Article de revue

Le tutorat : du dispositif à la disposition

Pages 37 à 45

Citer cet article


  • Amaré, S.,
  • Durual, A.,
  • Fournier, J.,
  • Joly, B.
  • et Maistre, P.
(2017). Le tutorat : du dispositif à la disposition. Forum, 151(2), 37-45. https://doi.org/10.3917/forum.151.0037.

  • Amaré, Sandrine.,
  • et al.
« Le tutorat : du dispositif à la disposition ». Forum, 2017/2 n° 151, 2017. p.37-45. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-forum-2017-2-page-37?lang=fr.

  • AMARÉ, Sandrine,
  • DURUAL, Arlette,
  • FOURNIER, Jennifer,
  • JOLY, Brigitte
  • et MAISTRE, Pierre,
2017. Le tutorat : du dispositif à la disposition. Forum, 2017/2 n° 151, p.37-45. DOI : 10.3917/forum.151.0037. URL : https://shs.cairn.info/revue-forum-2017-2-page-37?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/forum.151.0037


1 A la question « comment avons-nous procédé ?», tout d’abord, nous sommes revenus au fondateur, au « père fondateur » des Collèges Coopératifs, osons le dire : Henri Desroche. Son projet, nous avons pu en retrouver la trace dans trois ouvrages : Apprentissage en sciences sociales et éducation permanente (paru en 1971) ; Apprentissage 2, éducation permanente et créativités solidaires (paru en 1978) et Apprentissage 3, entreprendre d’apprendre, théorie et pratique de l’autobiographie raisonnée (paru en 1991). D’autres écrits que vous pourrez retrouver dans notre bibliographie sont venus compléter cette première investigation, nous permettant de revenir sur nos propres pas en quelques sorte, dès lors que les mots découverts dans ces différents ouvrages venaient faire raisonner ce que nous éprouvons depuis plusieurs années déjà puisque chacun d’entre nous avait fait l’expérience d’avoir été tutoré et / ou d’avoir été tuteur.

2 Nous avons interrogé des mots familiers ensuite, celui de tutorat justement et celui d’accompagnement ; termes tellement employés que nous n’étions même plus certains d’y mettre le même sens…C’est le « détour » conceptuel que vous connaissez bien finalement : là encore, s’éloigner du commun nous est apparu incontournable, histoire d’avoir l’esprit un peu plus aiguisé, pour tailler la route !

3 Mais quelle route s’agissait-il d’emprunter justement ? Quel allait être le terrain à enquêter ? A cette question, nous avons répondu de deux manières : chaque membre du Labo a été invité à produire un texte libre, inspiré de l’autobiographie raisonnée d’Henri Desroche, pour venir dire son expérience de tuteur et/ou de tutoré. En parallèle à ce premier corpus (15 textes recueillis au final), nous avons conduit des entretiens avec deux personnes engagées dans un parcours DHEPS au CCAURA, deux entretiens pour chacune d’entre elles, à des moments différents de ce parcours de recherche en train de se faire.

4 Notre corpus est donc constitué de données recueillies auprès de personnes qui ont FAIT ou FONT l’expérience de la recherche. Dans ce processus-là, nous nous sommes intéressés particulièrement à ce qui se joue dans la relation entre Tuteur/Tutoré.

5 Il nous paraît utile de préciser que nous retenons bien les deux dimensions de l’expérience, étroitement intriquées, l’une « sensible » et l’autre « réflexive ».

6 La première dimension concerne les cinq sens, elle passe par le corps, elle est une expérience « primaire », une expérimentation, elle permet de « faire l’expérience de ». La seconde dimension mobilise les facultés intellectuelles : penser, réfléchir, comprendre, elle est une expérience postérieure à la première, elle permet « d’avoir l’expérience de ».

7 A la suite de cette brève introduction, nous allons donc vous proposer un contenu en deux temps :

8 Un premier temps de restitution des résultats de notre enquête

9 Un second temps mettra en évidence un point saillant de l’interprétation.

1 - Faire l’expérience du tutorat

10 Préalablement, retenons que notre exposé aujourd’hui n’est pas un résumé de l’ouvrage en cours de publication mais une nouvelle « disposition » des résultats.

11 Nous avons donc fait l’expérience d’une recherche collective, collaborative, coopérative. A 5 !

12 D’autres personnes, nos informateurs peuplent notre document : nous allons tenter de vous livrer leurs mots, qui forment nos « résultats ». Ne nous attardons pas sur la méthodologie de construction de la problématique, du contexte, et du recueil de données, rappelée en introduction.

13 Pour cette communication, nous avons organisé la restitution de nos résultats relatifs à l'expérience du tutorat quand on entre en apprentissage de la recherche ou quand on est en position de tuteur. Cette restitution est organisée en trois points :

14

  • Faire l’expérience du formel
  • Faire l’expérience de soi dans l’imposé
  • Faire l’expérience d’être tuteur

15 Nous vous invitons donc à une traversée de notre recherche par les mots et les expressions que nous avons recueillis de nos locuteurs.

Faire l’expérience du formel

16 Nos informateurs ont dû faire l’expérience de se plier à une formalisation de leur souhait de faire un DHEPS ; au départ il y a juste cette inscription, ce premier jour « je suis allé aux sélections très stressé » : tout d’abord se rendre dans un lieu qui d’inconnu deviendra familier, dont le souvenir précis passe par les sens:

17

  • En rond dans une salle obscure de la rue Auguste Comte
  • Une petite salle, dans de vieux locaux sentant la cigarette.
  • Le plus souvent une pièce sans lumière…

18 Une organisation structurée est donnée d’entrée de jeu avec un but : le mémoire de recherche.

19 -Le jour de la prérentrée, le lundi 18 octobre 1998, il nous fut présenté le contenu de la formation dont un des éléments essentiels était le mémoire de recherche, celui-ci tenant une place dominante dans l’obtention du diplôme.

20 -Les étapes de travail étaient aussi fixées selon un calendrier assez précis, durant les trois ans, conçues pour nous amener au rendu final, jalonné d’exercices, de jurys blancs.

21 Sont attribués un groupe fermé et un tuteur attitré ;

22 -Le Collège Coopératif avait mis en place des groupes « mémoire », composés d’une demi-douzaine de postulants au DHEPS et DSTS et animé par un tuteur « mémoire » qui avait également pour mission d’accompagner individuellement chacun des membres du groupe.

23 -Je n’y ai choisi ni mes compagnons de route ni le tuteur ;

24 Si le cadre s’impose sans laisser la possibilité d’un choix, il remplit cependant une réelle fonction :

25

  • c’est le tuteur qui nous a donné suffisamment de vie pour qu’on puisse démarrer ensemble dans cette espèce d’exigence respectueuse de chacun. 

26 Un tuteur donc, fonction ou personne, dont on se souvient avec des couleurs, des impressions, et qu’on qualifie plus ou moins positivement :

27

  • Il pose sans fantaisie l’objectif du mémoire
  • Je me souviens de l’écoute du tuteur, de son à-propos, lui qui était un peu assoupi en début d’après-midi, mais se réveillait au final pour guider, proposer des pistes de lectures, de réflexions,
  • Le tuteur porte la figure de la maîtresse d’école…
  • Rapidement, lors des séances suivantes, je n’étais pas emballé par la manière qu’avait la tutrice d’animer le groupe.

28 Notons le pouvoir relationnel que porte cette fonction, aussi bien du côté du tuteur que du tutoré :

29

  • J’attendais peut-être quelque chose de plus contenant, plus orienté, qu’on m’oriente un peu plus.
  • Il y a une forme d’exigence à l’égard du tuteur. Cette exigence qu’on a auprès du tuteur, c’est qu’il nous apporte des réponses.
  • L’ascendant de l’un sur l’autre, la dépendance s’installent pour un temps, dans une relation inégalitaire qui, de fait, est inscrite au départ.

30 Quelquefois même, la relation est tendue :

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  • Tout le contraire de la tutrice, avec qui les relations étaient de plus en plus tendues. Nous nous heurtions souvent sur des aspects méthodologiques : par exemple elle n’approuvait pas mes orientations en termes de terrain d’enquête et ce qu’elle cherchait à m’imposer ne m’apparaissait pas pertinent.
  • Le tuteur nous ressasse quelques-unes de ses expressions favorites

32 Et le tutorat peut prendre des tours inattendus, nous dit-on :

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  • Ainsi fut mis en place ce tutorat officieux voire « clandestin » qui se poursuivit jusqu’au bout de la formation.

34 C’est une relation qui évolue :

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  • J’ose argumenter mes choix auprès de ce tuteur que je considère désormais non plus comme un maître à qui je dois me soumettre mais comme un partenaire de travail.
  • je n’aurais jamais atteint le « sommet » sans l’énergie dépensée par mon tuteur. A n’importe quelle heure du matin et jusqu’au jour de la soutenance, il a su se rendre disponible, me bousculer et m’encourager, m’aider à croire en mes capacités.
  • il m’a redonné des billes pour pouvoir continuer.
  • il nous a donné suffisamment de cadre.

36 C’est aussi une relation qui interroge :

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  • C’est pas si évident que ça, cette relation ; qu’est-ce qu’on attend de ce tuteur ? qu’est ce qui est réellement de ses compétences ? ou de ses objectifs ? des fois, il peut y avoir des mécontentements, de l’insatisfaction.
  • Peut-être étions nous un peu ennuyeux, peut-être aussi que la mayonnaise n’a pas pris, entre nous étudiants et avec lui… Pas tout à fait je pense.
  • Je crois que c’est celui qui va être vraiment dans le fait de pouvoir observer, vraiment vivre ce changement d’acteur à auteur.
  • Il reste un mystère dans cette relation somme toute forte.

38 Ce qui s’inscrit dans le cadre, ce sont des échéances, des dates, des consignes d’écriture, des injonctions fermes : les étudiants s’en souviennent, l’écrivent, sans critique, comme une donnée évidente. Ces normes passent par le tuteur et donc influencent la relation avec lui :

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  • Le tuteur dit les normes des attendus.

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  • Les choses sont construites au niveau du CCRA d’une certaine manière, dans son organisation.
    • Il y a une disponibilité, un aller-retour au niveau de nos écrits.

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  • Il y a cette exigence aux écrits ; pour se rencontrer, il faut quand même avoir écrit.
  • S’il n’y a pas d’écrit, il n’y a pas de rencontre.
  • Il y a des exercices où on doit lire les travaux d’un autre…c’est la commande.

42 Le rythme des cours de méthodo structure, l’atelier coopératif s’installe et, en passant par le tuteur, soutient le parcours de recherche :

43 -Au regard des réunions de groupe de tutorat, le souvenir qu'il m'en reste est celui d'abord de l'accompagnement à passer d'une étape à une autre.

44 -Il y a beaucoup de choses qui font écho dans la méthodologie qu’on aborde le matin et puis qu’on retrouve en ateliers coopératifs.

45 -La méthodo, c’est vraiment cousu de fil d’or, on revient, on s’arrête, on y revient si il faut, ça nous permet de l’intégrer.

46 - ça permet du soutien de la part du groupe…c’est l’atelier coopératif qui permet ça.

47 _C’est à trois pieds, c’est très stable : atelier coopératif, tutorat, méthodo, trois points.

48 Nos informateurs ont donc abondamment exprimé que les énoncés du cursus, entre normes d’écriture et passages obligés, forment un cadre imposé d’entrée ; le tuteur n’est pas choisi : il est admis comme part du dispositif proposé. Cependant la relation avec le tuteur comme personne, le tutorat comme élément déterminant dans la production de la recherche sont soumis à variations. La relation n ‘est pas harmonieuse ou utile, ou acceptée ipso facto ; mais elle est finalement reconnue par tous comme un accompagnement.

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  • C’est à la fois tout ça, cette ressource qui permet le cheminement dans la recherche, mais à la fois cette présence qui s’est inscrite dès le début, qui nous accompagne.

Faire expérience de Soi dans l'imposé

50 Chacun a raconté comment il se situait dans ce cadre formel, ce qu’il éprouvait, ce qu’il négligeait, ce qu’il a repéré comme soutien ou difficulté pour lui-même et ce n’est pas un sentier de roses ni les bisounours ! En effet…

51 -Je n’y comprends rien, de quoi me parle-t-on ? au secours !

52 -Je me souviens d’heures tourmentées également…

53 -C’est passionnant mais…de quoi me parle-t-il ? Où veut-il en venir ? Que vais-je faire (concrètement) de ce foisonnement de connaissances ? Il disait : « pour 10 pages à garder, vous en écrirez 100 ». Je pensais : « faut pas pousser » !

54 Le doute (vais-je y arriver suis-je capable ?) est fréquent avec l’impression de se perdre, et se retrouver

55 -Un tuteur, un premier écrit remis et une grande désillusion : le travail rendu ne correspond absolument pas à l’attendu.

56 -Je n’y arriverai pas. Je ne comprends pas ce que l’on attend de moi, ce que je fais là : suis-je bien à ma place ?

57 -Le tuteur recadra vertement l’exercice sans une parole consolatrice pour moi. Je ne comprenais

58 rien. J’avais toujours l’impression qu’il voulait que je dise des trucs qu’il essayait de me souffler. Il m’a secouée. Il m’impressionnait. J’avais peur avant de le rencontrer.

59 -L’angoisse monte. Le doute m’envahit. Je trouve ces propos démesurés et n’en saisis pas

60 l’intérêt.

61 -D’abord le trac. La solitude. Peur. Deuxième année : la joie, l’impatience. Enfin, l’autonomie, la confiance, l’émancipation.

62 Nos informateurs s’expriment sur groupe, le tuteur. Ils disent le soutien, l’agacement ou l’indifférence.

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  • Et bizarrement, de cette première expérience de recherche, le groupe de tutorat ne me laisse pas de souvenirs précis,

64 -J’ai peu de souvenirs du groupe comme groupe de tutorat ; des rapprochements d’affinités, de la solidarité, des plaintes communes...

65 -Je me disais que nous-mêmes dans ce groupe n'arrivions pas à créer quelque chose de porteur, de solidaire, c'était sympa, mais c'était un peu l'un qui expose et le tuteur qui réagit, sans beaucoup d'interactions

66 -Je me souviens également de frustrations constantes, à l’issue des deux ou trois heures de travail : on ne m’apportait pas assez de matière critique, pas assez…

67 L’apport du groupe est cependant reconnu et se construit ; le soutien coopératif est préconisé, le dispositif l’encourage, le pose mais il ne se décrète pas.

68

  • La découverte du parcours des autres fait écho au mien.
  • Je prépare ma soutenance, là encore le groupe est porteur. Les essais-erreurs de chacun sont bénéfiques à tous.
  • S’il y en a un qui avance plus vite, il n’y a pas tant d’écart que ça. On est tous avec nos préoccupations de questions de recherche, et oui, ça atténue la difficulté.

69 Poursuivons avec une idée force : celle du processus, du trajet, du chemin :

70 -Pas à pas, page après page, dans les allers-retours avec mon tuteur, mon mémoire s’élabore, se construit, aboutit.…

71 -Peu à peu, je retrouve une pensée sur ma pratique professionnelle. L’écriture devient plus fluide.

72 -Le plaisir d’écrire et chercher ne cesse de croître. J’ai le sentiment de monter sur un pont.

73 -Ce travail est finalement une étape sur le chemin que j’ai emprunté où je désire avancer, chercher et rester en alerte.

74 -Ce fut long, presque quatre ans et oui, il y eut, me semble-t-il un mouvement ascendant, lumières de savoirs s’élargissant, s’approfondissant et se complexifiant.

75 L’un ajoute même : Le temps de formation est du hors-temps.

76 Outre la satisfaction d’être parvenu au but, l’implication dans le processus a des effets tant dans la vie personnelle que professionnelle. Revenir sur cette période permet de réfléchir, tout en s’exprimant. On peut qualifier leurs paroles de discours d’expérience en tant que tutorés, telles que nous venons de les entendre ; ou de tuteur : en effet, nombre de nos collègues sont devenus tuteurs à leur tour et nous piochons quelques-uns de leurs dires à ce sujet.

Faire l’expérience d’être tuteur : l’« expérience tutoresque » 

77 Etre tuteur, c’est avoir soi-même l’expérience de la recherche pour pouvoir faire l’expérience d’être tuteur.

78 -Je me souviens de cet homme relatant son expérience d’apprenti-chercheur au CCRA

79

  • Pourquoi s’engager ? … Vanité ? Transmission ? Pour des rencontres, croiser des parcours,
    jouer un rôle d’appui pour quelqu’un, alors qu’on a vécu cette expérience par le passé ?
  • Quelles sont ses motivations ?

80 L’idéal du coude à coude porté par l’institution, en référence à Desroche, « semble imprégner » le

81 tuteur, et pourtant Desroche n’est jamais cité.  

82 -Le tutoré n’est pas dans une attente de transmission de ce que le tuteur a vécu, fait et

83 découvert… Le tutoré attend d’être guidé… Le guidé s’impose au guideur…

84 -Le tuteur doit s’effacer et ‘’ravaler’’ son parcours, son expérience, sa recherche : c’est une

85 exigence d’ordre éthique, intellectuelle et même opérationnelle.

86 L’institution invente un dispositif garant, qui repose sur des valeurs d’engagement, de conviction, et sur la solidité de la méthodologie. La méthodologie :

87 comme expérience positive avec une efficience personnelle suffisante et en même temps une distance critique, pour ne pas imposer de manière rigide cette expérience méthodologique.

88 Nous retrouvons là la posture méthodologique et éthique, en somme la confiance institutionnelle  qui permet d’avancer pour le tuteur comme pour le tutoré, mais il y a des difficultés :

89 l’absence d’outils et de tutorat pour le tuteur inexpérimenté que je suis, n’a pas vraiment facilité mon apprentissage qui s’est avéré être une expérience un peu solitaire.

90 Des difficultés et un écart à gérer qui peuvent être surprenant ou embarrassant, des avatars dans la besogne du tuteur, des ambivalences (proximité/éloignement – attentes/déception – soutien/trahison – autorité/autorisation).

91 le tutoré s’abandonne au tuteur qui lui dit où mettre chaque pas...

92 Des sentiments mêlés :

93 souci, doute, agacement ; attente excessive, trahison et jubilation quand le groupe se met en coopération et qu’il arrive justement à oublier le tuteur.

94 Des difficultés contrebalancées par des moments de satisfaction intense où le plaisir de transmettre apparaît.

95 Dans la relation de tutorat, tous nos collègues notent qu’au final ils trouve(nt) la bonne distance entre engagement et effacement.

96 Le tuteur est alors dans une posture d’incompréhension de l’autre et cette incompréhension est la condition de l’approfondissement. Pas seulement distanciation mais mise en abîme de sa propre expérience pour atteindre le ‘’pivot’’ du questionnement de l’autre. 

97 Peut alors venir, au bout d’un temps incertain, le temps de l’alliance (du « nous ») où tuteur et tutoré cheminent ensemble, dans une compréhension commune (et non complète) de la recherche du tutoré.

98 La place du tuteur et du tutoré est une question de posture. Le tuteur est là pour que le tutoré atteigne la posture la plus adéquate pour lui afin de faire congruence/unité entre son être ontologique et son objet de recherche.

99 Et cette congruence se concrétise dans des nœuds : celui de la question de recherche, celui du langage de mesure et celui de la conceptualisation.

100 Au même titre que nous avons fait le choix de ne présenter qu’une partie de nos résultats, organisés autour des trois dimensions : faire l’expérience du formel, faire l’expérience de soi dans l’imposé, faire l’expérience d’être tuteur,

101 Nous saisissons maintenant un axe de notre interprétation : la confiance. Pourquoi ?

2. Faire l’expérience de la confiance

102 La confiance tient une place de premier ordre dans les paroles des tutorés.

103 La confiance dit « l’idée qu’on peut se fier, ce terme vient du latin cumfidere, cum « avec », et fidere « se fier », signifiant qu’on remet quelque chose de précieux à quelqu’un, en s’abandonnant à sa bienveillance et à sa bonne foi. La confiance a partie liée avec la foi, la fidélité, la confidence, le crédit et la croyance ».

104 La confiance concerne la relation à soi, la relation aux autres et la relation au monde.

105 Nous repérons d’abord deux mouvements dans les discours recueillis : l’absence et la présence de cette relation positive à soi qu’est la confiance en soi. Le premier mouvement est celui du doute :

106 Je perds confiance en mes capacités et m’interroge sur l’intérêt à poursuivre.

107 Ce doute alimente les sentiments d’errance et de solitude induisant une perte de confiance en ses aptitudes à faire ce pour quoi on s’était engagé :

108 je me suis dit, ça ne va pas être possible ; je ne vais pas y laisser ma peau toutes les fois.

109 et ce « toutes les fois » était ceux de chaque regroupement en atelier coopératif.

110 Ceci nous éclaire ainsi sur les attentes multiples (et souvent déçues) à l’égard du tuteur :

111 Je crois que j’ai, parfois, eu envie que l’on me prenne par la main… que quelqu’un lise par-dessus mon épaule et guide très concrètement mon travail d’écriture.

112 C’est vrai qu’il y a une forme d’insécurité dans cette relation-là (tuteur/tutoré) et on attend des réponses qu’on ne nous donne pas » …

113 Si, les tuteurs, de leur côté, estiment que la confiance est nécessaire, ils ne manquent pas de rappeler que celle qui se construit entre les tutorés et eux porte (doit porter ?) sur la capacité du tuteur à « avancer », à « produire des connaissances » et donc à tenir bon sur la méthode.

114 Il n’est nullement question d’affects de leur point de vue dans la relation aux tutorés, par contre, la confiance en soi du tuteur est de mise pour pouvoir avancer avec l’autre. Celle-ci se fonde sur « la relation personnelle que le tuteur entretient avec la méthodologie de recherche ».

115 Un tuteur ajoutera :

116 La confiance n’existe que si elle est construite dans les premiers temps de l’accompagnement ; d’où l’importance déterminante pour la suite, des premiers contacts.

117 La surabondance du vocable de confiance dans les paroles des uns et des autres, dit, en creux, la « crise » qui est traversée par celles et ceux qui s’engagent dans un parcours de recherche. On constate qu’on fait appel à la confiance quand elle fait défaut et qu’il s’agit de la restaurer.

118

  • Les cours de méthodo du matin nous éclairent énormément, au moins jusqu’au soir… après, ça

119 redevient un peu nébuleux, puis parfois franchement obscur.

120

  • Il y a des moments où l’on reste avec ce avec quoi on est arrivé ou avec même beaucoup plus de flou.

121 La crise se définit comme « une situation de trouble, due à une rupture d’équilibre », laissant prévoir un changement dont l’issue est généralement décisive pour le groupe ou l’individu la traversant. Les tutorés comme les tuteurs témoignent à différentes reprises de cette crise.

122

  • Je me souviens d’heures tourmentées
  • je plongeais, me sachant déjà complètement à côté de la plaque
  • l’angoisse monte. Le doute m’envahit… Panique et hésitation me gagne… j’éprouve alors un déséquilibre délicat à rétablir

123 L’itinéraire de recherche conduit les tutorés à trouver/créer des relations de confiance avec d’autres, qu’ils soient pairs, directeurs de recherche ou tuteurs.

124 Ce compagnon de fortune me trouvait intelligente… et j’étais forte de cette confiance nouvelle »

125 Le directeur de recherche

126 a joué le double rôle de tuteur présent, fiable, encourageant et de directeur de lectures, d’orientation dans les concepts, d’accompagnateur dans la méthode d’enquête… j’ai mesuré aussi dans son expression et la relation qu’il a instaurée, sa supériorité intellectuelle mal camouflée par une convivialité sympathique.

127 Les discours recueillis disent aussi la confiance retrouvée une fois le travail conduit à son terme et validé institutionnellement.

128 J’ai le sentiment de monter sur un pont qui me permet le passage d’une rive à l’autre : de « avoir la capacité de » à « être habilitée à ».

129 Nous pouvons remarquer que, dans les paroles des tutorés comme des tuteurs, il existe deux types de confiance : d’une part, la confiance « verticale », portée par le dispositif institutionnel - la méthode (les cours et l’enseignant), les groupes de tutorat et le tuteur, les jurys, etc., et, d’autre part, la confiance « horizontale », celle du coude à coude d’Henri Desroche – trouvée avec les pairs, le directeur de recherche ou le tuteur. On peut ainsi penser que sortir de la crise que représente le parcours de recherche implique, pour le tuteur et le tutoré, la possibilité de nouer une triple confiance :

130

  • confiance institutionnelle, c’est-à-dire le crédit accordé au dispositif qui porte la formation,
  • confiance en soi de part et d’autre, c’est-à-dire l’assurance de ses capacités et aptitudes de tuteur ou de tutoré
  • et enfin confiance relationnelle.

131 Il s’agit, pour celle-là, de ce sentiment qui laisse penser, au tuteur comme au tutoré, que l’autre ne décevra pas ses attentes. Cette posture de confiance est une prise de risque et peut se définir comme « un état de faiblesse assumé consistant pour l’individu à croire sans savoir » (confiance voir bibliographie).

132 Ainsi la confiance apparaît-elle, comme moteur et dynamique de transformation, pour faire aboutir le projet de recherche. Elle est ce qui fait tenir ensemble, rassemble, combine. Elle s’appuie sur une croyance, une adhésion qui n’est pas entièrement rationnelle. Elle soutient l’attente de la réalisation et la rend possible. En cela, elle conserve pour nous aujourd’hui encore une part de mystère.

Bibliographie


Mots-clés éditeurs : Praxéologie, Recherche, Recherche coopérative, Tuteur, Tutorat, Tutoré

Date de mise en ligne : 15/05/2017

https://doi.org/10.3917/forum.151.0037