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Article de revue

La création entre l’inattendu et l’attendu

Pages 248 à 251

Citer cet article


  • Harzoune, M.
(2021). La création entre l’inattendu et l’attendu. Hommes & Migrations, 1332(1), 248-251. https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.12399.

  • Harzoune, Mustapha.
« La création entre l’inattendu et l’attendu ». Hommes & Migrations, 2021/1 n° 1332, 2021. p.248-251. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-hommes-et-migrations-2021-1-page-248?lang=fr.

  • HARZOUNE, Mustapha,
2021. La création entre l’inattendu et l’attendu. Hommes & Migrations, 2021/1 n° 1332, p.248-251. DOI : 10.4000/hommesmigrations.12399. URL : https://shs.cairn.info/revue-hommes-et-migrations-2021-1-page-248?lang=fr.

https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.12399


Notes

  • [1]
    Jean Servier, Les portes de l’année. Rites et symboles, l’Algérie dans la tradition méditerranéenne, Paris, Robert Laffont, 1962.
  • [2]
    Aguedal (Rabat) n° 5 et 6 (1938) et n° 7 (1939), articles repris dans Culture savante, culture vécue de Mouloud Mammeri (Alger, éd. Tala, 1991), ouvrage qui rassemble les publications de Mouloud Mammeri parues entre 1938 et 1989 sur ces thèmes.

1Dans ADN, le dernier film de Maïwenn, la réalisatrice et actrice explore ses origines algériennes. Cet « héritage sans testament », selon la formule de René Char, lui vient de sa mère et, surtout, de ses grands-parents. De son grand-père tout particulièrement : « À sa mort, je n’ai pas pu travailler pendant un an et j’ai passé beaucoup de temps en Algérie. Si cette mort me touchait autant, c’est qu’il était un pilier. Il représentait le dernier repère par rapport à un pays que je ne connaissais pas assez. Et aussi un paradis perdu. […] Je parle de l’enfance avec eux, mon grand-père et ma grand-mère. Ce n’était que des bons souvenirs et de l’amour. Quand j’étais petite et adolescente, ils ont représenté ma seule source d’amour. Ils se sont montrés omniprésents tout au long de ma vie sans jamais me juger » (numero.com, le 9 novembre 2020, entretien réalisé par Olivier Joyard). Sur le site du Journal des femmes, elle déclare à Mehdi Omaïs, le 22 octobre : « La mort m’a réveillée. C’est comme si, d’un coup, on m’avait donné l’heure. Il a fallu que je parle avec la mort, qu’on s’explique, qu’on établisse une langue pour que je sois d’accord… La vie fait qu’on y est forcément confronté. Plutôt que de me dire que les morts vivent en moi, j’ai cherché à vivre sous le regard de mes grands-parents en donnant un sens citoyen à ma vie… Ne plus m’intéresser aux gens qui me détruisaient, à mon art, aux choses futiles… Je suis devenue une droguée des actus. J’essaye de m’enrichir l’esprit en suivant les débats politiques, en m’intéressant à l’histoire entre la France et l’Algérie. Je suis issue de cette relation. Je voulais savoir d’où je viens. Je pense que les enfants d’immigrés dont les grands-parents ont connu la colonisation, portent le gène du colonialisme. Cela se manifeste d’une manière ou d’une autre dans notre vie de tous les jours. On dit toujours que je suis une femme engagée, rebelle… Ça vient des grands-parents. » Et de préciser, toujours dans Le Journal des femmes : « Dans ADN, je partage une façon de faire un deuil comme il en existe tant d’autres. Il y a plein de formules. Mais rien ne m’allait. La seule qui m’a aidée, c’est celle de Michel Onfray : “La meilleure façon de vivre avec les morts, c’est de vivre sous leur regard.” En entendant ça, j’ai trouvé la première porte de mon deuil. Ça m’a parlé plus que cette idée bullshit selon laquelle les morts vivent en nous. Pour vivre sous le regard de nos morts, il faut aller les chercher, trouver le chemin pour les sentir au-dessus de nous. Il y a un labyrinthe qui n’est pas facile à trouver. »

L’inattendu

2Ce chemin, Maïwenn l’a donc entamé, en artiste et créatrice. Maïwenn ne porte pas seulement la robe kabyle de ses aïeules (voir le compte rendu de Célia Sadaï sur le site d’Africultures, le 30 octobre), dans ADN, elle se rapproche, peut-être et surtout, du vieux culte kabyle des ancêtres, cette relation qu’établissent les vivants avec les morts, les « Invisibles » toujours présents, les Iassassen, ces gardiens qui veillent et surveillent. Si la formule d’Onfray fait sens pour Maïwenn, c’est assurément en raison de son ADN d’algérienne (indépendamment du titre du film) dans lequel la notion d’« Iassassen » s’inscrit. Dans Les portes de l’année, consacré à la métaphysique du monde berbère, Jean Servier énonce que : « Les morts et les vivants sont tellement mêlés dans la vie quotidienne, associés aux mêmes gestes et aux mêmes rites, qu’il est difficile de dire si les morts sont encore liés à leurs clans terrestres ou si les vivants participent encore ou déjà au plan des choses de l’Invisible[1]. » Parmi les exemples de pratiques qu’il donne et auquel tout Kabyle d’un certain âge se conforme encore aujourd’hui, il rapporte celui-ci : « Le paysan algérien qui traverse un cimetière en salue les habitants comme il saluerait ses égaux assis sur les bancs de pierres de la place du village ou sur les nattes du café maure […]. » D’une certaine manière, c’est ce que Maïwenn confesse. Ainsi, comme l’écrit encore Servier : « Vivants ou morts, membres d’une même famille s’entraident de tous les moyens dont ils disposent. Le mort reste membre du groupe terrestre, comme l’ouvrier parti pour la France reste solidaire des siens. » Dans un article sur la société berbère, Mouloud Mammeri note qu’« entre vivants et morts d’une même famille, il n’est […] pas de scission nette. Les uns et les autres sont les unités d’un même tout, qui seul compte[2] ». ADN, la dernière création et réalisation de Maïwenn, témoigne, aussi, de cette unité. Ou quand l’inattendu surgit au cœur de la création.

L’attendu

3Une polémique récente permet d’interroger les (nouveaux ?) ressorts de la création : celle qui a suivi la diffusion le 7 octobre dernier par France 2 du documentaire en deux parties, Décolonisations, du sang et des larmes, signé par le prolixe et médiatique Pascal Blanchard. Succès quasi unanime de l’historien sur un thème que le grand public semble encore méconnaître – et dont peut-être il se moque comme de sa première chemise. Quant au spectateur averti ou concerné, il aura eu l’occasion d’apprécier des images colorisées et un axe narratif si ce n’est original, à tout le moins édifiant. Délaissons les commentaires émanant des nostalgiques, des révisionnistes de tous poils et des grincheux monomaniaques et, partant, sans imagination, comme celui émis par Jean-Paul Gourévitch sur Atlantico le 8 octobre : « En lui [à Pascal Blanchard] confiant cette soirée, France 2 savait à quoi elle s’engageait. Dès les premières images du film, l’exposition internationale de 1931, “où on sert aux Français l’histoire qu’ils ont envie d’entendre”, le procureur Blanchard ne mâche pas ses mots : “une des pages les plus sombres de notre histoire”, “aveuglement de la République”, “on asservit plutôt qu’on civilise”, “des massacres passés sous silence pendant un demi-siècle”, “ils n’ont pas le droit de voter mais le droit de mourir”… Personne n’est là pour mettre en doute ces vérités assénées. Le choix des témoins qui s’expriment dans le film conforte l’accusation ; des combattants du FLN et du Vietminh, des Franco-Algériens, franco-ivoiriens, franco-camerounais qui déclinent leur ressentiment contre la France, et des vedettes de la gauche politique. »

4Reprenons plutôt la critique tirée au lance-flammes par une écrivaine, franco-camerounaise, afro européenne affirmée, auteure plusieurs fois primée. Léonora Miano reproche à Pascal Blanchard d’avoir fait main basse sur le thème de la colonisation, ne laissant plus de place aux autres, notamment aux femmes, noires et descendantes des colonies. Non seulement, sur le sujet, Blanchard trusterait tout mais, de plus, il ne donnerait voix/voie qu’à la « déchéance », « la défaite » des ci-devant colonisés, condamnant du même coup le futur – des plus jeunes générations en particulier.

5C’est un texte au vitriol que poste sur sa page Facebook Léonora Miano. Elle qualifie, entre autres amabilités, Pascal Blanchard, d’« enragé », d’« ami des opprimés », de « pornographe aguerri de la déshumanisation ». La première salve de Madame Miano, toute en finesse, vise le « zizi » de Monsieur Blanchard, et son origine ou plutôt son absence d’origine (ou de couleur) : « La tâche [réaliser un documentaire] ne requiert pas que l’on soit pourvu d’un zizi pour la réaliser, ne serait-il pas temps que des femmes soient financées pour s’y atteler et que, comme votre servante, elles aient des attaches subsahariennes fortes ? » Femme et « attaches » subsahariennes ! Minou versus zizi donc. Si l’un et l’autre peuvent induire une attention différente au monde (quoi que…), ni l’un ni l’autre ne garantissent sensibilité et intelligence. Quant à se prévaloir d’être du cru, si cela peut aider à saisir les « écarts », la richesse des réflexions et des perceptions, il n’est pas dit qu’une fourmi en sache plus sur sa société et son histoire qu’un éthologue, et en l’occurrence qu’un myrmécologue.

6Si le propos de Miano contient quelques pertinences, quelque intérêt au regard des processus créatifs (fictionnels ou pas), le hic viendrait de ce que, dans cette critique, la création soit placée sous le double signe du collectif (où est l’individu, qui plus est émancipé, cher à une Ying Chen par exemple ?) et de la confrontation, jusqu’à faire des images d’archives un autre champ de bataille : « France 2 est diffusée en Afrique subsaharienne, et ces films ont été vus dans des pays ne disposant pas des archives permettant de réaliser de telles productions. Ces images d’autrefois devraient d’ailleurs faire partie du patrimoine à restituer aux ex colonisés, au moins sous la forme de copies et tomber d’office dans le domaine public afin que nul ne tire profit [sic] de photographies ou de films obtenus en situation de domination. » À quand un tribunal des images et des archives ?

7Miano reproche à Blanchard (et à d’autres sans doute) de « construire des ontologies victimaires ». « Une partie de la gauche, écrit-elle, pourrait recevoir ce reproche, celui de s’être constitué une clientèle de perdants devant toujours recourir à elle pour se défendre ou se faire entendre, d’éternels petits frères ne devant jamais atteindre l’âge de l’affranchissement, de la responsabilité. » Et de poursuivre : « Les minorités françaises issues de l’histoire coloniale appartiennent donc à des lignées d’aliénés. C’est ce que disent ces films sur ce sujet crucial dans la France actuelle. » Bien sûr, on pense au douteux « Touche pas à mon pote » mais aussi, pourquoi pas, à La Boétie et à son discours sur « la servitude volontaire »… Sur le sujet, pourquoi ne pas s’inspirer de ce qu’en dit Karim Akouche, un autre originaire du Sud (mais malheureusement doté d’un « petit zizi » comme chante Dick Annegarn), dans Déflagration des sens (Écriture, 2020) ? Cela pour illustrer qu’il n’y a pas un Sud mais des Suds, pas une femme – ou un homme – mais bien une multitude de sensibilités, de regards et d’analyses. Partant, de créations.

8Miano reproche à Blanchard ses silences sur « l’inachèvement » des décolonisations. Et oui ! Les rapports de domination (et d’exploitation) persistent et la géopolitique comme le système économique international tiennent leur place dans cette perpétuation. Mais, pour être complet, il faudrait aussi et alors dénoncer les pouvoirs corrompus et les fleuves détournés des indépendances par ceux-là mêmes qui, du jour au lendemain (et parfois bien avant), sont passés du statut de « décolonisateur » à celui de prédateur – parfois plus sanguinaires que l’ex-puissance coloniale.

9Pour Miano, en faisant le choix « très virilement » « de ne s’appesantir que sur le sang et les larmes », Blanchard n’aurait fait que « transmettre aux jeunes générations, de quoi nourrir le ressentiment d’un côté, la culpabilité de l’autre. Les parfaits ingrédients pour alimenter la haine ». On comprend et on suit le raisonnement (s’applique-t-il au documentaire incriminé est une autre question), mais le doute gagne sur qui entretient ces passions tristes quand, dans la phrase suivante, Miano écrit : « Ces films […] ne disent pas […] comment habiter sereinement son pays s’il s’agit de la France, comment ne pas occire le moindre Français venu si l’on est d’Afrique subsaharienne [sic]. »

10Plus convaincante est l’auteure quand elle écrit : « Comment raconter des décennies d’histoire sans parler de culture, d’art, de spiritualité, de toutes ces choses qui permirent de rester debout, de se réinventer en dépit de la blessure, de sourire derrière les larmes, de congédier la haine ? » Ou quand elle questionne : « Comment narrer cette histoire en 2020 et minorer à ce point les vécus féminins en tant que tels, la participation concrète des Subsahariennes aux luttes dans tous les pays concernés ? »

11Et de conclure : « Pour les Subsahariens et les Afrodescendants dont ces documentaires consacrent la défaite, il y a des enseignements à tirer. Non seulement faut-il désormais s’emparer de la narration, mais il convient d’en finir avec la colonialité sous toutes ses formes. » Encore faudra-t-il voir en quoi ils/elles se différencient, apportent un surplus de sensibilité, de sens et, ce qui n’est pas le moindre, de forme. Pourquoi pas ? Mais le sexe, la couleur de peau, voire l’ancêtre convoqué ne garantissent rien. La création à l’aune du genre (zizi ou minou ?), de la couleur de peau (black or white ?) de l’intersectionnalité ou de la « décolonialité » risque d’être par trop ennuyeuse, attendue et exclusive.

L’esprit créatif à l’aune du décolonial

12Mais surtout c’est une création à la kalach’ : un regard contre un autre, une sensibilité contre une autre, un monde contre un autre ! « C’est pour les jeunes générations que l’on doit travailler sur ces sujets, et de telle façon qu’elles ne soient accablées ni par la colère, ni par la honte » écrit Miano. Elle a raison, mais alors il ne s’agirait pas de combattre mais de débattre, il ne s’agirait pas de remplacer mais d’enrichir, il ne s’agirait pas d’enfermer mais d’ouvrir.

13Monsieur Blanchard est sans doute sympathique et ce n’est pas lui faire affront que de souhaiter voir de nouvelles générations d’historiens, d’artistes, de poètes et de littérateurs enrichir connaissances, imaginaires et sensibilités sur le passé récent, et surtout sur le devenir commun. La création ne s’enrichirait-elle pas davantage à laisser s’exprimer toutes les sensibilités, le génie de chacun et chacune pour reprendre Baudelaire ? Plutôt alors Blanchard et Miano que Blanchard ou Miano ; plutôt l’effort des convergences et la créativité des « écarts » que les anathèmes et les exclusions. L’histoire à plus d’imagination que les hommes et laissons les créateurs tenter d’en restituer quelques bribes et émotions.

14De ce point de vue, la pensée décoloniale soulève quelques inquiétudes, comme l’expose Renée Fregosi, philosophe et directrice de recherche en science politique à l’université Paris 3 Sorbonne Nouvelle, sur le site The Conversation, le 19 novembre : « Ainsi, ce qui se présente comme une “école” de pensée mondiale, est finalement plutôt une coordination militante d’origine occidentale exportant tous azimuts une idéologie victimaire réductrice (l’Amérique latine présentant elle-même d’ailleurs davantage de caractéristiques d’un “extrême Occident” selon la belle formule d’Alain Rouquié, que celles d’un monde subalterne). La dimension “critique” de ce mouvement, qui se résume à la dénonciation d’une domination essentialisée et essentialisante, est aux antipodes d’une rationalité conduisant à l’autonomie et à la libre pensée. Et les a priori et présupposés dogmatiques l’emportent largement sur l’enquête approfondie, la confrontation aux surprises du réel, l’appréhension de la complexité et l’accueil du pluralisme qui restent les qualités inaliénables de l’esprit scientifique. » Et de la création.

15Qu’en penserait le grand-père de Maïwenn ? « Mon film est un cri, une révolte contre le racisme dit encore Maïwenn. Mon grand-père, c’est ce qui lui tenait le plus à cœur dans le monde, les opprimés, les colonisés. Il avait énormément milité. J’espère que celles et ceux qui verront ADN se sentiront citoyens du monde » (numero.com). Et pas d’un monde contre un autre.


Date de mise en ligne : 26/04/2021

https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.12399