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Article de revue

Elisa Brilli et Giuliano Milani, Dante. Des vies nouvelles, Paris, Fayard, 2021, 400 p.

Pages 707 à 709

Citer cet article


  • Redon, G.
(2022). Elisa Brilli et Giuliano Milani, Dante. Des vies nouvelles, Paris, Fayard, 2021, 400 p. Revue historique, 703(3), 707-709. https://doi.org/10.3917/rhis.223.0707.

  • Redon, Gabriel.
« Elisa Brilli et Giuliano Milani, Dante. Des vies nouvelles, Paris, Fayard, 2021, 400 p. ». Revue historique, 2022/3 n° 703, 2022. p.707-709. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-historique-2022-3-page-707?lang=fr.

  • REDON, Gabriel,
2022. Elisa Brilli et Giuliano Milani, Dante. Des vies nouvelles, Paris, Fayard, 2021, 400 p. Revue historique, 2022/3 n° 703, p.707-709. DOI : 10.3917/rhis.223.0707. URL : https://shs.cairn.info/revue-historique-2022-3-page-707?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhis.223.0707


1 L’année 2021 a vu le monde de l’édition se mobiliser sur tous les fronts pour honorer le 700e anniversaire de la mort de Durante degli Alighieri, dit « Dante » (1265-1321). Outre les nombreuses rééditions et traductions inédites, toute une série d’ouvrages consacrée au poète florentin a vu le jour au cours des derniers mois. Dante. Des vies nouvelles, récente monographie d’Elisa Brilli et de Giuliano Milani publiée aux éditions Fayard, s’inscrit dans ce sillage.

2 La nouveauté de cet ouvrage par rapport aux travaux biographiques antérieurs est qu’il assume frontalement les lacunes documentaires sur la vie du poète, et ne procède à aucune « tentative de restauration » artificielle (p. 7-8). Une bonne part du parcours personnel de Dante nous est en effet inconnue. Face aux trous de la toile historique, il restait heureusement à jouer la carte du récit de soi : l’œuvre poétique et philosophique de Dante Alighieri est en effet riche d’innombrables indices sur sa propre vie. Il aurait été tentant de structurer cette biographie de l’auteur de la Commedia en reprenant son classique schéma trilogique. Ce livre est, plus audacieusement, construit autour de quatre grands chapitres, tous articulés de la même manière : chacun comporte un « Interlude », où les auteurs nous proposent le commentaire d’une source, suivi de deux sous-parties, « L’histoire » et « Le récit », présentées en miroir.

3 Après un prologue consacré à ses ancêtres (p. 11-25), dont le plus fameux est sans nul doute le chevalier Cacciaguida, mort en Terre Sainte durant la deuxième croisade et cité dans le Paradiso, le premier chapitre (p. 29-80) est consacré à « l’adolescence » du jeune Durante. S’épanouissant au sein de la militia, la chevalerie urbaine florentine, une catégorie sociale ayant la passion de la joute poétique (p. 38-41), il est possible qu’il ait reçu une formation intellectuelle en vue d’une carrière notariale (p. 45-49). Si le voyage de Dante à Bologne durant les années 1280 a longtemps pu laisser supposer un parcours universitaire, les auteurs prennent ce postulat avec beaucoup de prudence (p. 51). En revanche, plus crédible demeure sa participation à la bataille de Campaldino en 1289, où les troupes guelfes florentines défont leurs ennemis gibelins d’Arezzo. Cette présence confirmerait son appartenance au groupe social urbain dans lequel naît précocement son goût pour les rimes et l’art lyrique, qui se développe ensuite davantage dans sa correspondance (p. 54-59). Mais ces péchés de jeunesse de Dante ne constituent pas encore un récit de soi. Ils sont en revanche annonciateurs de certains éléments de son style à venir, notamment dans l’emploi des personnifications poétiques (p. 80).

4 Les deux chapitres suivants forment un diptyque, celui de la « jeunesse » (« Une jeunesse à Florence », p. 85-132 ; « Une jeunesse en exil », p. 141-191). Ils sont relatifs à l’entrée de Dante Alighieri dans l’âge adulte, puis à ses choix politiques, conduisant à son élection comme prieur de Florence en 1300. Ce temps est celui des premières formes de représentation publique du jeune Dante, exprimées dans la Vita nova, qui voit apparaître une certaine Béatrice (p. 114). Cette première œuvre dantesque démontre alors toute la fraîcheur de sa nouveauté formelle : récit de soi d’une forme inédite, elle est vue par certains exégètes comme l’une des matrices possibles du genre autobiographique (p. 130). Le parti pris des auteurs de diviser ce moment de la biographie en deux parties permet de mettre en relief l’événement majeur qui les sépare : l’exil des Guelfes blancs, rivaux des Noirs, hors des murs de Florence en 1301. Dante est alors ambassadeur des Blancs à la cour pontificale, dans une tentative de lutter contre l’influence grandissante, au sein du milieu guelfe, du seigneur français Charles de Valois (p. 111). Condamné par les Guelfes noirs pour baratteria, une notion juridique vague regroupant entre autres la malversation et la corruption (p. 142), le prieur déchu n’est pas présent lorsque la sentence est prononcée par ses juges, mais elle marque le début de sa vie d’exil. Le récit de soi dantesque évolue alors : l’ancien « poète d’amour » embrasse désormais la carrière d’un intellectuel au service de puissants personnages (p. 192-193). Cette époque est celle de la rédaction des traités, dont notamment le Convivio.

5 Enfin vient le quatrième temps du livre : la « vieillesse », qui correspond au moment où l’Alighieri s’adonne presque entièrement à la Commedia. La fin de vie de Dante est une période une nouvelle fois avare en documentation, et les biographes sont ici définitivement dépendants du récit de soi contenu dans le célèbre triptyque (p. 226). On sait toutefois que le Paradiso est dédicacé à Cangrande della Scala, seigneur véronais, qui héberge Dante à la fin des années 1310. Où se trouve-t‑il exactement au début de cette même décennie ? On le dit peut-être, sans trop de preuves, à Ravenne ou à Vérone, mais il est plus probable qu’il a transité par Pise et Gênes entre 1311 et 1312, où il rencontre le père du jeune Pétrarque (p. 216-217). Où se trouve-t‑il encore lorsque l’empereur Henri VII de Luxembourg meurt au moment du siège de Sienne en 1313 ? On l’ignore, mais ce décès se produit au moment où Dante rédige la Monarchia, ce qui pose question. L’intertextualité existante entre ce traité et le Paradiso suggère toutefois une rédaction indépendante de l’actualité politique (p. 220). La proposition d’amnistie formulée par la Commune de Florence à l’égard de Dante en 1315, conditionnée au paiement d’une amende suivi d’un acte de contrition publique, est catégoriquement refusée par l’intéressé : Dante Alighieri est définitivement banni, ainsi que ses deux fils Iacopo et Pietro (p. 225). Ce sont ces derniers qui vont contribuer à la diffusion posthume de la Commedia. Sa rédaction s’est étalée sur plus d’une décennie : l’Inferno est encore en chantier en 1312, le Purgatorio n’est pas encore achevé trois ans plus tard, et le Paradiso n’est dévoilé qu’après la mort du poète à Ravenne, à la mi-septembre 1321 (p. 239).

6 Un tableau généalogique complet (p. 10), ainsi que deux plans de Florence au xiiie siècle (p. 26 et 84) permettent au lecteur de situer la famille des Alighieri dans l’espace urbain où Dante a vu le jour en 1265. Le point fort de Dante. Des vies nouvelles réside dans la présence des « Interludes » précités, dont le plus étonnant est assurément celui qui ouvre le second chapitre, à savoir la « transcription d’une séance du conseil général » de Florence, datée du 6 juillet 1295 (p. 85). Dante n’y figure qu’au détour d’une phrase, sur un document difficile à lire. Cette rareté interpelle en même temps qu’elle fascine immédiatement tout historien de métier : nous assistons ici au surgissement, soudain et imprévu, d’un Dante désormais adulte, qui prend la parole dans le cadre des affaires de la cité (p. 87).

7 Davantage que le récit « complet » d’une vie de Dante Alighieri – une telle entreprise se révélant matériellement impossible (p. 9), ce livre est donc avant tout la démonstration d’un impressionnant travail d’historiographie, rendu nécessaire par les récents progrès des études dantesques. La méthode d’Elisa Brilli et de Giuliano Milani est rigoureuse, et permet de clarifier certaines incohérences des entreprises biographiques passées. On pourrait éventuellement regretter le caractère parfois abrupt de certaines transitions entre une enquête historique parsemée de zones d’ombre et une analyse littéraire plus technique. Mais ces défauts minimes constituent, en vérité, l’ossature de cet ouvrage : en confrontant ainsi le cheminement personnel du Florentin et la construction de son œuvre, les deux auteurs nous offrent à lire une biographie à plusieurs vitesses, accessible mais exigeante, qui ouvre des perspectives sur différents domaines.


Date de mise en ligne : 03/11/2022

https://doi.org/10.3917/rhis.223.0707