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Mélanges

La méthode prosopographique et l'histoire des élites dans l'Antiquité tardive

Pages 155 à 168

Citer cet article


  • Puech, V.
(2012). La méthode prosopographique et l'histoire des élites dans l'Antiquité tardive. Revue historique, 661(1), 155-168. https://doi.org/10.3917/rhis.121.0155.

  • Puech, Vincent.
« La méthode prosopographique et l'histoire des élites dans l'Antiquité tardive ». Revue historique, 2012/1 n° 661, 2012. p.155-168. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-historique-2012-1-page-155?lang=fr.

  • PUECH, Vincent,
2012. La méthode prosopographique et l'histoire des élites dans l'Antiquité tardive. Revue historique, 2012/1 n° 661, p.155-168. DOI : 10.3917/rhis.121.0155. URL : https://shs.cairn.info/revue-historique-2012-1-page-155?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhis.121.0155


Notes

  • [1]
    Je remercie pour ses conseils M. Stéphane Benoist, professeur à l’université de Lille III.
    Voir tout récemment Ségolène Demougin, « Heurts et malheurs de la prosopographie », dans Figures d’empire, fragments de mémoire : pouvoirs et identités dans le monde romain impérial (iie s. av. n. è. – vie s. ap. n. è.), Stéphane Benoist, Anne Daguey-Gaget et Christine Hoët Van Cauwenberghe (éds.), Lille, Presses universitaires du Septentrion, 2011, p. 321-343.
  • [2]
    Roger S. Bagnall, Alan Cameron, Seth R. Schwartz et Klaas A. Worp, Consuls of the Later Roman Empire, Atlanta, Scholars Press, 1987.
  • [3]
    André Chastagnol, « La prosopographie, méthode de recherche sur l’histoire du Bas-Empire », Annales, 25e année, septembre-octobre 1970, no 5, p. 1229-1235 : article repris dans André Chastagnol, L’Italie et l’Afrique au Bas-Empire. Études administratives et prosopographiques, Lille, Presses universitaires de Lille, 1987, p. 25-31. On trouvera dans cet ouvrage plusieurs exemples éclairants de l’application de la méthode par André Chastagnol lui-même.
  • [4]
    The Prosopography of the Later Roman Empire, Cambridge, Cambridge University Press.
    I. ad 260-395, par Arnold H. M. Jones, John R. Martindale et John Morris, 1971.
    II. ad 395-527, par John R. Martindale, 1980.
    III. ad 527-641, par John R. Martindale, 2 vol., 1992.
  • [5]
    Les décurions, plus souvent appelés curiales dans l’Antiquité tardive, sont les membres du conseil d’une cité, recrutés sous condition de cens et soumis à une solidarité collective.
  • [6]
    John R. Martindale, « The Prosopography of the Later Roman Empire, vol. I: a Memoir of the Era of A. H. M. Jones », dans Fifty Years of Prosopography. The Later Roman Empire, Byzantium and Beyond, Averil Cameron (ed.), Oxford, Oxford University Press, 2003, p. 3-10.
  • [7]
    Ralph W. Mathisen, « The Prosopography of the Later Roman Empire: Yesterday, Today and Tomorrow », ibid., p. 23-40.
  • [8]
    Arnold H. M. Jones et Henri-Irénée Marrou, « Deux projets de prosopographie concernant le Bas-Empire », Actes du premier congrès de la Fédération internationale des associations d’études classiques, Paris, 1951, p. 146-147.
  • [9]
    Prosopographie chrétienne du Bas-Empire.
    1. Afrique (303-533), André Mandouze (dir.), Paris, cnrs, 1982.
    2. Italie (313-604), Charles Pietri et Luce Pietri (dir.), 2 vol., Rome, École française de Rome, 1999-2000.
    3. Diocèse d’Asie (325-641), par Sylvain Destephen, Paris, achcbyz, 2008.
  • [10]
    Deux mises au point récentes éclairent la conception du futur volume sur l’Égypte : Annick Martin, « La Prosopographie chrétienne du Bas-Empire. I. L’enquête prosopographique dans le cadre égyptien », dans Prosopographie et histoire religieuse, Marie-Françoise Baslez et Françoise Prévot (éds.), Paris, De Boccard, 2005, p. 305-313 ; Arietta Papaconstantinou, « La Prosopographie chrétienne du Bas-Empire. II. Le cas du volume égyptien », ibid., p. 315-328.
  • [11]
    Luce Pietri, « La prosopographie chrétienne de la Gaule : bilan et perspectives », dans Le Problème de la christianisation du monde antique, Hervé Inglebert, Sylvain Destephen et Bruno Dumézil (éds.), Paris, Picard, 2010, p. 195-201.
  • [12]
    On retiendra la définition proposée par François Dosse du genre prosopographique : « Il se donne pour objet de restituer les caractéristiques d’un groupe en démultipliant les informations sur tous ses membres » (François Dosse, « Biographie, prosopographie », dans Historiographies. Concepts et débats, I, Christian Delacroix, François Dosse, Patrick Garcia et Nicolas Offenstadt (dir.), Paris, Gallimard, 2010, p. 79-85, ici p. 84).
  • [13]
    Je me limiterai dans ces pages à évoquer des exemples pris dans l’Empire romain d’Orient, espace qui m’est le plus familier.
  • [14]
    Gilbert Dagron, Naissance d’une capitale. Constantinople et ses institutions de 330 à 451, Paris, puf, 1974, p. 240-273. L’auteur a renouvelé l’étude de Luigi Cantarelli, « La serie dei proconsuli e dei prefetti di Constantinopoli », Rendiconti della R. Accademia dei Lincei, Sc. Mor., 18, 1919, p. 56-68.
  • [15]
    Paul Petit, Les Étudiants de Libanius. Un professeur de faculté et ses élèves au Bas-Empire, Paris, Nouvelles Éditions latines, 1956. André Chastagnol, « La prosopographie », op. cit. (n. 3), p. 1233, avait bien mis en valeur l’intérêt de cet ouvrage : « P. Petit a disséqué de cette façon le milieu si particulier et si intéressant des étudiants de Libanius. »
  • [16]
    Annick Martin, Athanase d’Alexandrie et l’Église d’Égypte au ive siècle (328-373), Rome, École française de Rome, 1996. L’auteur est revenu sur la question dans un article plus récent : Annick Martin, « La Prosopographie chrétienne du Bas-Empire », op. cit. (n. 10).
  • [17]
    Elites in Late Antiquity, Claudia Rapp et Michele R. Salzman (éds.), dans Arethusa, 33 (3), 2000, p. 315-468.
  • [18]
    Le trasformazioni delle élites in età tardoantica, Rita Lizzi Testa (éd.), Rome, L’Erma di Bretschneider, 2006.
  • [19]
    Les Élites urbaines dans l’Empire romain d’Orient (ive-vie siècles), Vincent Puech (dir.), dans Topoi, 15/1, 2007, p. 311-425.
  • [20]
    Gilbert Dagron, Empereur et prêtre. Étude sur le « césaropapisme » byzantin, Paris, Gallimard, 1996.
  • [21]
    Arnold H. M. Jones, « Were Ancient Heresies National or Social Movements in Disguise? », Journal of Theological Studies, 10, 1959, p. 280-298.
  • [22]
    Pour un exemple de conclusions tirées de données archéologiques sérielles, voir Georges Tate, Les Campagnes de la Syrie du Nord du iie au viie siècle. Un exemple d’expansion démographique et économique à la fin de l’Antiquité, t. I, Paris, Geuthner, 1992. L’auteur se base sur un corpus de 4 600 pièces de maisons, afin de déterminer le rythme de leur construction.
  • [23]
    Pour une discussion sur la christianisation de l’Égypte, seule région offrant des données quantitatives fournies, voir Jean-Michel Carrié, « Le nombre des chrétiens en Égypte selon les données papyrologiques », dans Le Problème de la christianisation du monde antique, op. cit. (n. 11), p. 147- 157.
  • [24]
    Paul Veyne, Comment on écrit l’histoire, Paris, Le Seuil, 1979 [1re éd. 1971], p. 36.
  • [25]
    La comparaison de l’Empire romain d’Orient avec les monarchies de l’époque moderne est particulièrement fructueuse, car ces États disposent de plusieurs traits communs : autorité du souverain, centralisation administrative et caractère étatique des débats religieux notamment. Quelques travaux sur la France de la fin du Moyen Âge et de l’Ancien Régime étaient ainsi cités par Claude Nicolet dans le dossier sur la prosopographie publié par les Annales en 1970 (Claude Nicolet, « Prosopographie et histoire sociale : Rome et l’Italie à l’époque républicaine », Annales, 25e année, septembre-octobre 1970, no 5, p. 1209-1228, ici p. 1226 n. 3).
  • [26]
    Je me permets de renvoyer à un article où j’ai traité plus longuement de ces deux exemples : Vincent Puech, « Élites impériales et élites urbaines sous Zénon (474-491) et Anastase (491-518) », Topoi, 15/1, 2007, p. 379-396. Il s’agissait d’une communication à la journée d’études déjà évoquée sur les élites urbaines. Deux participants à cette journée ont, depuis lors, publié des livres importants sur ces questions : Frédéric Alpi, La Route royale. Sévère d’Antioche et les Églises d’Orient (512-518), 2 vol., Beyrouth, Presses de L’ifpo, 2009 ; Philippe Blaudeau, Alexandrie et Constantinople (451-491). De l’histoire à la géo-ecclésiologie, Rome, École française de Rome, 2006.
  • [27]
    Sur ce règne, voir en dernier lieu Rafa? Kosi?ski, The Emperor Zeno. Religion and Politics, Cracovie, 2010.
  • [28]
    Pierre Maraval, « La réception de Chalcédoine dans l’empire d’Orient », dans Histoire du christianisme, t. III, Les Églises d’Orient et d’Occident (432-610), Luce Pietri (éd.), Paris, Desclée de Brouwer, 1998, p. 107-145, ici p. 115-117.
  • [29]
    Sur ce règne, voir en dernier lieu Fiona K. Haarer, Anastasius I. Politics and Empire in the Late Roman World, Cambridge, Francis Cairns Publications, 2006.
  • [30]
    On notera que Claire Sotinel, par ailleurs l’un des auteurs du volume sur l’Italie de la pcbe, parvient à une conclusion similaire à propos des évêques italiens : « [ils] se définissent par une triple identité : celle de leurs origines familiales et sociales, qui déterminent en bonne partie leur comportement politique et qui parfois, soulèvent des conflits au sein de l’institution ; celle de leur appartenance locale à une communauté donnée […] et enfin leur identité proprement ecclésiastique […] » (Claire Sotinel, « Les évêques italiens dans la société de l’Antiquité tardive : l’émergence d’une nouvelle élite ? », dans Le trasformazioni delle élites, op. cit. (n. 18), p. 377-404, ici p. 403).

1Le terme de prosopographie vient du grec prosôpon, la personne, l’individu. La méthode prosopographique consiste au départ à dresser des fiches individuelles concernant un groupe humain à déterminer. Elle commence donc comme une enquête policière : il s’agit de consigner une somme de détails, qui peuvent paraître de prime abord insignifiants, mais qui sont susceptibles de devenir par la suite des indices [1]. La mise en œuvre de cette méthode suppose une condition préalable : la possibilité de repérer des individus dans la documentation. Ce premier point est loin d’être évident, car il faut qu’un individu puisse être clairement distingué d’un autre. La présence d’un seul qualificatif pour désigner une personne est en général insuffisante pour s’assurer de son identité, qu’il s’agisse d’un prénom, d’un nom, d’une profession. Cette identification devient plus assurée à partir de deux qualificatifs, mais elle dépend en fait de la taille et de la composition du groupe social considéré. Du point de vue historique, cette méthode est prioritairement applicable si les individus disposent d’un nom de famille. Dans la société romaine de la République et du Haut-Empire, elle est favorisée par l’existence des trois noms du citoyen romain, prénom, nom gentilice, surnom. Dans l’Antiquité tardive, ces tria nomina s’effacent progressivement dans notre documentation, sauf dans quelques rares cas, en particulier celui des consuls [2]. À défaut de la présence d’au moins deux noms, on peut recourir à la mention d’une fonction quelconque dans la société. Mais on voit bien là encore que la pertinence de la méthode dépend de la définition du groupe étudié.

2Il y a une quarantaine d’années, en 1970, André Chastagnol dressait le bilan des études prosopographiques menées sur le Bas-Empire [3]. Il décelait trois groupes sociaux principaux auxquels elles s’étaient appliquées : le personnel des fonctionnaires et administrateurs impériaux, le cercle des individus qui gravitent autour de tel auteur et, enfin, les familles. A. Chastagnol annonçait la parution imminente du premier volume d’un ouvrage qui devait révolutionner l’étude prosopographique de l’Antiquité tardive. En effet, avec la Prosopography of the Later Roman Empire (plre), nous disposons maintenant d’un instrument de travail couvrant l’ensemble de l’Antiquité tardive du point de vue géographique (à l’échelle du bassin méditerranéen) et chronologique (entre 260 et 641) [4]. Il s’intéresse à tous les personnages de la période, à l’exception des clercs et des individus engagés spécifiquement dans une existence chrétienne. Sur le plan sociologique, il exclut en général les plus bas niveaux de la hiérarchie militaire et les simples décurions (ou curiales) [5] des cités. John Martindale, principal auteur de ce dictionnaire, a rappelé en 2003 les origines de l’entreprise [6]. Elle prit la suite de la Prosopographia Imperii Romani, initiée par Theodor Mommsen et à laquelle Adolf Harnack, à la demande du premier, proposa une suite chronologique. Dans les faits, le projet de la PLRE fut lancé en 1948 par Arnold Jones et bénéficia, en 1965 et par les soins de John Morris, du transfert à Cambridge des archives accumulées à Berlin par les chercheurs allemands. Ralph Mathisen a ainsi décrit la publication successive des trois volumes, au début de chaque décennie comprise entre les années 1970 et les années 1990 [7]. Lui-même auteur d’addenda et corrigenda, il a dressé la liste des compléments ponctuels apportés au volumineux dictionnaire. Il a enfin répertorié les ouvrages les plus directement inspirés par la plre depuis sa parution.

3Par ailleurs, le projet d’une prosopographie chrétienne revint en partage à une équipe française dirigée par Henri-Irénée Marrou : l’accord entre Britanniques et Français fut scellé en 1950 [8] et Paris béné­ficia en 1965 de l’arrivée d’une partie des archives berlinoises évoquées. Au lieu de reposer sur un découpage chronologique comme la plre, la Prosopographie chrétienne du Bas-Empire (pcbe) est basée sur un partage géographique : chaque volume retient ses propres bornes chronologiques exactes, toutes incluses bien sûr entre le début du ive siècle et le vie ou viie siècle. À ce jour, trois volumes sont parus, qui couvrent l’Afrique, l’Italie et le diocèse d’Asie (c’est-à-dire grosso modo la moitié Sud-Ouest de l’Asie Mineure) [9]. L’entreprise doit se poursuivre en France dans le cadre de l’umr 8167 Orient & Méditerranée. Au sein de ce laboratoire, le Centre d’histoire et civilisation de Byzance doit se charger du reste de la partie orientale (Égypte [10], Syrie, diocèse du Pont, c’est-à-dire la partie Nord-Est de l’Asie Mineure, Illyricum), tandis que le centre Lenain de Tillemont est en train d’achever le volume sur la Gaule [11]. Une équipe de l’université de Barcelone dirigée par Josep Vilella s’occupe enfin du volume sur l’Espagne.

4Bénéficiant de l’existence de ces instruments de travail, l’intérêt de la méthode prosopographique est lié à l’application d’une problématique précise à un groupe social bien délimité. La définition de ce groupe social n’est pas seulement une nécessité empirique, liée au travail concret du chercheur. Elle constitue surtout un présupposé épistémologique [12]. Il s’agit de définir un groupe où le critère de l’individu a un sens. Dans l’Antiquité, seules les élites peuvent être avec quelque chance connues individuellement. Encore faut-il que les personnages en question puissent être distingués les uns des autres. Il est donc indispensable que le groupe ne soit pas trop vaste et qu’il présente une homogénéité. Dans le cas contraire par exemple, on peut confondre deux homonymes résidant très loin l’un de l’autre ou occupant des professions très différentes. Cette délimitation étroite répond évidemment aussi à un questionnement scientifique : il s’agit d’étudier le fonctionnement d’une société particulière, insérée dans un espace ou définie sur une échelle sociale. La méthode prosopographique privilégie ainsi l’étude interne des groupes sociaux. Elle peut se distinguer en cela de la sociologie quantitative, qui définit fréquemment des caractéristiques externes des groupes sociaux, permettant en particulier de les comparer les uns aux autres.

5Pour l’histoire de l’Antiquité tardive, on peut prendre quelques exemples de telles définitions de groupes sociaux. On disposera ainsi d’une première approche de l’intérêt de la méthode, des conclusions auxquelles elle peut donner lieu [13]. Dans son ouvrage sur la naissance de Constantinople aux ive et ve siècles, Gilbert Dagron consacre un chapitre entier à dresser des fiches prosopographiques des préfets de Constantinople [14]. Il annonce un double but : « trouver dans une histoire des préfets les indications sur la préfecture que la législation ne retient pas ; atteindre, au-delà de l’institution, quelque chose des structures sociales et politiques ». Cette enquête aboutit à des résultats insoupçonnés. On croyait que ces hauts fonctionnaires étaient brutalement victimes de révolutions de palais. Or, il s’avère que, malgré des aléas de carrière, ils parviennent à s’implanter durablement au sommet du pouvoir. On pensait que ces postes étaient obtenus par une riche aristocratie déjà établie. Or, ces préfets constituent souvent leur patrimoine foncier en même temps qu’ils consolident leur carrière politique. On estimait enfin que l’administrateur de cette capitale religieuse était nécessairement chrétien. Or, en plein ive siècle, certains païens réussissent de belles carrières préfectorales, en raison de leurs compétences techniques ou de leurs appuis politiques.

6On peut ensuite évoquer l’ouvrage de Paul Petit sur les étudiants de Libanios [15]. Dans une première partie, l’auteur établit la liste des élèves connus de Libanios, professeur de rhétorique à Antioche dans la seconde moitié du ive siècle. Il examine ensuite principalement le recrutement de ces étudiants. La célébrité de Libanios ne fut pas seulement due à une affirmation individuelle, mais aussi à un écrasement systématique de ses concurrents, en particulier lors de joutes oratoires devant le conseil de la cité d’Antioche. Paul Petit qualifie sa méthode de recrutement de « véritable racolage » : il sollicite des amis bien placés dans l’administration, mais aussi ses anciens condisciples et ses anciens élèves. Ces interventions sont particulièrement bien connues grâce à l’exceptionnelle abondance de la correspondance de Libanios. On aboutit à la conclusion que Libanios recrute exclusivement dans le milieu des notables : fonctionnaires, conseillers des cités, « professions libérales » comme les avocats. D’autre part, ses élèves sont essentiellement originaires de la Syrie et des provinces limitrophes. Finalement, l’École de rhétorique de Libanios est une institution assurant la reproduction d’une aristocratie locale.

7On peut enfin mentionner l’étude d’Annick Martin sur l’Église égyptienne au ive siècle [16]. Au sein d’une thèse centrée sur le patriarche Athanase, l’auteur dresse un corpus des évêques égyptiens. Cette liste prosopographique apporte un précieux éclairage sociologique à une étude consacrée à l’administration de l’Église et aux débats théologiques. Annick Martin montre ainsi que le recrutement du clergé supérieur « demeure essentiellement urbain et touche en priorité les milieux plus fortement hellénisés ». C’est une conclusion importante dans une société massivement rurale et parlant une langue vernaculaire, le copte, version tardive du démotique. À une époque où une partie de la population égyptienne est encore païenne, les évêques se recrutent logiquement dans les familles déjà solidement chrétiennes. Les pionniers de la christianisation fournissent donc les élites de l’institution chrétienne. Mais on a la surprise de constater que beaucoup de ces évêques portent encore des noms païens, parfois ceux des dieux du polythéisme : c’est bien le témoignage d’une époque de transition, dont les pesanteurs continuent de marquer une couche sociale qui se veut à l’avant-garde des mutations culturelles.

8La méthode prosopographique est donc d’un intérêt évident, immédiat, pour l’histoire sociale. Même dans ce domaine, elle suppose la mise en place d’un questionnement scientifique strict. Les trois cas évoqués témoignent par exemple d’une préoccupation commune pour le milieu de recrutement de membres d’une institution, préfecture, école, évêché. Ce questionnement découle d’une hypothèse que la recherche voudrait vérifier ou contribuer à démontrer : un milieu social de recrutement détermine les caractères d’une institution. Mais la comparaison des trois cas réserve des surprises : la préfecture de Constantinople est un meilleur moyen d’ascension sociale que les écoles d’Antioche ; les rhéteurs païens et les évêques peuvent se recruter dans les mêmes familles ; les élites laïques et ecclésiastiques sont toutes deux coupées du peuple, mais ont parfois des intérêts divergents. Grâce à cette méthode, on aboutit à des conclusions nuancées : des lois sociologiques se dégagent, mais la prosopographie a permis de déplacer ou de modifier leur découpage présumé.

9De la sorte, l’existence de tels travaux a conduit à des tentatives de comparaison, où les approches prosopographiques se taillent en effet une belle part. Dans les années 2000 ont été ainsi publiés les actes de trois rencontres de chercheurs portant sur les élites dans l’Antiquité tardive. En 1999 s’est tenu à l’université de Californie un colloque sur les élites dans l’Antiquité tardive [17]. À partir d’une définition sociologique et culturelle, cette rencontre a exploré l’intégration des élites dans le système impérial, le recrutement des évêques et l’articulation entre valeurs traditionnelles des élites antiques et nouvelles vertus chrétiennes. En mars 2004 s’est réuni à l’université de Pérouse un colloque plus ample sur les transformations des élites dans l’Antiquité tardive [18]. Les orateurs examinèrent ainsi le destin des curiales, l’influence chrétienne sur les pratiques des élites, la puissance des familles aristocratiques romaines et les changements qui affectèrent le personnel administratif laïc et ecclésiastique. Enfin, en juin 2004, a été organisée à l’université de Versailles Saint-Quentin une journée d’études sur « Les élites urbaines dans l’Empire romain d’Orient (ive-vie siècles). » [19] Les participants mirent en avant la relation entre pouvoir politique et pouvoir urbain des élites, ainsi que la prééminence de l’évêque dans cette domination sur la ville.

10De telles tentatives comparatistes conduisent, à partir de la série d’études sociologiques évoquées, sur le terrain de l’histoire politique. En effet, l’étude des questions de pouvoir repose, pour une part, sur celle des relations entre groupes sociaux. Mais il faut se poser à nouveau la question de la pertinence de la méthode prosopographique appliquée à l’histoire politique. Elle suppose tout d’abord, on l’a vu, que le critère de l’individu ait un sens. C’est particulièrement le cas dans l’Empire romain, car le pouvoir impérial et l’administration sont toujours susceptibles d’être remis en cause : que l’on songe aux nombreuses proclamations d’empereurs par leurs troupes. Cet élément dérive bien sûr du caractère temporaire des magistratures romaines, héritées de la République. Dans l’Antiquité tardive, le phénomène a été christianisé, car on considérait que Dieu pouvait de la même manière ôter à un individu un pouvoir qu’il lui avait auparavant confié [20].

11Un deuxième critère de pertinence de la méthode est la configuration de cette société politique. Elle est en effet centrée sur une capitale, Constantinople, qui dispose d’une autorité politique indiscutée sur les provinces. Cette donnée tient à la primauté de l’empereur : il est à la fois le détenteur de la légitimité romaine et le chef temporel de l’Église. Ses décisions sont véritablement sacrées : il est le premier représentant de Dieu sur terre. Ainsi, les élites politiques sont toujours insérées dans un réseau les reliant au centre du pouvoir. C’est bien un élément qui justifie, précisément, l’étude de ces réseaux.

12Le troisième critère tend à mêler les deux précédents. Cette société politique soumise à un empereur est ouverte à la compétition entre les hommes et au débat entre les idées. L’Antiquité tardive est une période d’intenses discussions sur la doctrine chrétienne. Il ne s’agit donc pas de débats sur des questions politiques ou sociales, mais bien d’affrontements théologiques. Or, l’une des surprises que réserve cette période est l’imbrication de ces débats très abstraits et des enjeux de pouvoir très concrets. Cet élément justifie encore la méthode prosopographique, car tout individu est susceptible de prendre position dans ces débats.

13Une fois établies ces trois conditions de mise en œuvre de la méthode, il faut également être conscient de ses limites ou de ses dangers. Le grand spécialiste de l’Antiquité tardive qu’était Arnold Jones a ainsi posé une question centrale : « Les hérésies antiques étaient-elles des mouvements nationaux ou sociaux déguisés ? » [21] Autrement dit : les facteurs politiques et sociaux sont-ils susceptibles d’expliquer les prises de position hérétiques par rapport à la doctrine de la capitale et de son Église ? C’est ainsi qu’on a pu décrire une théologie comme la manifestation de la révolte d’une province ou l’expression d’une classe sociale. À cette question, Arnold Jones répond globalement par la négative en mettant en garde contre un déterminisme préconçu. En effet, il n’existe pas de causalité mécanique expliquant par exemple le politique par le social ou le religieux par le politique. On verra la nature précise du danger guettant la prosopographie en prenant un exemple théorique. Un individu partisan de tel empereur est par ailleurs adepte de telle théologie. Un raisonnement fallacieux consisterait à attribuer le second caractère à tout individu répondant déjà au premier critère. On en viendrait ainsi à considérer qu’une position politique commande automatiquement une orientation religieuse.

14Un second danger peut venir renforcer ce premier écueil potentiel. Il s’agit de l’illusion statistique. S’agissant de l’Antiquité, il est pratiquement impossible de dresser des statistiques dans quelque domaine que ce soit. Sauf rare exception, en archéologie en particulier [22], des séries de données vastes et homogènes font toujours défaut. C’est particulièrement le cas dans les sources littéraires. Il est donc très risqué d’affirmer que tel phénomène a un caractère général et même majoritaire ou minoritaire. Pour parer à ce danger, l’historien de l’Antiquité oscille entre deux pôles. D’une part, il recherche des données générales en étudiant des sources sur le plan qualitatif et non quantitatif. Par exemple, quand on affirme que le monde romain est devenu majoritairement chrétien à la fin du ive siècle [23], on se fonde sur deux données : la contrainte publique assimilant le paganisme public à un sacrilège (sacrilegium), c’est-à-dire à un crime de lèse-majesté ; l’extrême rareté des attestations de sacrifice païen à partir du ve siècle. D’autre part, un second pôle permet de constituer des séries quantitatives tout en connaissant leur caractère limité et relatif. C’est ce que l’on a vu avec les trois exemples sociologiques évoqués. Ont été ainsi étudiés environ 40 préfets de Constantinople, 200 étudiants de Libanios, 273 évêques égyptiens. À partir de telles séries, on peut dire que tel phénomène est bien décelable, mais pas lui attribuer un caractère systématique.

15Face à ces deux grands dangers, déterminisme et quantitativisme, la méthode prosopographique dispose cependant elle-même de ses propres antidotes. D’un côté, elle montre que les individus n’associent pas tous les mêmes caractères. D’un autre côté, par voie de conséquence, elle invite prioritairement à examiner les individus les uns par rapport aux autres, et non comme les éléments d’une série. Ces deux orientations méthodologiques s’appliquent particulièrement à l’histoire politique. Cette discipline s’écarte en effet a priori de la recherche de lois sociologiques pour s’intéresser à des événements. On peut donc aisément attribuer à l’histoire politique la notion d’« intrigue » dont Paul Veyne fait le cœur de la recherche historique. Dans Comment on écrit l’histoire, il définit ainsi cette notion : « Les faits n’existent pas isolément, en ce sens que le tissu de l’histoire est ce que nous appellerons une intrigue, un mélange très humain et très peu “scientifique” de causes matérielles, de fins et de hasards ; une tranche de vie, en un mot, que l’historien découpe à son gré et où les faits ont leurs liaisons objectives et leur importance relative. » [24]

16Les « faits » évoqués par Paul Veyne caractérisent en particulier le comportement concret des individus dans les événements politiques. C’est ainsi que la prosopographie permet de renouveler l’histoire politique. Elle autorise à dépasser la description des institutions et des discours en étudiant l’usage concret qui en est fait par les individus. Avant tout, une telle méthode est une description des phénomènes sans idée préconçue. Cependant, elle cherche à mettre en lumière des caractères du comportement humain : elle débouche sur ce que l’on peut appeler une anthropologie politique. On aboutit ainsi à l’autre intérêt de la prosopographie, s’ajoutant à son enracinement dans le concret : l’étude de séries d’individus. Or, la constitution de séries suppose d’interroger des listes d’individus à travers une grille multicritères. Formellement, la méthode est la même que celle de la sociologie quantitative, mais on a vu en quoi l’histoire de l’Antiquité se distinguait de cette discipline. C’est pour l’historien du politique que l’outil prosopographique est le plus précieux, à condition d’opérer cette sélection des individus.

17Le critère primordial de tri est l’implication d’un individu dans un réseau de pouvoir : par exemple, on le repère dans le service ou l’oppo- sition à tel empereur. L’extraction d’une fiche individuelle n’est vraiment intéressante que si l’on peut ajouter un second critère. C’est à propos de ce second critère qu’il faut définir un questionnement préalable très strict. Il s’agit de trouver une caractéristique individuelle susceptible d’entrer en rapport avec le comportement politique. En s’aidant des études menées sur d’autres périodes [25], on peut retenir trois facettes de ce second critère : les liens familiaux, l’enracinement géographique, les options religieuses. Le choix de ces facettes n’est pas arbitraire, car on s’aperçoit que l’une ou plusieurs d’entre elles rendent compte quasi systématiquement du second critère.

18Une fois cette sélection des individus opérée, on peut passer à la réinterprétation d’un événement ou d’un régime donné, en regroupant ses protagonistes. En première approximation, on effectue ce rapprochement des individus grâce aux critères multiples choisis. Cette première phase ne doit pas préjuger des conclusions finales. Prenons deux exemples, répondant à deux grandes préoccupations de l’histoire politique de l’Empire romain : la révolte contre un empereur et au contraire le régime mis en place par un souverain [26].

19Un cas de révolte nous est fourni par les menées de Basiliscus contre l’empereur Zénon (474-491) [27]. Si l’on prend d’abord le critère familial, on constate que le rebelle est le frère de l’ancienne impératrice Vérine. Cette dernière était l’épouse du prédécesseur de Zénon, Léon. Avant de mourir, Léon avait fait épouser sa fille Ariane à Zénon afin d’en faire son successeur. Mais une fois passé le décès de Léon, sa veuve a tenté de revenir au sommet du pouvoir en appuyant la révolte de son frère. C’est même elle qui a organisé sa proclamation par l’armée en Asie Mineure ! Le frère et la sœur reçurent en outre le soutien de leur neveu Armatus et de leur beau-frère Zuzus, mais le premier finit par les trahir. Interrogeons ensuite le critère géographique. La révolte fut appuyée par tout un milieu à Alexandrie. Le rebelle nomma ministre Théoctistus, le frère d’un moine alexandrin, il réintégra l’ancien patriarche de la ville Timothée et utilisa la plume d’un lettré, Paulus, qui devint lui aussi moine à Alexandrie. Si l’on se penche enfin sur le critère religieux, on constate que cette révolte fut soutenue par des partisans du monophysisme. Au début de son règne, l’empereur Zénon défendait la doctrine du concile de Chalcédoine (451) [28]. Le chalcédonisme professait que le Christ est une seule personne composée de deux natures indissociables, l’une humaine, l’autre divine. Face à cette doctrine chalcé­donienne existait la doctrine monophysite, formalisée justement par un patriarche d’Alexandrie, Cyrille, au début du ve siècle : le Christ est composé d’une nature unique, unissant en lui Dieu et l’homme totalement confondus. Il en résulte que, lors de la Passion, c’est Dieu lui-même qui a souffert dans sa chair, alors que pour les Chalcédoniens seule la nature humaine a souffert. Donc, le rebelle Basiliscus s’est associé à des partisans d’une doctrine déviante par rapport à celle de l’empereur. Le phénomène est direct à propos du milieu alexandrin évoqué. Mais plus indirectement, le rebelle fut systématiquement soutenu par un chef barbare, Aspar, dont on sait qu’il appuyait par ailleurs des évêques monophysites, en dehors même de l’Égypte.

20Une première phase a donc permis de rapprocher des individus grâce aux trois critères en question. L’aboutissement de la méthode vise maintenant à une explication de cette révolte. Il faut réintroduire ici les limites de la prosopographie : au-delà des individus, cette révolte a pu être favorisée par des facteurs extérieurs, par exemple le contexte militaire ou fiscal, qu’il importe d’étudier pour livrer une histoire totale. La conclusion s’applique donc uniquement au rôle des individus. La dernière difficulté est de transformer les critères de rapprochement en éventuels facteurs explicatifs. Car on est conduit à se poser une question fondamentale, mais parfois insoluble : celle de l’ordre causal ou de la hiérarchie entre ces facteurs. Le moyen de progresser est souvent fourni par la chronologie. Dans le cas évoqué, le rebelle disposait d’abord d’un soutien politique et militaire, avec le chef barbare Aspar. Ce réseau a pu être transformé en prétention au pouvoir impérial grâce à des alliances familiales. L’objectif était davantage politique que religieux, car le rebelle a voulu revenir sur son orientation religieuse quand il était sur le point d’être vaincu par l’empereur. L’option religieuse a donc découlé d’une nécessité politique, celle de rallier les opposants les plus décidés à l’empereur. Elle a du même coup entraîné le soutien du milieu alexandrin solidaire de son clergé, alors que la rébellion n’est pas au départ partie d’Alexandrie.

21Un second exemple illustrant l’apport de la prosopographie à l’histoire politique concerne le régime mis en place par l’empereur Anastase (491-518) [29], le successeur de Zénon. Les protagonistes du règne d’Anastase peuvent être également classés au départ selon les trois critères déjà mis en œuvre. Le problème est cependant plus complexe que dans le cas d’une révolte contre un empereur. En effet, la masse des individus impliqués dans un régime est a priori plus vaste et plus indifférenciée : on peut déceler des personnages déjà installés et neutres ou bien, à l’opposé, des parvenus zélés. Pour tenter de donner un sens à l’analyse, il faut confronter la prosopographie et les grandes orientations politiques du régime en question. S’agissant d’Anastase, elles concernent au premier chef sa politique religieuse. L’empereur marqua officiellement sa fidélité à l’Hénotique, un compromis entre chalcédonisme et monophysisme promu par Zénon en 482. Mais, surtout à la fin de son règne, Anastase s’entoura personnellement de clercs monophysites syriens. Le but de cette sorte de double jeu était probablement d’éviter que les facteurs théologiques ne fussent des ferments de révoltes telles que son prédécesseur en avait subi. Dans ce contexte, l’intérêt de la prosopographie revient à évaluer l’influence concrète de ces orientations sur le personnel du régime. À propos des liens familiaux, il est patent que tout empereur romain privilégie sa parentèle dans l’occupation des postes de pouvoir, et c’est particulièrement le cas d’Anastase. On a repéré par exemple que, dans un espace de dix-huit ans, neuf parents de l’empereur obtinrent le consulat, soit la plus haute dignité sénatoriale après celle de patrice. Or, on a la surprise de constater que plusieurs parents d’Anastase, en particulier ses neveux Hypatius et Pompeius, étaient des Chalcédoniens militants. Le second, tout en restant bien en cour, donna assistance au patriarche chalcédonien Macedonius exilé par l’empereur. En ce qui concerne la provenance géographique des dignitaires du régime, une tendance remarquable est la fréquence des origines syriennes, en particulier de la région d’Antioche. C’est le cas de trois détenteurs du poste de fonctionnaire le plus élevé, celui de préfet du prétoire d’Orient : ils sont tous les trois nés en Syrie du Nord. Cette donnée est d’autant plus significative qu’elle n’a aucun rapport avec l’origine personnelle de l’empereur, en l’occurrence l’Épire, la région la plus occidentale de la Grèce. Enfin, du point de vue des options religieuses des hauts fonctionnaires d’Anastase, les convictions monophysites sont très répandues. C’est par exemple le cas de Marinus, préfet du prétoire d’Orient, de Constantinus, maître des milices ou de Clementinus, comte des Largesses sacrées : autrement dit, un premier ministre, un chef d’État-major et un ministre des Finances.

22Comme dans l’exemple précédent, une première phase a donc consisté à repérer des groupes d’individus. Il importe pour conclure de déceler les rapports de causalité susceptibles de relier ces facteurs de regroupement. Là encore, la chronologie fournie par la carrière d’Anastase permet d’avancer dans l’explication. Le personnage, de conviction monophysite, a d’abord été pressenti pour occuper le patriarcat d’Antioche : il a noué, dans cette ville, des liens avec des Syriens adhérents au même dogme que lui. Ayant échoué dans cette carrière ecclésiastique, il a accompli une carrière civile dans les bureaux de Constantinople. Il a fini par être désigné comme le successeur de Zénon par des tractations entre le sénat et le patriarche, et a même épousé la veuve de Zénon, Ariane. Mais, en contrepartie de son soutien, le patriarche a exigé du nouvel empereur une fidélité officielle au concile de Chalcédoine. C’est ce paradoxe qui explique la présence à la cour de nombreux parents chalcédoniens. Mais le principal réseau provincial d’Anastase privilégiait la Syrie du Nord. En l’occurrence, cette région était très marquée par le monophysisme. Il s’avère donc que le poids croissant de cette hérésie dans la politique impériale dériva pour partie de la géographie des partisans du régime.

23Les deux exemples évoqués permettent donc de mettre en lumière la contribution spécifique de la prosopographie à l’histoire politique. À son point de départ, cette méthode est ancrée dans l’histoire événementielle, voire l’anecdote individuelle. Mais la mise en série des personnages à partir d’un questionnement strict conduit à des conclusions structurelles. On peut ainsi reconstituer des intrigues au sens où l’entend Paul Veyne : pas seulement des complots ou des réseaux, mais plutôt des conglomérats de nécessités, de hasards et de discours. La collection de ces intrigues débouche elle-même sur ce que l’on peut appeler une anthropologie politique, régie par des lois du comportement humain. En ce qui concerne l’histoire politique de l’Antiquité tardive, autrement dit celle de l’Empire romain chrétien, on peut en retenir trois. D’une part, le réseau de la parenté s’impose à tout détenteur du pouvoir ou aspirant à le détenir. D’autre part, les solidarités géographiques sont un facteur décisif du regroupement des élites en factions rivales. Enfin, les options religieuses entretiennent avec les fidélités politiques des relations réciproques : le pouvoir impérial s’appuie sur des orientations religieuses précises, mais ces dernières exercent également sur lui une pression politique. On retrouve nos trois critères méthodologiques : parenté, géographie, religion [30]. Mais ces notions ont parcouru le chemin qui sépare en histoire une hypothèse d’une conclusion : elles ont été démontrées par des faits.


Mots-clés éditeurs : antiquité tardive, christianisme, Empire Romain, histoire sociale, Méditerranée orientale, prosopographie

Date de mise en ligne : 17/04/2012

https://doi.org/10.3917/rhis.121.0155