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Article de revue

Alors, on fait comment pour les clés ?

Pages 73 à 80

Citer cet article


  • Camus, C.
(2012). Alors, on fait comment pour les clés ? Gestalt, 41(1), 73-80. https://doi.org/10.3917/gest.041.0073.

  • Camus, Christine.
« Alors, on fait comment pour les clés ? ». Gestalt, 2012/1 n° 41, 2012. p.73-80. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-gestalt-2012-1-page-73?lang=fr.

  • CAMUS, Christine,
2012. Alors, on fait comment pour les clés ? Gestalt, 2012/1 n° 41, p.73-80. DOI : 10.3917/gest.041.0073. URL : https://shs.cairn.info/revue-gestalt-2012-1-page-73?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/gest.041.0073


T’as pas du feu ?

1 Je n’arrive pas à écrire aux absents, il me manque déjà du temps pour parler aux présents. Je dialogue avec des gens qui sont là sans y être tous les jours. Ils défilent dans mon bureau, les uns après les autres, et je ne sais jamais à combien de personne je m’adresse.

2 Ils ne sont pas vraiment dans mon bureau, ils sont dans leur vieille ferme, dans une cage d’escalier ou chez leur nourrice et ils entendent des voix qui leur parlent mal, leur disent qu’il sentent mauvais, qu’ils sont méchants, qu’ils n’ont qu’à sauter par la fenêtre, ils vont se transformer en cube en tombant, cela leur fera même pas mal.

3 Ils me prennent pour quelqu’un d’autre, ils m’inventent des prénoms. C’est bête, je préfère le mien, c’est une question d’habitude. Ils me prêtent des pouvoirs surnaturels, ils me demandent des astuces, des trucs pour devenir normaux, pour se marier et avoir des enfants, quoi. Justement, je n’ai pas d’enfant, alors pour les solutions, je ne suis pas la mieux notée, j’ai raté le coche moi aussi.

4 Ils sont souvent débordés, s’ils doivent faire leur lit le matin et sortir pour un achat en ville l’après-midi, ça y est, c’est l’embouteillage. C’est l’angoisse qui rapplique.

5 – « Le bus, où est-ce qu’il faut le prendre le bus, Martine ? Vous savez, ils les suppriment de plus en plus avec les horaires d’été ».

6 – « Dites, Martine, vous n’avez pas les horaires, je ne les trouve plus sur le tableau ? » « Vous savez combien c’est, le ticket de bus, Martine ? Je pourrais revenir à temps pour le repas, vous êtes sûre ? ».

7 – « Martine, vous pourriez recompter mes sous, dites ? Je ne suis pas sûr d’en avoir assez pour le ticket. Comment ? Pas maintenant ? Vous êtes déjà occupée avec mon voisin ? ».

8 – « Mais je m’en fous, moi, Martine, je veux que vous comptiez tout de suite, c’est à cause de mon angoisse, vous savez bien, sinon je vais faire la migraine et les crampes dans les jambes ». « Hein, vous pouvez pas me faire ça ».

9 Oh si je pourrais, je pourrais même vous emmener faire du saut à l’élastique et choisir un élastique trop long. Bon dieu, des fois j’en rêve, même si ce n’est pas moral. Je ne peux plus écrire, je ne peux plus inventer d’histoires, je les vis toute la journée. Vous pouvez penser que cela fait des jolis dialogues, mais c’est comme surfer sur la vague, au dessus la vague est belle et en dessous tout est noir et on se noie.

10 Ici, c’est la télévision à tous les étages, je ne peux même plus changer de chaîne le soir quand je rentre chez moi, je suis lessivée. J’aimerais bien être dans une histoire raccord où c’est millimétré, où les gens se saluent, connaissent leur place et leur vestiaire, mais je me retrouve tout le temps dans les salles communes des hôpitaux psychiatriques et je ne sais jamais où j’ai rangé mes clés, ni mon agenda.

11 Dans le parc de l’hôpital psychiatrique que j’ai quitté il y a sept ans, je retrouve un malade : il m’adresse la parole comme s’il m’avait quitté la veille : « Bonjour Martine, j’ai bien pris mes médicaments ce matin, tu sais. Où c’est que t’es, où c’est que t’es, où c’est que t’es, Martine ? T’as pas une cigarette, dis ? T’as pas du feu ? t’as pas du feu ? ».

12 Et hop, il me plante là, sans prévenir, happé par une voix. Ce n’est pas grave, j’ai l’habitude des coupures de courant, mais tout de même, cela me ferait plaisir d’en placer une. Je suis saturée de l’enregistrement en continu. J’ai envie d’effacer la bande et de me mettre en pause. Ah ! Si j’avais pu ne pas travailler, ou seulement un tout petit peu, juste pour m’amuser.

13 Mais je n’ai pas pu, alors je suis là, avec les désingués, les décalés, les déprimés, les pochtronnés, les neuroleptisés, les sous contrainte, les sans contrainte, les décoiffés du bocal. Je tourne avec eux dans le récipient. Ils ne nous changent pas souvent l’eau, je peux vous le dire, ils ont peur que l’oxygène nous donne des envies d’ailleurs. On ne risque pas de se sauver, ils ont mis un maton à l’entrée de l’hôpital qui déteste le monde.

14 A force de travailler dans le don de soi, je finis par avoir envie de tuer tout le monde, cela me donne des vertiges. Je consulte mon généraliste qui n’y comprend rien. Je me bourre de Tanganil tous les matins, pour ne pas tanguer dans la salle de bain. Il faut que je me fasse une raison, je suis déséquilibrée, c’est de la dilution professionnelle.

15 Ma voix à moi, ma voix rien que pour moi me murmure à l’oreille :

16 – « vas y, saute du bocal, enlève ton bonnet, lâche les palmes, t’es toute bleue ».

17 Un jour, un jour c’est sûr, je vais sauter, pour être moi, sans murs, sans clés, sans blouse blanche. Je ne veux pas devenir bleue tout le temps, ça va avec rien.

Nursing

Il y a l’odeur encore tenace,
Il y a le carrelage beige de la cellule,
Il y a cette cellule,
Au milieu du couloir rose.
Je vais boire un demi.
Il y a de la sciure de bois dans la pièce,
Il y a des coups donnés,
Le bruit de l’après-midi,
Ce sont les ouvriers.
Il y a un carré de vitre ouvert sur un morceau d’herbe,
Il y a les marques dans le sol du lit scellé,
Il y a les travaux, demain, après-demain.
Il y a la camisole de force qui est partie à la blanchisserie
Ça s’est arrêté,
L’odeur reste,
La porte se souvient,
Le carré de vitre sait,
Le rose n’existe plus.
Christine Camus
(On appelle nursing les cellules fermées et sécurisées où l’on met
les malades agités en psychiatrie et les prisonniers).

Alors, on fait comment pour les clés ?

18 Je suis embastillée parce que j’ai les neurones dérangés, j’ai quatre-vingt ans passés. C’est vrai, je ne sais pas toujours quel jour on est, ni l’heure qu’il est. Je confonds les gens que j’aimais d’avant, avec ceux d’aujourd’hui, j’appelle toute les infirmières Adélaïde, c’est le nom de ma petite-fille. Dans la journée je crie maman, alors que j’ai l’âge d’être arrière-grand-mère, donc je suis embastillée.

19 J’ai des trous de mémoires, des illusions que je conserve à coup d’hallucinations. J’ai la tête pas fiable, je vois bien que parfois mes voisines me regardent d’un air bizarre. Mais je comprends bien plus de choses que je n’en laisse paraître. Je me méfie.

20 J’ai le corps qui flanche au niveau des besoins de base. C’est ce qu’ils écrivent dans le manuel de soins infirmiers, un élève l’a laissé traîné sur ma table. Ce qu’ils ne disent pas, c’est la honte d’avoir des couches quand on a élevé huit enfants. Seulement voilà, mon corps ne me prévient plus de rien.

21 Je n’arrive plus à manger toute seule, j’ai le geste automatique : il n’y a rien dans la cuillère que je porte à ma bouche. Je mange du mouliné à cause de mes dents que j’ai perdues depuis longtemps. Je porte une bavette à table, ils m’installent dans un réfectoire bruyant, je n’arrive jamais à deviner ce qu’ils me servent, ils mélangent les légumes et la viande, il n’y a que le yaourt que j’aime. Cela pourrait ressembler à la vie dans une colonie de vacances ; c’est beaucoup moins gai : je suis gardée pour mon bien, dans un vieil endroit tout en couloirs et en clés, sécurisé par des grilles aux fenêtres ou des verrous.

22 Parfois j’en ai tellement marre que j’ai envie de me jeter dans le vide. Mais je ne peux pas : les fenêtres des chambres n’ont pas de grilles, mais on ne peut pas les ouvrir, on peut seulement rêver de l’air du dehors. Les blouses blanches nous suivent dans ce lieu, on se fait doubler par tout un arsenal de macrocibles, transmissions ciblées, de démarche qualité. C’est pour notre bien. C’est un endroit qui ressemble un peu à une gare de triage.

23 On encombre passablement, il faut bien le dire. J’ai usé la famille qu’il me reste, je ne veux pas ennuyer mes petits-enfants ; les maisons de retraite n’ont pas de places. L’hôpital général nous garde le temps légal d’un bilan légal, alors on est dans la salle commune, on attend que notre sort se décide en réunion de synthèse.

24 L’avenir pour des vieux comme nous se comptabilise en dossiers envoyés ici ou là, dans notre région ou plus loin, à cause de la pénurie des places. De toutes les façons, on s’habitue déjà avant à ne pas être chez nous. Rien ne nous appartient, on n’a même pas la clé de notre chambre ou de la cuisine. On apprend au détour d’un couloir que l’on est une subsistance du cinquième. Vous ne savez pas ce que ça veut dire, moi non plus, mais eux, ils le savent.

25 Quand je dis eux, ce n’est pas péjoratif, c’est générique, ce sont les blouses blanches. Je ne les reconnais pas tous, je sais qu’ils travaillent en équipe, en nuit et en journée, comme à l’usine. Je ne les vois pas très bien parce que j’ai les yeux fatigués et que j’ai encore perdu mes lunettes.

26 Je les reconnais aux bruits qu’ils font. Il y en a qui ont tellement peur de la mort qui nous guette, qu’ils mettent la télévision, la radio et la machine à laver la vaisselle en même temps à l’heure du repas : c’est plus vivant. Ils parlent sans arrêt et nous posent des questions idiotes alors que l’on est en train de rêvasser tranquillement. Remarquez, à part le fait qu’ils ont les clés que l’on a perdues, ils sont embastillés comme nous. Pour eux, cela dure huit heures par jour. Enfin, ce n’est pas vraiment huit heures à cause des nouveaux horaires, ils ont des histoires de secondes à dormir debout pour compter leur travail, les infirmiers. Quelquefois, ils sont de mauvaise humeur à cause de la pointeuse.

27 Tout est une question de temps dans les hôpitaux. Le matin est rythmé par les toilettes et le ménage des chambres. Le chariot de ménage détermine l’heure du lever : il faut libérer la chambre. Ils nous invitent à prendre la journée à bras le corps par une toilette complète. Je n’aime pas trop cela, j’ai la peau fragile comme du parchemin. Il y a une aide-soignante qui me fait peur, à chaque fois qu’elle me prend par le bras, je fais un bleu. Ce n’est pas de ma faute, je marque. Une fois nettoyée, on nous range dans la première salle d’attente de la journée, celle qui donne sur la pharmacie, comme ça on ne fera pas de bêtises avant le petit-déjeuner.

28 Ensuite, on nous range dans la salle commune, avec la télévision. C’est le point central de la pièce. Je vis le tour de France, je perds à qui veut gagner des millions, je rate toujours les informations, en soirée, ils nous couchent tôt, avant la relève de nuit. En ce moment, les journalistes nous expliquent qu’on meurt trop, qu’on sature les statistiques et que les pompes funèbres sont débordées. On nous montre des cercueils et directeurs d’entreprises malheureux.

29 Sincèrement, on ne voudrait pas déranger autant. On ne voudrait pas empêcher un ministre de prendre des vacances méritées. De toute la façon, la canicule n’est qu’un aléa de plus dans notre inconfort de vie. Ils nous donnent à boire de l’eau gélifiée et du mouliné à manger, ils savent notre température corporelle et nos pulsations de cœur. Ils les notent tous les matins, dans un grand classeur noir. Ils nous signent des permissions, et nous évaluent quand on rentre. Dès qu’on éternue, ils nous bourrent d’antibiotiques. On dirait qu’ils veulent qu’on devienne tous des centenaires, moi, je veux bien, mais alors, on fait comment, pour les clés ?

Description de l'image par IA : Dessin abstrait en noir et blanc avec des lignes et des formes géométriques.

Date de mise en ligne : 10/07/2012

https://doi.org/10.3917/gest.041.0073