Chiffrer les programmes politiques lors de la campagne présidentielle 2007
Heurs et malheurs d'un instrument
- Par Benjamin Lemoine
Pages 403 à 431
Citer cet article
- LEMOINE, Benjamin,
- Lemoine, Benjamin.
- Lemoine, B.
https://doi.org/10.3917/rfsp.583.0403
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https://doi.org/10.3917/rfsp.583.0403
Notes
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[1]
Le Monde, 31/03/1988.
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[2]
Libération, 4/03/1995, Le Monde et La Tribune, 6/03/1995.
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[3]
L’analyse suit la dynamique de la controverse politique, médiatique et scientifique sur le chiffrage pendant la campagne présidentielle 2007. On s’appuie sur le dépouillement systématique de la presse généraliste et spécialisée pour les campagnes présidentielles 1988, 1995, 2002 et 2007, ainsi que sur une étude approfondie du site Débat 2007 de l’Institut de l’entreprise (Ide). Les entretiens cités ont été effectués entre mai 2007 et janvier 2008. Ils ont été réalisés auprès de journalistes économiques, de membres de l’Institut de l’entreprise, d’économistes (OFCE et IRES), de députés et de conseillers techniques des professionnels de la politique (assistants parlementaires et cadres de partis politiques).
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[4]
L’Institut de l’entreprise est une association (loi de 1901) créée en 1975 par une trentaine de grands groupes, qui « réunit aujourd’hui plus de 120 adhérents, dont les activités couvrent l’ensemble des secteurs économiques, générant un chiffre d’affaires cumulé qui représente plus de 20 % du PIB marchand de la France. L’Ide est piloté par un Conseil d’orientation composé d’une vingtaine de chefs d’entreprise ». Source : site internet de l’Ide.
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[5]
Selon l’intensité des réseaux qui les soutiennent, les chiffrages peuvent tendre au statut de faits solides, difficilement discutables, « des choses qui tiennent ». On emprunte le terme « d’indiscutabilité » à Alain Desrosières, « Discuter l’indiscutable, Raison statistique et espace public », dans Alain Cottereau, Paul Ladrière (dir.), « Pouvoir et légitimité. Figures de l’espace public », Raisons pratiques, 3, Paris, Éditions de l’EHESS, 1992, p. 131-154 ; « Comment faire des choses qui tiennent : histoire sociale et statistique », Histoire et mesure, 4 (3-4), 1989, p. 225-242.
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[6]
Loïc Blondiaux, « Le chiffre et la croyance, L’importation des sondages d’opinion en France ou les infortunes d’une opinion sans publics », Politix, 7 (25), 1994, p. 117-152, dont p. 117.
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[7]
Pour une étude des contraintes relatives à la montée en généralité et à la construction des grandeurs, cf. Luc Boltanski, « La dénonciation publique », dans L’amour et la justice comme compétence, Métailié, Paris, 1990, p. 255-233, et Luc Boltanski, Laurent Thévenot, De la justification. Les économies de la grandeur, Paris, Gallimard, 1991, p. 10.
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[8]
Plusieurs définitions de l’objectivité sont mobilisées dans la controverse sur le chiffrage. Elles correspondent aux attentes des acteurs du débat : d’une part, l’objectivité comme faisant disparaître celui qui argumente et sa situation singulière et, d’autre part, l’objectivité au sens de l’impartialité d’un juge et d’un arbitre. Sur cette question, cf. Allan Megill, « Four Senses of Objectivity », dans Allan Megill (ed.), Rethinking Objectivity, Durham, Duke University Press, 1994, p. 1-20 ; et Lorraine Daston, « Objectivity and the Escape from Perspective », Social Studies of Science, 22 (4), 1992, p. 597-618.
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[9]
Fondée en juin 1993, Pénombre regroupe à ce jour 450 adhérents de compétences professionnelles très diverses, ayant en commun le souci d’améliorer le débat démocratique par une utilisation raisonnée du nombre. Cf. « Pénombre, la vie publique du nombre », <http:// www. penombre. org>.
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[10]
« En revanche, d’autres chiffres envahissaient les médias : les chiffres des sondages, ceux de la délinquance, de l’argent en politique, de la parité, nombre de nombres ont traversé les campagnes, mais dans des usages éclatés » : Jean-René Brunetière, « Les nombres dans l’évaluation démocratique vernaculaire », dans Jean-Claude Boual, Philippe Brachet (dir.), Évaluation et démocratie participative, acteurs ? méthodes ? buts ?, Paris, L’Harmattan, 2004, p. 83-114, dont p. 110.
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[11]
Entretien avec un cadre du parti socialiste, rendu anonyme.
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[12]
Entretien avec Jean-Damien Pô, directeur des études à l’Institut de l’entreprise et animateur de la cellule de chiffrage Débat 2007.
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[13]
Michel Pébereau, Rompre avec la facilité de la dette publique, pour des finances publiques au service de notre croissance et de notre cohésion sociale, rapport remis au ministre des Finances Thierry Breton le 14 décembre 2005, Paris, La Documentation française, 2005.
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[14]
À titre d’exemple, les questions suivantes d’un journaliste du Figaro à l’Institut de l’entreprise : « Comment jugez-vous ce chiffrage du projet de l’UMP ? Ce chiffrage de l’UMP respecte-t-il les préconisations du rapport Pébereau sur la dette ? Le rapport Pébereau insistait sur le désendettement. Qu’en est-il dans le programme de l’UMP ? » (Le Figaro, 6/12/2006).
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[15]
Entretien avec Jean-Damien Pô, cité.
-
[16]
L’acceptation d’un constat alarmiste sur la dette contraint en retour les responsables politiques à élaborer leurs programmes dans le cadre d’un chiffrage. En empruntant le concept à Philippe Zittoun, on pourrait parler d’une « dette politique » contractée de manière implicite par les candidats vis-à-vis de l’expertise alarmiste (incarnée par Pébereau). Dette qui oblige le candidat, lorsqu’il se sert de la dette comme d’un argument, à faire suivre sa proposition d’un chiffrage. Cf. Philippe Zittoun, « Partis politiques et politiques du logement. Échange de ressources entre dons et dettes politiques », Revue française de science politique, 51 (5), octobre 2001, p. 683-706.
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[17]
Le Figaro Économie, 17/01/2007.
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[18]
Conférence de presse du 28/09/06. Source : site Débat 2007.
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[19]
On souscrit ici explicitement à la conclusion de Michel Dobry analysant les comportements politiques dans les débats sur les forces nucléaires françaises. Pour ce qui est du cas de la campagne 2007, le politique cale sa position vis-à-vis du consensus en réponse à des préoccupations immédiatement politiques et non comme le remarque Michel Dobry, « sur le terrain exclusif des conceptions ou convictions stratégiques » (Michel Dobry, « Le jeu du consensus », Pouvoirs, 38, 1986, p. 47-66, dont p. 66).
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[20]
Comme c’est le cas au poker, rendre visible ses cartes (ses atouts et ses faiblesses) revient à renoncer à toute marge de jeu en dehors des cartes réellement possédées.
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[21]
Tentative rapprochée de l’abandon doctrinal du principe de la « dictature du prolétariat » et de la conversion à la « “force de frappe” nucléaire » : Michel Dobry, art. cité, p. 52.
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[22]
« Pour la première fois, le Front national s’essaie au chiffrage : un coût de 90,3 milliards d’euros (54,3 milliards de dépenses et 36 milliards de recettes fiscales en moins) et un gain de 91,4 milliards (70,9 milliards d’économies et 20,5 milliards de recettes supplémentaires) » : « Le Pen intensifie ses efforts de normalisation », Les Échos, 23/02/2007.
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[23]
« Yves Salesse, président de la Fondation Copernic, et le coût des 125 propositions », Marianne, 19/02/2007.
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[24]
Le principe du chiffrage donne lieu au sein des partis à des discussions sur l’efficacité d’une telle méthode militante. Il peut passer pour excessivement « techno » face à un travail militant traditionnel dirigé vers la mobilisation sur le terrain.
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[25]
En annonçant le énième rituel combat : la « bataille sur les chiffres ne fait que commencer ».
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[26]
Le terme de « donnée » est dans ce cas précis intéressant : les chiffres sont effectivement « donnés » et mis en circulation par les professionnels de la politique. Les journalistes les suspectent d’autant plus qu’ils sont témoins de la trop grande facilité avec laquelle ils sont communiqués par les officines partisanes pour dénoncer l’adversaire.
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[27]
« Bataille autour du financement des programmes présidentiels », La Tribune, 13/02/2007. T. Breton estime le projet du PS à 100 milliards d’euros et F. Hollande à 34 milliards d’euros (Le Figaro Magazine, 17/06/2006).
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[28]
« Projet du parti socialiste, l’addition sera lourde », Le Figaro, 10/06/2006.
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[29]
Brut signifie que les économies et recettes à venir ne sont pas déduites de ce calcul.
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[30]
Entretien avec Guillaume Delacroix, journaliste, Les Échos.
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[31]
Entretien avec Claire Guélaud, journaliste, Le Monde, pages économiques.
-
[32]
L’expression est empruntée à Theodore M. Porter, Trust in Numbers. The Pursuit of Objectivity in Science and Public Life, Princeton, Princeton University Press, 1995.
-
[33]
Entretien avec Jean-Damien Pô, cité.
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[34]
« Il ne s’agit pas de prendre parti dans le débat politique, ni de juger de l’opportunité de tel ou tel programme, assure Michel Pébereau, président de l’Institut de l’entreprise. Nous nous contentons d’évaluer leur coût. Aux candidats d’annoncer ce qu’ils prévoient pour financer ces dépenses » (dans « Les propositions des candidats chiffrées ! », Le Parisien, 29/09/2006).
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[35]
Les Échos, 29/09/2006, Le Monde 5/10/2006.
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[36]
Le changement de sigle (de CNPF à Medef), « réclamé dès la fin des années 1970, par des protagonistes qui voulaient gommer la charge négative du terme patron […] correspondait à une volonté de neutraliser la fonction de chef d’entreprise et de faire des organisations patronales des groupements défendant et promouvant l’entreprise, entité incontestable et idéologiquement neutre, et non pas représentant des patrons » (Michel Offerlé, Les organisations patronales. Problèmes politiques et sociaux, Paris, La Documentation française, juin 2007, p. 9).
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[37]
Entretien avec journaliste X, rendu anonyme.
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[38]
Entretien avec journaliste Y, rendu anonyme.
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[39]
« Rexecode libre mais proche du Medef », Libération, 4/05/2006.
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[40]
Jean-Pierre Boisivon, conférence de presse à l’Ide, 28/09/2006. Michel Pébereau fait part de son souci de « ne pas prendre parti dans le débat politique » (interview dans La Tribune, 29/09/2006).
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[41]
Chiffres fournis par Jean-Damien Pô. Ce dernier organise des rencontres en ligne, lance des invitations à des personnalités, organise des chats et régulièrement des podcast vidéos (Entretien, cité).
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[42]
Entretien avec Jean-Damien Pô, ibid.
-
[43]
Le Monde, 21/04/2007.
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[44]
Entretien avec Jean-Damien Pô, ibid.
-
[45]
Au pool de trois chercheurs s’ajoute, dans l’équipe Débat 2007, une personne chargée de la communication, un stagiaire de Sciences Po Paris, qui s’occupera de l’entretien du site.
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[46]
En ce qui concerne les ressources administratives des chiffreurs : l’animateur du déconomètre devenu chiffreur « avait fait l’X et l’ENSAE, il était passé conseiller budgétaire dans un cabinet, il savait grosso modo, enfin très largement, à la louche, il était capable de dire combien ça coûtait » (Entretien avec Jean-Damien Pô, ibid.).
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[47]
Le Figaro Économie, 28/08/2006.
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[48]
Entretien avec un cadre du parti socialiste, cité.
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[49]
Seule l’équipe de campagne de Bayrou utilise aussi une hypothèse haute et basse, ce qui modère les calculs et rend les résultats obtenus voisins de ceux de l’Ide.
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[50]
Entretien avec Jean-Damien Pô, cité.
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[51]
L’exemple fréquemment employé pendant la campagne est celui de l’augmentation automatique et naturelle du SMIC sur 5 ans indexé sur l’inflation.
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[52]
La Tribune, 29/09/2006.
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[53]
Entretien avec Claire Guélaud, cité.
-
[54]
Entretien avec Jean-Damien Pô, cité.
-
[55]
Entretien avec Jean-Damien Pô, ibid.
-
[56]
Daniel Schneidermann critique Guélaud sur son blog « big bang blog » : « Le Monde et la calculette indépendante de Débat 2007. Un joli faux nez dans la guerre des chiffrages », 14/02/2007. Claire Guélaud confie d’ailleurs avoir été attaquée par la « gauche antilibérale », et notamment le site Internet d’observatoire critique des médias Acrimed (Entretien avec Claire Guélaud, cité).
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[57]
L’Ide situe dans les mêmes fourchettes les programmes de l’UMP et du PS : « L’Ide chiffre à 50 milliards les deux projets présidentiels », La Tribune, 13/02/2007.
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[58]
Entretien avec Claire Guélaud, cité.
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[59]
« Ainsi lorsqu’il a évoqué la possibilité d’un crédit d’impôt recherche à 100 %, dans son discours dimanche, Nicolas Sarkozy a “visiblement fait un lapsus”, selon Débat 2007. Son entourage confirme en effet que le dispositif auquel il faisait référence est celui contenu dans le projet législatif, plus limité » (Sophie Fay, Le Figaro Économie, 17/01/2007).
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[60]
L’Ide n’accorde pas « confiance à l’hypothèse de croissance de l’UMP », selon Le Figaro, 11/12/06. Cf. aussi « Quand l’UMP refait ses comptes », Le Nouvel Observateur, 22/02/2007.
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[61]
Entretien avec Guillaume Delacroix, cité.
-
[62]
Entretien avec Jean-Damien Pô, cité.
-
[63]
« Attaqué sur le manque de précision sur le chiffrage de son programme, Nicolas Sarkozy est resté flou. Mais la vérité ne saurait tarder » (La Tribune, 1/12/2006).
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[64]
La quadrature du cercle « improbable » de la baisse des impôts, de l’augmentation des dépenses et de la réduction des déficits rend l’équilibre de sa posture difficile.
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[65]
« Quand Sarkozy copie Chirac », L’Express, 01/02/2007. Dans le même ordre d’idées, la « ferveur dépensière » du candidat est pointée par Alain Lambert qui doit convaincre, dans l’équipe de campagne, Emmanuelle Mignon (L’Express, 14/12/2006).
-
[66]
Entretien avec un cadre du parti socialiste, cité.
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[67]
Jacques Julliard, « La femme à abattre », Nouvel Observateur, 22/02/2007.
-
[68]
Jacques Julliard, ibid.
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[69]
Le Figaro, 10/06/2006.
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[70]
Le Parisien, 20/02/2007.
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[71]
Entretien avec Guillaume Delacroix, cité.
-
[72]
Député nouveau centre, ex-UDF, conseiller économique et budgétaire de François Bayrou pendant la campagne présidentielle 2007 et secrétaire de la commission des finances à l’Assemblée nationale.
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[73]
Entretien avec un cadre du parti socialiste, cité.
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[74]
« Bayrou vainqueur de la bataille du chiffrage. Qui l’eut cru ? », Le Figaro, 16/02/2007 ; « Des trois candidats en tête dans les intentions de vote, le programme de Bayrou est celui dont les propositions coûtent le moins cher », Le Monde, 8/03/2007.
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[75]
Le Figaro, 16/01/2007.
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[76]
Entretien avec un conseiller parlementaire du Nouveau Centre (ex-UDF), qui a contribué avec Charles de Courson au chiffrage de François Bayrou.
-
[77]
Entretien avec Jean-Damien Pô, cité.
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[78]
Bayrou arrive en tête avec 37,6 % des intentions de vote, suivi de Sarkozy avec 27,3 % et Royal avec 20 % (Sondage interne Débat 2007, « Engageons le débat », réalisé entre les 11 et 22 avril 2007).
-
[79]
On qualifie même son programme de « minimaliste » (L’Express, 22/02/2007).
-
[80]
Entretien avec Charles Amédée de Courson, député Nouveau Centre, soutien de François Bayrou. Le prérequis de ne pas élever les prélèvements obligatoires se retrouve dans les recommandations de l’Ide. Cf. Michel Pébereau, Bernard Spitz, C’est possible, voici comment. Lettre ouverte à notre prochain(e) président(e), Paris, L’Institut de l’entreprise/Robert Laffont, 2007.
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[81]
« Le chiffrage des programmes, s’il a fait débat dès le début du mois de février, n’est plus mis en avant par aucun candidat à l’approche du premier tour. Chacun a pris des libertés par rapport aux engagements de départ, ajoutant dans la dernière ligne droite de nouvelles mesures » (Les Échos, 17/04/2007).
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[82]
Entretien avec Jean-Damien Pô, cité.
-
[83]
Entretien avec Charles Amédée de Courson, cité.
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[84]
Parti socialiste, « Le pacte présidentiel, un financement juste pour des réformes profondes », 21/02/2007.
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[85]
Entretien avec cadre du parti socialiste, cité.
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[86]
Entretien avec un conseiller parlementaire de Didier Migaud.
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[87]
G. Delacroix écrit ainsi : « L’intervention quasi quotidienne de l’Institut de l’entreprise commence à agacer au PS. L’entourage de Ségolène Royal n’est pas convaincu de l’impartialité des chiffrages du club patronal présidé par Michel Pébereau. “Je suis prêt à aller devant lui pour en débattre point par point”, a lancé sèchement Michel Sapin. Didier Migaud conteste le référent : “L’Ide ne délivre pas la Bible” » (Les Échos, 22/02/2007).
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[88]
Entretien avec journaliste Y, rendu anonyme, cité.
-
[89]
Entretien avec Jean-Damien Pô, cité.
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[90]
« Royal ne veut pas se laisser enfermer dans le débat sur le chiffrage », Les Échos, 14/02/2007.
-
[91]
Henri Guaino regrette que « le comptable ait pris le pouvoir dans le débat politique », dans les chroniques « L’ambiguïté des chiffrages », Les Échos, 24/10/2006, et « Économie politique ou science économique », La Croix, 18/12/2006.
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[92]
Le Figaro, 18/04/2007.
-
[93]
En référence à un titre de Pébereau, qui parle des dérapages de la dette publique comme cause de l’asphyxie de l’action publique : Michel Pébereau, Sébastien Proto, « Dette publique, rétablissement ou asphyxie », dans C’est possible, voici comment…, op. cit.
-
[94]
Entretien avec Charles Amédée de Courson, cité.
-
[95]
Alain Gérard Slama, « Aussi longtemps que les candidats actuels se laisseront enfermer dans une campagne de Premier ministre, le crédit de notre vie politique n’aura rien à gagner », Le Figaro Magazine, 10/03/2007.
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[96]
Le Monde, 21/10/2006.
-
[97]
Henri Guaino, La Croix et Les Échos, art. cités.
-
[98]
L’OFCE est un institut qui, structurellement et conjoncturellement, défend une position relativiste sur la question de la dette publique. Rattaché à la Fondation nationale des sciences politiques, l’observatoire est créé en 1981, sous l’impulsion de Raymond Barre (au même moment que Rexecode, institut patronal, et l’IRES, géré collégialement par les syndicats de salariés) « pour concurrencer sur le terrain de l’expertise l’Insee et la Direction de la prévision ». Mario Dehove explique que l’OFCE n’est pas soumis directement à une urgence ou une contrainte politique : « L’OFCE produit en toute liberté des analyses de la conjoncture d’inspiration plus keynésienne que celle des administrations publiques » (Mario Dehove, « Les acteurs de l’expertise économique en France », dans Benoît Ferrandon (dir.), La politique économique et ses instruments, Paris, La Documentation française, 2004, p. 138-143).
-
[99]
Une évaluation bouclée signifie joindre, dans le calcul, le coût ex ante d’une mesure et son rendement in fine.
-
[100]
Entretien avec Xavier Timbeau, directeur du département Analyse et prévision de l’OFCE.
-
[101]
Entretien avec économiste de l’OFCE, rendu anonyme.
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[102]
Entretien avec Xavier Timbeau, cité.
-
[103]
Entretien avec un cadre du parti socialiste, cité.
-
[104]
Entretien avec Xavier Timbeau, ibid.
-
[105]
L’interprétation opportuniste de ces associations (et dissociations) entre les professionnels politiques et les économistes est d’ailleurs partagée par le journaliste-essayiste François De Closets qui fait le récit un an plus tard des polémiques sur le chiffrage. Il déplore le fait que les candidats n’écoutent pas les « bons » experts, ceux qui tiennent compte du chiffrage et de la dette publique. « Il existe de nombreux économistes responsables dans la majorité qui manifestent en privé leurs inquiétudes. Mais à l’évidence, ils n’ont pas l’oreille de Nicolas Sarkozy. De Henri Guaino à Jean-Paul Fitoussi, les endetteurs sont toujours les conseilleurs » (François de Closets, Le divorce français. Le peuple contre les élites. Paris, Fayard, 2008, p. 241).
-
[106]
Cf. Michel Armatte, Amy Dahan, « Modèles et modélisations (1950-2000) : nouvelles pratiques, nouveaux enjeux », Revue d’histoire des sciences, 57 (2), 2004, p. 243-303.
-
[107]
Jean-Paul Fitoussi, Lettre de l’OFCE, 288, 26/07/2007.
-
[108]
Entretien avec Jean-Damien Pô, cité.
-
[109]
François Bayrou, dans l’esprit de Courson, son porte-parole budgétaire, est le « seul à dire la vérité en matière budgétaire » et à en « tirer les conséquences dans ses propositions ».
-
[110]
François Hartog, Régimes d’historicité, présentisme et expériences du temps, Paris, Seuil, 2003.
-
[111]
Entretien avec Xavier Timbeau, cité.
-
[112]
Par exemple, au sujet des emplois-tremplins : « Ce qui intéresse l’électeur et le politique c’est pas de savoir combien ça coûte quand on fait 500 000. C’est de savoir, est-ce que c’est intéressant d’en faire un, ou est-ce que c’est pas intéressant ? S’il est convaincu par les arguments qui font que c’est intéressant et bien à ce moment-là, en faire 500 000, 1 million, un milliard. C’est un problème d’allocation de ressource, d’arbitrage. Mais bon, voilà ok, on va dégager les moyens… » (Entretien avec Xavier Timbeau, ibid.).
-
[113]
L’impossibilité du chiffrage universel, qui échappe aux singularités, contraste avec le cas des Pays-Bas où toute campagne électorale – et ce fut le cas pour le scrutin législatif de novembre 2006 – est précédée d’une évaluation chiffrée et précise par le Bureau central du Plan, une tradition lancée en 1986. L’an dernier, huit partis en lice ont ainsi demandé à cet organisme indépendant d’établir le coût des mesures qu’ils proposaient. « C’est un moyen, non partisan, de comparer les propositions, de rendre compréhensibles les mesures avancées et d’offrir un service tant aux électeurs qu’aux partis », explique un porte-parole (« Aux Pays-Bas, on ne rigole pas avec les évaluations », Le Monde, 20/02/2007).
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[114]
Cet article a bénéficié des lectures attentives et critiques de Michel Dobry, Dominique Linhardt et Jean-Luc Parodi. Je les en remercie.
1En mars 1988, moins d’un mois avant le scrutin, Raymond Barre est le seul candidat se présentant à l’élection présidentielle à dévoiler publiquement une estimation chiffrée du coût de son programme pour les finances publiques. Affichant ses « 130 milliards de francs » de dépenses publiques nouvelles sur 5 à 7 ans, il est taxé dans Le Monde [1] de candidat « original ». En 1995, ceux que la presse appelle « les experts balladuriens » lancent une offensive contre Jacques Chirac et tentent de disqualifier les propositions du rival de droite, en les décrivant comme irréalistes et irresponsables parce que trop coûteuses. L’écart entre les estimations des deux parties est conséquent : une fourchette comprise entre 500 et 680 milliards de francs pour les balladuriens, moins de 100 milliards pour les chiraquiens. L’attaque est jugée, du côté chiraquien, « grossière », « ubuesque » et « grotesque ». Dans la confusion, Jacques Baumel, rallié à Édouard Balladur, en appelle à une commission d’experts indépendants pour arbitrer entre les deux chiffrages et clore ainsi, par une évaluation impartiale, une controverse qui offre l’image d’une droite déchirée. Au moment même où la droite s’étripe, Martine Aubry communique sur la nécessité pour tout homme politique de faire un chiffrage sérieux et de ne pas dire que « demain, on va raser gratis ». Après avoir annoncé la publication prochaine d’un chiffrage détaillé des mesures du candidat socialiste, elle est rappelée à l’ordre par Daniel Vaillant, le directeur de campagne de Lionel Jospin : le programme dans sa globalité n’est pas chiffrable, mais le candidat du parti socialiste donnera bientôt les « grandes orientations » budgétaires de ses propositions. Relatant ces duels, les journalistes décrivent des estimations faites à la « va-vite », « sur un coin de table », « des extrapolations » et une « avalanche de chiffres surréalistes », révélatrices d’une « mauvaise foi » flagrante [2].
2Ce rappel de précédents atteste du fait que chiffrer son propre programme comme celui de son adversaire ne constitue ni une contrainte systématique ni un impératif permanent du professionnel de la politique. La nécessité d’une quantification des propositions politiques n’a rien de « naturel », et la transformation de la variété des propositions contenues dans un programme (du projet formalisé et bouclé aux simples slogans de campagne) en coûts pour les finances publiques dépend étroitement des exigences fluctuantes de la campagne électorale. Intervenant au terme d’usages sédimentés, la question du chiffrage des programmes politiques a pris au cours de la campagne présidentielle de 2007 une tournure particulièrement vive. La controverse a mis aux prises non seulement les hommes politiques et les structures partisanes, mais aussi des économistes, des cellules de chiffrage concurrentes et des journalistes [3]. L’un des enjeux de cette controverse a été la possibilité d’un chiffrage budgétaire non partisan, extérieur aux partis politiques, qui fonctionnerait comme une référence pour le débat public qui s’engage à cette occasion.
3La polémique éclate suite au succès provisoire du site Internet Débat 2007, plateforme d’accueil du chiffrage promu par l’Institut de l’entreprise (Ide) [4]. La question au cœur de la dispute est la suivante : la mesure du coût pour les finances publiques des programmes politiques peut-elle transcender les perspectives politiques partisanes et singulières ? Les mobilisations « pour » et « contre » l’installation pérenne d’instances de chiffrage indépendantes et extérieures aux acteurs de la confrontation politique (partis politiques, candidats, écuries de campagne) rendent descriptibles les épreuves auxquelles sont soumises les formes quantifiées. En effet, ou bien les chiffres avancés bénéficient d’un accord général, échappant ainsi à la critique et tendant à « l’indiscutabilité » [5], ou bien, au contraire, ils sont « sujets à caution », et ne passent pas le cap de leur réduction à une position dans la compétition politique, ce qui les cantonne au registre de l’instrumentalisation partisane. Les tentatives de l’Institut de l’entreprise pour se faire reconnaître un statut d’extériorité par rapport aux camps politiques en présence et s’imposer comme un tiers-chiffreur crédible – neutre, impartial et arbitre – constituent autant d’indicateurs du travail social requis pour rendre acceptable, par les acteurs du débat public, des chiffres indiscutables. Si, comme l’affirme Loïc Blondiaux, « la force de la forme statistique tient précisément à cette parenté avec les énoncés scientifiques, à ce qu’elle paraît devoir échapper dans un premier temps au débat politique et social pour mieux le circonscrire dans un second temps et servir de référence indiscutable dans les controverses » [6], la carrière instable du chiffrage non partisan, son succès provisoire et son échec final, explicite les modalités techniques, sociales et politiques qui font successivement tenir une instance productrice de calculs comme un instrument de référence du débat public, puis contribuent ensuite à son effondrement en un dispositif partiel et partial, un outil politiquement orienté.
4Le degré de généralité d’un chiffre est tributaire des acteurs du débat public, qui peuvent contribuer, par les usages qu’ils en font, à effacer les traces sociales de l’instrument (pour le désingulariser) ou, à l’inverse, l’attacher à l’identité (sociale et politique) de son producteur [7]. L’objectivité du chiffrage est ainsi garantie selon les utilisations, c’est-à-dire localement et au cas par cas : en cela, la grandeur des nombres est indexée à la manière dont s’articulent conjoncturellement les intérêts de ceux qui participent aux univers politiques et journalistiques [8]. En effet, la reconnaissance publique de la capacité de l’instrument à produire des chiffres justes, « raisonnables » et « acceptables » dépend de l’intensité avec laquelle les professionnels de la politique acceptent de participer au dispositif et, en particulier, de préciser la gamme de leurs propositions (les délais de mise en œuvre et la cible précise d’un projet de politique publique). Le degré de l’investissement des candidats peut être plus ou moins relâché ou soutenu, car il est subordonné aux logiques hétérogènes de la campagne électorale, faites d’inconstances, de réorientations stratégiques et tournées vers un impératif d’efficacité.
Un contexte marqué par le « problème » de la dette publique
5L’attention accordée aux chiffres n’est donc pas un invariant des arènes politiques. Jean-René Brunetière, président du conseil d’administration de Pénombre, une association qui vise à « développer un espace public de réflexion et d’échange sur l’usage du nombre dans les débats de société » [9], critique rétrospectivement le faible « recours » aux chiffres dans les programmes présidentiels pendant la campagne de 2002. Les questions économiques et sociales ne figurent pas au premier rang des préoccupations de campagne.
« Les promesses de tous les partis, formulées en termes littéraires, se gardaient bien des analyses chiffrées et encore plus des engagements quantifiés […]. On est frappé de la disparition dans les programmes des chiffrages du coût des mesures. Sans doute parce qu’il y a une perte de confiance totale dans ce genre de chiffres, qu’on a d’ailleurs bien du mal à comparer à quelque chose de commun, qui fasse image. » [10]
7Un conseiller du parti socialiste, chargé rue de Solférino de rédiger des notes techniques, souligne la faible attention accordée à l’époque aux questions économiques, en comparaison des thématiques sécuritaires.
« Nous avions fait un exercice de chiffrage : à l’époque, les Français s’en foutaient. Il y avait eu une sortie du commissaire européen, à l’époque en charge des questions économiques et budgétaires, Pedro Solbes, qui avait dit que le projet de Chirac était intenable, bon… pour passer entre les gouttes du pépé d’Orléans qui s’était fait tabasser. Tout le monde s’en foutait. On avait pas une campagne économique et sociale. » [11]
9Pour Jean-Damien Pô, l’animateur de la cellule de chiffrage Débat 2007, le précédent de 2002 laisse le souvenir d’une campagne qui serait passée à côté de l’essentiel.
« Ce qui était dramatique à nos yeux, c’était le précédent de 2002 où toute la campagne s’était faite sur des problématiques sociétales : la sécurité, l’immigration, bon qui étaient des problématiques extrêmement importantes, qu’on ne méconnaît pas, mais en revanche il ne s’est à peu près rien dit sur l’économique et sur le social. » [12]
11La particularité de la campagne présidentielle de 2007 tient moins à la prévalence d’un cadrage économique qu’à la place étonnante qu’occupent les soucis d’ordre spécifiquement budgétaires. L’installation, en amont de la campagne électorale, d’un consensus sur les finances publiques découle d’une série de conventions – matérialisées par les normes du Pacte de stabilité et de croissance (3 % de déficit et 60 % de dette publique/ PIB) – qui se sont imposées comme des contraintes incontournables. La publication du rapport de Michel Pébereau [13], en décembre 2005, et ses amples relais médiatiques et politiques imposent, parmi les professionnels de la politique, une interprétation maximaliste du problème de la dette publique. Le succès du rapport consacre le ralliement autour d’un constat qui fait de la dette publique un enjeu majeur. L’état des lieux budgétaires se présente comme « un mur de faits » devant lequel les responsables politiques sont sommés de réagir. Les programmes des trois principaux candidats (Bayrou, Royal, Sarkozy) sont marqués par cette nécessité et contiennent chacun des propositions sur les modalités de résorption de l’endettement et sa répartition temporelle. Dans l’émission « J’ai une question à vous poser », le « compteur analogique de la dette publique », trouvaille télégénique qui fait défiler à grande vitesse et sur un écran vidéo les 13 chiffres, rappelle à chaque instant la menace qui plane sur la prestation du candidat à l’élection présidentielle interrogé par l’animateur.
12Dans cette version, la décision politique intervient en bout de course, alors que la controverse entre économistes s’est stabilisée autour d’une option technique, cristallisée autour du rapport Pébereau. L’écart cognitif entre les différentes interprétations porte sur le fait même de reconnaître la dette comme un « problème », ce qui ne semble plus faire de doute dans les usages politiques pendant la campagne électorale. L’option alternative qui consisterait à relativiser le problème de la dette publique et se refuserait à faire de la dette un fait isolé en la reliant à d’autres phénomènes économiques (comme la croissance ou le chômage), est provisoirement cantonnée aux marges et à l’hétérodoxie économique. Le consensus sur la reconnaissance d’un « problème » de la dette publique fonde l’intérêt que l’on porte au chiffrage budgétaire des programmes. En effet, les propositions politiques en matière budgétaire, fiscale et économique sont évaluées par les journalistes en fonction de leur conformité aux préconisations et diagnostics de la commission Pébereau [14].
« L’opinion publique et les médias sont devenus très attentifs à la question des marges de manœuvre budgétaires des gouvernements parce qu’ils ont été sensibilisés à l’enjeu de la dette publique. Le travail de Michel Pébereau là-dedans est déterminant. Et ce n’est pas pour rien que c’est lui qui a présidé l’Institut de l’entreprise (Ide) et que c’est l’Ide qui a fait ça [le chiffrage]. On est dans un prolongement idéologique si j’ose dire. Il y avait une attention et une attente de l’opinion publique et des médias sur ces sujets-là. » [15]
14L’explicitation des modalités de financement du programme devient un enjeu visible, qui donne lieu à une veille médiatique. En vertu des engagements tacites contractés en consentant aux constats et recommandations du rapport alarmiste sur la dette de Michel Pébereau [16], l’exposition publique d’un chiffrage cohérent par les partis politiques devient un gage de sincérité politique. Le cadrage macro-économique comme la traduction chiffrée des engagements financiers concomitante tendent à devenir le « préalable de tout ».
– « Le Figaro : Le projet législatif de l’UMP et les propositions qu’y ajoute Nicolas Sarkozy paraissent très coûteux. Que devient l’objectif d’assainir les finances publiques ?
– Alain Lambert : Le projet présidentiel sera différent du programme législatif. Mais les deux s’inscrivent dans un même cadrage macroéconomique. Celui-ci est le préalable de tout.
– Le Figaro : Comment ces mesures peuvent-elles être financées ?
– A.L : Elles seront paramétrées pour être finançables. » [17]
16L’exercice de chiffrage s’inscrit ainsi dans le prolongement de l’orthodoxie récemment établie sur les finances publiques et la dette. La connexion entre le chiffrage et le risque de la dette est explicite pour la cellule de chiffrage intitulée Débat 2007 et émanation de l’Institut de l’entreprise, cercle de pensée patronal présidé depuis 2005 parMichel Pébereau, président du conseil d’administration de BNP-Paribas et auteur du rapport sur la dette. Le procédé qui vise à inciter les instances de la décision politique à penser, organiser et agencer ses propositions politiques dans un cadre de financement limité – par les seuils de déficit et de dette publique – fonctionne comme une « boîte noire » renfermant une problématisation de la dette, en faisant disparaître le caractère discutable des conventions établies sur les finances publiques. La nouveauté qui caractérise la campagne de 2007 est cette insertion du chiffrage dans un cadrage verrouillé et non débattu sur les finances publiques et la dette. Le chiffrage opère comme la concrétisation (la matérialisation par un outil de calcul) du souci de la dette. Les propos de Michel Pébereau, inaugurant la cellule de chiffrage lors de la conférence de présentation aux journalistes, sont significatifs du principe d’autofinancement budgétaire censé prévaloir.
« Il est clair que tout responsable politique qui, aujourd’hui, propose une augmentation de la dépense devrait être immédiatement interrogé sur les dépenses qu’en contrepartie il va supprimer pour financer la dépense qu’il propose de créer. » [18]
18Toutefois, les principes qui sous-tendent le consensus sur les finances publiques ne structurent les comportements politiques que pour autant que les configurations de campagne l’exigent. Dit autrement, le consensus est joué [19] : le bloc de conventions, le pacte tacite sur les finances publiques qui lie le politique au chiffrage sera respecté lorsqu’il apparaît trop coûteux politiquement de s’en éloigner ; mais à l’inverse, il pourra être enfreint dès lors qu’il est jugé trop coûteux de le respecter à la lettre.
Le chiffrage partisan : une ressource politique
19Le projet du chiffrage apolitique de l’Institut de l’entreprise mise sur la propension des candidats et de leurs équipes de campagne à participer à une discussion ouverte, « cartes sur table », sur le financement des promesses électorales. Cette collaboration est loin d’aller de soi, puisqu’elle rompt avec l’usage routinier que les professionnels de la politique faisaient jusqu’ici du chiffrage, utilisation amplement tournée vers la poursuite de gains tactiques (de distinction et de démarcation) vis-à-vis des concurrents. Avant d’être une contrainte systématique, censée s’appliquer à tous, le chiffrage est une ressource du jeu politique. Comme on le soulignait en exposant les précédents du chiffrage en campagne électorale (1988 et 1995), l’activité de calcul des coûts budgétaires d’un programme a rarement échappé, avant 2007, à la maîtrise tactique des partis politiques. En l’absence d’une régulation ou contrainte tierce, les candidats et leur staff de campagne décident (ou ne décident pas) de procéder au chiffrage de leurs propositions, mais contrôlent aussi le tempo de sa publication. En outre, le chiffrage partisan permet de maintenir des asymétries d’information qui remplissent une fonction tactique importante : le compétiteur politique se laisse la possibilité de changer le curseur de l’évaluation en jouant sur le rythme et l’ampleur d’une proposition de politique publique, autant de paramètres pouvant faire varier la mesure du financement. Ce faisant, le candidat s’assure des marges de manœuvre et de réponse aux éventuelles contre-attaques ou offensives du rival. Le fait d’arrêter son chiffrage global à un instant t, enregistré par la presse, revient à dévoiler son jeu et ses cartes [20] : s’il s’agit bien d’un coup censé participer au renforcement d’une position, cela peut également conduire à se rendre plus vulnérable parce que trop visible ; mal conçu le chiffrage prête le flanc à la critique, trop bien ficelé, il peut empêcher des revirements (des réagencements internes au programme) opportuns.
La légitimation par le chiffrage
20Les utilisateurs du chiffrage partisan projettent dans l’outil leurs stratégies de fabrication d’une identité politique et d’obtention d’avantages dans le jeu politique. Michel Dobry interprète dès 1986 « la tentative de chiffrage financier du programme commun » comme un des éléments « très significatifs » du « réaménagement symbolique » entrepris au sein du parti communiste en 1981 [21]. La première des vertus du chiffrage, escomptées par ceux qui s’en servent, résiderait donc dans sa capacité à rendre légitime en politique. Saisie « aux confins » de l’échiquier politique, par les candidats qualifiés de « périphériques », l’opération ouvrirait la voie à la « normalisation » politique et pourrait transformer des partis dits « non gouvernementaux » en « partis responsables ». C’est en ces termes qu’est interprété le chiffrage de Jean-Marie Le Pen pendant la campagne 2007 [22]. José Bové propose lui aussi un chiffrage de son programme, dont le coût est estimé à 160 000 milliards d’euros [23]. Selon Michel Husson, économiste à l’Institut de recherche économiques et sociales, qui s’en est chargé, la quantification budgétaire est censée fournir une preuve de la faisabilité économique d’un projet de société [24]. L’échafaudage numérique devrait permettre de suspendre l’accusation d’irréalisme et d’impossibilité technique : l’ampleur du chiffre valant alors l’ampleur de l’ambition politique, le candidat Bové démontre son engagement pour une vaste politique de redistribution des richesses. Pris dans les tactiques partisanes, le chiffrage est une ressource parmi d’autres dans le répertoire d’action du professionnel de la politique. Le calcul est fait au sein des équipes de campagne qui décident d’utiliser cette arme du chiffre contre l’adversaire. Le chiffre est mis au service d’une stratégie de qualification de soi et de disqualification de l’autre : le politique se sert du chiffrage pour faire valoir la supériorité de sa candidature (plus « crédible », plus « réaliste ») par rapport à celle des autres candidats dont on dénonce, du même geste, l’inévitable gabegie sur les finances publiques à laquelle conduirait la mise en œuvre de leur programme. Les équipes de campagne livrent donc leur propre expertise et utilisent la voie de la quantification budgétaire pour servir leur cause personnelle et obtenir des avantages concurrentiels. Mais, réduits à ce caractère éminemment partisan, les chiffres produits ne peuvent pas prétendre au statut de preuve qui est pourtant si recherché.
La démesure du chiffrage partisan
21Les opérations de chiffrage sont en effet rapidement épinglées par les journalistes qui les décryptent volontiers en termes stratégiques. Les chroniques de campagne multiplient les métaphores dérivées de l’affrontement dual : on parle de « bataille », de « guerre » ou encore d’ « assaut ». Rarement dépourvu de pointes ironiques, le commentaire journalistique souligne la démesure propre à une séquence de la vie politique devenue rituelle [25] : la « mauvaise foi » serait trop évidente et aucune confiance ne pourrait dès lors être accordée aux données [26] « extravagantes » avancées par les écuries de campagne. Les écarts entre les évaluations disponibles sont si proches du jugement a priori d’un parti sur l’autre qu’ils apparaissent nécessairement « grossiers » et « invraisemblables » : les adversaires majorent l’ennemi de « plus du double », du « simple au triple », à l’image de Thierry Breton, alors ministre de l’Économie du gouvernement Raffarin, s’alarmant « des milliards et des milliards » [27] alignés sur le papier par les socialistes. Le soupçon est de rigueur et la mise à distance de chiffres dont les médias rappellent volontiers le marquage politique constituerait un garant de la vigilance et de l’objectivité journalistique.
22En 2007, les controverses sur le coût des programmes respectifs de la droite et de la gauche commencent dès juin 2006, soit près de 11 mois avant le scrutin et alors qu’aucun des candidats ne s’est encore déclaré officiellement. Réunis en convention nationale, les socialistes parachèvent leur programme pour les prochaines élections législatives. Le lendemain, Thierry Breton, ministre de l’Économie et des Finances en fonction, en fait une évaluation chiffrée : 100 milliards d’euros, montant qualifié d’« astronomique » [28] puisque trois fois supérieur à celui avancé par François Hollande, pour qui le coût serait de l’ordre de 34 milliards d’euros. À peine une semaine plus tard, par voie de presse, Jean-François Copé, ministre délégué au Budget, poursuit l’offensive et dénonce la « gabegie » à venir de la « gauche dépensophile » en ironisant sur les sommes « mirobolantes » et « d’une autre époque » qui seront dépensées par la gauche si elle est élue. Chiffrant le coût du projet socialiste à 115 milliards d’euros, soit un écart de 65 milliards par rapport au chiffre de 50 milliards de dépenses « brutes » [29] avancé par Éric Besson, en charge du chiffrage au sein du parti socialiste, Jean-François Copé, ministre du Budget, amorçe la polémique sur le réalisme budgétaire et la faisabilité économique des programmes. Calculs « grossiers », estimations « grotesques », la presse ne s’étonne pas de cet écart de chiffrage et de la démesure des attaques. La voie normale des combats politiques, en somme.
« Comme dans toutes les campagnes présidentielles, il y a eu le débat politique habituel : la droite disant “le PS vous ment”, le PS disant “l’UMP vous ment sur le chiffrage”. Ils ont chacun fait leur propre chiffrage et les adversaires font le chiffrage pour eux. » [30]
« Les chiffrages partisans n’étaient pas très convaincants parce qu’ils étaient notoirement assez surévalués quand il s’agissait de l’autre et sous-évalué quand il s’agissait de soi-même. » [31]
24À rebours de l’activation d’une grille de lecture routinière et stratégiste, la version 2007 des chiffrages ne se caractérise pas tant par la virulence, la démesure habituelle des joutes oratoires que l’offre, proposée aux journalistes, d’une sophistication de la critique. L’innovation, revendiquée non sans un certain succès (local et temporaire) par l’Institut de l’entreprise, consiste à s’immiscer dans le duel politique et à fournir une information tierce, qui veut fonctionner comme une « technologie de mise à distance » [32] et qui est donc susceptible de dépasser la dispute binaire gauche-droite. Le dispositif de chiffrage budgétaire, Débat 2007, que l’Ide met en place en septembre 2006, a pour ambition de s’affranchir du cadrage uniquement partisan sur les questions économiques, fiscales et budgétaires. On est ici au cœur de la tension car c’est cette sortie potentielle des duels chiffrés, autorégulés par les partis, qui pose problème aux compétiteurs de la vie politique. L’avènement d’un chiffrage systématique (qui s’applique à tous) et non partisan revient pour les partis politiques à tirer un trait sur les avantages qu’ils attendent des opérations de chiffrage : la légitimation dans l’espace politique et la distinction par rapport aux concurrents. L’objectivité prêtée à l’instrument de mesure du coût des programmes dépend donc d’une part de l’intérêt que lui accordent les journalistes et d’autre part de la participation du politique qui consent à jouer le jeu d’un chiffrage extérieur modéré et régulé.
L’invention d’un chiffrage non partisan
25Le dispositif de chiffrage de l’Ide installe une tension entre la voie normale des campagnes électorales, où des chiffrages partisans aux écarts élevés et invraisemblables sont échangés dans un corps à corps politique sans arbitre, et son ambition novatrice censée constituer une alternative. Le statut d’innovation conféré au site Débat 2007 se joue sur un fil car il y a un risque que la démarche de chiffrage soit réduite, par les journalistes, à un classique exercice de lobbying politique. La carrière du dispositif ne dépend pas exclusivement du talent de ses animateurs ; son sort est lié à sa capacité à imposer l’idée de la possibilité d’un chiffrage non partisan et, à ce titre, à la constance et à l’intensité de l’intéressement des différents acteurs – journalistes et politiques – qui composent l’environnement (l’espace public des débats politiques) dans lequel l’Institut s’insère.
Effacer le stigmate du producteur
26Le montage du dispositif est pensé comme une reproduction en miniature de la posture scientifique : la « cellule » se veut neutre et dégagée des intérêts singuliers. Jean- Damien Pô, l’animateur de la cellule de chiffrage et du site Internet, souhaite faire émerger dans l’espace public des faits objectifs, solides et incontestables. Il résume ses aspirations sous le concept de fact checking, littéralement « pointage des faits » : le but est « d’injecter de la rationalité » dans le débat et d’élaborer une « base factuelle à peu près partagée » [33]. Ainsi, les productions de l’Ide se veulent diffusées sur le modèle de la transmission pédagogique froide, sans prendre parti [34]. La tâche qui consiste à effacer les traces de l’identité sociale de l’Institut de l’entreprise n’est pas aisée : les journalistes ne sont pas dupes de l’identité du producteur de chiffrage. « Le patronat entre en campagne », « la vitrine du patronat », « les chefs d’entreprise veulent chiffrer » [35] constituent autant de labels et stigmates qu’il faut provisoirement faire taire. Le risque est important pour la cellule de chiffrage d’être dévoilée comme le dispositif qui agit en faveur de l’un ou l’autre des prétendants à la présidence de la République (le candidat le moins dépensier) et porteur d’options de politique économique qui répondent aux intérêts du patronat. Le succès du chiffrage dépend donc de la capacité à faire oublier ses racines pour n’être jugé que sur ses fruits qui doivent apparaître comme politiquement « vierges ». Les dirigeants ont conscience de la nécessaire neutralisation de l’identité de l’Institut de l’entreprise. La présence des cercles patronaux engagés est un élément traditionnel des campagnes politiques. Comme le remarque Michel Offerlé, l’introduction du terme « entreprise » dans le champ politique a d’ailleurs permis la conversion lexicale d’un intérêt particulier, celui des patrons, en un intérêt général, celui de l’entreprise et de l’activité économique [36]. Mais, comme le révèle une comparaison avec le chiffrage concurrent entrepris par l’institut Coe-Rexecode, les variations de la confiance accordée à un chiffrage ne peuvent pas s’expliquer uniquement par un statut, plus ou moins marqué, de son producteur. En effet, les deux instituts pourraient l’un comme l’autre être épinglés comme « des émanations du Medef ». De plus, Rexecode est un centre spécialement dédié à l’expertise économique alors que l’Institut de l’entreprise est un « think tank », un club de pensée dont le cœur de métier n’est pas l’évaluation. Pourtant, la mise en doute de l’évaluation effectuée par l’institut Coe-Rexecode est unanime. En creux, ce rejet renseigne sur les qualités d’expertise attendues par les journalistes. Or, ces attentes seront précisément comblées en partie l’Institut de l’entreprise.
« Rexecode est venu très tardivement dans le débat. C’était vraiment une sorte de caricature. C’était vraiment : “le meilleur, le plus solide, le plus crédible du point de vue de la croissance, c’est Sarko”. C’était vraiment : “je vote Sarko”. Je pense que la note de présentation que [le président de l’institut] a faite était de nature à jeter le doute sur l’ensemble de la publication, alors que Pébereau a pas du tout fait cela, il a laissé sa cellule de chiffrage fonctionner en paix. » [37]
« Il y a eu Rexecode qui s’y est mis, c’était encore plus grotesque. C’était vraiment caricatural, et le patron Michel Didier assurant tout le monde de son indépendance alors qu’on sait très bien que les actionnaires, c’est le Medef et la Chambre de commerce et d’industrie de Paris. Donc, c’est vraiment le patronat, les patrons de Paris. En plus, le fameux Michel Didier était le soir du premier tour salle Gaveau, au siège de l’UMP, pour fêter les 31 % du score de Sarkozy, donc ça va quoi… c’était un peu bizarre. Ségolène a vachement attaqué sur Rexecode en disant : “c’est le Medef”. Alors évidemment, on peut prendre les chiffres du Medef, mais pourquoi on pourrait prendre les chiffres du Medef et pas ceux de la LCR. » [38]
29Entre les deux tours de l’élection présidentielle 2007, les deux adversaires du grand rendez-vous télévisuel ont croisé le fer, chiffres à l’appui.
– Nicolas Sarkozy : « Selon Rexecode, un organisme indépendant, mon projet crée 230 000 emplois… »
– Ségolène Royal : « C’est l’organisme du Medef ! »
– Nicolas Sarkozy « Savez-vous par qui Rexecode est dirigé ? Par Michel Didier, l’un des économistes que Jospin avait nommé en 1998 dans son conseil d’experts. »
31À l’affirmation péremptoire de Ségolène Royal, qui assimile l’institut Rexecode à une émanation directe du Medef, le quotidien Libération, énumérant les « petites imprécisions et grosses erreurs du débat Royal-Sarkozy », conclura à un « ni vrai ni faux » de circonstance [39]. Alors que les journalistes repèrent les « fautes » commises par Rexecode, les chiffrages de l’Institut de l’entreprise échappent provisoirement à la critique. L’Ide soigne d’ailleurs sa présentation : la stratégie de construction d’un chiffrage d’intérêt général passe par une division du travail interne et la mise en scène d’un découplage entre la cellule de chiffrage et les activités ordinaires de lobbying public de l’Institut. Si, en tant que cercle de pensée, l’Institut souhaite pousser dans l’agenda des messages politiques particuliers, son dirigeant Michel Pébereau va volontairement se mettre en retrait du dispositif de chiffrage. Connu comme un patron qui « mouille la chemise » et a du poids dans le débat public, l’ancien haut fonctionnaire et président de BNP-Paribas met ouvertement en scène la coupure avec la cellule de chiffrage. Au moment de la conférence de presse de présentation du dispositif de chiffrage, Jean-Pierre Boisivon et Michel Pébereau tiennent à assurer qu’il existe entre la cellule de chiffrage et le noyau dur de l’IDE une « muraille de Chine » [40], une façon de mettre en scène l’indépendance de la cellule de chiffrage par rapport aux personnalités publiques politiquement marquées des dirigeants de l’Ide. À ce titre, Jean- Damien Pô, directeur des études à l’Institut, se voit confier la responsabilité intégrale du projet. L’âge aidant (34 ans), ce jeune normalien, bien au fait de la culture de l’Internet, insuffle au mode de mobilisation du think tank un nouvel élan. Il présente les élections 2007 comme un virage modernisateur pour la communication de l’Institut de l’entreprise en élaborant un site Internet et en développant une activité événementielle. L’avantage de ce mode de communication est d’élargir et de varier l’audience de l’Ide, dont les notes n’atteignent ordinairement qu’un public limité. D’une logique de diffusion « confidentielle et restreinte » (« 2 000 exemplaires à des leaders d’opinion »), l’audience des thèmes de l’Ide passe à une tout autre échelle : « 200 000 visites volontaires » [41].
La neutralisation calculée
32Pour apparaître non partisan, l’Institut doit livrer des chiffres qui n’ont pas pour effet de disqualifier complètement l’un ou l’autre des candidats. Un tel manquement conduirait à rabattre l’innovation revendiquée par ses entrepreneurs comme une traditionnelle attaque ou polémique. Paradoxalement, la réinvention du chiffrage, dans une version apolitique, naît du recyclage d’une initiative militante. C’est en discutant avec un ami administrateur à l’Insee, détaché à la direction du Budget et militant actif, que J.-D. Pô décide de recenser chacune des promesses électorales des candidats afin d’en évaluer les coûts pour le budget de l’État. Cet ami militant avait eu lors de la campagne 2002 une idée « simple et dévastatrice » [42] : pour démolir les adversaires, il dressait une liste exhaustive des propositions du candidat du camp d’en face et accolait devant chacune de ces « facilités » de discours un coût de financement public, afin d’en souligner l’infaisabilité, le tout « consigné sur un tableur Excel ». Le « déconomètre » [43], ou le « mirobolomètre » était né. Impressionné par l’originalité de la démarche, Jean-Damien Pô reprend à son compte cette idée, mais en la trahissant, c’est-à-dire en la rendant compatible avec les exigences de l’Institut de l’entreprise. Il faut garder l’intuition mais en changer la finalité : le dispositif ne doit viser aucune cible politique adverse, mais au contraire tendre à « l’objectivité » [44].
33La solution retenue pour compenser le marquage politique du « déconomètre » consiste à neutraliser ce caractère partisan des nombres en associant plusieurs sensibilités politiques au dispositif. Jean-Damien Pô constitue autour de lui une équipe de trois « chiffreurs » [45], dont l’un identifié à gauche, l’autre à droite et un troisième qui est présenté comme « sans attaches ». Chacun des trois chiffreurs procède à son estimation des coûts des propositions avancées par les principaux candidats. Naturellement, comme le raconte Pô, les « chiffreurs de droite ont tendance à majorer les propositions du candidat de gauche et vice versa ». Une fois que chacun des chiffreurs a envoyé son « équation » à Pô, qui centralise les copies, l’animateur assure un travail de simplification et organise la réalisation d’un diagnostic commun.
34Les trois chiffreurs sont des collaborateurs détachés de l’Ide. De son propre aveu, Pô a « nécessairement » dû puiser les compétences dont il avait besoin dans la haute fonction publique, pour des raisons d’asymétrie d’informations. Bien que les éléments recherchés soient publics, leur accès est souvent difficile à maîtriser pour un profane qui n’est pas familier avec « la culture budgétaire de l’administration publique » [46]. Pendant la campagne, les chiffreurs sont « protégés » et couverts par l’anonymat. Pourtant, un article de presse du Figaro annonçant l’avènement du dispositif, brosse le portrait de deux chiffreurs en citant leurs noms, dans de brefs curriculum vitae.
« Une cellule de chiffrage va être mise en place avec deux contributeurs de sensibilité et de profils différents. Tous deux ont l’expérience de la “mécanique budgétaire” : Vincent Champain, polytechnicien, diplômé de l’ENSAE (école de l’Insee), ancien membre de la direction du Budget du ministère des Finances et actuel directeur général des services de la commune de Lille, dont Martine Aubry est maire ; et Fabrice Heyriès, énarque, conseiller référendaire à la Cour des Comptes, directeur général adjoint des services de cette juridiction, dirigée par Philippe Seguin. » [47]
36Les journalistes identifient de leur côté facilement au moins deux des trois chiffreurs. Vincent Champain, le chiffreur retenu pour son appartenance à la « gauche », en raison de son activité passée au sein du cabinet de Martine Aubry et ses collaborations en tant qu’expert mobilisé par le pool économique du parti socialiste, est aujourd’hui directeur de cabinet d’Éric Besson. Un conseiller technique du parti socialiste indique comment le parti a été prévenu du choix du chiffreur du gauche, mais « mis devant le fait accompli ».
« Ça ne nous gênait pas. L’Ide nous a prévenu en amont, donc on le savait en juin-juillet 2006. On a pas à dire si : “oui ou non on a un problème avec la personne”. On l’aurait dit, mais à l’époque Champain faisait parti du groupe d’experts du parti socialiste. Il a été retenu sur des questions budgétaires. C’est pas à nous de leur dire. » [48]
38Ainsi, l’« objectivité » du chiffrage, irrégulièrement attestée, n’est pas adossée à une hypothétique recherche de la « vérité », comme le rappelle la cellule dans l’exposé de ses motifs, mais bien sur la pluralité politique de calculs divers dont on reconnaît la relativité de la perspective, mais dont la composition est supposée annuler les effets. Le recrutement de chiffreurs partisans (à droite, à gauche et au centre) doit permettre d’approcher, par la moyennisation des trois évaluations partisanes, une forme d’objectivité du chiffre. Chacun des trois chiffreurs élabore ce qui est communément appelé dans les arènes techniciennes (économistes et budgétaires) une « règle de 3 ». Le terme renvoie à une opération mathématique basique : on multiplie le coût y d’une mesure de politique publique (le montant chiffré d’une prestation) par le choix x d’une cible déterminée (nombre de personnes concernées par la politique publique, limites temporaires de son application). Le caractère rudimentaire de « la règle de 3 » est compensé par la relativisation du résultat obtenu en l’encadrant systématiquement de deux scenarii, que l’on appelle hypothèse basse et hypothèse haute [49]. Le calcul des hypothèses probables est réalisé par le compromis entre les propositions du chiffreur de droite qui a tendance à majorer ou minorer selon les cas, et celles du chiffreur de gauche qui a tendance à majorer ou minorer inversement de son côté, selon les cas.
« L’écart (entre le chiffreur de droite et de gauche) c’était dans les hypothèses, pas dans les chiffres retenus qui étaient généralement neutres et objectifs. En revanche la formulation des propositions des candidats pouvait donner lieu à des interprétations, qui pouvaient être très significativement différentes et c’est vrai que spontanément le chiffreur de gauche avait tendance à minorer la proposition du candidat de gauche et vice versa. Il était plutôt pour une interprétation a minima de la proposition, là où le chiffreur de droite, s’agissant du candidat de gauche était plutôt maximaliste, c’est de bonne guerre… » [50]
40L’hypothèse probable du coût se situe donc entre « l’hypothèse haute » (majorée) et « l’hypothèse basse » (minorée). Mais elle doit surtout se situer au-dessus du seuil de significativité d’une mesure politique, ce qui signifie qu’elle doit être supérieure au rythme naturel des évolutions économiques [51]. La solution bricolée par l’Ide consiste donc à simuler en interne les divergences partisanes d’estimation : les scenarii optimistes et pessimistes sont traduits en perspectives politiques singulières. La technique tient son originalité de la modération : c’est en anticipant ce qu’est une attaque polémique, en simulant en interne la controverse partisane avec les trois chiffreurs, que surgit un chiffre juste, raisonnable, qui ne prête pas à polémique et qui pourra être repris comme une donnée de référence et d’arbitrage par les journalistes.
Intéresser les journalistes
41Une fois l’outil de chiffrage « dépolitisé », il s’agit de convaincre de son effectivité et, à cette fin, d’enrôler des alliés dans le monde des médias. Le flux continu de chiffres mis à disposition par la cellule va être abondamment relayé par la presse. Ce qui va attirer les journalistes dans la démarche de l’Ide, c’est précisément la capacité de la cellule à désencastrer les débats sur le chiffrage budgétaire du simple échange de coups politiques. Les journalistes ont l’habitude de compter les points entre hommes politiques, mais ne disposent pas pour cela d’un arbitrage neutre. L’Ide et les journalistes vont articuler leurs intérêts respectifs dans un ajustement mutuel. En livrant leurs chiffres en « temps réel », « instantanément », les mesures « à peine dévoilées aussitôt chiffrées » [52], l’équipe de Débat 2007 répond à l’exigence de rapidité propre au travail journalistique : chaque promesse de campagne, revirement ou hésitation donne lieu, dans un délai court, à une mise en chiffre. Claire Guélaud, journaliste au Monde, se souvient de la frénésie qui a conduit la machine médiatique à s’emballer : « L’Ide n’a pas mesuré, et ils ne pouvaient pas le savoir, à quel point ça allait intéresser l’ensemble de la presse. Et on a tous foncé comme des malades – et du coup ils ont été un peu désarçonnés ». Le chiffrage « apolitique » de l’Ide est saisi par les journalistes comme un moyen de distanciation par rapport aux hommes politiques. Il permet d’apporter la contradiction dans une interview, en s’appuyant sur une référence extérieure.
L’utilisation des chiffres de l’Institut de l’entreprise permet aux journalistes de consolider leurs analyses et d’évaluer, à l’aune de ce calcul « impartial », la qualité d’une prise de position (« cohérent/incohérent, sérieux/pas sérieux »). À côté des chiffrages élaborés au sein des cellules partisanes, les journalistes, en se saisissant des chiffrages de l’Ide, font exister (localement et au cas par cas) dans l’espace public un référent, une mesure par rapport à laquelle le politique va être temporairement contraint de participer et de se situer.« Ça permet de nuancer, de comparer, ça permet surtout – le principal mérite est surtout celui-là – c’est de ne pas s’en tenir au seul chiffrage officiel des partis, que par définition il faut prendre avec des pincettes, quel que soit le parti d’ailleurs, mais là au moins, voilà, pour la première fois on avait – je sais pas si c’était un juge de paix – mais on avait une possibilité de comparaison “hors parti” et c’est vrai que ça c’était bien. » [53]
Des alliances qui font l’« objectivité » du chiffrage
42Le degré de confiance dont bénéficient les chiffres mis en circulation par l’Ide repose sur des alliances nouées au sein du milieu journalistique, qui lui prête des qualités d’arbitre impartial. Mais pour être crédibles, les estimations de l’Ide doivent être précises ; et pour être précises, elles ont besoin d’être appuyées sur les informations émanant des partis et des équipes de campagne comme, par exemple, des détails sur les délais de mise en œuvre ou sur la cible concernée par la politique publique. Le succès du dispositif de chiffrage des programmes va dépendre de la manière dont l’Institut de l’entreprise parvient à gérer la tension entre son nécessaire détachement par rapport aux partis politiques – pour prouver en actes son indépendance – et l’indispensable attachement à ces mêmes partis politiques. Il apparaît là une injonction contradictoire avec laquelle le dispositif doit composer au jour le jour : tenir compte simultanément d’un devoir de distanciation vis-à-vis du politique (pour intéresser les journalistes) et d’un besoin d’informations sur la teneur exacte d’un projet de mesure et de sa mise en œuvre (pour ajuster les calculs), informations qui ne peuvent être recueillies qu’auprès des politiques eux-mêmes. Il faut dès lors tisser des liens permanents avec les équipes de campagne afin de ne pas rendre public des estimations trop éloignées de celles fournies par les staffs de campagne eux-mêmes. Concrétiser l’objectif d’un chiffrage non partisan, mesuré et consensuel implique de nouer des contacts avec les responsables économiques des partis (chiffreurs internes) et entamer un processus itératif. En effet, l’Ide ne peut se permettre d’avoir des écarts trop importants avec les montants énoncés par les partis eux-mêmes car la crédibilité accordée aux chiffres par les journalistes dépend de la justesse – du sens de la mesure – reconnue aux chiffres. Des écarts significatifs susciteraient chez les journalistes la même méfiance que ces derniers manifestent vis-à-vis des chiffres en provenance des partis.
« C’est très incertain. On est toujours en mesure de se planter complètement d’un facteur 10, parce qu’on ne sait pas tout. C’est possible, et de bonne foi en plus. Notre souci, c’était de faire en sorte qu’on prévienne ce type de danger en ayant une communication avec les états-majors avant. » [54]
44Le principal ennemi du chiffrage apolitique est donc l’incertitude, la marge de méconnaissance inhérente à la gestion stratégique de la campagne par les candidats, qui ne révèlent jamais l’intégralité de leurs calculs, qu’ils soient économiques, budgétaires ou politiques.
« [C’était] parfois tellement flou qu’il était normal d’avoir des discussions au préalable, avant comme après la publication des chiffrages avec les responsables. Pour savoir un petit peu où on met les pieds. » [55]
46L’Ide va pousser les politiques à expliciter leurs hypothèses, à rendre public les conditions précises (temporelles, financières) de la mise en œuvre de telle ou telle proposition. La quête de l’impartialité est cependant à double tranchant : en ne voulant satisfaire aucun parti, l’Institut risque de ne pas satisfaire la préoccupation immédiate du politique en campagne, à savoir surpasser l’adversaire.
47La reconnaissance de la qualité non partisane du chiffrage Débat 2007 n’est jamais acquise et est donc sans cesse soumise à de nouvelles épreuves d’authentification. Les usages journalistiques des chiffres de l’Ide ne sont pas stabilisés. En effet, une controverse interne éclate au sein des médias dès le début du projet de l’Ide, en septembre 2006. L’Institut, ne prévoyant pas son propre succès, lie alors à l’époque un partenariat avec Le Figaro. Cette exclusivité réservée au quotidien finit par « énerver » des journalistes, qui y décèlent un parti pris. On y lit le « choix naturel » du patronat pour un journal de droite, faisant rejaillir ainsi le stigmate du producteur. Un engagement au boycottage est scellé et on érige même en principe de ne pas relayer les chiffres. Mais le mot d’ordre n’est pas suivi à la lettre dans toutes les rédactions. Claire Guélaud, du Monde, assure que c’est volontairement qu’elle n’a pas respecté ce pacte, étant donné qu’elle était personnellement convaincue de la « solidité » et du « sérieux » du dispositif. Elle est critiquée en février 2007 par Daniel Schneidermann sur son blog.
« Dans Le Monde d’hier, journal de référence auquel je me reporte évidemment de manière pavlovienne, j’ai appris une chose : Royal est un peu plus dispendieuse (53 milliards) que Sarkozy (50 milliards). Pas grand chose, trois petits milliards, mais tout de même. Comme je suis curieux, je me suis demandé d’où venaient ces chiffres. Apparemment, la source est irréprochable. Le Monde semble s’en remettre à un site, Débat 2007, lui-même émanation de l’Institut de l’entreprise. Bien. Jusqu’ici, ça semble neutre, Débat 2007, Institut, entreprise, que du scientifique. […] Mais tu ne crois pas, Claire (on se tutoie, on était ensemble au CFJ), que ce serait plus honnête, en présentant Débat 2007, de dire “émanation de l’Institut de l’entreprise, lui-même présidé par Michel Pébereau, ancien collaborateur, etc., etc.” ? Ce n’est qu’une question de présentation, peut-être. Mais ça compte, la présentation. » [56]
49De manière générale, la question de savoir s’il fallait réduire le dispositif au « patronat », ou le traiter comme parvenant à une forme d’indépendance et donc d’objectivité trouve une réponse au cas par cas : c’est rédaction par rédaction, selon les chiffrages avancés et les choix opérés par les journalistes (parler de « chiffres patronaux » ou non ?) que les calculs de l’Ide peuvent prétendre à l’impartialité ou bien être rejetés dans leur singularité. Dans un tel contexte, l’Ide, qui n’a pas le droit à l’erreur, s’évertue ainsi à symétriser le traitement réservé aux deux principaux partis (PS et UMP) [57]. Si le traitement exhaustif doit permettre d’échapper au doute sur la duplicité des chiffrages, accomplir un tel travail d’enregistrement systématique ne va pas de soi. Publiés, mis en ligne et réutilisés par les journalistes, les choix de chiffrage ont un impact sur l’état de la relation entre l’institut et les partis politiques et peut compromettre ses entrées dans les équipes de campagne. Dès lors, les chiffreurs de la cellule, jamais assurée d’être reconnue dans le débat public comme une instance neutre, hésitent à appliquer systématiquement leur méthode de chiffrage.
« Il y a eu un moment qui à mon sens était plus délicat pour eux. Au moment où l’UMP a rendu public son projet pour 2007, ils ont dit : “Ce projet-là, on va pas le chiffrer parce que le contrat de législature c’est pas stricto sensu le projet présidentiel” ; ça a duré assez peu de temps parce qu’ils se sont aperçus que c’était une position très difficile à tenir, d’autant que le tout est très inspiré par les convictions de Sarkozy. Ils ont mis une dizaine de jours à rectifier le tir, c’était pas très adroit. Ça a jeté un doute sur leur sérieux parce qu’ils avaient chiffré autour de 53 milliards le coût du programme de Ségolène de mémoire, et que le coût du contrat de législature de l’UMP paraissait aussi comme ça assez élevé. On avait l’impression qu’ils avaient aussi des réticences à le donner. Mais ils se sont très vite récupérés et ils ont redonné le chiffrage et après il me semble que, voilà, les choses sont rentrées dans l’ordre. » [58]
51L’Ide livre ses estimations pour la droite avec délicatesse, en évoquant même un « lapsus » [59] de Nicolas Sarkozy lorsque celui-ci annonce la possibilité d’un crédit d’impôt recherche à 100 %, « une mesure très chère ». Mais à plusieurs reprises alors que la campagne bat son plein, en février 2007, les chiffreurs de Débat 2007 ne donnent qu’un « quitus partiel » aux projets du candidat ou en soulignent les défaillances [60]. La question de la distinction entre le programme législatif et les promesses du candidat Sarkozy se pose. La ligne chiffrée du programme de l’UMP ayant été fixée, les cadres du parti refusent de modifier leur chiffrage, « sauf qu’au fil des meeting de campagne, en janvier, février, mars, Sarkozy a rajouté des promesses », explique Guillaume Delacroix, journaliste aux Échos [61]. Ce dernier interprète cette disjonction comme le signe de la « mauvaise foi » de l’UMP. Il relate comment son journal et l’Ide ont continué à ajouter les promesses au compteur du parti, estimant que ce fait atteste de la déontologie des chiffreurs de Débat 2007 : « Ils [l’Ide] ont alourdi la facture totale, c’est logique, ils ont fait leur boulot pour le coup ». Ces commentaires sont significatifs des incertitudes attachées à la qualité d’arbitre revendiquée par l’Ide, et qui peut lui être reconnue ou bien mise en cause en fonction des chiffrages et des situations.
Un jeu à double tranchant
52Le choix de traiter de manière symétrique la droite et la gauche l’emporte à l’Ide. Le candidat de l’UMP est à ce titre la première victime du chiffrage car la balance du financement de son programme penche fortement du côté des dépenses.
« Là où les résultats de l’évaluation de Rexecode étaient très fortement favorables à Sarkozy, nous on s’est borné un peu bêtement à enregistrer le coût de ses promesses. Et comme Sarkozy a beaucoup promis… ça nous a conduit à faire gonfler son compteur, mais c’était de sa faute, pas de la nôtre. » [62]
54Le compteur de Nicolas Sarkozy « gonfle » alors que celui de Ségolène Royal reste stable, celle-ci n’ayant pas encore déclaré toutes ses intentions. Dans la presse, suite à son discours prononcé à Saint-Étienne [63], se construit peu à peu l’image d’un Sarkozy pris dans les contradictions du financement du programme de l’UMP. Déclaré candidat à l’investiture de son parti, il multiplie les prestations médiatiques et oratoires devant les militants et s’accorde des marges par rapport à la ligne du parti. Refusant de faire les arbitrages qui rendraient ses promesses cohérentes [64], on le dit même atteint de « chiraquisme électoral » et de « ferveur dépensière » [65]. À mesure que cette image s’amplifie, les relations entre l’Institut de l’entreprise et l’UMP se détériorent.
55Le chiffrage non partisan est donc à double tranchant. D’une part, l’Ide doit gérer la tension entre attachement et détachement vis-à-vis des partis politiques : l’enregistrement systématique des propositions, quelle que soit leur forme (orale ou écrite) qui conduit à la symétrisation du traitement (droite et gauche à la même enseigne), donne en effet lieu à des écarts d’estimations entre Débat 2007 et les lignes officielles de chiffrage des écuries partisanes. Ces divergences, rendues publiques, constituent autant de dissonances de nature à ternir l’image publique des candidats et peuvent donc assombrir les relations entre l’Ide et les équipes de campagne. D’autre part, les équipes de campagne en lice peuvent être tentées de vouloir tirer profit de la participation à un dispositif dont les médias tiennent compte et font grand cas : la perspective d’une homologation du chiffrage officiel des partis politiques par le dispositif de l’Ide, introduit comme une référence par les journalistes, peut s’avérer attractive.
« La conférence de presse, on a marché sur l’eau. J’en ai jamais fait une aussi bonne. Quand on nous a dit : “Êtes-vous sûr de votre chiffrage ?” On a dit : “On est pas si loin, on est à 20 % près de l’Ide. Ce qui prouve qu’on s’est pas trompé”. » [66]
57Comme le suggère l’extrait ci-dessus, la position par rapport aux chiffrages de l’Ide, bien qu’elle ne soit pas calée au millimètre, est considérée comme un élément certifiant la solidité du chiffrage du projet socialiste. Mais jouer le jeu du chiffrage, c’est aussi se plier aux contraintes de l’exercice et s’empêcher d’attaquer l’adversaire sur ce terrain. La face contraignante du chiffrage se fait aussi sentir au PS. Ainsi, Ségolène Royal doit fréquemment faire face à des interrogations sur la cohérence du financement de son programme. Les remarques sur la gestion difficile du chiffrage par la candidate s’associent à des critiques sur son supposé « manque de compétence ». Ses défenseurs y voient des accusations sexistes. Jacques Julliard titre l’une de ses chroniques « La femme à abattre » [67]. Il y souligne un acharnement sur la candidate qui passe notamment par le biais de reproches sur des supposées insuffisances dans le chiffrage de son programme.
« Parce que Sarkozy est le plus sérieux ? Chansons ! Un candidat qui propose 50 milliards de dépenses supplémentaires, plus 68 milliards de réduction d’impôts, quitte à réduire ensuite son évaluation, quand la France est endettée jusqu’au cou, vous trouvez cela sérieux, vous ? On n’entend pourtant, venant du grand capital, que de légers toussotements. En revanche, dès que Ségolène propose la moindre réforme sociale et là, le gang des bons apôtres et des économistes marrons de scander en chœ ur : le chiffrage ! le chiffrage ! » [68]
59En somme, ne pas chiffrer revient à prêter le flanc à une attaque de l’adversaire sur cette question. La candidate est surnommée par Thierry Breton « Madame On-verra-plus-tard » [69]. Dans son « fait du jour », Le Parisien relate comment un téléspectateur, invité à questionner la candidate à la télévision, force le trait sur ses supposées « lacunes ».
« Antoine, restaurateur du Kremlin-Bicêtre, lui reproche de n’être pas venu au salon des entrepreneurs, contrairement à ses rivaux Nicolas Sarkozy et François Bayrou. “Je suis dans l’action, je m’intéresse aux petites entreprises”, se défend Royal, sans convaincre son interlocuteur. Qui dénonce dans la foulée l’absence de “chiffrage” de son pacte présidentiel. “Il n’y a pas grand-chose là-dedans”, accuse Antoine. “Si, il y a beaucoup de choses”, maintient Royal. » [70]
61Les journalistes mettent en scène le désordre de sa campagne et les différents « couacs » au sein de l’équipe de campagne, notamment suite au départ fracassant de M. Besson.
« [Besson] a pété les plombs parce qu’il faisait un chiffrage le matin, le soir Ségolène faisait un meeting, elle annonçait des tas de promesses et du coup derrière, les journalistes appelaient Besson en lui disant : “Mais dis donc ça coûte combien ça ?” Il était obligé de pipoter des estimations. Il était pas au courant des mesures, c’est une catastrophe. » [71]
Le chiffrage impartial défait par la compétition politique
63Portée par les journalistes, la nécessité de chiffrer devient une contrainte et pèse sur les stratégies électorales des candidats. De manière croissante, les chiffrages apparaissent aux équipes de campagne de Royal et de Sarkozy comme des éléments nuisibles qui empêchent le déroulement « normal » de la campagne. D’autant que la symétrie à laquelle aboutit l’exercice, qui alourdit autant la facture budgétaire de la droite que de la gauche, rend le chiffrage plus contraignant que politiquement rentable. Qui plus est, la situation semble favoriser un troisième homme.
Le favori du chiffrage
64Vers la fin de la campagne, l’idée s’impose progressivement que le dispositif de l’Ide fait le jeu de François Bayrou, qui semble être le seul à marquer des points dans un combat politique organisé autour du coût des programmes. J.-D. Pô décrit comment les relations nouées avec Charles Amédée de Courson [72] étaient les plus professionnelles de toutes celles qu’il a pu entretenir avec les staffs politiques. L’ancien conseiller référendaire à la Cour des Comptes et haut fonctionnaire à la direction du Budget aurait pleinement joué le jeu du processus itératif que J.-D. Pô espérait. Courson ouvre sa copie, montre ses notes et fait partager ses calculs. Pour autant, comme le font remarquer certains opposants politiques et certains journalistes, Bayrou est le dernier à livrer des propositions suffisamment détaillées pour faire l’objet d’un chiffrage : « Il s’en est sorti comme ça », persifle un cadre du parti socialiste [73]. Cela n’empêche pas Bayrou d’apparaître comme le bon élève budgétaire ; « incollable », il est surnommé le « champion du chiffrage » et les journalistes relaient le fait que Bayrou marque des « points » dans les barèmes de l’Ide [74]. « Le processus itératif » que Jean-Damien Pô souhaite instaurer entre les partis et la cellule de chiffrage Débat 2007 fonctionne au final avec le seul Bayrou, qui joue entièrement la carte du chiffrage. Les journalistes y débusquent les intérêts bien compris du « troisième homme » : le chiffrage lui permet de se distinguer et d’ajuster « son tir sur les jumeaux Ségo-Sarko » [75]. La maîtrise des déficits et la résorption de la dette publique devient un axe majeur de la campagne de François Bayrou et le terrain privilégié à partir duquel il peut se démarquer des deux autres candidats.
« Avec Charles de Courson, on est allé trois fois [à l’Ide], sur la discussion des chiffrages. Parce qu’au début, ils disaient : “Là-dessus, on n’est pas d’accord avec ça.” Et finalement, on est arrivé à quelque chose de pratiquement identique. Tout notre programme, il était chiffré. Il était quatre fois inférieur en termes de coût par rapport aux programmes des deux autres. Et donc, à 2 ou 3 milliards d’euros près, on était au même chiffre que celui de l’Institut de l’entreprise. Charles de Courson a beaucoup travaillé avec eux. C’est ça, l’échange. L’intérêt, il est là. Mais c’était une pratique nouvelle. » [76]
66L’animateur de Débat 2007 relate ainsi la collaboration avec le chiffreur de l’UDF.
« Courson a fait [son chiffrage] de manière extrêmement professionnelle. Il souhaitait capitaliser sur le caractère vertueux, entre guillemets, du programme budgétaire de son candidat et, par conséquent, il a voulu déminer le terrain en présentant une évaluation budgétaire du coût des mesures qui était la moins attaquable possible. » [77]
68Sondant sur son site Débat 2007 le vote à la prochaine présidentielle des internautes visiteurs, l’Ide recueille un score très favorable pour François Bayrou au premier tour, score sans commune mesure avec les résultats réels de l’élection présidentielle [78]. Candidat le plus « sérieux » ou candidat le « moins disant en dépenses publiques » [79] ? L’Ide n’a cessé de se défendre de faire le jeu du « moins disant », réfutant l’accusation de provoquer des « enchères inversées ». Mais, le présupposé d’autofinancement budgétaire, présent en germe dans le projet de l’Ide et annoncé en conférence de presse, rejoint l’hypothèse politique de François Bayrou.
« Si on doit donner, si on doit s’engager dans des dépenses supplémentaires, il faut immédiatement dire comment on les finance, c’est-à-dire par quelles économies on les finance, sachant qu’on ne peut plus continuer à augmenter les prélèvements obligatoires. » [80]
70Bayrou apparaît comme le seul à se soumettre jusqu’au bout aux exigences du dispositif de chiffrage. Dans la dernière ligne droite, les deux autres candidats ne semblent plus considérer la stratégie du bon chiffrage comme efficace [81]. Pô explique, non sans déception, comment les équipes de campagne, prises par la compétition, cherchent avant tout à multiplier les ressources, à maîtriser leur image et non à dévoiler leur jeu.
« J’aurais souhaité que ce soit des échanges ouverts et les partis auraient souhaité que ce soit des échanges fermés […]. L’objectif aurait été de nouer avec les partis un dialogue ouvert pour qu’on évite d’aboutir à des évaluations non explicitées. L’idéal aurait été qu’on confronte nos chiffrages à leurs chiffrages, pour qu’on puisse rentrer un peu dans le détail et voir les hypothèses sur lesquelles ils se fondent, ça aurait été de préciser la portée des promesses, des propositions. Alors une partie du chemin a été conduite, c’est-à-dire que là où les partis ne chiffraient même pas leurs propositions, ils ont été contraints par la pression des médias et de l’opinion publique à le faire. C’est une bonne chose en soi, mais on n’est pas rentré dans une analyse mesure par mesure. » [82]
L’effondrement des alliances
72Le réseau de confiance que l’Ide est parvenu à tisser avec les journalistes et les professionnels de la politique repose sur une alliance conjoncturelle dans laquelle les considérations stratégiques ont joué un rôle prépondérant ; l’alliance s’en montre d’autant plus précaire. La version non partisane du chiffrage, telle que l’orchestre l’Ide, ne procure aux deux futurs sélectionnés du second tour aucun avantage ; au contraire, en favorisant Bayrou, il produit des effets en leur défaveur. Plus rien ne peut lier les deux candidats du PS et de l’UMP au projet défendu et mis en œuvre par l’Ide. La rupture se fait de façon tonitruante au PS et intervient dans le contexte du départ d’Éric Besson du parti socialiste. L’interprétation des motifs de sa démission constitue d’ailleurs un enjeu tactique pour le centre et la droite. Pour Charles de Courson, chiffreur de Bayrou, il n’y a pas de doute, Besson est parti à cause de « l’irresponsabilité budgétaire » de sa candidate.
« Ségolène Royal, c’était une soixantaine de milliards de dépense supplémentaires avec interdiction de dire comment on financera. Donc c’était quand même une stratégie étrange. Besson, le malheureux Besson, il a fini par craquer, il s’est sauvé et puis il est passé dans le camp adverse, bon… » [83]
74Éric Besson, soucieux dans les premiers moments de ne pas trop nuire au parti socialiste, démentira publiquement que les questions budgétaires soient à l’origine de son départ. Quelque temps après, l’équipe de chiffreurs remplaçant Besson au PS, représentée par Michel Sapin et Didier Migaud, organise une conférence de presse [84]. J.-D. Pô s’y fait inviter en tant que responsable d’un site Internet. Au moment des questions-réponses, il prend la parole et interpelle les représentants de la candidate sur leurs calculs.
« [Il] nous a interpellé en nous disant qu’on ne savait pas compter. On lui expliquait que, un : “On sait très bien compter”. Que, deux : “Nous, on avait des choix politiques et on affecte tant de milliards dessus. On est pas plus bête que les autres.” Et trois : en restant courtois je lui ai redit et je le répéterai, autant que faire se peut : “Je suis certain que c’est pas le bon endroit de venir à la conférence de presse.” On invite les journalistes. Il s’est mis au milieu. Il s’est levé “Vous ne savez pas compter, vous faites obstruction !” Il a été tellement suivi par les journalistes. Nous, on voit la salle se vider à moitié puis les journalistes revenir une fois qu’ils avaient eu leurs sons. » [85]
« Honnêtement le chiffrage, c’était vraiment un épisode ridicule, il y a eu tout d’un coup un souci de respectabilité, et… sous pression de l’Ide qui jouait vraiment un jeu pas très clair et, à mon avis, très politisé. On a eu des trucs pas très beaux, notamment au milieu de la conférence de presse, l’Ide était là et a commencé à faire sa contre-conférence de presse au milieu, enfin un truc complètement hallucinant. » [86]
76Ces récits témoignent de la dégradation des relations entre l’Institut de l’entreprise et le parti socialiste. Le constat est vrai plus généralement : c’est tout le réseau d’associés que Débat 2007 était parvenu à tisser autour de son dispositif qui s’effrite peu à peu. La noblesse du chiffrage impartial, fruit d’un travail de neutralisation des effets politiques, perd de son vernis ; la crédibilité accordé par les médias aux chiffres de l’Ide tend à s’effondrer simultanément [87]. Les journalistes, présents à la conférence de presse, sont choqués de l’interpellation de l’Ide.
« Quand je disais qu’ils ont un peu outrepassé leurs prérogatives, c’est qu’ils se sont incrustés dans les conférences de presse des candidats, c’était pas leur place, c’était ni leur rôle ni leur place. Moi je me souviens d’une conférence de presse au PS, ils ont réussi à rentrer, je sais pas comment, au siège du PS, rue de Solférino et il y avait le calculateur de l’Institut de l’entreprise qui est intervenu dans la conférence de presse, qui a engagé un débat avec Michel Sapin. Enfin c’était pas le lieu, et nous les journalistes, on était furieux parce qu’on était pas là pour ça […], c’était pas sérieux. C’était pas leur place, les conférences de presse, c’est pour les journalistes. Ce n’est pas pour les intervenants qui viennent faire des débats. » [88]
78Si la prestation de l’Ide à la conférence de presse est interprétée par certains comme une forme d’intrusion et de « court-circuitage » des chaînes de médiation ordinaires entre politiques, journalistes et citoyens-spectateurs, pour Jean-Damien Pô, cette interrogation directe sur le chiffrage et le cadrage économique et financier des propositions s’inscrit dans la continuité du rôle d’information citoyenne qu’il assigne au site Internet Débat 2007 [89]. Au final, le conflit est interprété comme un marqueur de l’aspect militant, ou politisé de l’outil de chiffrage promu par l’Ide.
79À moins de trois mois du scrutin, les candidats UMP et PS tentent de contourner un chiffrage qui devient un obstacle. Ainsi, Ségolène Royal semble gênée par la focalisation médiatique sur le chiffrage. À plusieurs reprises, elle affirme de ne pas vouloir rester « enfermée » dans des discussions « comptables ». Elle oppose aux sommations sur le coût de son programme, le style « terrain » et « humain » de sa campagne et dit ne pas tomber dans le piège du chiffrage [90]. Pour sa part, Henri Guaino, connu pour être la plume du candidat Sarkozy, a déjà publié à plusieurs reprises des tribunes dans la presse contre le principe même du chiffrage [91]. Évoquant les tiraillements et les contradictions au sein de son parti, où les « budgétaires » tentent de tordre le bâton de la campagne dans un sens plus rigoriste et modéré sur le plan financier, Sarkozy laisse percevoir son irritation : lorsqu’il tirera le bilan de sa campagne, il en fera état comme du seul regret et couac de cette campagne. Et de lancer : « Le vrai sujet, ce sont les valeurs » [92].
Aprés « l’asphyxie » [93], la grandeur des promesses politiques
« Jusqu’à présent, ceux qui ont eu raison, au sens démocratique, c’est-à-dire qui ont gagné la confiance des électeurs, ce sont ceux qui ont promis des choses dont ils savaient qu’ils ne tiendraient pas, alors on peut dire : “c’est triste, c’est triste pour la démocratie”. » [94]
81Face à l’ampleur que prend le chiffrage, s’installe donc une autre version de la politique qui met l’accent sur l’importance de mettre les moyens à la disposition de la volonté : on réaffirme une autre grandeur du politique qui nécessite de privilégier les vrais combats, ceux qui se jouent dans le domaine des idées et des valeurs : « On ne fait pas une campagne de Premier ministre » [95], « Je ne me présente pas à la présidence du conseil général » (dixit Nicolas Sarkozy [96]). Dans une tribune qui place la polémique sur le chiffrage au centre de son propos, Henri Guaino plaide pour la résurgence de l’économie « politique et morale », fondée sur des choix en valeur, l’ennemi étant « le positivisme » en économie et le « rappel permanent de la contrainte » [97]. Dans les dernières semaines avant le jour du scrutin, les candidats du PS et de l’UMP se soucient moins de la traduction chiffrée des propositions, ce que les journalistes ne manquent pas de relever. L’exercice du chiffrage est renvoyé à son statut d’instrument au service du politique, et non plus d’arbitre neutre et contraignant. Les défenseurs « de la grandeur politique » face à l’exercice comptable s’en prennent à l’inversion des séquences de la campagne électorale et réaffirment explicitement la figure volontariste du politique : en résumé, les choix d’abord, les moyens et la technique ensuite.
La politique de l’instrument « dévoilée »
82L’impartialité du chiffrage Débat 2007 est mise en doute, dans le cadre d’une controverse entre économistes, au moment de la publication d’un manifeste en provenance de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) [98], une semaine après la conférence de presse houleuse où le représentant de l’Ide s’était confronté aux représentants du parti socialiste. Jean-Paul Fitoussi et Xavier Timbeau, au nom de la science économique et de sa « déontologie », désavouent le travail des chiffreurs. Timbeau, directeur du département Analyse et prévision de l’OFCE, considère le chiffrage comme une version « ultra-dégradée » du « véritable » travail de l’économiste. Selon lui, la voie normale des campagnes électorales consiste à solliciter les experts pour leur demander des « évaluations » sur le bien-fondé d’une mesure particulière. Ces évaluations reposeraient sur un jugement « bouclé » [99], constitué à partir « d’un cadre d’hypothèses macro-économiques déterminé ». Impossible, d’après lui, de conduire ce type de travail d’après les propositions « flottantes » des candidats, qui ne cessent de se modifier au fil de la campagne, et au gré des revirements successifs occasionnés par le rythme effréné des campagnes : « Ça saute du coq à l’âne » [100]. Pour l’OFCE, qui, d’une manière générale, fait de l’évaluation son cœur de métier, la rapidité d’exécution des chiffreurs de la cellule patronale et le succès médiatique rencontré ont été déroutants. Sans être formalisés, des débats virulents sur ce refus de chiffrer les propositions des candidats ont lieu au sein même de l’Observatoire.
« Ici, il y a quand même une culture du chiffrage, il y a toujours eu ça, c’est un peu notre rôle aussi. On a les outils pour le faire ici et on a la culture. Donc, si on le fait pas, on a l’impression de ne pas faire notre travail. […] Il y a eu ici tout un courant pour dire : “Mais si on mesure pas les programmes, si on chiffre pas toutes les mesures, alors on fait pas notre travail”. [Untel] disait : “On sert plus à rien, il faut donner votre démission parce qu’on vous paie et vous faites pas votre boulot ». Finalement, on a un peu rien fait, ça a fait des énormes discussions”. » [101]
84La prise de position de l’observatoire, controversée en interne, est justifiée dans un manifeste publié dans la presse. De nouvelles affinités électives vont se nouer entre les professionnels de la politique déçus du chiffrage et les économistes de l’OFCE réduits à la passivité. Pour « torpiller » l’entreprise de la cellule de chiffrage de l’Ide, l’OFCE emploie les « mêmes armes », « agit par voie de presse » afin de détricoter le réseau associé autour de l’opération de chiffrage non partisan. Il s’agit de (re)convertir les journalistes à la cause de ceux qui se considèrent comme les vrais « économistes », c’està- dire à « l’évaluation ». Le dialogue s’amorce et le ralliement de journalistes à la position de l’OFCE s’apparente pour Timbeau à un trophée. Selon ce dernier, les journalistes peuvent dorénavant opposer à « l’appétit » des rédacteurs en chef pour les chiffres de l’Ide la caution scientifique d’une expertise alternative [102].
85Pour enterrer le dispositif de l’Ide, l’évidence de l’équation « Pébereau = chiffrage » est réaffirmée : l’arbre est réduit à ses racines et non plus jugé sur ses fruits. Le cadre du parti socialiste, rédacteur des argumentaires économiques pendant la campagne, reconnaît dans la prise de parole publique de l’OFCE une manière salutaire de re-politiser les enjeux, quand le dispositif de chiffrage de l’Ide s’apparente, selon lui, à une réduction « idéologique », sous couvert de neutralité, des discussions économiques. En rendant discutable l’impératif du chiffrage ex ante par le politique, l’OFCE trouve des alliés à gauche comme à droite. Le dispositif technique est un obstacle pour les dénonciateurs de l’attention portée au chiffrage en prétendant re-polariser idéologiquement le débat : en empêchant des options politiques alternatives d’émerger, le dispositif technique est perçu comme politiquement actif.
« Les démarches des économistes de l’OFCE sont intéressantes parce qu’elles permettaient de politiser les enjeux, et on y a tous gagné. » […] « L’Ide dépolitise parce que c’est technique, moi je reste persuadé qu’il y a quand même un fond politique dépensophobe. Donc politiquement à droite, mais ça c’est parce que j’ai 20 ans de militantisme, que je lis pas les choses que techniquement. Je pense que la neutralité est un principe de droite. Quand on confond technique et politique, c’est qu’on est de droite. » [103]
« Le politique, il faut qu’il soit bien convaincu que réduire la dette, ça va résoudre tous ses problèmes. Parce que vous vous engagez dans un programme assez violent de réduction de la dette. Vous réduisez la dette. Pébereau est content, mais il reste 59 millions 999 999 Français à convaincre. » [104]
87Les deux principaux partis politiques réaffirment, aidés par l’OFCE, leur choix face au cadre politique « donné » du chiffrage : c’est aux partis qu’incombe la tâche de placer la « borne » entre le politique et le technique (les moyens budgétaires). La controverse est l’occasion d’un exercice collectif de réflexivité sur la place de l’expert et le rôle qu’il doit jouer auprès du politique : l’ascendant de la technique et de ses « technocrates » qui, en balisant l’espace des possibles, empiéterait sur le terrain de la politique est « dévoilé » et l’OFCE peut prétendre restaurer le politique dans sa « noblesse ».
88Au-delà d’une explication qui réduirait ces combinaisons à une simple opportunité ou revirement de campagne [105], il est intéressant de comprendre comment des outils cognitifs sont porteurs d’horizons temporels différents pour l’action politique : entre court, moyen et long terme [106]. Au moment des discussions du projet de loi de finances pour 2008, Jean-Paul Fitoussi publie un texte intitulé : « La certitude des chiffres et l’incertitude du savoir ». Dans un encadré, il met en cohérence la position de l’OFCE pendant la campagne et définit le rôle des économistes auprès des politiques.
« L’OFCE avait pendant la campagne présidentielle refusé de participer aux exercices de chiffrage des programmes des candidats qui faisaient alors florès. Il nous semblait vain de hiérarchiser les programmes selon l’importance de la dépense ex ante qu’ils impliquaient et qui de surcroît était mal connue. Il est de gros investissements rentables et de petits qui ne le sont pas du tout. L’un des métiers principaux de l’OFCE est l’évaluation des politiques publiques. Or, une telle évaluation n’est possible que lorsque les politiques envisagées sont connues avec précision de façon à ce que l’on puisse en étudier les conséquences éventuelles […]. Ce sont les effets des politiques qu’il convient d’analyser – en quelque sorte leur rendement – davantage que leur coût initial. » [107]
90Deux approches du savoir économique se donnent ainsi à voir. Du côté des chiffreurs, on retrouve une épistémologie « réaliste » : les vrais chiffres du coût budgétaire existent. Ils sont connus et incontestables, et il est possible de calculer le coût futur d’une mesure politique à l’aune de ces connaissances stabilisées du présent : les données recensées par les chiffreurs sont officielles, extraites de la loi de finances, des « bleus budgétaires », certifiés, insoupçonnables en somme. Selon Pô, aucune incertitude ne peut être opposée à « l’arithmétique » ex ante du chiffrage, qui relève d’une « mécanique incontestable » [108]. Quand les évaluations macro-économiques d’une proposition politique délivrent un diagnostic sur l’impact économique – positif ou négatif – à venir (futur et ex post) de mesures décidées, le temps du chiffrage budgétaire est celui du présent. Selon les défenseurs du chiffrage, l’évaluation des impacts économiques d’une mesure projetée et ses effets potentiels sur la croissance bénéficient d’un degré de crédibilité scientifique moindre que le chiffrage des coûts ex ante. La science du chiffre, matériellement durcie dans des équations budgétaires, est associée à un discours de pédagogie du fait scientifique. La situation « réelle » des finances publiques est contenue dans les chiffres. Le rôle du politique est de se faire le porte-voix de la connaissance rationnelle des faits économiques. Le « savant » guide le politique en lui indiquant la « vérité » de l’ingénierie budgétaire [109].
91Pour les opposants au chiffrage, quand l’attention aux coûts budgétaires devient un axe d’orientation politique et une priorité, la connaissance du présent devient « présentisme » [110] : on ne peut pas juger du bien fondé pour le futur des finances publiques et de l’économie française exclusivement à l’aune des coûts du présent. Ainsi, selon les détracteurs du chiffrage, celui-ci coincerait le politique en l’enfermant dans le présent. En réaffirmant l’économie comme « une science morale et pas tout à fait une science exacte » [111], Timbeau oppose sa définition du politique comme domaine de choix dans un « univers incertain », horizon où les « choix sont faits collectivement », à la façon d’un pari. L’expert se contenterait de présenter au politique les choix collectifs possibles, les grandes alternatives. L’évaluation de l’OFCE se veut morale et déterminée par un cadre explicite d’hypothèses. Selon les experts de l’observatoire, l’Ide aurait imposé aux candidats un modèle normatif implicite. Dans cette redéfinition du politique, le chiffrage n’est qu’un problème d’allocations de ressources (des moyens à mobiliser pour mettre en œuvre une mesure) qui appartient au domaine de la technique, et non des choix en valeur [112]. Marginalisés sur la dette publique en amont des débats présidentiels, puis au moment de la focalisation médiatique et politique sur le chiffrage budgétaire des programmes en début de campagne, ces experts ont joué une carte de visibilité politique, quitte à subir des critiques parmi les économistes. La prise de parole publique de l’OFCE sur le chiffrage intervient au moment où s’ouvre une fenêtre d’opportunité scientifique et politique : c’est-à-dire une fois que le chiffrage non partisan ne parvient plus à s’articuler aux intérêts de Royal et de Sarkozy, qui de fait le rejettent. C’est l’occasion pour l’OFCE de revenir sur les conventions sur la dette publique, sur les questions ayant trait à l’investissement et à la dépense publique, cristallisées autour d’un bloc consensuel, et de faire valoir, sur ces sujets, son point de vue propre et alternatif. En situation de fermeture des possibles sur la dette publique, lorsqu’un consensus s’est imposé parmi les candidats, le manifeste anti-chiffrage se présente comme une relance de la controverse sur les finances publiques et le souci « envahissant » du chiffrage.
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93Au final, le chiffrage des propositions de campagne apparaît comme une obligation souple, un devoir avec lequel le professionnel de la politique s’arrange, de manière plus ou moins aisée, selon l’état de la compétition et la solidité du consensus sur les finances publiques. Au moment où le candidat souhaite donner la preuve de son « sérieux », le dispositif du chiffrage de l’Ide constitue une carte tactique intéressante à jouer. Mais quand la promesse d’élaboration d’un projet de société (d’une « rupture », ou d’un « ordre juste ») se fait sentir de façon pressante pour le politique et que le chiffrage est devenu plus contraignant qu’avantageux, la relativisation de l’importance de celui-ci devient l’option tactique la plus adaptée. Les conventions sur les finances publiques, qui découlent de la définition commune que reçoit le problème de la dette pendant la campagne, ne sont structurantes que lorsque les candidats et leurs équipes estiment qu’il est trop coûteux de s’en éloigner.
94En appliquant un traitement symétrique aux partis politiques concurrents (droite et gauche), ce qui constitue un moyen de garantir son statut d’institut indépendant auprès des journalistes, le dispositif de l’Ide annule précisément ce qui pouvait intéresser le politique dans le chiffrage – à savoir la possibilité de se démarquer des autres candidats – et crée les conditions de son échec. La version non partisane de l’instrument, jouant le rôle d’arbitre, ne survit pas aux alliances conjoncturelles avec les journalistes et les équipes des partis politiques, autant de transactions locales fortement soumises aux exigences de la compétition électorale. La mise en œuvre d’un chiffrage impartial, qui s’imposerait de façon stabilisée et durable comme un référent incontournable et faiblement discutable des arènes de confrontation politique (on pourrait dire, en jouant sur les mots, un « chiffrage universel »), apparaît, dans le cas du dispositif porté par l’Institut de l’entreprise en 2007 [113], comme un projet inaccessible [114].