La mort (de l'autre) fait-elle expérience ?
Pages 34 à 36
Citer cet article
- TEYSSIER-HUE, Jany,
- Teyssier-Hue, Jany.
- Teyssier-Hue, J.
https://doi.org/10.3917/forum.151.0034
Citer cet article
- Teyssier-Hue, J.
- Teyssier-Hue, Jany.
- TEYSSIER-HUE, Jany,
https://doi.org/10.3917/forum.151.0034
Notes
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[1]
En pensant à la première phrase du roman (lu plusieurs fois) d’Albert CAMUS: « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. » Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier.». Albert CAMUS, « L’étranger », 1942.
1 Les réflexions de chacun sur son « expérience de l’expérience » sont venues apporter des éclairages nouveaux sur ma propre expérience.
2 Je retiendrai que l’Expérience est singulière, elle est tout à la fois l’épreuve vécue par un acteur et le point de vue que celui-ci porte sur cette épreuve. Cette épreuve, en créant une discontinuité, une rupture, crée les conditions d’émergence de l’expérience.
3 Aujourd’hui, je pourrai préciser que épreuve, a été, pour moi, une souffrance, une rupture qui est venue faire écho à d’autres pertes. Comme une catastrophe et ses répliques jamais cependant tout à fait les mêmes. Epreuve initiale impossible à repérer qui est venue faire échec au sentiment de toute puissance propre à l’enfance. Cette épreuve, ces épreuves « catastrophiques », ont longtemps fait écran à la réalité jusqu’à ce que, sous les effets conjugués des liens aux autres et des éprouvés différents, ce voile se délite. Je peux alors parler d’expérience de la mort de l’autre et de la mort de l’autre comme expérience.
4 Je prends alors conscience que l’expérience ne peut être appréhendée que dans la complexité. Entre altérité et identité l’expérience conduit toujours à une transformation de soi.
5 Un départ récent de mon lieu de travail a fait ressurgir, des souvenirs de mon parcours de plus de 13 années au sein de cette association qui œuvre à la Protection de l’Enfance. Mon investissement a été intense, les défis nombreux. J’y ai construit ma pratique de cadre. Ce départ fut difficile même si c’est moi qui ai pris la décision de partir. Renoncement, perte, deuil sont les mots qui me viennent pour qualifier ce que je ressens.
6 De tous les souvenirs qui ont émergé, l’un d’eux, jamais oublié, est la mort d’un adolescent. Une mort brutale, imprévisible, quelques mois après mon embauche comme chef de service alors que j’étais seule de permanence en plein mois d’août. J’ai choisi d’explorer le mot, le concept d’EXPERIENCE à partir de cet événement auquel j’étais confrontée pour la première fois et que je croyais plutôt rare en Protection de l’enfance.
7 Août 2002 : Toute l’année ce lieu vit au rythme du travail dans les ateliers de la centaine de jeunes accueillis, de leur vie en internat et de l’errance des jeunes les plus en difficulté. Aujourd’hui je suis (presque) seule sur un site de plusieurs hectares. Seul le gardien est lui aussi de permanence.
8 A ce moment là, seuls 2 adolescents sont présents. L’un est un mineur étranger isolé, tout juste majeur. Il travaille. L’autre est un jeune majeur que je viens d’accueillir à sa sortie de prison. Je ne le connais pas, Il était déjà incarcéré à mon arrivée. Je n’ai ni la connaissance de son parcours ; même si j’ai pris soin de regarder les éléments de son dossier ; ni de consigne particulières sur son projet. Je l’accueille, l’écoute, organise une visite chez le médecin pour évaluer son état de santé, et lui remet une somme d’argent pour sa nourriture et ses déplacements. Le lendemain de son arrivée il a rendez vous pour un stage. Je lui ai proposé de l’accompagner. A mon arrivée le matin suivant il n’est pas à l’extérieur comme convenu. Je frappe à la porte de sa chambre, il ne répond pas. Je le trouve « endormi » et n’arrive pas à le réveiller. Je mets du temps à réaliser que son état n’est pas normal. Je tente de retrouver les gestes de base de la réanimation. Sans effet. J’appelle le gardien qui fait le même constat. Peu après c’est le médecin du SAMU qui constate la mort après des tentatives de réanimation. Les pompes funèbres arrivent peu après, ils partent avec le corps. Je téléphone au directeur. J’appelle la famille pour l’informer. Je suis, 13 ans après, incapable de me souvenir précisément de ce que j’ai dit ou fait après avoir vu partir le fourgon mortuaire.
9 Mon directeur rentre de son lieu de vacances et prend le relais. Sur sa proposition je rencontrerai une psychologue de l’établissement.
10 La mère a tenu à me rencontrer, je lui ai raconté les derniers échanges que j’ai eus avec son fils mais j’ai été incapable de réellement partager ce moment avec elle. Je n’ai pas pu être en empathie. Elle m’a prise dans ses bras pour me dire au revoir, m’a embrassée. Je crois que j’ai même eu un mouvement de recul. Suis-je insensible à sa souffrance ou insensibilisée par mon propre désarroi, mon sentiment d’impuissance, ma culpabilité ? Mettre à distance celle qui souffre pour ne pas voir en elle l’écho de ma propre souffrance ? Eloigner la mère pour éloigner la (le) mort ? Perdre un enfant est inimaginable, inconcevable.
11 Ma vie personnelle avait déjà été marquée par des morts brutales d’enfants et d’adolescents, certaines avant même ma naissance. Je crois qu’aucune ne m’a autant marquée, laissant des traces dans tous les aspects de ma vie. Pendant des années, je me suis surprise à « écouter » mes fils dormir. Lorsque je me réveillais angoissée au milieu de la nuit, j’allais les voir, m’approchais d’eux jusqu’à ce que je les entende respirer. Je pouvais alors me rendormir. Ils étaient vivants.
12 Au cours des années suivantes j’ai été professionnellement confrontée à d’autres situations de décès : mort de jeunes, mort de parents. Annoncer la mort de sa mère à un enfant qui répond « oui ou non » à mes questions mais qui est déjà ailleurs, plus vraiment avec moi. Accompagner des collègues qui ont assisté, impuissants à la mort en pays étranger d’un enfant qui leur était confié. Essayer ensemble non pas de comprendre l’incompréhensible, ni d’accepter l’inacceptable mais de se parler, de s’écouter dire nos émotions. Parler de la mort, parler de la vie.
13 Novembre 2011 : au sein de ma même association, je prends la responsabilité d’un autre établissement : un service de placement familial pour adolescents. L’une des premières difficultés dont me parle l’équipe est la mort, par suicide, en septembre, d’un jeune majeur qui venait de partir de sa famille d’accueil. La violence des émotions qui traverse chacun est palpable. Tous me demandent de « faire quelque chose ». J’écoute individuellement ceux qui en font la demande puis nous construisons, avec la psychologue du service, une proposition de rencontre avec une équipe spécialisée dans l’accompagnement d’adolescents, de leurs familles et des professionnels qui les entourent. Des professionnels de l’équipe et des jeunes, tous demandeurs, ont participé à ce travail de réflexion. Chacun en a retiré quelque chose de positif, de différent et tous en sont revenus un peu plus apaisés. L’équipe qui a accompagné la démarche a convié la psychologue du service à participer à un groupe de travail sur l’accompagnement des équipes confrontées à la mort.
14 La mort est-elle un événement, un fait, une expérience ?
15 La mort est un fait, une réalité objective. Je n’ai aucune croyance personnelle qui me permette de l’appréhender autrement. Pourtant je la rencontre, je la traduis, je la comprends au travers des événements de ma vie, de mon expérience de vie. Je la ressens avec les mots qui m’ont été dits ou non dits, je la nomme avec les mots dont je dispose. Je l’approche avec les mots que j’échange avec d’autres. Mais je ne l’appréhende qu’au travers de la mort d’un autre.
16 Si j’ai un peu compris ce que disent de l’expérience Habermas et Dewey, mon rapport à la mort est une corde tissée avec les fils des vies interrompues et les mots échangés, corde qui m’a permis de traverser, comme une funambule cherchant son équilibre, le fossé qui sépare le monde vécu du monde objectif. .. La mort fait expérience.
17 13 Mai 1997, ce matin papa est mort [1]. Juste au moment où je me suis endormie. C’est la vie…