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Compte rendu

Ralph V. Turner, Eleanor of Aquitaine, Queen of France, Queen of England, New Haven (Ct)‑Londres, Yale University Press, 2009, 395 p.

Pages 679i à 700i

Citer cet article


  • Aurell, M.
(2010). Ralph V. Turner, Eleanor of Aquitaine, Queen of France, Queen of England, New Haven (Ct)‑Londres, Yale University Press, 2009, 395 p. Revue historique, 655(3), 679i-700i. https://doi.org/10.3917/rhis.103.0679i.

  • Aurell, Martin.
« Ralph V. Turner, Eleanor of Aquitaine, Queen of France, Queen of England, New Haven (Ct)‑Londres, Yale University Press, 2009, 395 p. ». Revue historique, 2010/3 n° 655, 2010. p.679i-700i. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-historique-2010-3-page-679i?lang=fr.

  • AURELL, Martin,
2010. Ralph V. Turner, Eleanor of Aquitaine, Queen of France, Queen of England, New Haven (Ct)‑Londres, Yale University Press, 2009, 395 p. Revue historique, 2010/3 n° 655, p.679i-700i. DOI : 10.3917/rhis.103.0679i. URL : https://shs.cairn.info/revue-historique-2010-3-page-679i?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhis.103.0679i


1 « Aliénor d’Aquitaine (1124‑1204) est l’une des reines les plus célèbres (famous) de tout le Moyen Âge et l’une des femmes les plus infâmes (infamous) de l’histoire (p. 1) ». Le jeu de mots, ou plutôt le joke, qui ouvre cet ouvrage témoigne plus sérieusement de la méthode de son auteur : faire la part, autant que faire se peut, entre l’Aliénor « véridique (truthful) » et la légende noire que l’historiographie a construite sur son compte. Il dégage donc le noyau biographique de ses excroissances romanesques. La démarche pourrait paraître, à tort, bien positiviste. Elle est pourtant nécessaire, tant l’image d’Aliénor a été déformée, de son vivant même, par des penseurs dont le discours hostile traduit largement leurs préjugés, et donc leur mentalité, leur imaginaire, leur idéologie et leurs références rhétoriques, sujets essentiels de l’histoire culturelle. Analyser l’Aliénor « réelle », ou du moins « extramentale », participe largement de l’histoire sociale et des pouvoirs, car la vie, longue de quatre‑vingts ans, de cette double reine présente des caractères aussi exceptionnels que profondément significatifs de la femme du xiie siècle. Rejetant, à juste titre, les approches psychologique ou « protoféministe », R.‑V. Turner se propose d’étudier l’activité d’Aliénor, et même « la place d’une femme de pouvoir dans le gouvernement (p. 9) », dont l’exercice se mêle inextricablement aux structures de parenté. Aussi équilibrée sur le plan méthodologique apparaît sa perception d’Aliénor comme une femme significative de son temps, que le biographe se doit de replacer continuellement dans son contexte, sans que la description de celui‑ci fasse passer sous l’ombre le personnage étudié.

2 R.‑V. Turner porte un regard des plus critiques envers les sources historiographiques dont l’Angleterre est, plus qu’aucun autre royaume, riche dans les années 1175‑1225. Mis à part Richard de Devizes, dont la loyauté envers Richard Cœur de Lion et, par conséquent, envers sa mère est inaltérable, ou Raoul le Noir, contempteur des infidélités conjugales d’Henri II, aucun des historiens anglais de la période ne l’épargne. Les chroniqueurs insulaires sont traumatisés par le meurtre de Thomas Becket (†1170), à l’égard duquel l’hostilité de la reine est connue par les sources épistolaires. Ils sont également obnubilés par la réputation lubrique de Guillaume IX d’Aquitaine, premier troubadour connu et grand‑père d’Aliénor, à laquelle il aurait, selon eux, transmis son penchant pour l’adultère, alors qu’ils prennent pour de l’argent comptant les thèmes poétiques de la fin’amor méridionale. En conséquence, ils n’épargnent jamais la reine, sur laquelle ils rapportent les ragots des courtisans (Nugæ curialium), matière idéale pour rédiger les anecdotes exemplaires dont raffolent leurs lecteurs. Sans négliger ces auteurs, maintes fois exploités par ses devanciers, R.‑V. Turner choisit de rendre compte des chroniqueurs aquitains moins sollicités – Geoffroi de Vigeois, Bernard Itier, Richard le Poitevin –, et, surtout, des quelque deux cents chartes mentionnant la reine, des six lettres qu’elle a dictées, de ses mentions dans la comptabilité royale des Pipe rolls et de ses sceaux.

3 L’ouvrage dénote une connaissance remarquable de l’Aquitaine médiévale, sans laquelle il est logiquement impossible de retracer l’histoire d’Aliénor. Les descriptions de ses villes sont en particulier excellentes. Tout au plus regrettera‑t‑on que, sans doute par un souci fort louable de se faire comprendre par un public anglophone, l’auteur préfère la dénomination anachronique de Vendée à celle de Bas‑Poitou, pourtant retenue dans la carte de la page xii. Il n’empêche que la maîtrise de la bibliographie récente par R.‑V. Turner impressionne. Grâce à elle, son livre foisonne de questionnements et problématiques, toujours stimulants. Loin de se cantonner à la seule production en anglais, il accorde une large part aux livres et articles en langue française, lus avec soin et dûment mis en valeur. L’intérêt qu’il porte à l’Aquitaine et à la période du mariage d’Aliénor et de Louis VII rompt avec la tradition des biographies anglaises ou américaines de la reine, plus centrées sur Henri II et sur son royaume insulaire.

4 L’ouvrage se compose de douze chapitres, nullement regroupés, selon la pratique anglo‑américaine, en deux ou trois parties cohérentes. Les onze premiers suivent la chronologie de la vie d’Aliénor, tandis que le douzième présente les principaux sujets de sa légende noire. Rappelons, brièvement et sans commentaires, les principales étapes de son existence. Née en 1124 du duc Guillaume X et d’A[li]énor de Châtellerault, elle devient, à l’âge de treize ans, l’héritière de l’Aquitaine. L’entourage de Louis VI de France moribond fait jouer la tutelle féodale sur cette orpheline, qu’il marie, en 1137, à Louis VII, de deux ans son aîné. Son mari mène, en 1141, une campagne contre Toulouse, lieu d’expansion traditionnel du duché d’Aquitaine. En 1147, il part pour la croisade, où Aliénor l’accompagne. Au retour de cette expédition, il songe à s’en séparer sous prétexte de consanguinité. En 1152, une assemblée d’évêques, réunie à Beaugency, constate la nullité du mariage. La reine épouse aussitôt Henri II, comte d’Anjou et duc de Normandie, qui devient en 1154 roi d’Angleterre. Le vaste conglomérat de principautés que le nouveau couple cumule alors est appelé l’Empire Plantagenêt par les médiévistes. Henri II et Aliénor auront neuf enfants, dont six garçons. Ceux‑ci s’impatientent de prendre possession de leur héritage et, en 1173, ils se révoltent pour la première fois, à l’instigation de leur mère et à l’aide de Louis VII. Une fois leur insurrection matée, Aliénor connaît une période de captivité ou de résidence surveillée jusqu’à la mort de son mari en 1189. Son veuvage change du tout au tout son statut. Son fils Richard Cœur de Lion, nouveau roi, l’associe étroitement à son gouvernement. Il part pour la croisade et il est retenu, à son retour, captif par l’empereur Henri VI. Aliénor s’oppose alors à Jean Sans Terre, son fils cadet, qui pactise avec Philippe Auguste, nouveau roi de France. À la mort de Richard en 1199, elle se bat toutefois pour l’accession de Jean au trône. Elle lutte aussi pour préserver les principautés de l’Empire Plantagenêt contre Philippe Auguste. Elle meurt à Poitiers, en 1204, année de la chute de la Normandie et de l’Anjou. Elle est ensevelie au monastère de Fontevraud, où elle s’est retirée et qu’elle a transformé en nécropole des rois d’Angleterre de la maison d’Anjou.

5 Une vie si longue et remplie fait d’Aliénor d’Aquitaine l’un des personnages clefs de l’histoire du xiie siècle occidentale. Son étude sous l’angle de la parenté est l’un des points forts de l’ouvrage de R.‑V. Turner. L’on retiendra ainsi ses remarques sur les noces de Louis VII et d’Aliénor, dont la mise en scène spectaculaire dans la cathédrale de Bordeaux, en présence du légat pontifical, ne va pas sans arrière‑ pensées politiques : depuis trois siècles, aucun roi n’avait mis les pieds en Gascogne. Contrairement à l’idée de Louis VII en tant que « roi qui a fait la France », l’auteur remarque avec justesse que, si le couple avait eu plusieurs garçons, l’Aquitaine serait sans doute devenue l’héritage de l’un des cadets. Aussi riches sont les passages qui mettent en relation les femmes entre elles à la cour royale. À la lumière des chartes, le pouvoir d’Adélaïde de Maurienne, belle‑mère d’Aliénor, semble supérieur au sien, corroborant ainsi la place des douairières alors que le roi est, sinon mineur d’après le droit de l’époque, du moins un adolescent facilement influençable. Les tensions qui en résultent entre les deux femmes sont comparables à celles qu’Aliénor connaîtra plus tard avec l’impératrice Mathilde d’Angleterre, mère de son second mari (p. 117). Plus originale paraît la relation étroite entre Aliénor et sa sœur Alix‑Pétronille qu’elle a ramenée à Paris. L’étroitesse de ce lien adelphique ne se concrétise pas seulement dans le nom de la seconde fille d’Aliénor, future comtesse de Blois (p. 98). Il transparaît aussi dans la complexe affaire du divorce, puis du mariage avec Alix‑Pétronille, de Raoul de Vermandois, sénéchal de France, et la guerre qui s’ensuit contre le comte de Champagne. L’influent abbé de Suger, Adélaïde de Maurienne et l’inévitable Bernard de Clairvaux prennent alors fait et cause contre Louis VII et contre les deux sœurs aquitaines qui l’ont engouffré dans cette affaire dont la destruction de Vitry‑le‑Brûlé sera le point culminant. Tous ces événements donnent lieu à des commentaires passionnants sur les rapports entre la belle‑mère et la bru ou entre deux sœurs, sur lesquels les sources sont habituellement muettes pour des périodes si hautes.

6 La quasi‑stérilité d’Aliénor, ou du moins son incapacité à donner des garçons à son premier mari, est attribuée par l’auteur au respect strict par Louis VII (dont Aliénor aurait dit, selon Guillaume de Newburgh, qu’il ressemblait davantage à un moine qu’à un roi) des longues périodes de continence, préconisées alors par l’Église (p. 66). Invérifiable, comme on peut s’en douter, l’hypothèse n’avait jamais été, à notre connaissance, formulée auparavant, et elle mérite d’être prise sérieusement en considération. Quoi qu’il en soit, l’absence d’un héritier mâle apparaît comme la raison principale de la répudiation de la reine, qui doit se séparer alors de ses deux filles Marie, bientôt comtesse de Champagne, et Alix de Blois (p. 105). L’affaire d’Antioche aurait été, selon Jean de Salisbury, le déclencheur du divorce. L’on ne peut qu’adhérer à la justesse de l’analyse de R.‑V. Turner, insistant sur la collusion politique entre Aliénor et Raimond, prince d’Antioche, frère cadet de son père. Elle pousse la reine à sortir de sa réserve consortiale pour prendre ouvertement le parti de son oncle, qui, bien plus au courant des affaires locales que les croisés, semble partisan d’attaquer Alep, puis Édesse, plutôt que Damas, ville encore alliée des Latins contre les Seldjoukides. Les ragots fomentés par le parti adverse transformeront une simple alliance fondée sur un choix militaire en adultère incestueux et Aliénor en une nymphomane. Ils se retrouveront bientôt à Paris et probablement dans les tavernes de la rive gauche que fréquentent les futurs clercs de la cour de Westminster au cours de leurs années d’études (p. 127). Il n’est donc pas étonnant que la rumeur dénigrante les ait transférés jusque dans les livres de Gautier Map, de Giraud de Barri et de tant d’autres auteurs depuis.

7 R.‑V. Turner n’a pas voulu, fort heureusement, cantonner la genèse de la légende noire au domaine étroitement historiographique. Il en a saisi la portée sociale à une époque où le pouvoir des reines et princesses se réduit, partout en Occident, en peau de chagrin. Il n’adhère certes pas à la vision trop restrictive de l’action d’Aliénor d’Aquitaine, telle qu’elle apparaît, par exemple, dans la biographie classique d’Henri II, rédigée par W.‑L. Warren en 1973. Les mandements (writs) de la cour prouvent le contraire, tout comme la correspondance de Jean de Salisbury, sur lequel il est toutefois inexact d’affirmer qu’il s’est opposé à l’approbation par le pape de la conquête de l’Irlande (p. 152). Il est plus juste de dire qu’il a soutenu la suprématie pontificale sur toutes les îles, y compris sur celle‑ci, à la suite de la fausse donation de Constantin, et qu’il a, à ce titre, demandé au roi de la détenir en fief du pape. R.‑V. Turner montre que, après 1164, le rôle de la reine en Angleterre diminue au profit de Robert de Leicester et de Richard de Lucy, chefs justiciers du royaume, et de l’Échiquier en plein développement. Elle craint même de se voir déposséder de la Gascogne, dot de sa fille Aliénor pour son mariage avec Alphonse VIII de Castille, et de ses droits sur Toulouse en raison de l’hommage prêté à son mari par le comte Raimond VI (p. 218). Les décisions de ce type amoindrissent le patrimoine de la reine, dont le pouvoir se voit partout diminué par l’autoritarisme d’Henri II. Ces facteurs politiques ont bien davantage poussé Aliénor à se révolter en 1173 que ses déboires conjugaux, somme toute courants dans les maisons aristocratiques de l’époque. À ce propos, la relation ultérieure d’Henri II avec Alix de France, fille de Louis VII, gardée à la cour d’Angleterre, est bien plus lourde de conséquences. Alix est, en effet, la fiancée de Richard Cœur de Lion, qui se voit privé d’un riche parti par son père, qui lui donne une raison supplémentaire de se rebeller contre lui. L’acte d’Henri II s’inscrit pleinement dans la transgression de la tutelle des mineures, du pacte entre princes et de la soumission féodale, des plus nuisibles pour son image auprès de son aristocratie. R.‑V. Turner a raison d’insister sur cet épisode.

8 Dans la période antérieure à sa révolte, Aliénor connaît un relatif effacement de son action publique et institutionnelle, en comparaison des reines d’Angleterre des décennies précédentes. L’auteur explique, fort justement, ce phénomène par le développement de l’État, dépassant le patrimonial et le domestique d’un pouvoir de type seigneurial, et l’émergence de la théorie concomitante des deux corps du roi, qui ne laissent pas de place à la reine consort. Cette détérioration de son statut se comprendrait aussi, toujours d’après l’auteur, par le triomphe du célibat clérical, « qui rend plus abruptes les définitions du gender, refusant à la femme un rôle public (p. 128) ». L’hypothèse est intéressante, mais encore fallait‑il l’argumenter. Le lecteur a l’impression qu’elle se fonde sur une opinion universellement admise outre‑Atlantique à la suite de recherches des gender studies, qui ne sont pas encore connues par les médiévistes français, ou du moins par le présent recenseur qui aurait aimé davantage de précisions. Il ne faut, par exemple, pas oublier que la féminisation du christianisme occidental s’accélère aussi à la même époque où triomphe le célibat des prêtres, et même en relation avec lui, comme le rappelle précisément l’histoire de Robert d’Abrissel, fondateur de Fontevraud (Jacques Dalarun). Le lien que l’auteur lui‑même établit entre la culture courtoise et la culture « cléricale » et ses retombées positives sur le pouvoir informel des femmes nous semble abonder dans le même sens (p. 157). À ce sujet, l’on corrigera une petite étourderie : l’attribution au Brut de Layamon d’un vers qui appartient au Roman de Rou de Wace, traduit, à une page d’intervalle, avec des mots différents (p. 170, l. 15, p. 171, 17‑18). Pour revenir au problème bien plus large de la détérioration du statut de la femme, les interrogations soulevées par ce livre traduisent sa profondeur. Elles ne doivent pas faire oublier la nouveauté du chapitre sur l’exercice de la royauté par Aliénor, y compris par la minutie de l’étude prosopographique de l’entourage proche de la reine où la part des Poitevins n’est pas négligeable.

9 Cet excellent ouvrage représente, à ce jour, la biographie la plus complète sur Aliénor d’Aquitaine. Sa nouveauté et son originalité se fondent sur une érudition à toute épreuve. L’ampleur de ses dépouillements documentaires et bibliographiques est pour beaucoup dans sa réussite. L’on appréciera également la qualité de ses problématiques et les prises de position, toujours modérées, sur les débats autour de la reine. La clarté d’expression et le souci pédagogique, dont témoignent les conclusions partielles, rendent sa lecture aisée, et même vivante. La traduction française de ce livre remarquable s’impose !

10 Martin Aurell


Date de mise en ligne : 01/03/2011

https://doi.org/10.3917/rhis.103.0679i