !” À mon chauffeur et à mon cuisinier, j’avais dit de dire que j’étais parti au Badakhshan. Finalement, Ahmad Sarmast a trouvé la solution pour nous faire quitter le pays. Je suis d’abord parti seul pour le Qatar et, un mois plus tard, les neuf membres de ma famille m’ont rejoint. Mais nous avons dû tout laisser en partant. J’avais un petit sac de vêtements mais pas mon ordinateur. Mes enfants et ma femme m’ont juste amené un rubab et un tanbura, mais pas mon ghichak. Alors j’en ai fabriqué un au Portugal. »
Ahmad Sarmast, un homme d’exception
6 Quand ils arrivent au Qatar, les 284 élèves et membres de l’Anim sont dépourvus de passeport. L’un des employés de l’Anim parvient à subtiliser discrètement les précieux documents des élèves qui étaient conservés à l’institut, chaque fois que les talibans ont le dos tourné. Quant aux autres, ils finissent par les obtenir grâce à la médiation de l’ambassade du Qatar auprès de laquelle Ahmad Sarmast multiplie les démarches, finançant également les passeports afghans. Le statut du directeur et fondateur de l’Anim est particulier, puisqu’il a obtenu l’asile en Australie en 1994, deux ans avant la première prise du pouvoir afghan par les talibans.
7 Ahmad Sarmast est le fils du célèbre compositeur et chef d’orchestre afghan Ustad Salim Sarmast. À 20 ans, il obtient une maîtrise en musicologie au Conservatoire d’État de Moscou. L’année suivante, il est accueilli en tant que réfugié en Australie, où il sera le premier Afghan à valider un doctorat en musique. Après l’effondrement du premier régime taliban en novembre 2001, l’appel du pays s’impose à lui. Sollicité par le nouveau ministère afghan de l’Éducation, Ahmad Sarmast propose la fondation d’une école dédiée au renouveau de la musique afghane. Celle-ci combinerait l’enseignement des musiques occidentales et de la tradition musicale afghane. Une manière de l’inscrire dans le prolongement de l’œuvre de son père, musicien renommé pour la grande ouverture esthétique de ses compositions, disparu en 1990.
8 En hommage à ce père qui s’était extirpé de sa condition d’orphelin pour se hisser au rang des grands noms de la scène musicale afghane, Ahmad Sarmast entend ouvrir son école aux seuls enfants des rues et autres défavorisés. Pour leur permettre d’accorder du temps à la musique, ils vont percevoir une petite allocation financière mensuelle. Quant aux orphelins, ils seront logés au sein de l’institut. Mais, sur l’insistance du ministère afghan de l’Éducation, les jeunes musiciens ayant fait la preuve de leurs talents constituent la moitié des élèves à l’ouverture des portes de l’Anim en 2010. L’institut est installé dans les locaux de l’ancienne École des beaux-arts de Kaboul. Il s’agit avant tout de restaurer les bâtiments, saccagés au temps du premier régime taliban. Comme celui-ci avait interdit la musique, banni les musiciens, détruit les instruments, il faut ensuite trouver des professeurs et constituer un parc d’instruments destinés aux élèves. Des sponsors étrangers vont répondre aux sollicitations. Pourtant, faire évoluer les mentalités dans la société afghane constitue une telle gageure que la première année, il n’y a qu’une seule fille parmi les élèves. Il faudra toute la force de persuasion du Dr Sarmast pour qu’un équilibre s’établisse entre garçons et filles les années suivantes. En 2012, l’Anim est fier d’accueillir cent cinquante musiciennes et musiciens en herbe. Deux ans à batailler contre les difficultés physiques, les problèmes matériels et la mentalité hostile à la musique ancrée dans la société afghane, dont témoigne l’excellent film Dr Sarmast’s Music School de Polly Warkins et Beth Frey [3].
9 « Je suis né et j’ai grandi en Afghanistan », dit le Dr Sarmast. « À cette époque, les femmes avaient une place centrale au sein de la société afghane et un impact fort sur elle. Dans ma famille, il y avait quatre filles qui s’en sortaient toujours mieux que moi. Quand j’ai créé l’institut, l’objectif était la parité entre les filles et garçons. Cinquante places étaient réservées pour les filles. Nous avons réussi à maintenir cette parité sur une période très courte, pendant laquelle les filles ont eu accès à l’éducation musicale. Elles ont toujours eu un rôle important au sein de l’institut et des enseignements qui étaient dispensés, filles et garçons mélangés. Le talent des filles a rayonné autant que celui des garçons. Cette exigence, qui est le fondement de l’institut, a mené à la création de l’Orchestre Zohra, exclusivement féminin en 2015. Et, en très peu de temps, l’Orchestre Zohra est devenu le symbole de la liberté des femmes en Afghanistan. »
La solidarité du Portugal
10 Si l’Anim est devenu « un relais diplomatique avec le reste du monde » comme le souligne Ahmad Sarmast, son existence n’est pas du goût des seigneurs de guerre islamistes. Aussi est-il la cible de quatre attentats, dont un le 11 décembre 2014, lors d’un concert à l’Institut français de Kaboul, provoquant la mort de plusieurs personnes et de nombreux blessés, dont le Dr Sarmast qui faillit perdre l’audition. L’énergie qu’il déploie afin de guérir la société afghane par la musique n’en est que décuplée, en témoigne la mise en place l’Orchestre Zohra, premier ensemble afghan constitué de jeunes filles et dirigé par une femme. Aiguillonné par son combat pour la musique et l’amélioration de la condition des femmes en Afghanistan, le directeur suscite et saisit toute opportunité pour faire connaître au monde l’Orchestre Zohra.
11 Dès 2016, le Forum économique mondial fait jouer ses relations et mobilise des moyens afin d’organiser une première tournée internationale. L’Orchestre Zohra va parcourir l’Allemagne et la Suisse en 2017, donnant onze concerts avec des formations locales, dont un à l’occasion de la clôture du Forum de Davos. En 2018, il est invité à se produire dans le cadre du Festival des jeunes musiciens de Lisbonne. Des liens se tissent alors avec des artistes portugais et les autorités du pays, qui vont permettre de sauver l’Anim en ces jours funestes de la mi-août 2021. « La société portugaise était très touchée et nous considérions de notre devoir d’humanisme de venir en aide à ces enfants et à ces femmes de l’Anim. La solidarité a joué et nous avions gardé des contacts diplomatiques avec les talibans afin de pouvoir faire sortir le plus de personnes possible. C’est cette situation particulière qui a permis d’offrir l’asile », confirme José Augusto Duarte, ambassadeur de la République du Portugal en France lors de la conférence au Festival Haizebegi.
12 Après avoir transité par le Qatar, les 284 réfugiés de l’Anim arrivent au Portugal en décembre 2021. Il s’agit des employés de l’institut avec leurs familles et des élèves, âgés de 13 à 21 ans, sans les leurs. Les plus expérimentés des membres de l’orchestre vont rapidement s’éparpiller, qui en Allemagne, qui aux États-Unis, là où vivent déjà d’autres membres de leurs familles. Quant aux jeunes musiciennes et musiciens, on les répartit entre les villes de Guimarães et de Braga, où leurs études se poursuivent dans des écoles portugaises et leur enseignement musical dans trois conservatoires locaux.
13 Pour le Dr Ahmad Sarmast, ce n’est qu’une première manche remportée. En parvenant à réaliser son projet d’école, d’abord conçu il y a près de 20 ans depuis l’Australie, où il vit en exil, il a su affronter les situations les plus ingrates. Il va prouver son endurance à tenir jusqu’au bout sa promesse de ne laisser aucune personne de la communauté musicale qu’il a créée sous la botte des obscurantistes dont le but affirmé est de l’éliminer.
14 « À l’arrivée du premier groupe au Portugal, il n’était pas possible d’emmener les familles des étudiants », précise-t-il lors de la conférence au Festival Haizebegi. « Mais nous n’avons jamais perdu de vue l’objectif de les faire sortir. Nos étudiantes et étudiants n’ont jamais cessé de demander quand leurs familles pourraient les rejoindre. Jusqu’à présent, je n’avais pas de réponse à leur donner. Au mois d’avril 2023, les missives que j’avais envoyées à l’État portugais ont finalement obtenu une réponse positive. Il a fallu le temps que la procédure se mette en place et que l’on détermine exactement le nombre de personnes qui seraient concernées. J’ai attendu d’avoir la réponse définitive pour donner l’information à tous les membres de l’institut. Et c’est avec beaucoup de joie que je vous annonce aujourd’hui que l’État portugais a accepté d’accorder l’asile à un nouveau groupe de 280 personnes venues d’Afghanistan, constitué des parents, des frères et des sœurs de nos élèves. Dans cette nouvelle entreprise consistant à faire venir les familles des musiciens, le Qatar joue encore un rôle d’aide et de médiation. Un petit problème technique doit être résolu, car le Qatar ne peut pas accueillir les familles. Il sera seulement une plateforme de transit. Mais il est important pour moi ce soir de vous transmettre la joie de nos étudiantes lorsqu’elles ont su qu’elles seraient réunies avec leurs familles. »
15 Depuis la fin de l’année 2023, grâce à la ténacité du Dr Sarmast, toutes et tous sont réunis au Portugal où ils commencent une nouvelle vie.
Mots-clés éditeurs : Afghanistan, Musique, Portugal
Date de mise en ligne : 26/04/2024
https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.16979