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Article de revue

« La communauté, c’est le pire de tout » ?

Vieillir entre vieux à Paris au xixe siècle

Pages 7 à 29

Citer cet article


  • Rossigneux-Méheust, M.
(2017). « La communauté, c’est le pire de tout » ? Vieillir entre vieux à Paris au xixe siècle. Genèses, 106(1), 7-29. https://doi.org/10.3917/gen.106.0007.

  • Rossigneux-Méheust, Mathilde.
« “La communauté, c’est le pire de tout” ? : Vieillir entre vieux à Paris au xixe siècle ». Genèses, 2017/1 n° 106, 2017. p.7-29. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-geneses-2017-1-page-7?lang=fr.

  • ROSSIGNEUX-MÉHEUST, Mathilde,
2017. « La communauté, c’est le pire de tout » ? Vieillir entre vieux à Paris au xixe siècle. Genèses, 2017/1 n° 106, p.7-29. DOI : 10.3917/gen.106.0007. URL : https://shs.cairn.info/revue-geneses-2017-1-page-7?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/gen.106.0007


Notes

  • [1]
    Le titre de cet article est par exemple emprunté à la veuve Villemain, 81 ans, résidente en dortoir de l’hospice des Incurables, situé à Ivry. Archives de l’Assistance publique (désormais AAP), 9L67, pochette « population », lettre du 24 septembre 1907 au préfet de la Seine.
  • [2]
    Antoine Vée (1849 : 13), Émile de Girardin (1850 : 58-59) ou Achille de Jouffroy (1852 : 125-126) utilisent quasiment les mêmes termes pour dénoncer la violence de la vie d’hospice.
  • [3]
    Michel de Certeau propose dans les Art de faire une définition éclairante du lieu et de l’espace : « Est un lieu l’ordre selon lequel des éléments sont distribués dans des rapports de coexistence. S’y trouve donc exclue la possibilité pour deux choses d’être à la même place. La loi du “propre” y règne : les éléments considérés sont les uns à côté des autres, chacun situé en un endroit “propre” et distinct qu’il définit. Un lieu est donc une configuration instantanée de positions. Il implique une indication de stabilité. Il y a espace dès qu’on prend en considération des vecteurs de direction, des quantités de vitesse et la variable de temps. […] Il est en quelque sorte animé par l’ensemble des mouvements qui s’y déploient. Est espace l’effet produit par les opérations qui l’orientent, le circonstancient, le temporalisent […]. En somme, l’espace est un lieu pratiqué » (Certeau 1990 : 173).
  • [4]
    Toutes les pièces relatives à ce conflit sont de ce carton : AAP, 9L133, pochette « population ».
  • [5]
    AAP, L4, carnet de rapport des Incurables-Hommes (1849-1863), octobre 1858.
  • [6]
    AAP, 371 FOSS7, registre de correspondances administratives de l’hospice des Ménages (1885-1894), octobre 1889.
  • [7]
    AAP, 9L110, pochette « population ».
  • [8]
    AAP, 371 FOSS2, registre de correspondances administratives de l’hospice des Ménages (1846-1862), 28 juillet 1861.
  • [9]
    AAP, 9L117, pochette « population », 17 décembre 1905.
  • [10]
    AAP, 9L67, toutes les pièces de ce dossier figurent dans la pochette « population ». Les citations sont reproduites en respectant l’orthographe du scripteur.
  • [11]
    AAP, 9L139, pochette « population ».
  • [12]
    AAP, 9L139, pochette « population ».
  • [13]
    AAP, 9L66, pochette « population ».
  • [14]
    AAP, 9L117, pochette « population ».
  • [15]
    AAP, 9L133, pochette « population ».
  • [16]
    AAP, 9L117, pochette « population ».
  • [17]
    AAP, L1, registre de correspondances administratives des Incurables-Femmes (1849-1860), 3 mai 1856, 11 février 1859.
  • [18]
    AAP, L2, registre de correspondances administratives des Incurables-Hommes (1864-1869), 19 septembre 1864.
  • [19]
    Pour la Grande Guerre, Nicolas Mariot (2014) insiste sur des stratégies distinctives de divertissement dans les tranchées, très proches de celles observées à l’hospice.
  • [20]
    « Le prétendu scandale de l’Assistance publique », Le journal, 28 décembre 1906.
  • [21]
    AAP, 9L 117, pochette « population ».
  • [22]
    Notons que cette forme de disqualification se retrouve dans les dégoûts formulés chez les jeunes enfants étudiés en contexte scolaire (Lignier et Pagis 2014b).
  • [23]
    AAP, 371 FOSS1, registre de correspondances administratives de l’hospice des Ménages (1826-1846), août 1827.
  • [24]
    AAP, 9L78, pochette « population ».
  • [25]
    AAP, 9L110, pochette « population ».
  • [26]
    AAP, 696 FOSS 1, registre de correspondances administratives de Rossini (1888-1894), 6 juin 1889.
  • [27]
    AAP, 9L48, pochette « population ».
  • [28]
    AAP, 9L133, pochette « population ».
  • [29]
    AAP, 9L116, pochette « population ».
  • [30]
    AAP, L8, registre de correspondances administratives de Bicêtre (1861-1863), 17 juin 1861.
  • [31]
    AAP, 371 FOSS 3, registre de correspondances administratives de l’hospice des Ménages (1862-1865), 24 décembre 1862.
  • [32]
    AAP, 9L78, pochette « population ».
  • [33]
    AAP, L2, registre de correspondances administratives des Incurables-Hommes (1864-1869), 24 mai 1865.
  • [34]
    AAP, L2, registre de correspondances administratives des Incurables-Hommes (1864-1869), 21 février 1865.
  • [35]
    AAP, L8, registre de correspondances administratives de Bicêtre (1861-1863), 4 juin 1862.
  • [36]
    AAP, 617 FOSS 7, note du 20 janvier 1890 de la surveillante de première classe J. Roussel.
  • [37]
    Pour être précis, le Conseil général des Hospices demande au directeur de Bicêtre en janvier 1843 de mettre des réfectoires à la disposition des vieillards, mais dans les faits, ils existent et sont fréquentés à partir du mois de juillet 1844. AAP, 619 FOSS 3.
  • [38]
    AAP, 1J1, recueil des arrêtés et circulaires, arrêté du 13 novembre 1849.
  • [39]
    AAP, 1J1, recueil des arrêtés et circulaires, Circulaire du 1er janvier 1850.
  • [40]
    Cette norme prend une dimension nationale en 1889. Art. 53. À l’hospice, tous les repas seront pris en commun et dans les réfectoires. AAP, B-3965. Texte introductif du règlement du 15 décembre 1899 adressé par le ministre de l’Intérieur aux préfets de France.
  • [41]
    AAP, 9L76, pochette « administration et réglementation ».
  • [42]
    AAP, L3, registre de correspondance de l’hospice des Incurables, 16 mars 1870.
  • [43]
    AAP, 9L117, pochette « population », 17 décembre 1905.
  • [44]
    C’est « pour fuir l’isolement » dans lequel la laissent les fréquents voyages de son fils que la veuve Michel demande en octobre 1854 à entrer à Sainte-Périne. En 1901, dans le même établissement, M. Woodcock cherche un refuge à Sainte-Périne pour fuir « la tyrannie de sa fille ». AAP, 693 FOSS 1, registre de correspondances administratives de l’institution Sainte-Périne (1854-1855), 4 octobre 1854 ; 696 FOSS 2, registre des correspondances administratives de Sainte-Périne (1901-1904), 30 juillet 1901.
  • [45]
    Soit ils sont notés dans les registres d’admission (mais pas à l’hospice des Ménages par exemple), soit ils apparaissent dans les registres des directeurs d’établissement, quand ils posent un problème administratif.
  • [46]
    Le remariage n’est reporté que sur les registres d’admission des administrés de Sainte-Périne, et sur ceux d’Ivry lorsque l’hospice devient mixte, de Chardon-Lagache et de Galignani. En revanche, l’administration des Ménages n’a jamais reporté cette information ; elle apparaît néanmoins plusieurs fois par an dans les registres de correspondances administratives quand elle suscite une question administrative.
  • [47]
    AAP, 695 FOSS 2, registre d’entrée de la fondation Chardon-Lagache (1865-1919).
  • [48]
    AAP, 371 FOSS 3, registre de correspondances administratives de l’hospice des Ménages (1862-1865), 3 juin 1864, 26 juillet 1864, 18 février 1865, 23 juin 1865.
  • [49]
    Au 1er janvier 1876, il y a à Ivry 944 résidentes : cette petite société regroupe donc 8,5 % de la population féminine. AAP, 3M26.
  • [50]
    Il y aurait en France au 31 décembre 1862, 4 252 sociétés de secours mutuels comptant 478 655 hommes et 86 308 femmes (Didion 1864 : 10-11).
  • [51]
    Ces calculs ont été réalisés grâce à trois documents, tous conservés aux AAP : AAP, Bicêtre 4M7, journal du trésorier de la société de secours mutuels des administrés de Bicêtre (1864-1911) ; Bicêtre L24, journal quotidien de la société de secours mutuels des administrés de l’hospice de Bicêtre, procès-verbaux (1897-1911) ; AAP, Bicêtre L25, journal quotidien de la société de secours mutuels des administrés de l’hospice de Bicêtre, procès-verbaux (1911-1922).
  • [52]
    AAP, 9L49, pochette « population ».
  • [53]
    La formule est de Jacques Léonard (1981 : 306) qui fait de la mutualité pré-républicaine une ligne de partage entre les classes populaires respectables et les prolétaires « mal protégés et mal médicalisés ».
  • [54]
    Journal officiel de la République française. Débats parlementaires. Chambre des députés, 20 novembre 1908 et 23 décembre 1908.80. Arch. dép. Orne, 4E 70/ 2, registre de Guillaume Clément, tabellion fermier d’Alençon, 1455-1457, fol. 470 r-v.

1La dimension collective des nouveaux dispositifs mis en œuvre à destination des vieux Parisiens tout au long du xixe siècle n’est ni vraiment nouvelle, ni totalement spécifique aux personnes âgées. Elle y prend néanmoins une ampleur inédite à Paris dans le second xixe siècle (Encadré). Cela tient d’abord à la taille même de certains établissements, taille qu’aucune autre institution n’atteint au xixe siècle. Quand les hospices de Bicêtre, de la Salpêtrière, des Incurables, des Ménages ou de Villers-Cotterêts accueillent chacun plus de 1 500 vieux Parisiens dans la seconde moitié du siècle, les prisons de Fontevrault et de Clairvaux enferment respectivement 1 284 et 1 378 prisonniers en 1868, les nouveaux hôpitaux de Lariboisière et de Tenon proposent 606 lits pour le premier et 587 lits pour le second et le grand asile de Clermont reçoit 1 800 patients en 1880 (Petit 1990 : 271 ; Barillé 2007 : 204 ; Fauvel 2002 : 195-216). Par ailleurs, la singularité de ces établissements tient aux politiques de recrutement des assistés qui forgent une situation d’entre-soi unique et nouvelle, puisque ces populations partagent toutes d’être âgées d’au moins 60 ans et d’avoir été reconnues incapables de vivre chez elles (Tissot 2014).

2Parmi les spécificités de la vie d’hospice, la cohabitation et la promiscuité entre vieillards ont retenu l’attention de contemporains [1]. Les discours produits par les détracteurs de l’hospice comme forme d’assistance sont particulièrement virulents et ne décrivent que les tracas de la vie d’hospice [2]. Ainsi Antoine Vée, maire du Xe arrondissement et grand défenseur de l’aide à domicile, écrit-il en 1849 :

3

« En général, on se fait une idée trop peu exacte des odieuses intrigues qui se nouent, des actes de tyrannies qui s’exercent, des mauvaises passions qui fermentent dans une salle d’hospice. Il faut pour les apprécier avoir été témoin du profond abattement dans lequel sont tombés quelques honnêtes gens à leur arrivée dans ces établissements. »
(Vée 1849 : 13)

4Ces représentations condamnant la promiscuité physique et morale d’individus pauvres et vieux reprennent l’antienne du surpeuplement et de l’immoralité régnant au sein des foyers populaires urbains et montrent que les préoccupations des enquêteurs sociaux sur le logement des pauvres débordent sur le monde hospitalier. On pourrait leur opposer qu’à l’instar d’un certain habitat populaire, qui va du garni au meublé, en passant par la chambre chez l’habitant, l’hospice est un habitat collectif parmi d’autres où le partage de l’espace est la norme (Faure et Lévy-Vroelant 2007). Mais si la confrontation entre représentation dépréciative de la vie collective et objectivation matérielle de la normalité de ce mode de vie permet d’insister sur la distance sociale qui sépare les visiteurs de l’hospice de ses résidents, elle demeure néanmoins stérile dès lors que l’on cherche à comprendre l’impact de l’institutionnalisation de la fin de vie sur l’expérience de la vieillesse au xixe siècle (Kolhi 1986).

5Une immersion dans les archives des établissements réservés aux vieux assistés parisiens permet de faire un pas de côté en interrogeant, de l’intérieur, les expériences de la vieillesse en collectivité. L’abondance des sources conservées par l’Assistance publique donne à voir l’expérience de la vie collective telle qu’elle est formulée par ceux qui l’observent et la vivent. L’étude des « lieux pratiqués [3] » menée dans cet article cherche à prendre des distances avec les discours philanthropiques qui ont condamné l’histoire de la vieillesse à une succession de clichés misérabilistes. Ainsi des expressions comme « surpeuplement », « écartèlement entre la promiscuité et la solitude », « énormes caravansérails du malheur », « renfermement de la vieillesse indésirable » ont caractérisé les rares travaux décrivant la vie d’hospice au xixe siècle – donnant ainsi à voir ces établissements et leurs habitants entravés dans un collectif contraignant (Bernand 1978 ; Feller 2005 : 108-109 ; Léonard 1981 : 97-99 ; Thillier 2005 : 223-234). Adossé à un corpus composé de correspondances – des pensionnaires et des directeurs d’établissement contraints par l’exercice administratif à rendre compte quotidiennement de tout ce qui ordonne ou trouble l’ordinaire de la vie d’hospice –, de règlements et de discussions réglementaires, mais aussi de toutes les sources qui permettent de retracer des formes d’associations entre assistés, cet article défend non seulement une façon d’entrer par les acteurs dans les mondes institutionnels de l’assistance, mais aussi une autre vision de l’histoire de la vieillesse, une histoire inscrite dans celles des dynamiques et des relations sociales.

6Afin de saisir les expériences de la vieillesse qui se jouent dans ces communautés de vieux assistés, nous verrons qu’une première lecture des archives des établissements pour vieillards rend les tensions liées à la vie collective très visibles. Nous mettrons ensuite en évidence que l’expression de ces dysfonctionnements correspond à un moment de renforcement de la dimension collective du quotidien des assistés : les relations de promiscuité tiennent en effet largement à l’organisation d’espaces de plus en plus communautaires. Enfin, nous verrons que la vie d’hospice, particulièrement là où les promiscuités sont les plus fortes, est aussi un espace d’affinités et de solidarités.

Présentation de l’enquête

Dans le second xixe siècle, de nombreuses initiatives se développent à destination des vieux Parisiens qui n’ont plus les moyens de vivre seuls chez eux, soit pour des raisons économiques, soit pour des raisons médicales. Parmi ces propositions, l’une est particulièrement développée en France : l’hospice ou la maison de retraite. De la Révolution française à la veille de la Première Guerre mondiale, ce dispositif d’assistance à la vieillesse se développe précocement à Paris (8 500 lits en 1840 et 14 000 en 1910) proposant ainsi à ces « vieillards » de vivre en institution bien avant que cette forme de secours ne devienne un droit avec la loi du 14 juillet 1905. La taille des établissements varie considérablement : en 1911, cinq accueillent plus de 1 500 pensionnaires et une vingtaine dispose de plusieurs centaines de lits. Il convient dans cette population de distinguer deux groupes : les assistés à titre gratuit dans les hospices d’indigents (Bicêtre, Incurables d’Ivry, Salpêtrière) et dans les maisons des Petites sœurs des pauvres (plus des trois quarts de la population) et ceux qui sont hébergés dans des institutions payantes (à la fin du siècle, la pension annuelle va de 250 francs pour un lit aux Ménages ou à La Rochefoucault jusqu’à 1 400 francs pour une chambre à Sainte-Périne) ou dans des fondations le plus souvent gratuites mais très sélectives.
La recherche sur laquelle s’appuie cet article porte sur l’ensemble des établissements parisiens, soit une cinquantaine, toutes institutions confondues (Rossigneux-Méheust 2015). Cet article se concentre, quant à lui, sur l’étude des dispositifs d’assistance à la vieillesse confiés à l’administration de l’Assistance publique parisienne, soit, à la fin du xixe siècle, la moitié des établissements et environ trois quarts des vieux Parisiens en institution. Ce sont en effet les seuls à avoir conservé d’abondantes traces des correspondances entre pensionnaires et administration, ainsi que les récits du quotidien rédigés par les directeurs. Parmi ces établissements, il en existe des gratuits et des payants, des mixtes et des non mixtes, des laïcs et des confessionnels. Au sein de l’Assistance publique, la terminologie pour désigner les établissements varie entre hospice (souvent gratuit), maison de retraite (souvent payante) et fondation (lorsque le financement de l’établissement relève de l’initiative de donateurs particuliers). Les fonds d’archives mobilisés sont ici essentiellement issus des archives de l’Assistance publique (AAP), rue des Minimes à Paris.
Figure 1

Les établissements gratuits et payants pour personnes âgés à Paris en 1914 (Rossigneux-Méheust 2015)

Description de l'image par IA : Carte de Paris en 1914 montrant les établissements gratuits et payants pour personnes âgées.

Les établissements gratuits et payants pour personnes âgés à Paris en 1914 (Rossigneux-Méheust 2015)

Vieillir en institution : une expérience douloureuse ?

7Loin d’infirmer les représentations des visiteurs ou des philanthropes, les archives de l’Assistance publique ont gardé de très nombreuses traces des problèmes de cohabitation dans les hospices, fondations et maisons de retraite relevant de sa tutelle. Comme tous les dysfonctionnements, ils occupent une place de choix dans le travail administratif, mais la conservation – aléatoire – de nombreuses lettres de résidents donne à penser que les institutions de vieillards abritent des relations assez douloureuses pour que les pensionnaires éprouvent le besoin de s’en plaindre par écrit. L’existence même de ces sources invite à comprendre les relations conflictuelles qui jalonnent la vie en dortoir à l’hospice ; en interrogeant leur spécificité, on cherchera à mieux définir la violence que constitue cette expérience de la fin de vie.

L’expression des tensions : troubles dans l’hospice

8La plupart des lettres de vieillards conservées datent des années 1890-1914, mais les registres de correspondances administratives regorgent durant tout le siècle des décisions prises par les directeurs suite aux différends entre vieillards. Plaintes orales ou écrites, critiques frontales ou rumeurs persifleuses formulées, anicroches ou coups droits, les modalités d’expression de l’agressivité entre vieux voisins sont multiples et obéissent largement à des logiques de genre et de classe.

9Écrire contre son voisin pour le décrier constitue une première manifestation des conflits de voisinage. Dans les fondations ou les maisons de retraite payantes, les affrontements empruntent parfois des formes très élaborées, à coup de télégrammes, d’appel à la presse et aux élus. Une altercation oppose ainsi deux clans à la fondation Rossini de mai à juillet 1907 [4]. Cette « maison d’artistes où devrait régner une bonne harmonie » est en effet le cadre d’un important conflit entre cinquante pensionnaires qui cherchent à rétablir « le salon comme un espace sacré dévolu à la mémoire de Rossini et de la musique » et les dix autres qui souhaitent, eux, y maintenir une salle de jeux. Les plus nombreux présentent une pétition pour dire qu’ils « seraient heureux de voir cette pièce ou plutôt ce temple car c’en est un… affecté exclusivement à sa destination propre, c’est-à-dire à leurs réunions du jour et du soir, tant musicales et littéraires, que d’amicales causeries confraternelles, et non accaparé péremptoirement et transformé en salle de jeu de loto par un groupe plus que réduit ». Ils motivent l’orientation élitiste du salon par la présence à la fondation de « certains éléments de premier ordre, en tant que virtuoses et musiciens ». Par-delà l’objet du conflit, chaque groupe cherche à prendre le dessus. Le groupe majoritaire multiplie les lettres au directeur, rédige et placarde une pétition, jouant ainsi de sa force numérique. De la partie adverse, une dizaine de télégrammes menaçants parviennent aux deux leaders du mouvement du 1er au 20 juillet 1907 : « on vous fera taire vous et les autres », « vous croyez être très forts vous et madame Caussade. Vous ne pourrez pas atteindre le premier octobre, nous serons là avant vous », « si vous allez au salon ce soir vous aurez une surprise peu agréable surtout pour la musique », etc. Les partisans de la musique l’emportent finalement en usant des formes les plus respectueuses de l’autorité, mais aussi en utilisant l’argument du nombre et de la légitimité culturelle de leur cause dans un établissement réservé avant tout aux artistes. Cette configuration conflictuelle ressemble d’ailleurs à celle qui, deux ans plus tard, se profile dans une maison de retraite voisine – la plus coûteuse de l’Assistance publique –, Sainte-Périne.

10Dans les hospices gratuits, en particulier dans les dortoirs pour hommes, c’est la violence physique qui revient le plus souvent pour décrire ces voisinages conflictuels. Contrairement aux tensions verbales, les rixes parfois sanglantes dont l’hospice est le cadre sont en effet toujours attribuées à des hommes, pensionnaires des hospices d’indigents – soit que les violences physiques féminines ou de personnes nanties ne soient pas considérées comme telles, soit qu’elles fassent l’objet d’une moindre surveillance (Cardi et Pruvost 2011). Une ligne de partage sépare alors les rôles féminins, qui recourent à la parole et au « crêpage de chignon », des rôles masculins qui se situent plutôt dans le registre de la brutalité (Farge 1997). Le scénario des affrontements masculins est presque toujours le même : entrée tardive, ivresse, discussions animées parfois jusqu’aux poings. Seule l’intensité des échanges connaît des variations. Il ne faut pas imaginer en effet que, parce qu’il s’agit de vieillards, les coups portés sont indolores. À Bicêtre ou à Ivry, la plupart de ceux qui cognent leurs voisins sont certes parmi les moins âgés des assistés, mais ce sont pour l’essentiel des personnes de plus de 60 ans, voire 70 ans, qui se livrent à des corps à corps parfois sanglants. En octobre 1858 à l’hospice d’Ivry, pour une histoire d’armoire, le nommé Brocsolles « a porté à l’un de ses voisins M. Deusy deux violents coups à la tête et fait une morsure qui a occasionné une forte hémorragie [5] ». À l’hospice des Ménages, M. Laborde est « saisi brusquement à la gorge » un soir d’octobre 1889 par son voisin de lit, M. Thiersé, « qui n’a lâché prise que lorsque le veilleur qui s’est trouvé présent à ce moment s’est précipité au secours de M. Laborde [6] ». En 1898, le rapport de l’inspecteur de l’Assistance publique constate que Pierre Martin, 69 ans, a donné des coups de poing à M. Collet, 70 ans, qui l’avait traité de voleur [7]. On pourrait multiplier les cas illustrant cette grande violence entre vieillards, exemples inattendus, mais aussi révélateurs de la vigueur de certains pensionnaires et de la forme qu’emprunte l’exaspération à l’hospice. S’il s’agit d’un phénomène socialement partagé, il faut néanmoins en prendre la mesure afin de ne pas sur-dimensionner cet aspect de la vie d’hospice qui demeure malgré tout exceptionnel. Un bilan des incidents disciplinaires montre en effet que, parmi les centaines de résidents de l’hospice des Ménages par exemple, seuls quatre pensionnaires sont consignés pour rixe pendant les sept premiers mois de l’année 1861 [8].

11Si ces plaintes confortent les représentations d’une vie collective conflictuelle, les répertoires mobilisés par les résidents sont pour le moins inattendus chez des personnes âgées. Peut-on pour autant qualifier ces cohabitations de douloureuses, comme n’hésitent pas à le faire les philanthropes hostiles à l’hospice ? Dans un premier temps, précisons qu’une partie des plaintes adressées contre un voisin mobilisent, pour se faire entendre, le registre de la souffrance. C’est le cas d’Amélie Thomas, qui cherche à fuir « ces insultes, ces provocations, des ruses perfides qui [la] font souffrir d’une façon telle, qu’aucune expression ne peut rendre dans toute sa vérité [9] ». Présentée comme subie par celui qui reçoit les injures, la détresse s’exprime aussi chez ceux qui sont considérés comme violents. C’est en effet une souffrance partagée qui perce en 1907 à l’hospice d’Ivry dans l’opposition entre Marie Gonch et Madame Sifris [10]. La première, très craintive, finit sa longue plainte ainsi : « j’ai toujours respecter mes superieur et jai toujours été bien partout et je me trouve très bien ici il ny a que la comunauté qui est ennuiyeuse. » L’affirmation mesurée de sa soumission, de son bien-être et finalement de son ennui tranche avec le violent récit qu’elle fait ensuite du conflit ouvert avec sa voisine :

12

« Elle me dit sa ne te regarde pas salope va donc a la messe sussé les curés et si tu ne veut pas m’entendre cri il faut ten alez. Je lui dits je me trouve bien ici j’y reste il ny a que vous qui nous embete. Elle me dits tu te trouve bien ici tu na manger que de la merde chez toi pour te trouvez bien ici alors je ne lui ai plus répondu mais elle ma dit des sottise les plus grossière que j’ai jamais entendue et a toute parile un nom de Dieux quand je suis rentre dans la Sal après avoir parler à monsieur le directeur elle crié encore madame Coinmenurt lui a dit de ce taire elle lui a répondu des sotise et elle lui a dit c’est pas vous qui ferais taire même pas le directeur je l’emmerde je vous emmerde tous te l’administration je suis ici pour geuller pr pour vous emmerder il ne me feront pas partir dici qiel dit il ont fait venir un inspecteur pour me faire partir et il ny ont pas arivait et puis elle faisé des hoho des haha et puis elle se metez a chanté c’est pire qune sauvage et il n’y a rien a lui dire si on lui dit de ce taire elle est encore pire. »

13Cette plainte laisse entendre un peu du volume sonore et de l’oralité des échanges les plus violents qui surviennent à l’hospice. C’est « comme veuve outragée dans ses sentiments les plus naturels, comme femme persécutée, injustement et mensongèrement [11] », que madame Suche rédige des dizaines de lettres pendant son séjour à Sainte-Périne entre 1904 et 1906. Elle y dénonce les calomnies et les persécutions dont elle se sent l’objet. En décembre 1904, elle écrit par exemple : « Il y a huit mois que je n’ai ouvert la bouche, écrasée par le chagrin et la crainte [12]. » S’il est toujours hasardeux d’attribuer aux individus les sentiments qu’ils expriment, nous conclurons dans un premier temps que pour certains épistoliers des hospices et des maisons de retraite parisiennes du xixe siècle, les promiscuités imposées par la vie d’hospice constituent des motivations suffisantes pour écrire, se plaindre et exposer sa souffrance. Au-delà de la façon dont une partie des pensionnaires expriment leur incapacité à supporter la cohabitation, l’étude des plaintes de voisinage à l’hospice permet de souligner que la vie commune et le partage de l’espace sont un moteur essentiel des relations conflictuelles entre résidents.

Le partage de l’espace comme objet de discorde

14Dans quelle mesure la vie collective alimente-t-elle les conflits entre vieux et vieilles pensionnaires ? On notera d’abord que tous les conflits surviennent dans les espaces collectifs – réfectoire, salon, dortoirs, jardins. Par ailleurs, les établissements dans lesquels le manque de place est criant ou ceux dans lesquels le placement correspond à un déclassement social des pensionnaires sont ceux où les récits de tensions entre vieux assistés sont les plus nombreux – et ce d’autant plus qu’ils disposent des ressources pour se plaindre par écrit.

15Des questions d’ordre territorial se posent en effet à l’hospice. En premier lieu notons celles liées aux limites privées, qui, lorsqu’elles ne sont pas imposées par les murs d’une chambre privative, relèvent nécessairement d’un accommodement ou d’une négociation. Dans les dortoirs, l’occupation des ruelles, c’est-à-dire de l’espace entre les lits, demeure un perpétuel sujet de discorde. À l’hospice d’Ivry une pétition de soixante-quinze femmes commentant dans les années 1870 la création d’une salle dévolue aux soirées des résidentes décrit sans détour la situation dans les dortoirs : « On se supporte à peine dans une ruelle [13] ». À Lenoir-Jousseran, fondation inaugurée en 1880 pour accueillir gratuitement des vieillards ayant connu des revers de fortune, la question d’un espace pour le déshabillage des pensionnaires n’est résolue qu’en 1898. Il n’y en effet « aucun endroit dans lequel les administrés peuvent passer leurs affaires de nuit à l’abri du regard des autres [14] ». Chez les plus pauvres, la bataille menée dans plusieurs établissements pour conserver les lits à rideaux est aussi une façon de défendre le droit de privatiser un peu de l’espace public de l’hospice.

16Cohabiter à l’hospice conduit aussi les vieillards à devoir s’entendre sur les aspects de l’environnement quotidien qui ne sont pas du ressort de l’institution. La température qui doit régner dans une pièce est un sujet quasi inépuisable de discussions qui dégénèrent souvent en conflits ouverts. Qu’ils recherchent la chaleur ou la fraîcheur, les conflits pour la qualité de l’air ou pour la température idéale font de la fenêtre un sujet récurrent de litige. Dans les institutions mixtes, il oppose fréquemment les sexes. Ainsi, en décembre 1889, un conflit éclate au réfectoire de la fondation Rossini pour une histoire de vasistas ouvert que certains voulaient fermer. Deux pensionnaires masculins usent d’un ton jugé « très agressif » contre une surveillante à qui ils reprochent d’accorder trop d’importance aux « réclamations des dames [15] ». Une affaire moins ponctuelle montre l’ampleur que prennent des crispations suscitées par la maîtrise de l’espace. Le 2 mai 1905, un pensionnaire de la fondation Lenoir-Jousseran se défend d’avoir voulu nuire à ses voisins. Il écrit : « Vers la fin décembre, dans la nuit un coup de vent a ouvert une fenêtre, deux pensionnaires qui ne sont pas mes amis ont insinuer a un pensionnaire malade mort depuis, ont insinuer dis-je, que c’était moi par méchansté qui avait ouvert la fenêtre. Je déclare à Monsieur le Directeur que je n’ai jamais commis une mauvaise action [16] ». Une note explicative jointe au dossier de Monsieur Jollet, l’auteur de cette lettre, précise que le contentieux avec M. Blard (le mort) est plus violent que ne le laisse paraître le requérant. Ce dernier aurait, selon le directeur, dit fin décembre 1904 qu’il « donnerait bien 20 francs pour qu’il fût mort “parce qu’il toussait toute la nuit et l’empêchait de fermer l’œil”. Or, peu de temps après, une fenêtre s’étant ouverte brusquement vers 4 heures du matin, à la suite d’un violent coup de vent, M. Blard crut que M. Jollet avait ouvert cette fenêtre pour lui faire attraper froid (cette fenêtre était d’ailleurs refermée presque aussitôt). » Deux mois plus tard survient finalement la mort de Blard, par laryngite tuberculeuse, à l’infirmerie. Quand, en mai 1905, Jollet écrit pour se défendre des accusations de meurtre qu’il dit peser sur lui, le directeur qualifie son attitude de « saugrenue », puisqu’il ne l’accuse pas d’avoir tué son voisin, seulement d’avoir « sablé le champagne le 1er janvier [quelques jours après cet incident] en souhaitant la mort de trois administrés ». Cette banale affaire d’exaspération et de médisance, ordinaire en milieu hospitalier et vieillissant, met en évidence des rumeurs, la longue durée des agacements réciproques, mais aussi l’ampleur que prennent certains imbroglios dont la source ne réside parfois que dans une envie de dormir contrariée par la toux d’un voisin ou de dormir la fenêtre ouverte. Signe d’une élévation des seuils de sensibilité à la circulation de l’air, les crispations sur l’ouverture des fenêtres se multiplient à partir du milieu du xixe siècle, alors qu’elles étaient très peu nombreuses dans les registres de correspondance du premier xixe siècle. L’abondance des plaintes que la température suscite n’a pas vraiment d’intérêt en soi, mais elle montre la difficulté à partager l’espace et laisse entrevoir l’ampleur et la diversité des tensions qui traversent les rapports entre assistés à l’hospice.

17Les tensions de voisinage fondées sur les usages des espaces communs sont particulièrement fortes dans les établissements qui accueillent à la fois des pensionnaires payants et des résidents à titre gratuit, ou encore dans ceux dont le public est essentiellement composé d’individus déclassés. Jusqu’au Second Empire et au déménagement à Ivry, les femmes et les hommes placés à l’hospice des Incurables le sont parfois au motif qu’ils bénéficient du soutien d’éminents protecteurs – et cette donnée joue dans les rapports de mauvais voisinage. Ainsi Mme Towronw disqualifie-t-elle ses compagnes au nom de l’éducation qu’elles n’ont pas reçue. Quant à Mme Baubry, elle parle sur un « ton de dédain » à ses compagnes parce que, d’après le directeur, elle a « connu de meilleurs gens [17] ». Néanmoins, c’est certainement cet ancien commissaire de police qui est l’objet de la remarque la plus acerbe : « Esprit frondeur et hautain, tête malade, nature aigrie, le Sieur Saladini, admis à l’hospice des Incurables le 27 septembre 1856, n’a pas assez de philosophie ou de résignation religieuse pour vivre dans le milieu social où la destinée a relégué sa vieillesse [18]. » Au début du xxe siècle, à la maison de retraite de La Rochefoucauld et dans les fondations de Lenoir-Jousseran et Rossini, le fossé se creuse par exemple entre ceux qui se divertissent en jouant de la musique ou en lisant et ceux qui jouent aux cartes [19]. À Lenoir-Jousseran, établissement gratuit en dortoir mais pour « des vieillards d’une situation un peu au-dessus de la moyenne [20] », l’un des quatre salons réservés aux loisirs des pensionnaires est parfois transformé en salle d’étude pour quelques-uns d’entre eux. Parmi eux, Félix Bertrand, dit « Tranbèr », cherche à entériner cette faveur. Il motive sans détour cette demande par des prétentions de classe et dit chercher à fuir le « véritable supplice » que constitue « le contact permanent avec des alcooliques [21] ». Plus loin, celui qui signe aussi « de l’alliance des savants et des philanthropes, ex candidat aux élections législatives » persiste à calomnier à grand coup de mépris social le reste des pensionnaires, soit 90 % de la population masculine habituée, selon le directeur, à se retrouver le soir pour jouer. Ces stratégies de distinction montrent l’incapacité sociale dans laquelle se trouvent certains vieillards d’accepter un univers partagé, désindividualisant et lissant les hiérarchies du passé.

18L’extrême richesse des archives des établissements de l’Assistance publique permet d’entendre ces voix mécontentes de l’hospice sans la traduction hasardeuse d’un observateur en visite. Et si peu de recherches ont fait le choix de cette échelle d’observation pour étudier les institutions de soin ou d’assistance, on peut néanmoins sans trop de risque faire l’hypothèse que ces relations sociales litigieuses en institution ne sont pas le monopole des vieux pensionnaires des hospices et des maisons de retraite parisiens. Par ailleurs, que la vie collective suscite des tensions et prolonge au sein des institutions d’assistance des frontières de genre et de classe ne surprend pas : on retrouve finalement dans les archives des hospices les mêmes petits conflits que ceux qui traversent le quotidien des classes populaires dans l’espace public (Farge 1992 [1979] ; Deluermoz 2013 ; id. 2012 : 322-323). Ces remarques invitent donc dans un premier temps à ne sur-interpréter ni l’exceptionnalité conflictuelle de l’hospice, ni le caractère querelleur des vieillards. Toutefois, une partie des correspondances laisse entrevoir une dimension singulière des rapports sociaux à l’hospice : celle de la cohabitation des corps vieillissants.

Vivre au voisinage de la vieillesse des autres

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« Réunis ensemble, les infortunés qu’accable le poids de l’âge et de l’infirmité se réfléchissent mutuellement un spectacle de décadence, des impressions de tristesse. »
(Gerando 1839 : 380)

20Parmi les préjugés qui pèsent sur les vieux assistés, le dégoût qu’ils inspirent aux visiteurs mais aussi celui qu’ils inspirent à leurs condisciples reviennent souvent. Dans quelle mesure ce voisinage très particulier de corps vieillissants détermine-t-il des relations singulières entre assistés dans les établissements pour personnes âgées ? Julie Pagis et Wilfrid Lignier précisent que « le dégoût des autres renvoie à un lexique diversifié – inimitiés, aversions, antipathies, haines sociales, mépris, détestations, animosités » (Lignier et Pagis 2014a : 4) –, mais qu’il y a aussi un profit heuristique à ne pas trancher entre ces formes de rejet de l’autre. Dans le cas des vieillards, les dégoûts formulés expriment la répulsion physique ressentie au contact des corps voisins [22] tout en contribuant à affermir les logiques de distinction qui façonnent la vie d’hospice (Margat 2011).

21Les bruits sont au cœur de nombreuses plaintes entre vieux. Les cris, surtout la nuit, tendent les relations de lit à lit, et conduisent les vieillards à se plaindre auprès de l’administration. Ces récriminations sensorielles sont présentes dans les archives administratives les plus anciennes. En août 1827, parce « beaucoup d’administrés se plaignent hautement [de son] voisinage alarmant », on déplace « la veuve Guérin dans une chambre particulière parce qu’elle troublait le repos d’autres malades. Les cris effrayants poussés par cette assistée des Ménages, le délire qui la tourmente semble annoncer une maladie [23] ». En 1908, des plaintes répétées désignent les souffrances d’un estropié qui lui « arrachent souvent des cris de douleur pendant la nuit [24] ». Tous ces griefs de voisinage montrent que les normes de tranquillité sont intériorisées par les pensionnaires. À Brézin, un pensionnaire refuse que soit reculée l’heure d’ouverture de l’établissement les soirs d’été en raison du bruit que cela occasionnerait dans les dortoirs [25]. En 1889, une vieille artiste lyrique de la fondation Rossini se plaint des discussions à table qui sont, selon elle, trop bruyantes et l’empêchent de digérer. Elle souhaite désormais dîner dans sa chambre [26]. Les bruits et les cris attribués à l’ivresse semblent aussi appartenir à l’univers sensoriel quotidien des hospices. Au début du xxe siècle, le directeur de Bicêtre attribue une ancienne salle d’isolement pour limiter cette nuisance sonore dans les dortoirs [27]. Que Benoît Majerus (2013 : 75-76) place les bruits des fous et les bruits ordinaires en tête de sa description de la « difficile intimité » dans les asiles du xxe siècle laisse envisager que la récurrence des plaintes contre le bruit peut être attribuée aux fragilités psychiques d’une partie de ces personnes âgées.

22Les bruits des vieillards suscitent chez leurs congénères nombre de plaintes, mais celles-ci n’atteignent jamais la violence de l’évocation des odeurs et de l’apparence physique quand elle devient incommodante. Un des vieux artistes indigents de Rossini, François Rousserie, va jusqu’à inventer un « vaporisateur acido-sulfureux » pour désinfecter les établissements hospitaliers [28]. Rares sont toutefois les plaintes comme celle qu’adresse un vieillard de la maison de retraite de La Rochefoucauld, avant de saccager le lit d’un pensionnaire en mars 1897 car il est « mécontent, écrit le directeur, du voisinage au réfectoire d’un vieillard que l’âge et les infirmités empêchent d’avoir pour sa personne tous les soins et précautions de propreté désirables [29] ». L’insoutenable atmosphère de ces univers de vieillards affecte en effet davantage les récits des visiteurs extérieurs que les plaintes formulées par les résidents (Bru 1890 : 193). Pour la plupart des visiteurs, l’hospice est une agression sensorielle qu’ils mettent sur le compte de la dégradation physique des vieillards. Pour Maxime Du Camp, c’est bien l’agrégation des vieux corps qui donne aux maisons des Petites sœurs des pauvres une atmosphère irrespirable :

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« On a beau brûler de l’encens, l’odeur nauséabonde est à peine atténuée. Là aussi, il y a des paralytiques, des aveugles, des malheureux frappés d’épilepsie ; il y a des fous que l’on garde tant qu’ils ne deviennent pas dangereux ; on dirait que l’on a fait une sélection au milieu des misères humaines et qu’on les a rassemblées pour inspirer quelque modestie au roi de la création. »
(Du Camp 1885 : 60)

24Le caractère manifestement insupportable de l’hospice pour les sens des chroniqueurs de l’époque, y compris pour les visiteurs les plus assidus comme Maxime Du Camp (1873) ou Paul Bru, est confirmé par les recherches des médecins et les appréciations des directeurs. À Bicêtre, le docteur Broca demande du désinfectant (du coaltar) pour les pansements de son service, produit « précieux, selon le directeur de l’hospice, surtout dans les salles de vieillards, où les plaies se compliquent si souvent de gangrène, et où la gangrène spontanée dite sénile est malheureusement assez commune ». Il conclut : « Le coaltar saponine a la propriété d’empêcher la putréfaction des parties mortifiées ; d’une part il détruit entièrement la mauvaise odeur, ce qui est d’une haute importance pour la salubrité des salles ; d’une autre part, il exerce une influence très favorable sur l’état général des malades, et sur la marche de la gangrène [30]. » Les effluves que laissent respirer ces descriptions reflètent un peu ce que le voisinage de vieillards a d’exceptionnel de ce point de vue et explique en partie la virulence des exaspérations formulées.

25Conscients que « l’usage des sens porte avec lui un mode collectif d’appréciation des choses et des êtres » (Granger 2014), on notera que l’état de santé du voisin joue un rôle majeur dans la production de la plainte à l’hospice. À l’image des pauvres dont l’odeur rebute les enquêteurs sociaux du xixe siècle (Corbin 1982), les vieux infirmes éveillent de la répugnance chez leurs voisins valides. En décembre 1862, le directeur des Ménages explique à celui de l’Assistance publique que « Monsieur Jean-François Solancé, admis avec un début d’aliénation de la face, est atteint aujourd’hui d’un cancer du nez [et que] cette affection grave rend ce malheureux vieillard horrible à voir ; il est l’objet d’une répugnance invincible de la part des administrés de son dortoir [31] ». Au-delà des déformations, la dégradation sépare les pensionnaires entre malades et bien portants, et ce sont aux « gâteux » que reviennent les descriptions les plus écœurées. Mais qu’est-ce qu’un gâteux au xixe siècle ? Et pourquoi cristallise-t-il autant la répugnance des bien portants ? Pourquoi, selon le rapport de l’inspecteur Cally du 16 mai 1904, les pensionnaires d’une salle de valides des Ménages demandent-ils que « les gâteux qui sont mêlés à eux, soient isolés » au réfectoire [32] ? Les descriptions médicales de la démence sénile permettent de comprendre cette ostracisation. Le docteur Achille Lévy fournit une explication on ne peut plus explicite :

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« La durée de la démence sénile varie de 1 à 4 ans et dépend de la constitution primitive du sujet ainsi que des conditions hygiéniques dans lesquelles il se trouve. La maladie se termine invariablement par la période cachectique où le dément succombe tantôt à l’infection putride que déterminent ses eschares baignées d’urine et de matières fécales, ou à la diarrhée chronique, tantôt à une pneumonie insidieuse, ou à une hémorragie, ou un ramollissement cérébral. »
(Lévy 1896)

27À l’hospice, le terme « gâteux » désigne les infirmes qui dépendent de soins pour se maintenir propres. Aux Incurables-Hommes, émane des salles d’infirmes une « atmosphère malsaine, viciée par les émanations des plaies, des ulcères, par les déjections des gâteux [33] ». En février 1865, « atteint d’une malheureuse affection qui le cloue jour et nuit sur la chaise percée [34] », l’administré Bosne admis depuis trois ans à l’hospice des Incurables « était devenu, selon le directeur de l’établissement, un tel objet de répulsion et de dégoût pour ses voisins [qu’il a] cru devoir le transférer dans le service des gâteux et grands infirmes ». « C’est là sa place normale », conclut-il.

28Ces descriptions saisissantes ne se retrouvent pourtant que très marginalement dans les accusations entre vieillards. Pourquoi ceux-ci, capables d’écrire de longs réquisitoires contre les violents, les bruyants, les ouvreurs de fenêtres, les vulgaires, ne se plaignent-ils pas des odeurs qui émeuvent tant les visiteurs extérieurs ? La persistance des odeurs liées aux corps dégradés s’impose peut-être moins à ceux qui vivent dans ces atmosphères olfactives, d’autant que leur propre sénescence approche. On peut par ailleurs faire l’hypothèse que se plaindre du corps des autres, des effets de l’âge ou de la maladie dépasse les normes de ce qu’il est convenable d’écrire, par pudeur ou par moralité.

29Cela dit, il est probable que la singularité de la vie d’hospice et la virulence des aversions formulées avec des mots ou avec les poings, quel qu’en soit le prétexte, ne se comprenne que par la prégnance de ce climat sensoriel propre aux espaces réservés à l’accueil des personnes âgées, tels qu’ils s’élaborent dès le xixe siècle. L’existence d’une atmosphère singulière s’explique aussi par la mise en place d’une vie de plus en plus collective au sein d’établissements où le voisinage de la vieillesse n’est plus évitable.

Vieillir ensemble : une dimension incontournable de la vie d’hospice

30Les formes d’accueil dans les hospices et la maison de retraite évoluent tout au long du xixe siècle, alors que s’ouvrent de nouveaux établissements, que Paris se transforme et que les normes de confort de la vie quotidienne connaissent des améliorations (Albert 2014). Parmi ces mutations, la plus importante est probablement celle qui consiste à faire de la vie collective une dimension incontournable de tous les établissements, gratuits et payants, accueillant en chambre individuelle et en dortoir, mixtes et non-mixtes. La compréhension de ce processus permet de saisir les lieux et les motifs de tensions entre vieillards, tout en insistant sur la spécificité du cadre institutionnel développé en France à destination des populations âgées.

31Parmi les obligations auxquelles souscrivent les Parisiens assistés au nom de l’âge figure celle de vivre dans des cadres partagés. L’étude de la vie collective dans les espaces communs conçus et construits comme tels permet d’interroger les transformations des cadres de la vie en institution au xixe siècle. Elle conduit à distinguer l’expérience de l’assistance que font les générations de 1840 et celle des générations suivantes. Tout au long du siècle, mais selon une chronologie propre à chaque établissement, l’assistance envers les personnes âgées invente en effet des structures dans lesquelles la vie collective, sous l’effet de normes, de pratiques, et au nom de la commodité, ne cesse de se renforcer. À la fin du xixe siècle, vivre ensemble est devenu une obligation pour les vieillards qui optent pour une fin de vie en institution.

32Pour plus des trois quarts des assistés, vieillir à l’hospice consiste à faire l’expérience quotidienne d’une vie collective dont l’épicentre est le dortoir. C’est en effet là que s’organise la quasi-totalité de l’existence des assistés dans le premier xixe siècle. Ils y dorment bien sûr, mais aussi y mangent, y travaillent et y passent une grande partie de leur temps libre. En 1862, 17 % des pensionnaires de Bicêtre travaillent encore dans leur dortoir – ce qui conduit le directeur à demander et obtenir de nouveaux ateliers [35]. À la Salpêtrière, les grandes infirmes qui restent couchées effectuent le travail d’atelier au lit. En 1890, une fille de service, spécialement désignée pour leur porter de l’ouvrage, est chargée de les payer sous le contrôle de la surveillante des services et sous celui de la surveillante de l’atelier de couture [36]. Cette centralité du dortoir est progressivement remise en cause, non pas en émancipant les assistés de la vie collective, mais au contraire en renforçant les exigences communautaires qui pèsent sur eux.

33Dans la deuxième moitié du siècle, les réfectoires deviennent les espaces centraux de cette nouvelle vie à la fois plus polarisée et plus ordonnée – alors même que prendre ses repas en commun n’avait rien d’évident dans le monde hospitalier du premier xixe siècle. À l’hôpital des Incurables, jusqu’à la Révolution, seules les sœurs, les domestiques et les officiers ont un réfectoire (Mion-Mouton 2012 : 136) et dans la plupart des hôpitaux parisiens au xixe siècle, les malades prennent, au grand regret des hygiénistes, leurs repas au lit (Barillé 2007 : 229-230 ; Eyroulet 1996 : 104). C’est toujours le cas au début du xixe siècle, à Bicêtre, dans les deux hospices des Incurables et à la Salpêtrière. Ce n’est qu’en 1843, à la suite de la circulaire ministérielle de 1840, que le directeur de Bicêtre met en place une salle commune pour les repas et dresse les listes des administrés aptes à s’y rendre [37]. Sur ce modèle, le directeur de l’Assistance publique étend le 13 novembre 1849 cette disposition à la Salpêtrière [38] et, quelques mois plus tard, le 1er janvier 1850, à « tous les administrés valides des hospices et maisons de retraite où il existe des localités pouvant être affectés à l’usage de réfectoire [39] ». Désormais, seuls les pensionnaires en chambre des Ménages et les vieillards trop malades pour aller jusqu’au réfectoire ne prennent pas leurs repas en commun. En même temps qu’elle impose partout la mise en place de réfectoires et l’allongement des temps de repas, l’administration de l’Assistance publique décide que deux repas par jour sont « insuffisants pour la plupart des vieillards » et y adjoint un troisième. Enfin, cette obligation institue, pour la première fois dans tous les établissements, un lieu fréquenté par tous. Si les dortoirs sont vastes, les réfectoires proposent une expérience de la collectivité d’une toute autre envergure (un des réfectoires de la Salpêtrière accueille plus de 600 couverts). L’Assistance publique parisienne a finalement défini un modèle de vie collective, repris ensuite par tous les établissements pour vieillards [40].

34Un dernier mouvement institutionnel qui démarre plus tardivement, avec les déménagements des années 1860 pour les établissements de l’Assistance publique, repris ensuite chez les sœurs et dans toutes les maisons privées, dote les vieillards d’espaces communs de loisirs. Le départ en banlieue de nombreux établissements prive bien souvent les vieillards de loisirs en même temps qu’il les astreint le soir à rester à l’hospice. C’est l’absence d’offre dans le voisinage qui conduit les nouveaux établissements à se doter de lieux de sociabilité, de culture et de détente. À partir de 1863, l’hospice des Ménages installe à Issy sa propre bibliothèque, une salle de jeux et une salle de couture pour tous ceux qui ne désirent le soir rester ni dans leur dortoir, ni dans leur chambre [41]. À l’hospice des Incurables d’Ivry, où les vieillards sont tous hébergés en chambres collectives, l’administration fait aménager une bibliothèque et une salle de réunion [42]. Des terrains de boules sont installés dans les immenses cours d’hospice. C’est aussi l’éloignement qui justifie que soient établies, à Ivry (1887) et à Issy (1894), des cantines à l’intérieur de l’hospice, comme cela se pratique dans les hospices fermés de Bicêtre et de la Salpêtrière depuis les années 1840. Ce sont souvent de petits locaux ouverts quelques heures par jour dans lesquels les assistés consomment sur place des denrées à prix fixe, principalement du vin. À la fin du xixe siècle, tous les établissements publics sont dotés d’une bibliothèque, d’un ou de plusieurs salons et d’un fumoir. Il ne paraît plus, à cette période, concevable de priver les vieillards d’espaces de loisir communs. Il ne faudrait pas cependant négliger d’inscrire le développement de ces espaces communs dans une évolution plus générale des lieux de loisirs, des bibliothèques, des cantines ouvrières et, plus généralement, des espaces de sociabilité, masculine en particulier (Varry 1991 ; Perrot 1999 [1987] : 281 ; Thiesse 2009 [1995] : 302-322 ; Gacon 2014).

35L’expérience quotidienne de la vie d’hospice est donc marquée par de fortes promiscuités, par « un contact continuel » comme l’écrit une assistée de la fondation Lenoir-Jousseran, Amélie Thomas, pour qui la « plus grande torture » et « le danger qu’[elle] ne [peut] éviter [43] », c’est la vie en commun. La façon dont cette pensionnaire exprime sa répugnance face à la vie collective ainsi que toutes les tensions qui surgissent des correspondances de vieillards et des comptes rendus administratifs ne peuvent être dissociées de cette injonction à la collectivité. Pourtant, si l’on reprend la définition topographique du voisinage suggérée par Laurent Clavier (2006), l’hospice définit un périmètre de voisinage aux densités exceptionnelles qu’on aurait tort de ne considérer que comme une contrainte, alors même qu’il constitue aussi une ressource pour ses pensionnaires.

Affinités et solidarités à l’hospice

36Si certains vieillards entrent en institution « pour fuir l’isolement [44] », rares sont les traces d’affinités exprimées par les assistés à l’égard d’un des leurs. Le silence des sources sur les relations non problématiques, silence d’autant plus fort que le bruit de la fureur est sonore, ne doit pourtant pas conduire à les ignorer, mais bien au contraire à saisir tout ce qui suscite des liens à l’hospice. De fait, les pensionnaires, toutes classes sociales confondues, n’utilisent le terme « ami » que pour qualifier les liens qu’ils entretiennent avec des personnes extérieures à l’institution. Ils évoquent parfois un « camarade » ou une « compagne », mais ces termes sont surtout employés par l’administration pour qualifier les proches voisins d’un pensionnaire, sans aucune dimension affective. De manière générale, les vieillards ne s’expriment pas à propos des liens qu’ils nouent à l’hospice. Pourquoi le feraient-ils ? S’ils ont à justifier de leurs inimitiés pour influer sur les choix de leurs administrateurs, rien ne les incite à dévoiler leurs complicités – sauf quand il s’agit d’attaquer une tierce personne. Au-delà de certains gestes, rares, comme ces legs infimes entre vieux ou des demandes pour prendre les repas à la même table, les liens affectifs sont peu visibles. Une étude des mariages entre pensionnaires et des espaces où se forgent des communautés politiques dans le second xixe siècle révèle toutefois que l’expérience de la vie d’hospice produit des liens sociaux dont l’importance invite à nuancer une vision misérabiliste et assujettissante des populations assistées.

S’unir à l’hospice

37Les mariages contractés en institution laissent entrevoir des affinités et des intimités partagées [45]. À l’exception des Ménages, où le pourcentage est très élevé, mais incalculable précisément, on peut estimer à 1 % les cas de mariage [46]. Cette possibilité est quasi nulle pour les indigents des hospices non mixtes gratuits.

38Le mariage à l’hospice est donc une éventualité tributaire du statut social du vieillard admis et du type d’accueil vers lequel il s’est orienté. Si les remariages sont l’objet régulier de récits dans les correspondances des directeurs d’établissement, c’est parce qu’ils posent des questions administratives. Parmi ceux qui trouvent un conjoint à l’extérieur de l’établissement, quelques-uns préfèrent changer de vie et sortir de leur plein gré de la maison de retraite. Les pensionnaires qui trouvent l’âme sœur hors de l’hospice cherchent soit à le dissimuler pour conserver leurs droits, soit à le faire reconnaître s’ils souhaitent bénéficier des avantages donnés aux couples dans certains établissements. Mais la plupart des pensionnaires qui se remarient choisissent leur nouveau conjoint à l’intérieur de l’établissement. Le cas de Charles Lécolle est représentatif de ces mariages dans les murs. Né à Paris le 22 avril 1819, il est marié à Geneviève Pura, née elle aussi à Paris, le 24 avril 1824. Ils sont admis tous les deux à Chardon-Lagache en avril 1884, dans une chambre de ménage. Onze ans plus tard, le 27 août 1893, Geneviève meurt, ce qui oblige son mari, comme le règlement le stipule, à passer quasi immédiatement (le 31 août) en dortoir. Le remariage de Charles Lécolle avec Malvina Lemonnier, elle-même veuve et pensionnaire de l’établissement, lui donne cependant la possibilité de réintégrer une chambre le 1er avril 1895 – chambre dans laquelle il passera la fin de sa vie, jusqu’à sa mort le 28 mars 1906 [47]. Des vagues de mariages semblent même avoir lieu. Ainsi, entre les mois de juin 1864 et de juin 1865, ce ne sont pas moins de quatre couples qui s’unissent officiellement aux Ménages [48]. Chacun de ces mariages soulève des enjeux moraux et économiques et nécessite le consentement de l’administration de l’Assistance publique. Le premier unit des pensionnaires modèles : Antoine Nicolas Gautier, 75 ans, décrit comme « un très honnête homme dont nous n’avons jamais eu à nous plaindre depuis douze ans qu’il fait partie de la population de la maison », et la veuve Dulery, 69 ans, « bien élevée, douce, aimable », « une des femmes les plus distinguées de l’établissement ». Elle demande « avec insistance » la permission d’épouser Antoine Gautier. L’un et l’autre ont été admis moyennant finance. Le 26 juillet de la même année, une demande un peu différente vient d’un couple dont tout le monde semble connaître l’existence. Ces deux pensionnaires, payants eux aussi, Barthélémy Royère, 71 ans, admis sept ans plus tôt, et la veuve Dilare, 75 ans, pensionnaire depuis dix ans, « font ménage commun depuis longtemps » quoiqu’occupant deux chambres séparées. « En les réunissant, vous régulariserez leur position et l’administration y gagnera une chambre », défend le directeur des Ménages au directeur de l’Assistance publique, qui tranchera finalement en faveur de ces « deux administrés fort tranquilles dont on n’a jamais eu à se plaindre depuis leur admission ». Quant aux deux premiers mariages de l’année 1865, le directeur met en avant l’« excellente réputation » des couples à marier et l’état de leurs finances qui les autorisent à s’offrir une chambre de couple. Les lettres des aspirants au mariage ou des jeunes mariés n’ayant pas été conservées, il est compliqué de savoir ce qui motive les résidents à de telles associations ; mais on doit constater que le désir d’être en couple permet de troquer une collectivité imposée contre une promiscuité choisie.

De l’expérience collective à l’expérience du collectif

39À côté de ces exemples d’affinités électives, la mise en place d’un système de solidarité et d’entraide dans les hospices d’indigents permet d’envisager l’hospice comme un espace collectif fournissant aux assistés à la fois des lieux, des statuts et des causes suffisamment communes pour favoriser des formes de solidarité. C’est en effet dans les établissements les plus rigoureux en termes de discipline et dans ceux qui abritent les assistés les moins dotés économiquement, socialement et familialement que des regroupements sous la forme de sociétés de secours mutuels se constituent dès la fin des années 1850. Sous le Second Empire, la construction de groupes d’administrés, défendant des intérêts partagés, au nom de tous et devant les pouvoirs qui organisent leurs existences, invite à considérer la vie collective comme une ressource.

40Des sociétés de secours mutuels assurent depuis le milieu du xixe siècle un rôle structurant dans deux grands établissements, Bicêtre (1858) et les Incurables-Hommes (1864). La réunion des deux établissements à Ivry en 1869 fait sensiblement évoluer la situation – même si la société ne se féminise officiellement qu’en 1905. Un courrier du directeur d’Ivry daté du 12 février 1876 invite à penser qu’une association féminine parallèle a existé à partir de l’unification des deux établissements [49]. À la Salpêtrière, équivalent féminin de Bicêtre, aucune source ne mentionne l’existence d’un tel regroupement. Alors que négocier dans une relation de face-à-face semble être une pratique relativement partagée entre les sexes, le regroupement ne fait partie du répertoire d’action féminin que de manière marginale. Ce constat n’est pas surprenant et reproduit un différentiel national : sous le Second Empire, les membres des sociétés de secours mutuels sont dans leur très grande majorité des hommes [50]. Le mutualisme du second xixe siècle est donc, à l’hospice comme dans le reste du territoire, une stratégie d’hommes, renvoyant les femmes à leur infra-citoyenneté. La « société de Secours Mutuels de Bicêtre des administrés de l’hospice de Bicêtre » est gérée par seize membres élus et regroupe un quart des administrés de Bicêtre jusqu’aux années 1880, puis un dixième au début du xxe siècle [51]. Si le nombre de sociétaires diminue par la suite, on note que la vigueur première de la société montre que l’association répond à un besoin partagé, celui de la solidarité économique et affective entre assistés. Dans cette société, chaque membre s’engage à payer 30 centimes par mois (qui s’ajoutent au droit d’entrée de deux francs avant 70 ans et de trois francs après), à rendre des comptes précis sur ses passages à l’infirmerie et à accompagner le convoi funèbre des sociétaires décédés quand le comité directeur le leur demande [52]. En échange, ces associations fournissent des avantages aux vieillards : une indemnité de 20 centimes par jour d’infirmerie, de la visite de la part des membres de la Société en cas de maladie et, surtout, le financement du service funèbre, qui a tout de même le mérite de les faire échapper à la dissection (Rossigneux-Méheust 2014). À partir des années 1850, les regroupements d’assistés qui mutualisent leurs ressources montrent que l’hospice offre une seconde chance aux classes populaires qui n’ont pas eu les moyens d’épargner. En ce sens, l’institutionnalisation de la fin de vie correspond à une promotion que le travail n’avait pas offerte à ces « prolétaires mal protégés [53] ». Par ailleurs, les sociétés de secours mutuels donnent du poids politique aux administrés de Bicêtre et d’Ivry, car c’est de ces établissements que partent l’essentiel des pétitions collectives adressées au conseil municipal de Paris à partir des années 1880. Le rapport de force qui s’engage en effet dans cette période avec la municipalité repose sur la mobilisation de ces vieux indigents qui pétitionnent pour défendre une meilleure alimentation, un salaire pour les travaux qu’ils exécutent dans l’hospice, l’accès aux transports en commun naissants, le droit d’être inhumé gratuitement comme tous les autres indigents. Ce mouvement culmine en 1908, quand les groupes « la Solidarité » de Bicêtre et les « Égaux » d’Ivry associent leurs forces et signent une pétition pour obtenir le droit à une sépulture gratuite ; ils récoltent alors 1 600 signatures [54].

41À l’instar du rôle de la chambrée, des cercles de jeux et des associations analysé par Maurice Agulhon comme antichambres majeures de la politisation du Midi au premier xixe siècle ou encore du rôle des tavernes et des pubs dans la formation de la classe ouvrière anglaise, les hospices d’indigents constituent un espace d’intenses sociabilités, à l’origine d’une conception commune du droit des assistés (Agulhon 1984 [1968] : 233-250 ; id. 1979 [1970] : 212-244 ; Thompson 2012 [1963]). Les générations d’indigents vieillissant sous la coupe de l’Assistance publique parisienne inventent des structures collectives pour sursoir aux accidents et agir sur leur mort, mais aussi sur leurs conditions de vie. Les associations de vieillards sont à comprendre comme le produit d’un double rapport à l’institution. D’une part, elles n’ont de sens que dans la relation institutionnelle, puisque c’est l’existence en institution qui donne aux vieillards l’opportunité de porter et de défendre un discours collectif. C’est donc le rapport de force à l’œuvre dans la relation assistancielle qui constitue la matrice de ces regroupements. D’autre part, c’est le cadre pensé par l’institution, à savoir celui d’une fin de vie collective en dortoir, dans des réfectoires communs et dans des lieux semi-ouverts, qui constitue pour les vieux indigents un tremplin vers l’accès à une citoyenneté active. Les ressources sociales accumulées en institution permettent alors de penser que l’entrée en assistance donne à ces vieux subalternes la capacité de formuler des besoins et de défendre des droits dès le second xixe siècle.

42* * *

43Étudier les nouvelles formes d’assistance à la vieillesse en plaçant ceux qui en font l’expérience au cœur de l’analyse transforme en profondeur le regard sur ces dispositifs et met en évidence que l’institution de la fin de vie s’accompagne aussi de la formation d’un monde social singulier, un monde de vieux assistés. Cette perspective invite donc à mettre à distance une histoire figée des représentations dépréciatives ou empathiques, toujours totalisantes, de la vie d’hospice. Mais elle permet surtout d’insister sur l’extrême diversité des relations sociales qui se tissent au sein des premiers établissements de personnes âgées. Le dynamisme de ces relations résulte en premier lieu de la réunion d’hommes et de femmes qui sont certes économiquement dépendants de l’assistance mais dont les capacités physiques permettent des déplacements et des échanges. Il s’explique ensuite par l’imposition de temporalités et d’espaces collectifs, qui tout au long du xixe siècle deviennent la norme dans les établissements de vieillards. Enfin, cet article révèle que les fortes contraintes qui pèsent sur les assistés les plus dominés de l’espace assistanciel sont également à l’origine d’initiatives collectives.

44Le rapport au collectif se distribue en effet différentiellement : l’étude de ces mondes de vieux permet aussi d’insister sur les différences sociales que le statut d’assisté n’a pas supprimées. Comme dans de nombreux espaces collectifs construits par des politiques de population, les relations sociales à l’hospice doivent beaucoup aux conditions morphologiques dans lesquelles elles s’exercent, dans la mesure où c’est dans la proximité que se réalise par excellence le rapport de classe (Chamboredon et Lemaire 1970). En mettant en regard l’origine sociale des assistés et ce que l’entrée en institution signifie socialement pour chaque catégorie de pensionnaires, on peut tenter d’établir une typologie des rapports sociaux entre assistés largement corrélée au rapport à l’institution. On distinguera d’abord les comportements conflictuels qui existent partout, mais sont particulièrement forts là où, d’une part, la vie en institution est vécue comme un déclassement (c’est particulièrement le cas dans les fondations destinées à des catégories sociales distinguées mais déchues) et où, d’autre part, les distances sociales et physiologiques entre résidents sont importantes. L’absence d’espaces individuels de repli contribue également à tendre des relations dont nous avons vu qu’elles pouvaient être symboliquement et physiquement violentes. Plus rares, les relations d’intimité se développent essentiellement dans les établissements qui le permettent, mais aussi dans ceux qui réunissent des populations à la fois homogènes et relativement satisfaites de leur prise en charge. Parmi les cas de mariages documentés figurent d’une part des ouvriers qualifiés ayant épargné, d’autre part des rentiers payant une forte somme pour leur maison de retraite (Rossigneux-Méheust 2015 : 157-165). Enfin, un dernier type de relation, l’association solidaire, se développe dans les hospices masculins réunissant de vieux indigents de plus de 70 ans qui sont majoritairement d’anciens ouvriers peu qualifiés. La transformation des conditions d’accès au politique dans le second xixe siècle et l’organisation du monde ouvrier donnent aux vieux hommes assistés issus des classes populaires des compétences nouvelles pour s’organiser en faisant de la promiscuité imposée, une ressource et du collectif, une arme politique.

Ouvrages cités

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Date de mise en ligne : 06/03/2017

https://doi.org/10.3917/gen.106.0007