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Compte rendu

Odile Roynette, « Bons pour le service ». L’expérience de la caserne en France à la fin du XIXe siècle, Paris, Belin, 2000, 458 p.

Pages 965za à 1056za

Citer cet article


  • Stora-Lamarre, A.
(2001). Odile Roynette, « Bons pour le service ». L’expérience de la caserne en France à la fin du XIXe siècle, Paris, Belin, 2000, 458 p. Revue historique, 620(4), 965za-1056za. https://doi.org/10.3917/rhis.014.0965za.

  • Stora-Lamarre, Annie.
« Odile Roynette, “Bons pour le service”. L’expérience de la caserne en France à la fin du XIXe siècle, Paris, Belin, 2000, 458 p. ». Revue historique, 2001/4 n° 620, 2001. p.965za-1056za. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-historique-2001-4-page-965za?lang=fr.

  • STORA-LAMARRE, Annie,
2001. Odile Roynette, « Bons pour le service ». L’expérience de la caserne en France à la fin du XIXe siècle, Paris, Belin, 2000, 458 p. Revue historique, 2001/4 n° 620, p.965za-1056za. DOI : 10.3917/rhis.014.0965za. URL : https://shs.cairn.info/revue-historique-2001-4-page-965za?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rhis.014.0965za


1 Loin d’une histoire militaire classique longtemps dévolue à un récit souvent aseptisé des batailles, aux analyses stratégiques ou à la biographie des grands généraux, Odile Roynette tente avec cet ouvrage issu de sa thèse de doctorat soutenue en 1999 une immersion dans la caserne, ce lieu d’apprentissages et de tourments devenu à la fin du XIXe siècle un espace familier pour les jeunes Français. Partant du constat d’une lacune historiographique – la vie de caserne est jusqu’à présent restée invisible alors que de nombreux travaux ont été consacrés à la conscription – l’auteur nous invite à entrer dans la chambrée et à saisir dans toute sa complexité cette expérience intime.

2 Odile Roynette a choisi à cette fin un moment clé, celui de l’élargissement progressif du service militaire obligatoire à l’ensemble de la jeunesse masculine à la suite du choc émotionnel violent provoqué par la défaite contre les armées allemandes en 1870. Réservé à une minorité de jeunes Français sous la Restauration – un sur dix en moyenne – le service militaire devient en effet à partir de 1872 une obligation personnelle à laquelle il n’est plus possible d’échapper grâce au remplacement et qui s’étend dès lors à la moitié, puis au deux tiers de la classe d’âge à partir de la mise en œuvre de la loi sur le recrutement de 1889, dite loi des « curés sac au dos ». En contrepartie, la durée du séjour à la caserne, fixée théoriquement à cinq ans pour la majorité des appelés, passe à trois ans en 1889 puis à deux ans pour tous en 1905, terme chronologique de l’étude qui nous est proposée.

3 Deux axes problématiques nourrissent la réflexion de l’auteur. D’une part le service militaire est envisagé comme un moment essentiel dans le processus de construction de l’identité masculine. En cela, ce travail d’histoire culturelle s’inscrit dans le renouvellement historiographique récent suscité outre-Atlantique par la gender history. Toutefois il est appliqué non à une histoire des femmes, mais, fait à la fois plus rare et plus original, à une histoire de la masculinité encore en friche. Par ailleurs, l’ouvrage s’intéresse de près aux modalités de la militarisation de la société française, elle-même contemporaine de celle qui s’opère au même moment au sein des autres États-nations européens et principalement de l’Allemagne. C’est l’enchevêtrement de ces deux thématiques qui donne à ce livre sa richesse et le place dans le sillage des travaux d’histoire sociale et culturelle de la France contemporaine.

4 Cet ouvrage est aussi le produit du croisement de sources multiples et tout particulièrement du dépouillement partiel des archives du premier corps d’armée situé entre 1873 et 1914 dans les départements du Nord - Pas-de-Calais. Riche de 715 cartons, ce fonds qui a fait l’objet d’un reclassement récent, attend toujours la table de correspondance indispensable aux chercheurs entre anciennes et nouvelle cotes. Nonobstant cette difficulté pour qui voudrait travailler aujourd’hui sur ce fonds, il est, grâce à la richesse des rapports émanant des échelons inférieurs du commandement (capitaines, lieutenants et sous-lieutenants) et aux procès-verbaux qui enregistrent la parole des simples soldats en cas d’enquête disciplinaire, une source essentielle pour saisir les modalités de la vie quotidienne et le réaménagement permanent des règlements au sein des unités. À côté de ces sources, enrichies par la série R des archives départementales, sont convoquées les prolifiques séries statistiques du ministère de la Guerre et notamment le Compte général de l’administration de la justice militaire et la Statistique médicale de l’armée ainsi qu’une très riche littérature médicale qui permet à l’auteur, grâce à l’observation attentive de la santé physique des soldats mais aussi de leurs maux psychiques, de s’approcher au plus près des affects de ces hommes qui, la plupart du temps, n’ont pas écrit pour témoigner de l’expérience qu’ils avaient vécue. Or c’est elle qui fait l’objet de ce livre.

5 Pour mieux la comprendre, Odile Roynette s’efforce dans une première partie de saisir la nature des liens qui se sont établis entre les Français et le service militaire depuis l’adoption de la loi Jourdan en 1798. Objet d’une répugnance qui atteint un paroxysme à la fin des guerres du Premier Empire, la vie sous les drapeaux suscite pendant le premier XIXe siècle une profonde méfiance qui se lit notamment dans l’attachement des Français pour le remplacement. En même temps, cette période est celle d’une acclimatation du service militaire à l’origine d’une attention croissante des élites politiques et médicales pour le simple soldat. C’est alors que des progrès importants sont accomplis dans les casernes pour préserver sa santé – l’adoption du lit individuel et du traversin en 1826 en est un exemple – et mieux connaître les souffrances morales suscitées par le déracinement et par le côtoiement avec des hommes adultes utilisant les brimades comme rites d’initiation. L’auteur décrit tout particulièrement la nostalgie, cette forme de dépression parfois mortelle créée par l’éloignement du pays natal et le bouleversement des habitudes.

6 La guerre de 1870 intervient dans ce contexte comme un révélateur des faiblesses de l’armée, notamment sur le plan numérique. À la détresse de la défaite se mêle toutefois une profonde reconnaissance du pays pour le courage et l’esprit de sacrifice manifestés par les combattants, reconnaissance encore renforcée par le rôle de l’armée dans la répression de la Commune. Alors s’opère un transfert affectif de la nation vers son armée et le service militaire devient l’instrument principal du redressement tant espéré.

7 La deuxième partie de l’ouvrage est consacrée à l’analyse des conditions dans lesquelles le service va désormais se dérouler. Les nouvelles lois sur le recrutement et sur l’organisation de l’armée votées entre 1872 et 1875 jettent les bases d’un service militaire obligatoire et personnel mais non universel, puisqu’une série de dispenses et d’exemptions adoucissent le sort de jeunes gens issus le plus souvent de milieux sociaux favorisés. Le recrutement reste par ailleurs majoritairement national, même si l’organisation de l’armée est profondément modifiée grâce à la création de corps d’armée permanents qui vont permettre l’enracinement progressif des régiments dans les villes de garnison et leur identification avec celles-ci. À partir des années 1880 s’opère toutefois une timide régionalisation du recrutement qui s’amplifie au cours des années 1890, à l’exception de certaines régions comme celles de l’Est en raison de la concentration exceptionnelle des effectifs maintenus aux frontières avec l’ennemi d’hier.

8 Ces années voient également la réalisation d’efforts considérables pour accueillir dans des casernes fraîchement construites ou rénovées, mieux aérées et éclairées, la nation armée. L’attention portée par les médecins militaires à la prophylaxie des maladies contagieuses – tuberculose et syphilis en particulier – à l’alimentation et à la fatigue, au contrôle des loisirs grâce à la création à partir de 1902 de salles de récréation, ancêtres des foyers du soldat, témoignent de l’effort sans précédent accompli par la République pour transformer ces espaces naguère répulsifs en laboratoires du progrès.

9 Enfin, l’auteur montre comment l’irruption des obligations militaires dans la vie des jeunes Français débute bien avant l’incorporation lorsque le conscrit, dans l’année de ses 20 ans, se trouve confronté au tirage au sort puis à l’examen du conseil de révision qui décide de son aptitude pour le service armé. Véritable épreuve physique et morale, l’exhibition du corps dénudé devant un jury d’hommes adultes est un prélude aux épreuves ultérieures et un véritable brevet de virilité reçu avec fierté. Cette année des conscrits se dessinent en fait comme un temps fort dans l’intériorisation des valeurs et des comportements exaltant la virilité, qui seront particulièrement sollicités sous les drapeaux.

10 La troisième partie, la plus importante quantitativement, est tout entière consacrée à cette expérience de la caserne restée jusqu’ici si mal connue. Odile Roynette sait tout d’abord restituer la dureté, intentionnelle, avec laquelle les apprentissages sont subis par la recrue, de la marche, du port d’arme dans la cour de la caserne au tir en passant par les exercices du champ de manœuvres. Sous la houlette des sous-officiers instructeurs se déroule pendant les « classes », alors jamais inférieures à six mois, un sévère dressage des corps, un apprentissage de l’immobilité et du silence qui forgent une discipline corporelle garante de la discipline et de la disponibilité mentales des hommes. Car cette dure initiation a d’abord pour fonction de forger des combattants, de les préparer le mieux possible aux épreuves du champ de bataille et aux conditions particulièrement meurtrières du combat révélées pendant la guerre de 1870. Elle s’accompagne d’une prise en main par les anciens visant à intégrer la recrue au groupe d’hommes adultes, prise en main qui échappe à toutes les tentatives de contrôle exercées par les officiers pour éliminer les brimades. Cette violence initiatique, mais aussi les épreuves physiques endurées par les recrues, particulièrement dans la cavalerie et l’artillerie, sont néanmoins comparées avec les conditions de vie d’autres catégories de la population – jeunes ouvriers et jeunes paysans – qui souffrent tout autant, si ce n’est davantage, dans l’apprentissage de leur profession que les jeunes soldats. L’attention de l’auteur se porte également sur la spécialisation de l’instruction au-delà de la première année et sur l’inculcation d’une forte discipline qui repose au moins autant sur la peur de la punition que sur la punition elle-même. Une étude attentive des archives disciplinaires et judiciaires révèle en effet une forte intériorisation de la norme, perceptible dans le faible taux de désobéissance enregistré par les mises en jugement devant le conseil de guerre et par les punitions graves de soixante jours de prison au corps. La lutte contre l’analphabétisme et l’éducation morale et patriotique qui surgit dans les instructions officielles au cours des années 1880 complètent cet ensemble censé forger non seulement un bon combattant mais aussi un bon citoyen et un bon père de famille.

11 C’est pourtant dans l’attente fébrile de la libération que se déroulent ces apprentissages pour l’immense majorité des soldats qui ne se rengageaient pas lorsqu’ils avaient achevé leur « temps ». Source d’une impatience croissante à l’approche du jour tant espéré, l’attente voit s’organiser une sociabilité masculine bavarde, rugueuse et vantarde qui fait partie intégrante de cette formation de l’homme adulte qui s’achève avec le service militaire.

12 Au total, cette expérience a sans doute été le grand événement de vie pour beaucoup de ces hommes décrits par Odile Roynette, du moins pour ceux qui n’ont pas connu la guerre. Avec cet ouvrage d’une grande subtilité, c’est aussi une étape importante dans la compréhension du processus complexe de consentement au sacrifice manifesté par les combattants de la Grande Guerre qui est franchie, processus dont il faut continuer à explorer les racines en amont, dans le temps de paix, sans isoler le phénomène guerrier du contexte culturel dans lequel il s’est inscrit.

13 Annie STORA-LAMARRE.


Date de mise en ligne : 01/02/2008

https://doi.org/10.3917/rhis.014.0965za