Julie Claustre, Faire ses comptes au Moyen Âge. Les mémoires de besogne de Colin de Lormoye, Paris, Les Belles Lettres, 2021, 310 p.
- Par Patrice Beck
Pages 705 à 707
Citer cet article
- BECK, Patrice,
- Beck, Patrice.
- Beck, P.
https://doi.org/10.3917/rhis.223.0705
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https://doi.org/10.3917/rhis.223.0705
1 Le document en question est un vestige des comptabilités privées que le couturier parisien Colin de Lormoye a tenues entre décembre 1420 et mars 1455. Il est composé de 32 feuillets qui auraient sans doute disparu comme les autres s’ils n’avaient été utilisés, fin xve ou début xvie siècle, comme cartonnage dans la reliure d’un livre imprimé arrivé dans les collections de la Bibliothèque nationale de France. Découvert en 1909, il a été édité en 1911 par le conservateur Camille Couderc mais, fragmentaire, abîmé et non paginé, ne consignant que des affaires comptables en excluant toute mémoire familiale et toute digression réflexive sur les motivations et les conceptions du recours à l’écriture, il n’a pas plus retenu l’attention. Il appartient à ce type d’écrit gestionnaire et privé qui reste certes rare mais non exceptionnel pour le xive et le xve siècle : en témoignent les deux pages de références bibliographiques accompagnant judicieusement la présente publication (p. 286-287), où il est aisé de voir que l’essentiel des dossiers disponibles intéressent des marchands et des bourgeois, actifs surtout au sud de la Loire. Les mémoires de besogne de Colin de Lormoye constituent le seul exemple connu à ce jour d’une comptabilité émanant du groupe social des artisans parisiens : il éclaire les activités de la transformation artisanale des tissus et de la vente au détail de vêtements, à l’écart des sphères marchandes et institutionnelles qui, bien mieux documentées, ont été plus souvent étudiées. Julie Claustre a donc bien eu raison d’en proposer une nouvelle édition qu’elle accompagne non seulement d’une étude de contenu, mais aussi d’une analyse codicologique et lexicale éclairant les savoirs et les savoir-faire comptables qui y sont déployés : la présente enquête s’inscrit heureusement autant dans l’histoire économique et sociale que dans celle des pratiques de l’écrit de gestion au Moyen Âge.
2 Le premier chapitre consacré à l’édition du document permet de prendre précisément la mesure de l’état du support et celle de la nature du contenu. Le premier est ici et là fort dégradé, impliquant de nombreuses lacunes. Elles sont bien signalées dans la transcription mais on peut regretter de ne pouvoir directement les visualiser : il manque ici une image en double-page montrant un verso et un recto en vis-à-vis. Le second reste austère, uniquement composée de quittances de loyers et d’achats de matières, de reçus de paiements et de reconnaissances de dettes : elle ne fait pas dans l’intime comme d’autres de ces écrits à la fois comptables et mémoriels, mais elle est assurément riche d’informations sur la clientèle d’un artisan, sur les produits confectionnés et les prix pratiqués.
3 Le deuxième chapitre offre un suggestif rappel historiographique des études sur la signification de tenir ses comptes au Moyen Âge : gérer ses affaires, mémoriser ses liens socio-économiques, rendre compte devant les autorités comme on le fera devant Dieu. Sont ici rappelés les débats animés pendant le xxe siècle par les historiens économistes sur la naissance du capitalisme et de ses outils de gestion et de prévision, notamment sur le développement de la « comptabilité en partie double ». De même sont évoquées les récentes approches « ethnographiques » qui s’attachent à la valeur socio-culturelle des pratiques comptables publiques et privées : elles révèlent des rôles plus nombreux que celui, évident, des exigences de la conduite pragmatique des affaires et du contrôle des autorités sur les avoirs et les personnes. Elles aident à se placer dans la société, à s’agréger à un groupe social, à s’insérer dans un réseau et une hiérarchie de confrères et de clients dont le papier comptable est le carnet d’adresse.
4 Le chapitre trois s’ouvre avec l’analyse codicologique du document : quatre pages décrivent le support papier, le format et les filigranes. Pour le reste, les termes de « livre », de « cahier », de « bifeuillet », de « feuillet » et de « page » sont bien utilisés mais ne débouchent pas sur une description précise de la composition du document : l’agencement original aurait totalement disparu sous les dégradations et les manipulations successives. Soit, mais quid de l’état actuel ? Les 32 feuillets sont-ils isolés et donc juxtaposés ou bien sont-ils, au moins pour certains, associés deux à deux en bifeuillets ? Si le dernier cas se présente, les bifeuillets sont-ils juxtaposés ou bien, au moins certains, insérés les uns dans les autres pour former cahier ? Si le dernier cas se présente, y a-t‑il ici un ou plusieurs cahiers ? À l’inverse, si aucune trace de bifeuillet et de reliure n’est présente, ne serait-ce que des piqures orphelines, est-ce le résultat d’une découpe des bords latéraux ? Autant de questions qui ne sont pas ici posées, ne serait-ce que pour dire qu’aucune réponse ne peut désormais y être apportée, qu’il n’est donc pas possible d’expliquer pourquoi 15 feuillets portent filigrane et qu’au moins autant n’en portent pas, ni de décider si l’association des deux filigranes différents est le résultat d’une gestion souple et machinale du stock de papier ou bien celui du regroupement volontaire de deux écrits préalablement séparés.
5 La rhétorique du document est ensuite longuement traitée et analysée, sur trente-deux bonnes pages permettant de cerner au mieux la mise en page et donc la mise en scène de l’information : pas de réglure pré-formatée mais des notices en deux colonnes séparant les chiffres du texte justificatif ; un enregistrement des recettes et des dépenses au fil des affaires traitées ; des notices plus ou moins longues séparées à l’origine par des blancs qui sont à la suite mangés, engorgés même dans les marges, par des compléments et des ajouts successifs écrits par des mains différentes à des dates malheureusement non précisées. Le journal se transforme progressivement en « fichier client ». Le résultat final apparaît bien brouillon et devait être délicat d’usage : il était non seulement chargé des signes classiques des cancellations mais aussi surchargé de nombreuses ratures (42 % des notices) et ponctué d’étiquettes marginales signalant des rapprochements fonctionnels entre des notices spatialement séparées. Pourtant, sa fonction n’est pas uniquement celle d’un journal de boutique à usage interne : 77 reconnaissances de dettes sont des « mémoires » écrits et signés par 21 clients différents : la rédaction est collaborative, la « mémoire » est collectivement construite et entretenue, la trace produite acquiert ainsi une valeur probatoire sinon auprès des autorités, du moins au sein du réseau social des partenaires.
6 Les deux derniers chapitres offrent de beaux aperçus sur le métier de couturier à Paris dans la première moitié du xve siècle et sur l’itinéraire propre à l’un d’entre eux. Ils sont habilement appuyés sur les travaux que Caroline Bourlet a déployés sur les registres des tailles, et sur l’analyse diachronique de l’espace urbain parisien par l’approche géomatique développée sous la direction d’Hélène Noizet. Des cartes donnent l’emprise spatiale du métier et les tableaux tant des collègues que des clients de Colin de Lormoy fournissent de précieux repères. Le portrait de ce tailleur de robe est sensible et riche : originaire du pays chartrain et installé rive gauche sur la censive de Saint-Germain, il a habillé de la tête au pied aussi bien des adultes, femmes et hommes, que des enfants ; il savait réparer ou confectionner une trentaine de pièces de vêtement différentes, du chaperon aux chausses, dans une douzaine de couleurs et de matières aussi diverses que futaine et toile, satin, damas, chamois et cuir ; il a servi une clientèle de passage mais aussi quelques habitués où se distinguent des maîtres de l’Université, quelques religieux et aristocrates de rang moyen ; il pratiquait le crédit, a été à 20 % rémunéré en denrées et a vu certaines de ses créances rester impayées ; il a accédé à la maîtrise de son métier, est devenu bourgeois de Paris, a acquis un hôtel ; il a su développer une renommée et un crédit honorable au point de pouvoir jouer, en 1448, le rôle de caution pour un libraire juré de l’université à hauteur de 100 livres.
7 On sera plus réservé à propos des élans transcendantaux qui ponctuent ici et là l’analyse et qui restent faiblement étayés. Est-il vraiment nécessaire, à propos du format codex de ce journal comptable, de mobiliser le modèle de la Bible, Livre parmi les livres (p. 135) ? Peut-on renvoyer directement au concile du Latran de 1215, qui imposa aux fidèles la confession annuelle, pour expliquer l’usage du verbe « confesser » dans 35 reconnaissances de dette (p. 165) ? Peut-on vraiment apprécier à travers l’analyse lexicale de factures les « connotations spirituelles… de l’ouvrage de couture » (p. 194) et « une part importante du rapport au monde » de leur auteur (p. 196) ? L’historien se doit de chercher à mettre au jour les outils mentaux disponibles et utilisés par les acteurs de son enquête et cette démarche est justement annoncée comme programmatique en introduction (p. 10). Des modèles sont certes partout en action et il faut les rechercher, sans oublier toutefois de se poser la question de savoir si leur charge sémantique d’origine est toujours active dans la conscience des acteurs.