Passage de témoin. Un atelier d’écriture entre générations
- Par Omar Benlaâla
Pages 244 à 247
Citer cet article
- BENLAÂLA, Omar,
- Benlaâla, Omar.
- Benlaâla, O.
https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.12385
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- Benlaâla, Omar.
- BENLAÂLA, Omar,
https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.12385
1Après la parution de Tu n’habiteras jamais Paris, je me suis demandé comment poursuivre mon travail visant à rendre les immigrés plus visibles. Pour cela, j’ai eu l’idée de monter des ateliers d’écriture entre des retraités ayant traversé la Méditerranée dans les années 1960-1970 et « leurs » petits-enfants, de jeunes Franciliens nés avec le nouveau millénaire. Un projet conçu sur le modèle des échanges avec mon père. Cette fois, ce sont des adolescents qui avaient pour mission d’interroger les anciens. D’abord six collégiens de Claude Debussy d’Aulnay-sous-Bois – trois filles et trois garçons : Ryzlaine, timide et douce comme l’aurore ; Sabrina et ses rêves de départ ; Myriam, curieuse de tout et de tout le monde ; Samy, l’espiègle, aux remarques subtiles et à l’humour décapant ; Zakaria, bouleversé par les récits d’enfance de ses interlocuteurs. Et Farouk qui, lorsqu’on lui a demandé s’il pouvait tout laisser pour une vie meilleure, a répondu sans hésiter : « Moi je ne voudrais pas quitter la France. C’est chez moi. »
2Cornaquées par Leïla, leur enseignante dévouée, des élèves du lycée technique Martin Nadaud – essentiellement des jeunes femmes – se sont prises au jeu de l’interview. À la résidence de la rue du Retrait, dans le 20e arrondissement de Paris, les locataires leur ont ouvert leurs cellules. Quel accueil ! Malgré la pile de boîtes d’antidouleur posées près de son oreiller, Monsieur Bathily nous a reçus comme des rois. Sur sa carte d’identité datant des années 1960, une profession : manutentionnaire. Seize lettres qui s’écrasent les unes les autres pour ne pas sortir du document. Un bien grand mot pour si peu de considération. Combien de tonnes les vertèbres de notre hôte ont-elles supportées avant d’être écrasées à leur tour ? Le 11 novembre 1963, il arrivait sur le territoire français. Trois mois avant l’entrée en Métropole de feu mon père. Boubou Bathily et lui se sont-ils croisés dans les rues esquintées de Belleville la mal-nommée ? Ont-ils eu froid ensemble au zinc d’un café avant s’engouffrer vers la banlieue nord où besognaient alors les migrants ? Leurs regards se sont-ils croisés et, si oui, ont-ils été complices, peinés ou simplement trop fatigués pour y penser ?
3Le troisième groupe – en volume, le plus important –, composé d’étudiants de Paris 8, était motivé par Ferroudja, qui ne savait ni parler ni écrire le français à son arrivée, et qui est devenue maîtresse de conférences en littérature. Nous avons scindé la classe – d’une trentaine de participants – en deux. Une moitié a traversé pour se rendre à la résidence Siqueiros, au centre de la cité Président Salvador Allende, juste en face de l’université. L’autre, à la résidence de la Nouvelle France d’Aubervilliers.
4Dans chaque établissement, un « conseil des sages » avait préalablement pris connaissance du projet. Des hommes droits, bien que cabossés, ont écouté mes arguments avant de les valider. Aux enseignants, j’ai envoyé le pitch suivant :
« Sur une idée originale d’Omar Benlaâla, qui a tiré des entretiens avec ses parents le récit Tu n’habiteras jamais Paris (Flammarion, 2018 ; Prix de la Porte dorée, 2019), l’atelier d’écriture Passage de témoin favorise l’échange entre les générations, et leur permet de partager une riche expérience humaine. Collégiens, lycéens et étudiants apportent aux anciens les mots qui leur manquent parfois pour raconter une vie entre deux continents ; les retraités leur offrent en retour une sagesse patiemment acquise. En s’intéressant au parcours de leurs aînés, les jeunes abordent d’une manière singulière les questions des migrations et de l’accueil des étrangers dans notre pays, au cœur de l’actualité. Un sujet trop souvent traité sans que soit sollicité le témoignage des principaux intéressés. »
6La première de mes intentions était de permettre aux élèves, à qui on demande très tôt leur choix d’orientation, de s’inspirer de l’expérience de leurs aînés qui, eux, ont rarement eu l’occasion de choisir leur parcours professionnel. Quand j’ai demandé à mon père, maçon-boiseur, ce qu’il aurait aimé faire s’il avait pu choisir son métier, il a mis du temps à me répondre. À vrai dire, il ne s’était jamais posé la question. Finalement, comme je le raconte dans le livre, il m’a répondu :
7« […] l’Histoire.
8— Que veux-tu dire par là ?
9— J’aurais voulu travailler avec l’Histoire.
10— Être historien ?
11— Peut-être. Chercher à comprendre l’Histoire. »
Le partage d’histoires de déracinement
12Puis, au fil des entretiens, j’ai constaté que l’orientation professionnelle n’était qu’un prétexte pour aller plus loin. Les jeunes, scolarisés pour la plupart en réseau d’éducation prioritaire et issus de parents immigrés, ont découvert des parcours de vie façonnés par l’exil. En écoutant parler les anciens, mais aussi en s’imprégnant de leur silence, des expressions familières qui hantent leur propre foyer, ils se sont aperçus que ces histoires valaient également pour leurs parents, ou leurs grands-parents, eux aussi marqués par le déracinement. Pour beaucoup d’élèves – collégiens, lycéens, étudiants – aux prénoms maghrébins et africains, l’exil n’était jamais évoqué à la maison. Comme cela avait été le cas pour moi, et pour tant d’autres qui vivent au bled en touristes pendant les vacances, une fois l’an. Nombre d’entre eux n’imaginent pas le lien contrarié qui unit leurs proches à cette terre mythifiée.
13Au fur et à mesure des échanges, essentiellement centrés sur la vie quotidienne, les élèves ont pris des notes, puis chacun a rédigé un texte fondé sur les témoignages. Les collégiens ont souhaité le faire sous la forme du manga – bande dessinée japonaise prisée par la jeune génération. Les lycéens sont allés vers des formes plus hybrides, entre le haïku – toujours d’inspiration japonaise –, le poème et l’interview. Les étudiants de l’université Paris 8 ont rédigé des portraits plus émouvants les uns que les autres.
14Une poignée de lycéennes sont allées au café social Ayyem Zamen, rue Pali Kao, dans le 20e arrondissement de Paris. Elles y ont fait la connaissance de femmes d’un autre âge. Belles comme le temps qui passe. Et fières de raconter aux enfants des histoires pour s’éveiller. Cherifa, la bien-nommée, les a enjoints à ne pas baisser la tête. À rester fières de ce qu’elles sont et voudraient être. « La timidité m’a cassé le cou… », disait-elle pour illustrer ses conseils. Madame Touré, elle, louait leur travail. Les encourageait sans jamais les brusquer, comme une institutrice avec ses écolières. Au dernier rendez-vous, quand elle a pris la parole devant la classe, nous avons appris qu’elle avait été enseignante. J’ai eu honte de ne pas avoir perçu plus tôt cette qualité en elle, pensant bêtement qu’elle était ouvrière ou femme de ménage. D’ailleurs, combien d’ouvrières ou de femmes de ménage sont d’excellentes pédagogues !
15À vrai dire, je ne savais pas où allaient nous mener les ateliers. Comme lorsque j’ai proposé à mon père de me raconter son histoire – j’imaginais un livre, sans vraiment savoir la forme qu’il prendrait –, je me suis laissé porter par les événements, satisfait et reconnaissant de la richesse des échanges. Pour l’atelier d’écriture, le résultat a également été au-delà de mes espérances. Après des semaines de rencontres, ces trois cycles – avec les collégiens, les lycéens et les étudiants – se sont clos de façon magistrale. Chaque groupe a eu droit à une conclusion collective. Les collégiens, qui sont venus chaque semaine, le mercredi après-midi – en dehors des cours, sur la base du volontariat – à la résidence sociale Calmette et Guérin ont décidé, sans que cela leur soit suggéré, de préparer une surprise à leurs aînés, des hommes âgés, venus d’Algérie et d’Afrique de l’Ouest, vivant seuls depuis des décennies.
16Les ateliers avaient lieu dans une pièce attenante à la salle de prière. Une pièce sobre. Avec quelques chaises, deux bancs, trois tables et quatre murs blancs. Sans décoration ni véritable confort. Pour les remercier de leur avoir consacré ces temps d’échange et de conversation, les élèves – et leurs professeurs, qui se sont investis à plein dans ce projet, eux aussi bénévolement – ont acheté des couvertures, des coussins, une machine à café, une bouilloire, une horloge, des jeux de société et un carton rempli de boissons et de gâteaux ! Ils ont en outre réalisé des posters composés de photos de paysages pour égayer le quotidien de ceux qui venaient de partager avec eux leurs plus lointains souvenirs. Un après-midi bouleversant. À leur manière, en toute humilité, les retraités ont remercié « leurs petits-enfants », qui eux aussi tentaient de masquer une larme à l’œil. À quoi sert la littérature dans la compréhension de l’expérience migratoire ? À se sentir moins seul alors qu’on entame le dernier chapitre de sa vie loin de tout. Mais aussi à rendre à ceux qui en sont privés un peu de l’estime qu’ils méritent. Pour la plupart illettrés, les résidents étaient si fiers de voir s’écrire leur histoire sur des cahiers d’école ! Passé ce moment, ils ont dit aux collégiens que, désormais, ils savaient où les trouver – à une centaine de mètres derrière leur collège, dans ce bâtiment anonyme devant lequel ils sont passés d’innombrables fois sans imaginer qu’une partie de leur histoire s’y construirait.
Donner la parole à ceux qui se taisent
17Les lycéens et les étudiants ont invité les témoins à venir en classe pour leur lire les textes qu’ils avaient préparés. Entourés des élèves et du corps enseignant, les retraités se sont installés en cours – la plupart d’entre eux n’avaient jamais mis le pied dans une école, même si beaucoup auraient pu participer à la reconstruction de l’université Paris 8 dans les années 1970. Quand on a demandé à Monsieur Meknès, né en Algérie pendant la Seconde Guerre mondiale, s’il avait des jouets, il a répondu ceci : « À l’époque, on n’avait même pas de lumière. Le visage de ma mère à la maison, je n’arrive pas à bien le voir… » Monsieur Coulibaly, venu lui du Mali dans les années 1960 pour travailler à l’usine, a commencé par dire aux étudiants pendus à ses lèvres : « Si on est là aujourd’hui, c’est parce qu’on vous aime. On vous a aimé, on vous aime encore. Vous êtes comme nos enfants. On veut que vous réussissiez. » Monsieur Ahmed, lui, a insisté sur la fraternité, en mettant l’accent sur le fait qu’une classe était comme une communauté. Presque une famille. Qu’il fallait que chacun se soucie de son camarade, même sans le connaître. Ce qui a beaucoup ému les participants.
18Assis à la place du professeur, ils ont remercié les élèves de s’être intéressés à eux et n’ont été avares ni de compliments ni de conseils. Eux, que personne n’écoute dans notre société surmédiatisée, dont on ne demande jamais l’avis, ont été fiers, l’espace d’une séance, d’écouter les textes qui leur étaient consacrés et heureux d’exhorter les jeunes à croire en leur avenir. À quoi sert la littérature dans la compréhension de l’expérience migratoire ? À donner la parole à celles et ceux qui d’ordinaire se taisent. À leur permettre d’exprimer avec leurs mots ce qu’ils ressentent, endurent mais aussi acceptent avec sacrifice pour permettre à d’autres de rester au pays et leur éviter cette déchirure. « Nous sommes venus du pays où on marche sans chaussure. » Ces ateliers d’écriture ont duré quelques mois et se sont terminés juste avant le confinement. Quand j’ai pris des nouvelles des adhérents du café social pendant la crise sanitaire, la directrice, Maïa, m’a annoncé le décès de sept d’entre eux. Je n’ai pas osé demander leur nom. En espérant qu’il ne s’agisse pas de ceux que nous avions rencontrés. Peut-être est-ce le cas et, si c’est ainsi, j’espère qu’embrasser avant de partir la génération qui vient, celle qu’on n’écoute pas ou si peu, comme eux, leur a apporté un peu de réconfort. J’espère qu’à travers la littérature, un dernier hommage leur a été rendu.
19J’ai savouré chacun de ses moments. Et me suis régalé d’anecdotes, de rires et des regards écarquillés des uns et des autres pendant qu’ils se racontaient des choses qu’ils n’auraient jamais imaginées… « Comment je me suis réchauffé en arrivant en France ? » À cette question posée par un étudiant africain à un retraité tunisien, voici la réponse, que je me peux m’empêcher de partager : « Avec la harissa ! Je prenais une cuillère quand j’avais trop froid et ça allait tout de suite mieux. » Comme le calva du soudeur portugais ou le verre de vin chaud pour le maçon creusois du siècle dernier. J’ai été chaleureusement remercié d’avoir mené ces ateliers, alors que je suis redevable de l’engagement des participants. Un peu comme lorsqu’on me félicite pour Tu n’habiteras jamais Paris, quand ce livre est surtout une aventure collective, nourrie de mes parents, accompagnée de ma femme. On travaille en famille chez les Benlaâla. Quoi qu’il en soit, avoir réalisé ces ateliers m’a convaincu d’une chose : on peut toujours apporter sa pierre à la bâtisse humaine.