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Des mots pour des voix

132 discours pour devenir président de la République française

Pages 433 à 455

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  • Labbé, D.
  • et Moniére, D.
(2008). Des mots pour des voix 132 discours pour devenir président de la République française. Revue française de science politique, . 58(3), 433-455. https://doi.org/10.3917/rfsp.583.0433.

  • Labbé, Dominique.
  • et al.
« Des mots pour des voix : 132 discours pour devenir président de la République française ». Revue française de science politique, 2008/3 Vol. 58, 2008. p.433-455. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-francaise-de-science-politique-2008-3-page-433?lang=fr.

  • LABBÉ, Dominique
  • et MONIÉRE, Denis,
2008. Des mots pour des voix 132 discours pour devenir président de la République française. Revue française de science politique, 2008/3 Vol. 58, p.433-455. DOI : 10.3917/rfsp.583.0433. URL : https://shs.cairn.info/revue-francaise-de-science-politique-2008-3-page-433?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rfsp.583.0433


Notes

  • [1]
    Pour une synthèse en français de la littérature concernant les analyses électorales : Nonna Mayer, Pascal Perrineau, Les comportements politiques, Paris, Armand Colin, 1992 ; et Pierre Bréchon, Comportements et attitudes politiques, Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 2006.
  • [2]
    Pour une synthèse en français de la littérature concernant les alignements partisans : Pierre Martin, Comprendre les évolutions électorales, Paris, Presses de Sciences Po, 2000.
  • [3]
    Voir Frederick Fletcher, « The Media and the 1984 Landslide », dans Howard Penniman (ed.), Canada at the Polls, Durham, Duke University Press, 1987, p. 161 ; André Blais et al., « L’élection québécoise : un bilan des sondages », Revue canadienne de science politique, 19, juin 1986, p. 325-336 ; Denis Monière, André Blais, « La campagne électorale québécoise », dans Denis Monière (dir.), L’année politique au Québec, 1988-1989, Montréal, Québec-Amérique, 1989, p. 131-136. Sur le phénomène des électeurs tardifs, voir Ian McAllister, « Calculating or Capricious ? The New Politics of Late Deciding Voters », dans David M. Farrell et Rüdiger Smitt-Beck (eds), Do Political Campaigns Matter ?, New York, Routledge, 2002, p. 22-41.
  • [4]
    Voir Darrell West, Air Wars, Washington, Congressional Quarterly, 1997, p. 185 ; Denis Monière, Le discours électoral : les politiciens sont-ils fiables ?, Montréal, Québec-Amérique, 1988.
  • [5]
    En France, la science politique s’est intéressée avec beaucoup de retard à cette question. C’est en 1999 que, pour la première fois, la question figure à l’ordre du jour du congrès de l’Association française de science politique. À cette occasion, aucune des interventions ne portait sur l’analyse du discours ni sur les campagnes électorales (cf. Jacques Gerstlé (dir.), Les effets d’information en politique, Paris, L’Harmattan, 2001).
  • [6]
    Par exemple : Dominique Labbé, Le vocabulaire de F. Mitterrand, Paris, Presses de Sciences Po, 1990 ; Dominique Labbé, Denis Monière, Le discours gouvernemental, Paris, Honoré Champion, 2003, et Les mots qui nous gouvernent, Montréal, Monière-Wollank Editeurs, 2008.
  • [7]
    Pour le détail de ces traitements : Dominique Labbé, Normes de saisie et de dépouillement des textes politiques, Grenoble, Cahiers du CERAT, 7, 1990.
  • [8]
    Ce calcul est une adaptation des « spécificités du vocabulaire » (Pierre Lafon, Dépouillements et statistiques en lexicométrie, Genève/Paris, Slatkine/Champion, 1984). Pour la discussion statistique : Cyril Labbé, Dominique Labbé, Que mesure la spécificité du vocabulaire ?, Grenoble, CERAT, 1994 (repris dans : Lexicometrica, 3, 2001). Pour la prise en compte de différences de densités entre catégories grammaticales : Denis Monière, Cyril Labbé, Dominique Labbé, « Les particularités d’un discours politique : les gouvernements minoritaires de Pierre Trudeau et de Paul Martin au Canada », Corpus, 4, 2005, p. 79-104.
  • [9]
    Sur le calcul du sens des mots : Pierre Hubert, Dominique Labbé, « La structure du vocabulaire du général de Gaulle », dans Sergio Bolasco et al., IIIe Giornate internazionali di analisi statistica dei dati testuali, Rome, CISU, II, 11-13 décembre 1995, p. 165-176 ; Cyril Labbé, Dominique Labbé, « How to Measure the Meanings of Words ? Amour in Corneille’s Work », Langage Resources Evaluation, 39, 2005, p. 335-351. Pour la comparaison du sens d’un même mot chez deux auteurs différents : Dominique Labbé, « La France chez de Gaulle et Mitterrand », dans Pierre Fiala, Pierre Lafon (dir.), Des mots en liberté. Mélanges Maurice Tournier, Fontenay-aux-Roses, ENS Éditions, 1998, p. 183-193. Le calcul porte sur les associations positives (les mots s’attirent mutuellement) et négatives (les mots se repoussent ou s’excluent mutuellement). Faute de place, on se limite aux premières (les attirances mutuelles).
  • [10]
    Sur cette notion : André Pibarot, Jacques Picard, Dominique Labbé, « Les syntagmes répétés dans l’analyse des commentaires libres », dans Sylvie Mellet (dir.), 4e Journées d’analyse des données textuelles, Nice, JADT, Université de Nice-Sophia Antipolis, 1998, p. 507-516. Le tableau 6 comporte les vocables (ou entrées de dictionnaire) et non les mots. Ainsi, par exemple, « service public » et « services publics » forment un même syntagme, le pluriel n’étant qu’une flexion d’unmême vocable.
  • [11]
    Affirmation reprise les 14 et 26 janvier ; les 2 et 15 février ; les 9, 13, 22, 30 et 31 mars ; les 10, 11, 13, 18, 22, 24, 26, 27, 29 avril 2007.
  • [12]
    Émile Benveniste. « La nature des pronoms », dans Problèmes de linguistique générale, Paris, Gallimard, 1970, I, p. 251-257 ; Catherine Kerbrat-Orrecchioni, L’énonciation de la subjectivité dans le langage, Paris, Armand Colin, 1981.
  • [13]
    Denis Monière, Cyril Labbé, Dominique Labbé, « Les particularités d’un discours politique… », art. cité.
  • [14]
    Les études comparatives du style des hommes politiques sont peu nombreuses, déjà relativement anciennes et elles font peu de place à la statistique (en dehors de décomptes assez rudimentaires). Par exemple : Jean Roche, Le style des candidats à la présidence de la République, Toulouse, Privat, 1969.
  • [15]
    Calculée à l’aide du modèle de partition du vocabulaire. Cf. Pierre Hubert, Dominique Labbé, « Un modèle de partition du vocabulaire », dans Dominique Labbé, Philippe Thoiron, Daniel Serant (dir.), Études sur la richesse et la structure lexicale, Paris/Genève, Slatkine/Champion, 1998, p. 93-114.
  • [16]
    On trouvera des éléments de comparaison (Premiers ministres français, canadiens et québécois depuis 1945) dans Dominique Labbé, Denis Monière, Le discours gouvernemental…, op. cit., p. 131-133.
  • [17]
    Pierre Hubert, Dominique Labbé, « Un modèle de partition du vocabulaire », art. cité ; Vocabulary Richness, communication au congrès de l’ALLC-ACH, Paris, La Sorbonne, mars 1994 (reproduit dans Lexicometrica, 0, hiver 1997-1998).
  • [18]
    Marcel Cressot, Laurence James, Le style et ses techniques, Paris, PUF, 1963, p. 207-208. Voir aussi Denis Monière, Cyril Labbé, Dominique Labbé, « Les styles discursifs des Premiers ministres québécois de Jean Lesage à Jean Charest », Revue canadienne de science politique, 41 (1), mars 2008, p. 43-69.

1Jusqu’à récemment, l’analyse des discours de campagne était délaissée par les politologues. Les études électorales – dominées par un mélange des paradigmes dits de « Columbia » et de « Chicago » – s’intéressaient peu à ces discours électoraux parce qu’ils étaient réputés avoir peu d’incidence sur le choix des électeurs [1], celui-ci étant considéré comme relativement stable d’une élection à l’autre et comme conditionné par des variables démographiques, sociales, culturelles (sexe, âge, scolarité, pratique religieuse, etc.) et surtout politiques (alignements partisans) [2].

2À ces raisons théoriques s’ajoutaient des obstacles pratiques. L’accès aux discours était difficile. Le chercheur ne pouvait pas suivre matériellement toutes les équipes de campagne afin de recueillir les messages qui avaient été émis. L’enregistrement et la transcription des verbatim étaient onéreux. Enfin, ces contraintes étaient amplifiées par des préjugés négatifs à l’endroit des politiques. La thèse la plus répandue soutenait qu’ils disaient tous la même chose : c’était bonnet blanc, blanc bonnet. Pourquoi s’intéresser à un tissu de banalités, de propos vagues ?

3Mais avec le déclin des identités partisanes et l’apparition de l’électeur versatile qui change son vote d’une élection à l’autre et qui attend la fin de la campagne pour prendre une décision, l’étude des discours devient incontournable, puisque ce qui se passe et se dit durant la campagne peut avoir un effet significatif sur le résultat du scrutin. Dans certaines campagnes électorales au Canada et au Québec, les intentions de vote ont ainsi beaucoup varié entre le début et la fin de la campagne électorale (1984, 1988, 2003, 2007). De plus, les électeurs retardent de plus en plus leur décision de vote attendant d’avoir en main tous les programmes avant de faire un choix [3]. Dans ce contexte, les discours électoraux sont considérés comme essentiels au processus démocratique parce qu’ils fournissent aux électeurs le moyen de comparer les offres de politiques et d’évaluer les performances gouvernementales [4]. Inspirées par ce nouveau paradigme, les recherches se sont concentrées principalement sur les effets de la communication et ont tenté d’expliquer le rôle des médias, tout particulièrement celui de la télévision, en négligeant largement le discours [5].

4Les travaux portant directement sur les discours électoraux sont encore très peu fréquents et ont surtout privilégié certains types de discours plus facilement accessibles – comme les débats télévisés ou les messages publicitaires – mais ces corpus ne sont pas exhaustifs et ne couvrent pas l’ensemble des déclarations des candidats faites jour après jour, celles-ci n’étant presque jamais transcrites et répertoriées.

5Aujourd’hui, l’accès à des corpus significatifs n’est plus un obstacle, car les campagnes se déroulent aussi sur Internet, que les partis et les candidats utilisent pour diffuser les interventions qu’ils jugent importantes. On peut donc maintenant rassembler chronologiquement tous les discours importants prononcés par les principaux candidats et suivre ainsi le déroulement de la compétition électorale.

6C’est ainsi ce que nous avons fait avec les 4 candidats arrivés en tête de l’élection présidentielle française de 2007. Nous avons appliqué à leurs discours les méthodes déjà utilisées sur d’autres corpus politiques [6].

7Après avoir décrit ce corpus et évoqué les méthodes d’analyse, un certain nombre de résultats sont présentés qui suggèrent certaines pistes particulièrement intéressantes pour l’étude de la communication politique permettant de circonscrire les thématiques de la campagne, les stratégies déployées par les candidats et les styles de communication privilégiés.

Corpus et traitements préalables

8En analyse du discours, tout repose sur la qualité du corpus de textes rassemblés et sur celle des traitements préalables de ces textes.

Traitements préalables

9Ces textes font l’objet de certains traitements préalables [7].

10En premier lieu, l’orthographe a été soigneusement corrigée et les graphies multiples ont été standardisées. Par exemple, « événement » et « évènement » ne sont qu’un même mot écrit de deux manières différentes, de même que « puis » et « peux », etc. Cela concerne particulièrement les sigles, les abréviations, les noms propres, les chiffres et les dates, dont la transcription est d’une infinie variété… Ces tâches sont partiellement effectuées par des automates, mais les interventions manuelles sont nombreuses et suivent des règles précises.

11En second lieu, des balises indiquent les sources du texte, puis délimitent les séquences (début et fin des propos des orateurs, interruptions, questions et réponses pour les interviews). Ce travail est indispensable pour ne pas confondre les propos du candidat – qui font seuls l’objet des analyses présentées ici – avec ceux des autres participants aux réunions publiques qu’il est pourtant essentiel de conserver pour la bonne compréhension du texte.

12Enfin, la lemmatisation attache à chacun des mots du texte une étiquette contenant la graphie standard et l’entrée sous laquelle le mot peut être retrouvé dans un dictionnaire. Par exemple, « puis » peut recevoir deux étiquettes différentes (selon le contexte) : « puis, adverbe » ou « pouvoir, verbe ». Ce travail est indispensable pour trois raisons essentielles. D’abord, dans tout texte en français, plus du tiers des mots sont « homographes » : une seule graphie mais plusieurs entrées possibles dans le dictionnaire (comme par exemple, la forme « pouvoir » qui intéresse tant les politologues : substantif masculin ou verbe ?). La lemmatisation met de l’ordre dans ce chaos et permet de consulter une base de données textuelles comme on le fait avec un dictionnaire. Deuxièmement, la langue française étant fortement flexionnelle, la lemmatisation réduit considérablement le nombre des individus rares – sur lesquels le statisticien n’a rien à dire sinon qu’ils sont rares. Enfin, la lemmatisation débouche sur des analyses intéressantes, comme on le verra plus loin.

Le corpus

13Les discours ont été déchargés à partir des sites des candidats, soit : Désir d’avenir pour S. Royal ; Ensemble tout devient possible et le site de l’UMP pour N. Sarkozy ; le site du Front national pour J.-M. Le Pen ; et enfin le site La France de toutes nos forces pour F. Bayrou. Comme les sites de campagne sont devenus un mode de communication électorale valorisé par les candidats, ces corpus peuvent être considérés comme représentatifs de leur communication électorale, même s’il n’existe pas de preuve de leur exhaustivité (tableau 1). La cueillette a débuté avec les déclarations de candidature : S. Royal le 17 novembre 2006, J.-M. Le Pen le 12 novembre, F. Bayrou le 2 décembre et N. Sarkozy le 18 décembre. Pour analyser un corpus homogène et ne pas mélanger les genres, nous n’avons retenu que les discours prononcés devant des auditoires et exclu les conférences de presse, les entretiens et les lettres, car certains candidats ne mettaient pas systématiquement en ligne ce genre de messages.

Tableau 1

Corpus des discours des candidats à l’élection présidentielle

Description de l'image par IA : Tableau des discours des candidats avec longueurs et différences.
Nombre de discours Longueur en mots Formes standardisées différentes Vocables différents Bayrou 28 227 446 11 200 6 396 Le Pen 21 87 114 10 961 7 298 Royal (1er tour) 31 146 687 10 206 6 103 Royal (2e tour) 8 48 269 5 093 3 255 Royal total 39 194 956 11 632 6 738 Sarkozy (1er tour) 36 231 024 12 289 7 215 Sarkozy (2e tour) 8 68 843 6 414 4 059 Sarkozy total 44 299 867 13 817 7 879 Total Premier tour 116 692 271 24 082 13 156 Total Deuxième tour 16 117 112 8 793 5 251 Total présidentielle 132 809 383 25 419 13 658

Corpus des discours des candidats à l’élection présidentielle

14Le tableau 1 montre que, tant par le nombre de discours que par le nombre de mots, les principaux candidats ne se sont pas engagés avec une égale intensité dans l’effort de persuasion. N. Sarkozy a été le plus bavard et J.-M. Le Pen le moins intervenant. Ce dernier n’a prononcé en moyenne qu’un discours tous les 8 jours – en s’en tenant à ce qui est indiqué par son site Internet – alors que F. Bayrou en faisait un tous les 5 jours, S. Royal tous les 4,4 jours et N. Sarkozy tous les 3,7 jours. Cette relative inertie du candidat de l’extrême droite n’est peut-être pas étrangère à sa contre-performance, en vertu du principe qui veut que moins on est actif, moins on est visible et moins on est en mesure d’influencer le choix des électeurs et plus on laisse ses adversaires accaparer l’attention et imposer leurs thématiques.

15La fréquence des discours n’est pas le seul facteur explicatif, il faut aussi prendre en considération les contenus valorisés par chaque candidat et pour cela, s’intéresser aux contenus des messages à l’aide d’instruments qui ne fassent pas intervenir la subjectivité de l’observateur.

Le choix des mots

16La statistique appliquée au discours repose sur le postulat selon lequel il est possible d’inférer des significations à partir des fréquences de vocabulaire et d’en extraire des informations sur celui qui parle et sur le contenu de son message. Si on reprend la métaphore de l’urne pour décrire l’ensemble du vocabulaire d’une langue, on peut supposer que le fait qu’un groupe de mots particuliers sorte plus souvent que les autres peut ne pas être fortuit et que certains écarts – par rapport aux autres – peuvent être réellement significatifs.

17En premier lieu, les vocables sont classés par ordre décroissant de fréquence (index « hiérarchiques ») afin de retrouver les mots « favoris » des locuteurs, par exemple, les noms et les adjectifs les plus utilisés (tableau 2 et 3).

Les mots favoris des candidats

Tableau 2

Les dix premiers substantifs classés par ordre décroissant de fréquence

Description de l'image par IA : Tableau comparatif de mots en français avec différentes colonnes et tours.
Bayrou Le Pen Royal 1er tour Sarkozy 1er tour Royal 2e tour Sarkozy 2e tour pays France France France France France France an pays politique entreprise Français entreprise pays Français Français Français république monde Français travail travail pays politique Français million entreprise enfant femme pays chose État emploi homme travail travail société peuple jeune république salarié enfant Europe politique valeur vie emploi droit république monsieur Europe pays valeur peuple an travail droit valeur Europe madame

Les dix premiers substantifs classés par ordre décroissant de fréquence

Tableau 3

Les substantifs les plus caractéristiques (classement par indice décroissant)

Description de l'image par IA : Tableau comparatif de substantifs classés par fréquence dans quatre ouvrages.
Bayrou Le Pen Royal 1er tour Sarkozy 1er tour pays an entreprise politique entreprise million emploi travail monde peuple jeune enfant chose monsieur valeur homme société nation femme valeur peuple immigration pacte république question année besoin vie famille madame salarié droit besoin liberté avenir école citoyen insécurité recherche culture manière effet place identité situation loi énergie liberté idée euro présidente gauche président compatriote heure histoire éducation système logement président nombre condition sécurité moyen élection candidat formation idée retraite frontière région force raison milliard droite autorité problème siècle effort crise chance mesure façon cœur gouvernement paysan combat condition moment front territoire respect charge ministre confiance devoir décision niveau égalité sentiment sujet patrie défense principe université immigré solidarité volonté ami classe parole travailleur mois population travail pensée effet terre puissance rêve parti impôt action parent réforme résultat mouvement salaire dette agriculture aide cause engagement chiffre développement morale exemple produit débat civilisation réalité nature salaire jeunesse planète environnement compte création texte armée inégalité courage fond préférence valeur terre guerre bien choix justice étranger précarité sport équilibre peur

Les substantifs les plus caractéristiques (classement par indice décroissant)

18Ces listes sont toujours très instructives. Par exemple, travail est un mot privilégié par S. Royal comme par N. Sarkozy. Seul F. Bayrou parle du monde et il partage avec S. Royal un intérêt fort pour l’Europe, alors que les deux autres ont manifestement été plus discrets sur ce point. Autre surprise : les entreprises ne figurent pas parmi les mots préférés de N. Sarkozy, contrairement à F. Bayrou et S. Royal. Seul J.-M. Le Pen place le peuple en haut de son vocabulaire. N. Sarkozy et F. Bayrou font un emploi beaucoup plus fort de l’adjectif grand par rapport à S. Royal. F. Bayrou et J.-M. Le Pen donnent à l’adjectif français une place sans commune mesure avec celle que lui accordent S. Royal et N. Sarkozy.

19D’autres informations sont moins évidentes. Ainsi l’apparition de madame dans les propos de N. Sarkozy entre les deux tours : il s’agit essentiellement de Madame Royal, ce qui indique une nette personnalisation de sa campagne, alors qu’avant le premier tour, il avait pris soin de ne pas nommer ses adversaires (comme on le verra plus loin). Ou encore l’utilisation abondante de an par J.-M. Le Pen, qui révèle une dimension caractéristique du personnage qui sera analysée dans la troisième section à propos du tableau 7.

20Beaucoup d’autres informations peuvent être tirées des simples index tant ils sont riches. Mais ces commentaires laissent en suspens deux questions : quels écarts sont réellement significatifs du point de vue statistique et quel sens donnent les locuteurs à ces mots très fréquents mais aussi assez vagues ?

21La réponse à la première question est donnée par un calcul qui recherche les suremplois (et les sous-emplois) statistiquement significatifs de chacun des locuteurs comparé à tous les autres [8].

Les mots caractéristiques des candidats

22Le tableau ci-dessous indique quels ont été les substantifs les plus nettement suremployés par chacun des 4 candidats lors du 1er tour (les suremplois sont caractéristiques du locuteur avec moins de 1 chance sur 10 000 de se tromper). Faute de place, les sousemplois ne sont pas présentés ici.

23Ces brèves listes indiquent assez clairement les axes de campagne privilégiés par chacun. Pour résumer, F. Bayrou a fait essentiellement campagne sur l’entreprise et sur les questions de société et du monde ; J.-M. Le Pen a repris ses thèmes classiques (nation, immigration, insécurité…) avec un intérêt nouveau pour l’agriculture et pour les chiffres ; S. Royal partage avec F. Bayrou la même insistance sur les entreprises, mais il s’agit ici d’emploi des jeunes, des femmes, des salaires, du logement, etc. Quant à N. Sarkozy, il a parlé politique, valeur, république, histoire, mais aussi identité, culture, civilisation ; il a également beaucoup traité des enfants et des parents (famille est un peu plus loin dans la liste). Il est manifestement celui qui a été le plus divers.

24N. Sarkozy et S. Royal privilégient tous deux les mots travail et valeur, mais leur donnent-ils le même sens ? C’est la deuxième question posée à propos des mots les plus fréquents du discours politique.

Le sens des mots

25Les corpus « lemmatisés » permettent de répondre à cette question [9]. L’algorithme relève les mots qui sont les plus étroitement associés avec le vocable dont on recherche le sens – comme les définitions du dictionnaire – et il repère les phrases les plus caractéristiques du mot étudié, comme les dictionnaires illustrent leurs définitions par quelques citations. Le tableau 4 présente les mots les plus fortement associés à travail chez S. Royal et N. Sarkozy (faute de place, la liste complète n’est pas reproduite).

Tableau 4

Vocables les plus fortement associés à travail chez S. Royal et N. Sarkozy

Description de l'image par IA : Tableau comparant les mots associés au travail par Royal et Sarkozy, avec des verbes, substantifs et adjectifs listés.
Royal Sarkozy Noms propres CPE Jaurès Verbes travailler, vivre, retrouver, payer, arriver, taxer, saper, revaloriser, généraliser, tuer, faire travailler, faire, vivre, taxer, souhaiter, permettre, créer, payer, transmettre, cesser Substantifs valeur, salarié, salaire, heure, famille, sécurité, an, précarité, million, condition, contrat valeur, crise, revenu, famille, emploi, travailleur, mérite, fruit, effort, temps, condition, chômage Adjectifs social, professionnel, supplémentaire, bas, payé, précaire, décent, garanti, petit, scolaire social, pauvre, particulier, fiscal, ouvrier, remarquable, régulier, désespérant, moyen, indéterminé, rémunéré

Vocables les plus fortement associés à travail chez S. Royal et N. Sarkozy

26Le tableau suggère que N. Sarkozy et S. Royal partagent beaucoup de choses quand ils parlent du travail. Par exemple, cinq des dix verbes les plus étroitement associés à travail leur sont communs (faire, payer, taxer, travailler, vivre) et valeur est le substantif le plus significatif chez les deux. Cependant, la courte liste des principaux substantifs et adjectifs associés à travail montre aussi des oppositions très nettes. N. Sarkozy privilégie les travailleurs, le mérite, les fruits du travail et de l’effort, le travail ouvrier… Il s’agit de moins taxer les revenus du travail. En revanche, S. Royal parle des salariés, des heures supplémentaires, des conditions et du contrat de travail, et promet de revaloriser les bas ou les petits salaires. Les phrases les plus caractéristiques illustrent clairement cette opposition entre les deux candidats (tableau ci-dessous).

Tableau 5

Phrases les plus caractéristiques du vocable travail chez S. Royal et N. Sarkozy

Description de l'image par IA : Tableau comparatif de citations sur le travail de S. Royal et N. Sarkozy avec dates et contextes.
Royal Sarkozy – « Ce sont les bas salaires qui tuent la valeur travail » (1er février 2007 : tous les mots de cette phrase sont caractéristiques de l’univers lexical de travail chez Royal). – « La crise de la valeur travail est au cœur de la crise morale » (formule répétée 5 fois : 25 et 26 janvier, 1er et 20 mars, 11 avril 2007). –« Ce sont les salariés « jetés » qui tuent la valeur travail » (1er février 2007). – « Je souhaite une école qui place au cœur de ses valeurs le travail, l’effort, le mérite » (formule répétée 4 fois : 25 et 26 janvier, 2 février, 13 mars 2007). – « C’est le chômage qui tue la valeur travail, c’est la précarité qui brise la valeur travail, c’est le CPE qui a contrecarré la valeur travail » (23 mars 2007). « Avec la crise de la valeur travail, c’est l’espérance qui disparaît » (formule répétée 7 fois : 14, 25 et 26 janvier, 7 février, 1er et 20 mars, 11 avril 2007). – « Ce sont les exonérations fiscales aux plus riches qui tuent la valeur travail » (1er février 2007). – « La France présidente, c’est celle qui réhabilite la valeur du travail » (20 avril 2007). – « C’est parce que les salariés seront bien payés que la valeur travail sera respectée, c’est parce que les salariés seront respectés que la valeur travail sera garantie, c’est parce que l’égalité salariale entre les hommes et les femmes sera réalisée que les salariés seront motivés » (4 mai 2007). – « Ce sont les inégalités économiques et sociales qui sapent et qui gangrènent la valeur travail » (1er février 2007). « La valeur travail, c’est d’abord payer le travail à sa valeur » (2007).

Phrases les plus caractéristiques du vocable travail chez S. Royal et N. Sarkozy

27Cela met en lumière une caractéristique particulière du discours électoral : répéter sans se lasser les mêmes slogans. De ce point de vue, N. Sarkozy surpasse de loin S. Royal, dont les collaborateurs n’ont pas semblé avoir le même talent pour trouver les petites phrases « coup de poing » que ses auditoires auraient pu retenir et répéter autour d’eux.

28Cet échantillon des phrases les plus représentatives montre également comment la campagne électorale est une sorte de dialogue à distance. Il permet surtout de relever l’un des échanges les plus significatifs de la campagne électorale. En janvier 2007, N. Sarkozy, au nom de Jean Jaurès et de Léon Blum, accuse la gauche d’avoir oublié la valeur travail. S. Royal répond « captation d’héritage » et accuse la droite d’avoir tué la valeur travail :

29

« Ce sont ceux qui ont érigé la précarité en norme de référence qui ont détruit la valeur travail et qui n’ont plus aujourd’hui aucune légitimité politique pour la défendre. C’est nous qui la défendrons, parce que c’est le respect du salarié et du travailleur, la sécurité dans le contrat de travail, le salaire décent et durable qui constituent les fondamentaux de la valeur travail et non pas le contraire ».
(Ségolène Royal, 1er février 2007)

30N. Sarkozy réplique et finit par trouver le thème qu’il reprendra dans une demidouzaine de ses derniers discours de la campagne du 1er tour :

31

« Voyez-la, écoutez-la cette gauche qui depuis mai 68 a cessé de parler aux travailleurs, de se sentir concernée par le sort des travailleurs, d’aimer les travailleurs parce qu’elle rejette la valeur travail, parce que la valeur travail ne fait plus partie de ses valeurs, parce que son idéologie à elle ce n’est pas l’idéologie de Jaurès, ce n’est pas l’idéologie de Blum qui respectaient le travail, qui aimaient les travailleurs, son idéologie à elle c’est l’idéologie du partage du travail, des 35 heures, de l’assistanat ».
(Nicolas Sarkozy, 29 avril 2007)

32C’est donc en étudiant la manière dont un orateur associe les mots entre eux que l’on peut découvrir les thèmes qu’il développe.

Des mots aux thémes

33Pour décrypter les principaux thèmes des candidats, nous comparons les syntagmes les plus fréquemment répétés par les deux finalistes [10]. Cette dernière analyse est limitée aux deux finalistes et à leurs syntagmes composés de deux vocables, dont le premier est un substantif. Comme précédemment, une fois les principaux syntagmes identifiés, l’algorithme recherche les phrases les plus caractéristiques du thème considéré.

Tableau 6

Principaux syntagmes répétés chez S. Royal et N. Sarkozy (fréquence absolue)

Description de l'image par IA : Tableau comparant les principaux syntagmes répétés par S. Royal et N. Sarkozy avec leurs fréquences respectives.
Royal Sarkozy pacte présidentiel 98 pouvoir (d’)achat 71 France président 92 président république 71 élection présidentiel(le) 56 pensée unique 61 valeur travail 50 président (pour la) France 56 service public 49 histoire (de) France 47 puissance publi(que) 43 identité national(e) 42 formation professionnel(le) 42 égalité (des) chance(s) 39 homme (et) femme 38 homme politique 37 peuple français 34 promotion social(e) 37 pouvoir (d’)achat 32 droit (de l’)homme 36 désir (d’)avenir 27 crise moral(e) 34 sécurité social 27 idée (de l’)homme 33 bas salaire 26 plein emploi 33 logement social 26 politique (et la) vie 33 dialogue social 25 intérêt général 30 nouveau règle 25 valeur travail 30 enseignement supérieur 24 développement durable 29 énergie renouvelable 22 homme (et) femme 29 progrès social 22 service public 27 règle (du) jeu 22 élection présidentiel(le) 26 France nouveau 21 droite républicain(e) 25 matière grise 21 fonction présidentiel(le) 24 ordre juste 21 fruit (du) travail 24 république nouveau 20 démocratie irréprochable 22 efficacité économique 19 culture commun(e) 21 pacte social 19 parti socialiste 21 pays pauvre 18 capitalisme financier 20 volonté politique 19 crise (de la) valeur 20 Petit(e) retraite 18 génération future 20 changement profond 17 heure complémentaire 20 valeur ajouté(e) 17 revenu (du) travail 20

Principaux syntagmes répétés chez S. Royal et N. Sarkozy (fréquence absolue)

34La lecture de cette liste ne surprendra sans doute pas, mais elle montre que chaque candidat avait choisi ses principaux thèmes en fonction de sa famille idéologique. Outre l’élection présidentielle, il n’y a que 3 recoupements entre les deux : (les) hommes et (les) femmes (S. Royal elle-même place les hommes avant les femmes), valeur travail et service public, et quelques chassés-croisés caractéristiques : c’est N. Sarkozy qui parle beaucoup du parti socialiste – alors que S. Royal évite plutôt ce thème (elle l’utilise 5 fois avant le premier tour et 2 fois dans l’entre-deux-tours) – et qui dénonce le capitalisme financier.

35Les thèmes sociaux ont donc dominé la campagne présidentielle de S. Royal. Plutôt que de parler de « programme » ou de « projet », elle préfère pacte. Ce mot apparaît principalement dans deux syntagmes : pacte présidentiel et pacte social. Voici les deux phrases, les plus caractéristiques de pacte présidentiel, qui résument bien les principaux thèmes de la campagne de S. Royal, tels qu’ils apparaissent grâce aux mots caractéristiques et aux syntagmes répétés :

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« Le pacte présidentiel est un projet cohérent qui s’appuie non seulement sur des valeurs, je vous l’ai dit, sur des règles du jeu neuves et claires où chacun saura ce qu’il a à faire dans cette France qui veut à nouveau bouger et se redresser, mais aussi des décisions rapides, immédiates, qui répondront aux urgences, et je l’ai dit et je le répète, aux urgences de la lutte contre le chômage, aux urgences de la défense du pouvoir d’achat, aux urgences des moyens à rendre à l’école et à la formation, à l’urgence écologique aussi ; à la nécessité aussi de faire revenir la France à la table de l’Europe ».
(Ségolène Royal, 30 mars 2007)

37

« Lorsque l’on voit les sept piliers de mon pacte présidentiel, on se rend compte que la questions des femmes y est majeure, puisque lorsque je parle de la lutte contre le chômage, je sais que les premières victimes du chômage sont les femmes ; lorsque je parle de la lutte contre la précarité, je sais que 80 % des travailleurs précaires sont des femmes ; lorsque je parle de la lutte contre toutes les formes de violence, je sais que les femmes sont les premières victimes de toutes les formes de violence ; lorsque je parle du droit d’accès à la formation professionnelle, je sais que ce sont les femmes qui sont le plus écartées de la formation professionnelle ; lorsque je parle de droit à la santé, de revalorisation des bas salaires ou des petites retraites, je sais que ce sont d’abord les femmes qui sont frappées par les bas salaires et par les petites retraites ».
(Ségolène Royal, 7 mars 2007)

38Le premier thème de campagne de N. Sarkozy a donc été le pouvoir d’achat. Cela est confirmé par certains syntagmes verbaux fréquents (non reproduits ici) : vouloir travailler (plus), falloir travailler (plus), travailler (plus pour) gagner (plus)… Comme on l’a montré plus haut, à propos du travail, la dénonciation de la pensée unique – en l’occurrence, il s’agit de celle qu’il prête à S. Royal et au parti socialiste – a été l’autre thème principal de la campagne de N. Sarkozy, suivie par la revendication de l’histoire de (la) France et la défense de l’identité nationale. Voici, pour deux de ces thèmes, la phrase la plus caractéristique :

39

« Je veux en finir avec la pensée unique qui nous a laissés dans la situation où nous sommes, qui s’est trompée sur tout, qui a échoué sur tout, qui a creusé les déficits, qui a augmenté le chômage, qui a fait exploser la pauvreté, l’exclusion, la précarité, qui a raté l’intégration, qui a laissé se développer les discriminations, qui installé le communautarisme, qui a abaissé l’autorité de l’État, qui a affaibli l’identité nationale, qui a fabriqué l’échec à l’école, qui a dévalorisé les diplômes et le travail, qui a favorisé l’assistanat ».
(Nicolas Sarkozy, 20 mars 2007)

40

« Je continuerai donc de parler de l’identité nationale parce que c’est un sujet qui concerne tous les Français, parce que je ne veux pas laisser le monopole de la nation à l’extrême droite, parce que je me fais une haute idée de la France, parce que je n’ai pas honte de mon pays, parce que je n’ai pas honte de ses valeurs, de sa culture, parce que je n’ai pas à m’excuser d’être Français, parce qu’au contraire j’en suis fier, parce que j’aime la France pour ce qu’elle m’a donné en partage, pour ce qu’elle m’a permis de devenir ».
(Nicolas Sarkozy, 13 mars 2007)

41Non seulement les deux thèmes se recoupent étroitement, mais ils sont tous les deux clairement dictés par le souci de reconquérir une partie de l’électorat de la droite républicaine tentée par le vote d’extrême droite.

Tactiques et stratégies de communication

42Ce qui précède aura fait sentir combien certains indicateurs sont révélateurs des stratégies poursuivies. Quelques indices simples permettent de caractériser ces stratégies.

L’ancrage spatial, temporel, économique

43Lorsqu’il s’adresse à un auditoire, tout orateur doit choisir. Il peut situer son propos, le rattacher à des lieux, des dates, des phénomènes connus de son auditoire. Ses paroles y gagneront un ancrage dans le temps ou dans l’espace, mais leur portée ou leur généralité en seront réduites. Par conséquent, la densité des toponymes, des patronymes, des dates et des chiffres permet d’évaluer l’ancrage spatial, temporel, social, économique des discours des candidats (tableau 7).

Tableau 7

Poids des toponymes, patronymes et nombres (en ‰ mots)

Description de l'image par IA : Tableau comparant les poids des mots en ‰ selon les catégories : toponymes, patronymes et nombres.
Mots à majuscule Nombres Sommes d’argent Sarkozy (1er tour) 19,5 9,1 2,9 Royal (1er tour) 18,7 11,5 3,0 Royal (2e tour) 19,2 11,6 3,1 Bayrou 16,8 15,4 3,2 Sarkozy (2e tour) 22,3 14,8 3,7 Le Pen 25,7 43,5 6,9

Poids des toponymes, patronymes et nombres (en ‰ mots)

44J.-M. Le Pen cite un très grand nombre de lieux, de noms de personne, de dates, secondairement de chiffres. Ainsi s’explique la très forte densité du substantif « an » dans le tableau 2. Du coup, son discours donne le sentiment d’entendre un cours d’histoire. Cet ancrage temporel et spatial est bien illustré par sa phrase la plus caractéristique :

45

« Sur 20 ans de Parlement européen, j’ai d’ailleurs tellement fait, avec mes amis députés, pour la défense des paysans de France, mais aussi d’Europe et du monde, face aux idéologues du libre-échange planétaire qui sèment la jachère en Beauce, l’arrachage des vignes en Languedoc-Roussillon ou l’élimination des éleveurs de l’Allier, tout en éliminant aussi les campesinos du Mexique, des producteurs de riz du Sénégal ou les petits céréaliers du Rio grande do Sul, que j’ai quelque légitimité à m’adresser à nos 540 000 exploitants, au 1,1 million d’actifs permanents et surtout aux 2,3 millions de nos retraités agricoles à qui l’on ose verser, pour seul paiement de leur vie au service de l’alimentation des Français, que 350 euros de retraite par mois, et même encore moins pour la veuve du paysan ».
(Jean-Marie Le Pen, 6 mars 2007)

46À l’opposé, N. Sarkozy est celui qui, au premier tour, chiffre le moins ses propos. Il avait annoncé qu’il ferait campagne sur les « idées ». Il produit effectivement un discours valable pour tous, en tout temps et en tout lieu. En revanche, pour le 2e tour, il cite plus de noms propres (+ 14 %) – en premier lieu : Madame Royal – et de chiffres (+ 64 %). Cette avalanche de chiffres vise à montrer, par effet de contraste, que son adversaire ne connaît pas ses dossiers et n’a pas les compétences pour présider la République française.

47Pour le premier tour, S. Royal semble avoir adopté une stratégie assez proche de celle de N. Sarkozy. Elle n’en change pas entre les deux tours et, par contraste avec le discours de son adversaire, elle a donc semblé plus « abstraite » et moins en prise sur l’actualité…

Le rapport à l’adversaire

48Pour évaluer et comparer les comportements polémiques des candidats, nous utilisons comme indicateur les références aux patronymes des adversaires classées par rapport à l’ensemble des références à des personnes physiques (tableau 8). Les 4 corpus n’ayant pas la même longueur, les fréquences absolues sont converties en « pour 10 000 mots », ce qui permet de constater que J.-M. Le Pen cite le nom de ses concurrents 4,4 fois plus que ne le fait F. Bayrou (dernière ligne du tableau 8) et 8,4 fois plus que N. Sarkozy.

Tableau 8

Principaux patronymes cités par les 4 candidats (classement par ordre décroissant de fréquences exprimées pour 10 000 mots)

Description de l'image par IA : Tableau comparatif des noms de famille cités par quatre candidats, avec fréquences pour 10 000 mots.
Bayrou Le Pen Royal Sarkoz Sarkozy 1,5 Sarkozy 6,8 Sarkozy 1,7 Jaurès 2,7 Royal 1,3 Bayrou 3,9 Jaurès 1,5 de Gaulle 1,9 Chirac 1,2 Royal 3,9 Mitterrand 1,3 Ferry 1,5 Mendès France 0,8 Chirac 3,8 Bayrou 0,9 Royal 1,4 Schuman 0,7 Le Pen 2,9 Blum 0,4 Blum 1,1 Bayrou 0,6 Mitterrand 1,4 Césaire 0,4 Fillon 0,6 de Gaulle 0,6 Giscard 1,3 Delors 0,4 Pompidou 0,6 Jospin 0,6 Hulot 0,8 Zapatero 0,4 Hollande 0,5 Hulot 0,5 Rocard 0,7 Ayrault 0,3 Chirac 0,5 Le Pen 0,5 de Gaulle 0,6 Fillon 0,3 Voltaire 0,5 […] […] Royal 0,1 Bayrou 0,2 Le Pen 0,0 Le Pen 0,2 Sarkozy 0,1 Références aux 3 adversaires 3,3 14,6 2,6 1,7

Principaux patronymes cités par les 4 candidats (classement par ordre décroissant de fréquences exprimées pour 10 000 mots)

49Plus un candidat mentionne ses adversaires, plus son propos est critique ; à l’inverse, moins un chef est nommé par les autres, plus il est marginalisé dans la dynamique électorale. La principale caractéristique de la dernière campagne électorale saute aux yeux : N. Sarkozy a été au cœur des propos tenus par les trois autres candidats, alors que lui-même a préféré les ignorer assez largement et parler d’abord de J. Jaurès, de J. Ferry ou de L. Blum. « Je me sens l’héritier de Jaurès, de Blum, etc. », a-t-il lancé le 25 janvier 2007 (thème repris ensuite une trentaine de fois). Il s’est beaucoup référé à C. de Gaulle et à G. Pompidou, mais aussi à F. Fillon. Seule Madame Royal émerge à la quatrième place, mais l’essentiel de ces mentions viennent de l’entredeux- tours. On notera également, chez N. Sarkozy, l’importance relative des références à F. Hollande, qui sont à mettre en relation avec ses attaques contre le parti socialiste (tableau 9).

Tableau 9

Références aux partis (sigle ou nom, pour 10 000 mots)

Description de l'image par IA : Tableau comparatif des références aux partis politiques avec des pourcentages et des notes spécifiques pour chaque parti.
UDF FN PS UMP Total (autres que le parti du candidat) Bayrou (0,7) 0,0 2,5 2,2 4,4 Le Pen 1,1 (4,8) 1,4 1,5 4,0 Royal 0,1 0,1 (0,3) 0,8 1,0 Sarkozy 0,2* 0,1 0,8 (0,2) 1,0 Total 0,2 0,0 1,0 1,0 * Chez N. Sarkozy, il s’agit 4 fois sur 7 de ses « amis de l’UDF », c’est-à-dire des dissidents anti-Bayrou.

Références aux partis (sigle ou nom, pour 10 000 mots)

50S. Royal, elle, concentre ses attaques sur N. Sarkozy. Elle se réclame de l’héritage de F. Mitterrand – associé à l’occasion à J. Jaurès et à L. Blum – pour tenter de contrer, sans grand succès, la stratégie de récupération de son adversaire.

51F. Bayrou se réclame de l’héritage de P. Mendès France, « ce grand défenseur de la démocratie » qu’il mentionne 19 fois et qu’il dit vénérer avec C. de Gaulle « parce qu’ils n’étaient pas des hommes d’intérêts partisans » (12 mars 2007). A contrario, si lui et J.-M. Le Pen évoquent souvent Chirac, c’est pour s’en dissocier et critiquer sa présidence.

52Les candidats qui sont le plus à l’offensive sont donc ceux qui ont peu de chance de l’emporter, alors que les deux présidentiables se montrent plus circonspects quant à la désignation de leurs adversaires. La même remarque est valable pour les partis (tableau 9).

53F. Bayrou est celui qui fait le plus référence aux partis. Il s’attaque exclusivement au parti socialiste et à l’UMP, qui sont ses concurrents les plus immédiats. J.-M. Le Pen est pratiquement au même niveau, mais répartit équitablement ses attaques contre les trois autres. Là encore, c’est un thème de campagne ancien qu’il avait résumé autrefois par la bande des quatre larrons (devenus trois du fait de l’effondrement du parti communiste). S. Royal, quant à elle, cherche à rester au-dessus de la mêlée en parlant peu de son propre parti et en ignorant aussi les partis de ses adversaires. Enfin, N. Sarkozy ne ménage pas le parti socialiste mais ignore, pour ainsi dire, les autres partis (y compris le sien).

54Dans l’ensemble on peut dire que les deux présidentiables privilégient une stratégie d’évitement de leurs adversaires, alors que les deux autres candidats, en retard dans les intentions de vote, préfèrent une stratégie de la dénonciation qui vise à débaucher les électeurs qui leur sont les plus proches.

Pouvoir ou vouloir ?

55Quelle relation l’orateur entretient-il avec ce qu’il dit, avec son auditoire, le monde qui l’entoure ? Il existe plusieurs indices commodes pour répondre à cette question.

56En premier lieu, il s’agit des combinaisons verbe + verbe, dans lesquelles le second verbe est à l’infinitif. On appelle parfois le premier de ces verbes un « pseudo-auxiliaire », parce qu’il joue un rôle semblable à « avoir » ou « être » avec le participe passé. Ces combinaisons signalent une tension et indiquent l’orientation de cette tension. En effet, s’il existe une infinité de verbes modalisateurs ou pseudo-auxiliaires, ceux-ci peuvent être regroupés en quelques catégories (en fonction de l’idée introduite par le premier verbe) : la foi dans une idée (croire), l’obligation (devoir), la nécessité (falloir), la possibilité (pouvoir), la connaissance (savoir), la volonté (vouloir). Cette dernière est la plus présente dans le discours politique français contemporain – quel que soit le locuteur – et trois combinaisons figurent toujours dans le groupe de tête : vouloir dire, vouloir être, vouloir faire (ou tout autre verbe d’action à la place de faire). Toutes ces combinaisons ont été relevées chez les deux principaux candidats avant le premier tour et le calcul présenté ci-dessous a été appliqué pour discriminer les pseudo-auxiliaires significatifs. Le tableau 10 présente les résultats de ce calcul pour les deux seuls finalistes.

Tableau 10

Principaux verbes pseudo-auxiliaires caractéristiques de Royal et de Sarkozy (comparés à tous les autres)

Description de l'image par IA : Tableau comparant les verbes pseudo-auxiliaires utilisés par Royal et Sarkozy.
Royal Sarkozy Croire ?* + Devoir + + Falloir - - Pouvoir - + Savoir + - Vouloir ? + Total des pseudo-auxiliaires - + * ?sans différence significative par rapport à la moyenne des trois autres.

Principaux verbes pseudo-auxiliaires caractéristiques de Royal et de Sarkozy (comparés à tous les autres)

57Le tableau se lit ainsi : par rapport à la moyenne des trois autres candidats, S. Royal ne se différencie pas pour l’emploi de la modalité du « croire », contrairement à N. Sarkozy qui la suremploie. Cette information ne surprend pas puisque celui-ci a affirmé à plusieurs reprises faire campagne « sur ses idées ». Lors de son investiture, il annonce : « Je ferai campagne avec humilité et abnégation pour proposer mes idées et les faire partager par le plus grand nombre » (8 janvier 2007) [11]. Il affirme aussi reprendre les idées de Jaurès que la gauche a abandonné (11 février 2007). Pour lui, la politique, ce n’est pas les rivalités de personnes, mais « la confrontation des idées et des convictions » (13 avril 2007).

58Les deux finalistes s’accordent pour privilégier la modalité du devoir et éprouvent une certaine répugnance envers « il faut ». En revanche, S. Royal fait campagne sur l’obligation morale (devoir) et sur la raison (savoir), alors que N. Sarkozy privilégie le possible (pouvoir), l’obligation morale et la volonté (vouloir), spécialement la volonté de parler (vouloir dire) et d’agir (vouloir faire). La dernière ligne indique que, par rapport à ses trois concurrents principaux, S. Royal a moins utilisé les pseudo-auxiliaires, contrairement à N. Sarkozy, qui est dans la situation inverse. La tension qui se dégage des propos de la première est donc significativement moins forte, au risque de paraître manquer de « battant » et de volonté par rapport au second.

Les pronoms

59Après les combinaisons verbe + verbe, les pronoms personnels constituent le second indice d’une certaine conception du monde, de la place qu’y tient le locuteur et de ses relations avec les autres [12]. L’emploi du je est révélateur d’une conception personnalisée de la gouverne, alors que le recours au nous indique que le locuteur refuse le je individualiste et préfère se référer à un émetteur qu’il inclut avec d’autres (dont font normalement partie ceux qui l’écoutent). L’usage du vous sert surtout à désigner l’interlocuteur dans le sens du « je vous parle… » Dans une élection présidentielle où il s’agit de voter pour un candidat, la forte personnalisation des discours est la norme. Cependant, les pronoms ont d’autres usages non personnels (selon Benveniste) : désigner des personnes absentes de l’interlocution (il, ils), une idée ou une chose (ce), établir une liaison entre les membres de la phrase (il, qui, que…), etc. Le tableau 11 récapitule la densité de ces deux catégories dans les discours des 4 candidats.

Tableau 11

Poids des pronoms personnels et des autres pronoms (en ‰)

Description de l'image par IA : Tableau comparatif des pourcentages de pronoms personnels et non personnels dans différents textes.
Pronoms personnels Non personnels Bayrou 75,2 70,6 Le Pen 36,2 38,1 Royal (1er tour) 62,5 66,1 Sarkozy (1er tour) 61,4 68,0 Royal (2e tour) 72,4 69,4 Sarkozy (2e tour) 71,5 70,2

Poids des pronoms personnels et des autres pronoms (en ‰)

60J.-M. Le Pen se distingue des autres candidats en tenant des propos plus impersonnels. À l’opposé, F. Bayrou est celui qui introduit les plus fortes relations avec son auditoire, soit sous forme interlocutoire (je-vous), soit sous forme inclusive (je-nous). S. Royal et N. Sarkozy semblent avoir adopté sensiblement les mêmes stratégies au premier et au second tour. Au premier, le discours est assumé mais l’impersonnel domine ; au second tour, il est plus fortement personnalisé, la tension « je-vous » domine.

Nom ou verbe ?

61Rappelons que les textes ne sont pas « enfournés » directement dans l’ordinateur. Au préalable, les graphies des mots sont corrigées et standardisées, puis la lemmatisation associe à chacun de ces mots un lemme comprenant un mot « vedette » (l’entrée de dictionnaire) et un code renvoyant à sa catégorie grammaticale. Cette dernière information permet de dresser une sorte de carte d’identité grammaticale de chaque locuteur (tableau 12).

Tableau 12

Densité d’utilisation des principales catégories grammaticales (‰ mots)

Description de l'image par IA : Tableau comparatif des catégories grammaticales avec pourcentages d'utilisation dans différents textes.
Catégories Bayrou Le Pen Royal (1er tour) Sarkozy (1er tour) Royal (2e tour) Sarkozy (2e tour) Verbes 166,0 113,9 149,8 163,6 165,8 174,0 Formes fléchies 107,6 67,4 97,0 101,9 107,9 108,3 Participes passés 19,8 15,4 15,1 16,1 20,6 22,5 Participes présents 2,0 5,1 2,1 2,5 2,0 2,0 Infinitifs 36,6 26,0 35,6 43,1 35,2 41,2 Noms propres 16,8 25,7 18,7 19,5 19,2 22,3 Noms communs 173,1 211,4 184,7 181,1 173,5 169,0 Adjectifs 48,3 76,2 57,9 48,3 51,7 42,6 Adj. participe passé 4,3 9,4 6,8 5,1 4,7 4,3 Pronoms 145,8 74,3 128,6 129,4 141,8 141,7 Personnels 75,3 36,3 62,5 61,7 72,4 76,1 Démonstratifs 21,1 10,6 21,5 22,1 22,3 22,1 Possessifs 0,5 0,2 0,4 0,3 0,2 0,4 Indéfinis 4,4 2,9 4,3 6,2 4,6 5,7 Relatifs 34,5 19,3 32,0 31,3 31,6 32,5 Déterminants 172,8 217,0 180,2 181,1 168,8 176,1 Articles 124,1 143,3 133,7 140,6 125,8 129,5 Nombres 15,4 43,5 11,5 9,1 11,6 14,8 Possessifs 11,9 16,9 14,6 16,3 10,4 14,1 Démonstratifs 9,9 6,5 10,7 5,7 10,5 7,1 Indéfinis 11,6 6,7 9,6 9,5 10,4 10,5 Adverbes 64,0 54,5 63,7 68,2 70,3 75,1 Prépositions 145,1 173,5 152,1 148,7 144,5 135,6 Conjonctions 64,0 51,7 62,5 57,3 62,1 57,9 Coordination 30,5 34,7 37,4 26,1 34,0 23,7 Subordination 33,5 17,0 25,1 31,2 28,1 34,2 Mots étrangers 3,4 1,3 1,0 2,4 1,3 3,2

Densité d’utilisation des principales catégories grammaticales (‰ mots)

62J.-M. Le Pen est celui qui utilise le moins de pronoms personnels (et le moins de verbes), à l’opposé de N. Sarkozy et de S. Royal qui, au second tour, ont été ceux qui en ont employé le plus. Les pronoms ont des densités d’emploi relativement proches de celles des verbes et leur poids relatif semble inverse à celui des substantifs et des déterminants.

63Les notions de groupes verbal et nominal peuvent résumer ces relations. Le premier est constitué des pronoms, des verbes et des adverbes ; le second des substantifs, adjectifs, déterminants et prépositions. Naturellement, le partage n’est pas exclusif : certains adverbes peuvent se glisser dans le groupe nominal, certaines prépositions s’utilisent dans le groupe verbal, etc. Mais au total, on observe une démarcation nette entre les candidats selon qu’ils privilégient l’un ou l’autre de ces deux groupes (tableau 13). En moyenne, le groupe verbal couvre 37 % des textes, contre 62 % pour le groupe nominal. En rapportant la performance de chaque candidat à ces moyennes, on obtient le graphique reproduit ci-contre.

Tableau 13

Densité relative des groupes nominaux et verbaux (‰ mots)

Description de l'image par IA : Tableau comparant les densités de groupes nominaux (GN) et verbaux (GV) pour différents textes.
GV GN Le Pen 260 739 Royal (1er tour) 367 631 Sarkozy (1er tour) 392 605 Royal (2e tour) 406 592 Bayrou 409 587 Sarkozy (2e tour) 425 569

Densité relative des groupes nominaux et verbaux (‰ mots)

Graphique 1

Densité relative des groupes nominaux et verbaux (rapportée à la moyenne)

Description de l'image par IA : Graphique montrant la densité relative des groupes nominaux et verbaux.

Densité relative des groupes nominaux et verbaux (rapportée à la moyenne)

64Ces chiffres soulignent la singularité de J.-M. Le Pen et, par contraste, la relative proximité des trois autres. Entre les deux tours de l’élection, le poids du groupe verbal augmente nettement chez N. Sarkozy comme chez S. Royal. Cela permet de penser que les densités relatives du nom et du verbe sont plutôt à rattacher à des choix de communication – ou aux circonstances – plutôt qu’à des dimensions stylistiques stables propres à chaque locuteur.

65Selon l’interprétation dominante chez les théoriciens du style, un excédent du groupe verbal (pronom + verbe + adverbe) indique une tension et une orientation vers l’agir, car la plupart des verbes impliquent un sujet et une action, donc une confrontation avec la réalité. À l’inverse, le suremploi du groupe nominal (substantif + adjectif + déterminant) traduirait une pensée plus abstraite et moins engagée dans l’action. Dans la bouche d’un homme politique, cela trahirait une conception plus passive ou plus conservatrice du gouvernement et de l’État. Au Canada, cette tendance s’observe chez les gouvernements minoritaires dont la survie dépend du bon vouloir de l’opposition [13].

Le style de la communication

66Le concept de style appliqué aux discours désigne l’ensemble des choix de vocabulaire et d’expression qui caractérisent un locuteur et le distinguent des autres [14]. Tout locuteur a une façon particulière de dire les choses et son style est un écart par rapport à la pratique des autres. Dès lors, la statistique permet de mesurer objectivement les différences entre plusieurs locuteurs et donc de caractériser le style de chacun. Pour ce faire, il existe un grand nombre d’indices possibles. À titre d’exemple, les indicateurs suivants sont présentés : richesse et diversité du vocabulaire, longueur et complexité de la phrase.

Richesse ou simplicité ?

67La richesse du vocabulaire est fonction de plusieurs facteurs, dont deux ont une influence prépondérante : le nombre de thèmes traités – plus ce nombre est grand, plus la richesse sera élevée – et l’étendue du lexique que l’orateur choisit de mobiliser. Pour estimer cette richesse, on peut utiliser le nombre de vocables différents (V’) qu’auraient contenu les autres corpus s’ils avaient eu une longueur égale à celle du plus petit (Royal 2e tour : 48 269 mots) [15].

Tableau 14

Richesse du vocabulaire des candidats (classement en fonction décroissante de V’)

Description de l'image par IA : Tableau comparatif des richesses vocales des candidats avec classement décroissant selon V'.
V’ (48 269) Royal (2e tour) = 100 Le Pen 5 381 165 Royal (1er tour) 3 719 114 Sarkozy (1er tour) 3 560 109 Sarkozy (2e tour) 3 455 106 Bayrou 3 383 104 Royal (2e tour) 3 255 100

Richesse du vocabulaire des candidats (classement en fonction décroissante de V’)

68J.-M. Le Pen l’emporte très largement sur les autres. Quand S. Royal (2e tour) emploie 100 vocables différents, il en mobilise 165. Cela tient-il à la personnalité du leader du FN, politicien traditionnel, adepte du beau langage à l’ancienne ? Cela pourrait aussi signaler une incapacité à centrer sa campagne sur quelques thèmes sans cesse répétés, comme l’ont plutôt fait les autres. Il faudrait disposer d’autres corpus de J.-M. Le Pen pour trancher sur ce point.

69L’autre élément remarquable tient à la rupture de ton intervenu chez S. Royal entre les deux tours (recul de 14 % de v’). Pendant la campagne du 1er tour, la candidate aborde un nombre de thèmes un peu plus grand que les autres, avec un vocabulaire relativement étendu. En revanche, au second tour, elle restreint considérablement le contenu de ses interventions et choisit la simplicité. C’était manifestement le choix de Bayrou dès le début. Mais les 3 principaux candidats (Bayrou, Royal et Sarkozy) sont extrêmement proches les uns des autres, ce qui suggère un même choix de communication. En effet, les fluctuations observées chez S. Royal indiquent simplement que la « richesse du vocabulaire » ne mesure pas l’étendue du lexique de l’orateur, mais qu’elle dépend de sa stratégie de communication.

70Il est possible d’aller plus loin en scindant la « richesse du vocabulaire » en deux indices : la diversité et la spécialisation du vocabulaire [16]. Dans sa relation à l’auditoire et à l’objet qu’il traite, l’orateur peut choisir la diversité de l’expression, ou au contraire la simplicité, sans reculer devant la répétition. Dans le premier cas, il mobilisera un vocabulaire étendu pour préciser sa pensée au risque de brouiller son message. Dans le second cas, son message sera plus accessible, mais il risque d’ennuyer son auditoire ou de laisser paraître une pensée « pauvre ». L’indice de diversité rend compte de cette propension à diversifier l’expression à l’aide du nombre de mots différents observés dans toutes les tranches – ici de 1 000 mots contigus – que l’on peut extraire d’un texte, nombre estimé à l’aide du modèle de partition du vocabulaire [17]. L’indice neutralise ainsi les différences de tailles entre les textes et fournit une norme de comparaison entre corpus (tableau 15).

Tableau 15

Diversité et spécialisation des vocabulaires

Description de l'image par IA : Tableau comparatif des diversités linguistiques, types de cartes et spécialisations en pourcentage pour différentes régions.
Diversité (1 000 mots) Écart-type Spécialisation (%) Bayrou 323,5 8,4 5,0 Le Pen 399,1 9,8 7,2 Royal (1er tour) 353,1 8,9 7,2 Royal (2er tour) 317,2 8,3 2,9 Sarkozy (1er tour) 310,9 8,2 15,1 Sarkozy (2e tour) 282,2 7,6 23,4

Diversité et spécialisation des vocabulaires

71À l’écrit, l’indice de diversité varie généralement entre 425‰ (texte très élaboré, voire précieux) à 310‰ (texte peu élaboré, contenant beaucoup de mots répétés à courte distance), le point de basculement se situant vers 370 ‰. Au-dessus de cette valeur moyenne, la recherche dans l’expression peut tourner au maniérisme (relation au destinataire à dominante poétique) ; en dessous, la volonté de faire simple domine (relation au destinataire à dominante pédagogique ou polémique).

72L’indice de spécialisation mesure le poids relatif des vocables réservés à un thème et à un seul dans l’ensemble du vocabulaire utilisé par le locuteur. Entre 0 et 10 %, le locuteur a choisi l’hyper-généralité : le même vocabulaire sert quel que soit le thème abordé (c’est le cas de la majorité des politiques contemporains). Entre 10 et 20 %, la spécialisation est moyenne. Les valeurs au-dessus de 20 % se rencontrent en général dans les documents techniques ou dans des ouvrages « à plusieurs mains ».

73Seul J.-M. Le Pen a choisi de diversifier son expression – ou de s’en tenir à un discours écrit assez littéraire. Au premier tour, S. Royal utilise une forme à la limite inférieure de l’écrit, mais au second tour, elle choisit un style qui s’apparente plus à l’oralité, avec une plus faible diversité.

74F. Bayrou et surtout N. Sarkozy ont choisi la simplicité et la répétition plus caractéristiques de l’oralité. Au second tour, N. Sarkozy renforce encore ce choix (sa diversité passe en dessous de 300 (oral familier, conversation quotidienne). L’indice de spécialisation révèle deux choix opposés :

  • Nicolas Sarkozy a choisi de traiter un nombre important de thèmes en mobilisant, pour chacun de ces thèmes, un vocabulaire spécifique à ce thème. En quelque sorte, il privilégie le « mot juste » sur le « mot passe-partout ». Il renforce encore cette attitude au second tour pour atteindre une valeur qui se rencontre rarement dans le discours politique contemporain.
  • Tous les autres ont choisi l’hyper-généralité, avec un vocabulaire spécialisé inférieur à 10 % du vocabulaire total. S. Royal entre les deux tours se distingue tout particulièrement en faisant un choix exactement inverse à celui de N. Sarkozy, comme si elle se réfugiait dans les généralités.

Longueur et complexité de la phrase

75Enfin, la longueur de la phrase et sa structure sont deux éléments caractéristiques d’un style. La « phrase » est une suite de mots délimitée par le point ou, lorsqu’ils sont suivis d’un mot commun en majuscules, par les trois points de suspension, le point d’interrogation, le point d’exclamation.

76Pour établir la longueur moyenne de la phrase de chaque candidat, la longueur du corpus (nombre total de mots) est divisée par le nombre de phrases. Pour calculer l’indice de complexité de la phrase, on divise le nombre de ponctuations faibles (, ; :) par ce même nombre total de phrases.

Tableau 16

Indices de longueur et de complexité des phrases

Description de l'image par IA : Tableau avec deux colonnes "Longueur" et "Complexité" pour quatre livres : Bayrou, Le Pen, Royal, Sarközy.
Longueur Complexité Bayrou 28.71 2.47 Le Pen 28.06 2.71 Royal 27.48 2.31 Sarkozy 22.38 1.33

Indices de longueur et de complexité des phrases

77Ces deux indicateurs montrent que le style oratoire de Sarkozy se distingue nettement de celui de ses adversaires : ses phrases sont beaucoup plus courtes et moins complexes (elles contiennent deux fois moins de césures). Ce phrasé « coup de poing » ressemble aux messages publicitaires. Il dénote une recherche d’efficacité communicationnelle et révèle un style personnel radicalement différent de celui dominant dans la classe politique française, où l’on fait des phrases relativement compliquées, du moins en regard du goût contemporain.

78Marcel Cressot écrivait à ce propos que « la phrase longue répond à une vision totale et complexe et à une volonté de rendu synthétique » [18]. Elle est l’outil de la démonstration. La phrase courte présente une vision fragmentaire et nette. Elle est plus incisive et appropriée à l’argumentation et à la polémique.

79Naturellement, un même orateur utilise ces deux types de phrases, mais en quantité variable, et la proportion plus ou moins grande des différentes longueurs donne une coloration particulière au discours.

80**

81L’analyse des discours de campagne met bien en relief les différences de style et de stratégie de communication des candidats, spécialement des deux finalistes. Nicolas Sarkozy a mené la campagne la plus intense et il a été constamment au centre du débat électoral à la fois dans son discours et dans ceux de ses adversaires. À l’inverse, durant toute la campagne, sauf lors du débat télévisé, il a choisi d’accorder peu d’attention à ses concurrents. Il a adopté un style de communication familier en faisant des phrases plus courtes et moins complexes que ses rivaux. Il a trouvé – grâce à ses plumes de l’ombre ? – les phrases « coups de poing » qui cristallisent les idées dans la mémoire des électeurs. Après le premier tour, ses discours étaient aussi plus ancrés dans l’espace et le temps. Il a fait un usage plus abondant de chiffres pour mieux faire ressortir ses compétences gestionnaires et sa plus grande maîtrise des dossiers. Il a aussi privilégié un vocabulaire plus spécialisé. À cet égard, l’analyse des indices de spécialisation révèle deux stratégies différentes de communication. N. Sarkozy a mobilisé un vocabulaire spécifique plus important pour chacun des thèmes abordés. Il a privilégié l’expression simple et juste, alors que ses adversaires ont préféré l’hyper-généralité (les mêmes mots sont utilisés pour parler de différents sujets). De cette façon, peut-être a-t-il ainsi réussi à incarner l’idée de rupture avec la langue de bois politicienne ?

82Les deux candidats finalistes se partagent également quant aux thèmes de campagne. Celle de Ségolène Royal a été dominée par la défense des services publics et par les thèmes sociaux : sécurité sociale, logement, niveau des salaires, temps et conditions de travail, dialogue social, ainsi que la recherche et l’éducation supérieure. Même si elle a voulu prendre une certaine distance vis-à-vis de sa famille idéologique pour moderniser son discours et « ratisser » plus large, elle est demeurée fidèle aux thèmes traditionnels de la gauche. N. Sarkozy a misé sur des enjeux à la fois concrets et symboliques : pouvoir d’achat, plein emploi, valeur du travail, mais aussi : identité nationale, sécurité, antifiscalisme. Ainsi a-t-il pu braconner à la fois sur les terres de l’extrême droite et du centre gauche.

83Cette recherche montre la pertinence de la lexicométrie pour éclairer des questionsque se pose la science politique. Elle procure une description rigoureuse et exhaustive de ce que disent les politiciens permettant d’aborder d’autres questions, notamment celle concernant les effets de la communication électorale sur les électeurs. Évidemment, le but d’une campagne électorale est de persuader le maximum d’électeurs en proposant une vision de l’avenir, en mettant en valeur le candidat et en dépréciant ses adversaires. Bref, les mots sont choisis pour obtenir les votes des électeurs. Mais, malgré ce qu’affirment les conseillers en communication, aucune corrélation n’a pu être sérieusement établie entre le contenu des discours et la réussite ou l’échec des candidats. On peut certes tester, par un protocole expérimental, les effets des discours auprès de petits groupes, mais ces expériences sont artificielles et ne reproduisent pas la dynamique d’une campagne électorale. Pour ce faire, il faudrait mettre en relation les discours réellement prononcés et l’évolution de l’opinion publique. On pourrait par exemple, d’une part, tenter de vérifier si les sondages influencent la production des discours politiques en repérant les ruptures thématiques ou les changements stratégiques et en les corrélant aux résultats des sondages. On pourrait, d’autre part, relier les variations des intentions de vote, exprimées par les sondages, et le contenu des discours prononcés. Cependant, il faudrait tenir compte du processus de percolation, c’est-à-dire du décalage inhérent entre l’émission du message, sa transmission – notamment par les leaders et les relais d’opinion – et son éventuelle absorption par les électeurs. La lexicométrie produit les données nécessaires à la première étape de cette vérification en établissant le contenu de ce qui est émis à un moment donné, mais aussi, comme nous venons de le montrer, les thématiques et les stratégies de communication choisies par l’émetteur. Il reste donc à mesurer la relation entre ces données et l’évolution de l’opinion publique pour pouvoir saisir les effets des discours.


Date de mise en ligne : 28/07/2008

https://doi.org/10.3917/rfsp.583.0433