Expériences de la vieillesse
Pages 3 à 6
Citer cet article
- ROSSIGNEUX-MÉHEUST, Mathilde
- et CAPUANO, Christophe,
- Rossigneux-Méheust, Mathilde.
- et al.
- Rossigneux-Méheust, M.
- et Capuano, C.
https://doi.org/10.3917/gen.106.0003
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- Rossigneux-Méheust, M.
- et Capuano, C.
- Rossigneux-Méheust, Mathilde.
- et al.
- ROSSIGNEUX-MÉHEUST, Mathilde
- et CAPUANO, Christophe,
https://doi.org/10.3917/gen.106.0003
1La sociologie de la vieillesse s’est développée depuis quarante ans autour de deux tendances fortes : l’une envisage ce dernier âge de la vie comme un drame, l’autre cherche à mettre en évidence les arrangements des individus pour s’en accommoder (Caradec 2008 : 116-117). Que l’on considère ce segment d’existence comme une succession de pertes ou comme une nouvelle expérience influe considérablement sur les méthodes mises en œuvre pour accéder à sa compréhension, et donc sur les résultats des recherches. Ce dossier emprunte résolument la seconde voie : la vieillesse y est envisagée à la fois comme une séquence biographique non autonome des autres âges de la vie, un processus relationnel dynamique et une catégorie de l’action sociale provoquant des dispositifs spécifiques.
2Le front de la vieillesse en sciences sociales est encore très inégalement exploré, comme le montre Florence Weber dans sa présentation du paysage de la recherche française. Un grand écart demeure entre une historiographie encore embryonnaire et une vigoureuse sociologie de la vieillesse, dotée de manuels, de revues, de financements, et à laquelle plusieurs laboratoires consacrent des axes spécifiques. Par ailleurs, les recherches privilégiant une entrée médicale, démographique ou institutionnelle pour se saisir de la question du vieillissement dominent, alors que l’analyse de la vieillesse par l’expérience de ceux qui la vivent est le plus souvent minorée. Considérer cette séquence biographique déterminée par une conception sociale de l’âge et par une progressive limitation des capacités comme un champ d’expériences conduit à revenir sur le rôle de l’âge dans la structuration des rapports sociaux. Étudier les effets du vieillissement en faisant des personnes âgées les acteurs centraux de ce processus majeur des sociétés occidentales contemporaines constitue l’enjeu de ce dossier. Quels sont les effets de connaissance produits par cette nouvelle démarche attentive à la perception et aux propriétés sociales des populations vieillissantes ? L’étude du quotidien et des pratiques in situ des personnes âgées assistées ou dépendantes permet-elle de dépasser la dimension disqualifiante et naturalisante de ces catégories classificatoires héritées des politiques publiques ? Les trois articles présentés ici offrent des éclairages différents sur cette question. Dans une perspective comparée, celui d’Iris Loffeier et de Sophie Richelle questionne à un siècle de distance la tension entre la rhétorique de l’« humanisation » des maisons de retraite et les réclamations d’usagers dans les hospices bruxellois de la fin du xixe siècle et dans un établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) du sud de la France au xxie siècle. Eve Meuret-Campfort part quant à elle d’un constat, l’obligation pour beaucoup de personnes âgées de recourir à une aide à domicile, pour analyser la somme de conséquences matérielles, relationnelles et financières de l’entrée en dépendance pour ceux qui en font l’expérience. Enfin, au moment où se développent les initiatives institutionnelles à Paris, Mathilde Rossigneux-Méheust cherche à comprendre l’impact de la mise en place de modes de vie très communautaires sur les vieux assistés du xixe siècle et les moyens qu’ils mettent en œuvre pour se les approprier.
3Au croisement d’une étude des transformations des conditions de vie faites aux vieux et du sens qu’ils donnent à cet âge de la vie, comment l’historien ou le sociologue peut-il appréhender les expériences concrètes de la vieillesse ? Un certain nombre de travaux ont déjà montré combien il pouvait être stimulant de penser l’articulation entre le vieillissement biologique individuel, l’adaptation des sociétés au fait démographique du vieillissement (caractérisé par l’augmentation de la part des individus âgés dans la population totale) et l’apparition d’expériences nouvelles de la vieillesse. Pionnière dans cette approche, la sociologie propose dès le début des années 1970 de questionner cet âge de la vie à partir des trajectoires individuelles. L’enquête de géographie sociale de Françoise Cribier à partir de 1974 est, à ce titre, l’exemple le plus abouti de l’étude d’un groupe de vieux, ici plus précisément deux cohortes de retraités parisiens. Dans une double approche biographique et longitudinale de ce groupe, elle interroge tour à tour les trajectoires résidentielles de ces vieux salariés, la structure sociale du groupe auquel la perception et l’âge de la retraite les renvoient, leur choix de vie, et enfin leur stratégie de fin de vie, puisque l’enquête se poursuit jusqu’en 1996 auprès des survivants (Cribier 1978). Son travail permet ainsi de mettre en rapport les conditions concrètes d’existence et le sens que les acteurs donnent à leur âge et à leur expérience de la vieillesse. Pour penser les effets individuels et collectifs du grand âge et des dispositifs institutionnels qui l’accompagnent, une autre perspective s’est ouverte quand les chercheurs spécialistes de la santé publique, du handicap et de la vieillesse se sont emparés de la perspectives d’Amartya Sen pour intégrer la question de la capabilité dans leur appréhension de la vulnérabilité. Ils ont alors déplacé la focale des politiques publiques, des aidants et des soignants vers les individus (Bonvin et Farvaque 2008 ; Bungener, Le Galès et le groupe Capabilités 2015). L’intérêt de cette démarche pour notre objet est d’articuler les ressources à la disposition des personnes âgées dépendantes, leurs capacités personnelles à en user et le poids du contexte pour y accéder. On met ainsi en évidence la distance encore grande entre la liberté formelle laissée à ces populations vulnérables et la liberté réelle à laquelle elles ont finalement la capacité d’accéder. Mathilde Rossigneux-Méheust montre que la capacité de s’organiser en association ou de se réunir varie selon les propriétés sociales acquises avant l’hospice, les relations nouées en institution, mais aussi selon les formes matérielles de l’accueil proposé. Eve Meuret-Campfort met en évidence le large spectre explicatif qu’il importe de mobiliser pour comprendre la capacité des personnes âgées à s’investir dans la relation salariale. Cette question de la capacité variable des acteurs face aux dispositifs de santé a ainsi conduit Aude Béliard à présenter la diversité des situations des individus confrontés à la perte de mémoire (Béliard 2012).
4Dans ce dossier, et afin de faire dialoguer l’histoire et sociologie, nous donnons à la dépendance une définition extensive sans critère ou barème préalables : sont dépendants les individus que leur situation sanitaire ou sociale contraint à recourir à au moins une forme d’assistance pour assurer ce qu’ils étaient jusqu’ici en capacité de faire. Qu’il s’agisse des vieux pensionnaires du xixe et du xxie ou des particuliers employeurs âgés aujourd’hui, tous sont dans une situation de demande sociale qui façonne avec plus ou moins de retentissements leur(s) expérience(s) de la vieillesse et du vieillissement. Ce dossier permet alors d’envisager ce que la dépendance fait à l’expérience du grand âge dans la longue durée de l’histoire contemporaine de l’assistance à la vieillesse. Il devient ainsi possible de mettre en évidence la persistance des recommandations et des représentations – ce que montrent Sophie Richelle et Iris Loffeier à propos des injonctions à l’humanisation ou du mythe de l’abandon des familles qui courent depuis le xixe siècle – ainsi que le poids des politiques d’assistance sur les rôles sociaux endossés par les personnes âgées dépendantes. Vieillir à l’hospice, au contact d’un voisinage exceptionnel par sa densité et sa composition, contribue à forger dès le milieu du xixe siècle à Paris et à Bruxelles une catégorie d’expérience parfois dépréciée mais qui offre aussi des ressources politiques pour défendre les droits des assistés. L’article de Mathilde Rossigneux-Méheust s’appuie sur les réclamations et les pétitions découvertes dans les archives des institutions de vieillards pour le second xixe siècle : elles dévoilent que les conditions de vie mais aussi la conscience d’un droit d’usager émergent à la faveur d’un quotidien parfois rigoureux, toujours collectif. L’emploi d’aidants à domicile étudié par Eve Meuret-Campfort contribue aussi à transformer le quotidien et le statut des personnes âgées dépendantes. Au ras du sol, proposant des études circonscrites, ces trois articles prennent alors le contre-pied des représentations misérabilistes de la vieillesse – auxquelles la multiplication des recherches sur Alzheimer a largement contribué – en soulignant que les situations de dépendance ne réduisent pas les personnes âgées à une attitude passive mais peuvent jouer un rôle de levier dans la construction d’une identité valorisante ou d’un collectif défensif.
5Selon nous, le risque souligné il y a quarante ans par Pierre Bourdieu à propos de la jeunesse de « subsumer sous le même concept des univers sociaux qui n’ont pratiquement rien de commun » n’a pas disparu dans les recherches en sciences sociales qui s’attèlent à l’étude d’une population définie par l’âge (Bourdieu 1978). Le dossier qu’on va lire rappelle l’impossibilité de proposer une approche de l’âge comme critère central d’appartenance : seule une analyse située à l’intersection de la classe et du genre peut permettre de comprendre dans leur pluralité, leur diversité et leur originalité les expériences de la vieillesse dépendante. Pour ce faire, un travail sur les trajectoires antérieures des individus observés au moment où ils sont âgés constitue un préalable nécessaire – même s’il s’avère souvent plus compliqué à mener en histoire pour des raisons évidentes de sources. Les formes d’affrontement et de mobilisation des personnes âgées, présentées dans les deux articles consacrés à l’accueil en institution d’Iris Loffeier, Sophie Richelle et Mathilde Rossigneux-Méheust, montrent à quel point le genre des assistés joue sur les rapports sociaux à l’hospice, et combien le capital social des pensionnaires conditionne les formes des négociations qui s’opèrent au quotidien dans les murs des établissements, au xixe siècle comme aujourd’hui. Quant aux particuliers employeurs étudiés par Eve Meuret-Campfort, ils mettent aussi en place des stratégies différenciées face à leurs employés pour ne pas « perdre la face ». Cet article insiste sur les rapports différenciés au devenir dépendant et montre que la classe sociale n’est pas soluble dans la vulnérabilité. Parce que l’extrême diversité des expériences de la vieillesse constitue une barrière à la lecture généralisée – et non souhaitable – des effets du grand âge et de ses prises en charge, ce dossier montre la fécondité d’une approche de la dépendance au prisme des caractéristiques sociologiques et des pratiques sociales des personnes âgées.
Ouvrages cités
- Béliard, Aude. 2012. « Investir le registre des problèmes de “mémoire”. Interactions et malentendus en consultation hospitalière entre médecins, patients et entourages », Genèses, n° 87 : 4-25.
- Bonvin, Jean-Michel et Nicolas Farvaque. 2008. Amartya Sen : une politique de la liberté. Paris, Michalon.
- Bourdieu, Pierre. 1978. « La jeunesse n’est qu’un mot », entretien avec Anne-Marie Métailié, paru dans Les jeunes et le premier emploi. Paris, Association des âges : 143-154.
- Bungener, Martine, Catherine Le Galès et le groupe Capabilités. 2015. Alzheimer : préserver ce qui importe. Les « capabilités » dans l’accompagnement à domicile. Rennes, Presses universitaires de Rennes.
- Caradec, Vincent. 2008. Sociologie de la vieillesse et du vieillissement. Paris, Armand Colin.
- Cribier, Françoise. 1978. Une génération de Parisiens arrive à la retraite. Paris, CNRS Éditions.