Récupération et utilisation de la pluie : un éclairage sur l'enfermement décisionnel et économique de la gestion de l'eau
- Par Taoufik Souami
Pages 7 à 18
Citer cet article
- SOUAMI, Taoufik,
- Souami, Taoufik.
- Souami, T.
https://doi.org/10.3917/flux.088.0007
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https://doi.org/10.3917/flux.088.0007
Notes
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Programme Interdisciplinaire de Recherche Ville Environnement, programme commun du CNRS et du PUCA (ministère de l’Écologie).
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Cette recherche a été menée par une équipe composée de : Pascal Chauchefoin, Maître de conférences à l’Université de Poitiers ; Bernard De Gouvello, chercheur au LEESU (Université Paris-Est) et au CSTB ; Juliette Chauveau, doctorante au LATTS (Université Paris-Est) et à Véolia ; Taoufik Souami, Maître de conférences à l’Institut Français d’Urbanisme et au LATTS (Université Paris-Est).
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Cette association regroupe des représentants des entreprises de l’eau, des scientifiques, des personnes issues des administrations nationales ou locales ainsi que des bureaux d’études.
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Ce retrait des logiques du marché est par ailleurs soutenu et souhaité par une partie de l’opinion publique et nombre d’associations nationales et internationales : l’eau est un « bien » particulier qu’on ne peut pas traiter comme toute autre marchandise.
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Ce suivi a été assuré par Juliette Chauveau pour l’équipe de recherche PIRVE (citée en note 1) à travers une participation à plusieurs réunions du groupe AFNOR et l’interview de plusieurs de ses membres. Un engagement de confidentialité vis-à-vis des deux groupes ne permet pas de rendre compte d’une manière détaillée de l’ensemble des échanges tenus à cette occasion.
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Au cours de cette enquête, 123 dossiers ont été analysés sur les 224 dossiers financés. Puis, une enquête spécifique a été réalisée auprès d’un échantillon de 16 entreprises parmi les 199 entreprises qui ont été concernées par un des dossiers.
1La Récupération et Utilisation de l’Eau de Pluie (RUEP) présente actuellement une faible incidence sur les quantités d’eau consommées et retirées des réseaux classiques (De Gouvello, Deutsch, 2009). Toutefois, elle mobilise l’attention de différents acteurs issus des entreprises de la gestion des réseaux, des ministères, des collectivités locales, des agences locales... ainsi que des experts et des chercheurs. Cet intérêt indique qu’il se joue autour de la RUEP des changements qui dépassent les aspects techniques (notamment quantitatifs) et concernent les principes mêmes qui fondent le fonctionnement des réseaux et des services de l’eau.
2Dans cet article, nous proposons d’explorer les questions et les tensions que révèle la RUEP dans l’organisation des flux d’eau et leur gestion. Cette exploration est guidée par deux hypothèses. La première hypothèse est l’enfermement physique, technique, économique et politique de l’eau au sein d’un dispositif qui est arrivé à maturité en France au XIXe siècle à travers la généralisation emblématique des réseaux et leur gestion. La seconde hypothèse est que la RUEP permet de situer les tensions produites par la remise en question de cet enfermement, clé de voûte des équilibres techniques, économiques et décisionnels au fondement de la gestion des flux d’eau.
3Cet enfermement a contribué à réduire la place effective du particulier, ses liens avec l’eau et son statut (Bocquet, 2004). Les justifications de cet enfermement se sont cumulées et complétées dans l’histoire contemporaine des villes françaises : assurer l’hygiène et la santé, garantir un approvisionnement régulier, trouver des équilibres financiers et des péréquations. De telles finalités ne semblaient pas compatibles avec la multiplication des intervenants, des pratiques d’usage, des circuits financiers ou encore des critères de qualité. L’enfermement matériel de l’eau et de ses pratiques à travers les choix techniques et l’encadrement social fait écho à un enfermement socio-économique et décisionnel du service de l’eau.
4Pour explorer l’hypothèse d’une RUEP qui éclaire l’enfermement de l’eau urbaine, nous nous appuierons sur le travail réalisé dans le cadre du programme PIRVE [1] : « Quels référentiels pour quels liens entre ville et écosystème ? L’utilisation de l’eau de pluie en ville, ses normes, labels, certifications, marques… » [2]. Dans cette recherche, deux types d’initiatives ont été analysés :
- les tentatives d’élaboration de référentiels formalisés de la RUEP : la mise en place d’une norme par un groupe de l’AFNOR, la rédaction d’un guide d’installation par un groupe de l’ASTEE (Association Scientifique et Technique pour l’Eau et l’Environnement) [3] et la mise en place d’un label Qualipluie par la CAPEB (Confédération de l’Artisanat et des Petites Entreprises du Bâtiment) puis la CNATP (Chambre Nationale des Artisans des Travaux publics et du Paysage). Toutes deux regroupent des professionnels de l’installation d’équipements liés à la RUEP ;
- les aides et les incitations à la RUEP accordées par le conseil régional de Poitou-Charentes.
Une attention accrue pour la récupération et l’utilisation de l’eau de pluie parmi les alternatives au réseau d’eau potable
5La récupération et l’utilisation de l’eau de pluie ne sont pas un fait nouveau. L’intérêt qu’on lui porte dans une vision plus contemporaine, environnementale et économique, participe d’une transformation progressive des approches des cycles de l’eau à partir des années 1970. Une première préoccupation technique et économique est alors prioritaire concernant la pluie : réduire son rejet dans des réseaux d’assainissement saturés et dont l’extension s’avère de plus en plus difficile à supporter financièrement. Parallèlement, les préoccupations environnementales encouragent à diffuser des approches plus précautionneuses dans la mobilisation de la ressource hydrique. Les bilans environnementaux montrent en effet une baisse des réserves mobilisables pour les usages humains.
6Sur un autre plan, les analyses technico-économiques indiquent un hiatus important entre les moyens humains et financiers mobilisés pour produire de l’eau (potable en particulier) et la réalité de son utilisation. En France, moins de 1% de l’eau potable distribuée par le réseau est bue. Différents économistes (Zuindeau, 2009) estiment que la prise en compte effective des externalités environnementales et sociales de la production de l’eau induirait un coût global exorbitant.
7Dans ce contexte, les lois et les réglementations sont modifiées afin de transiter d’un traitement principalement sanitaire de l’eau vers une approche qui intègre également la gestion de la ressource. Les consommations des activités industrielles sont les premières visées. Elles finissent par baisser d’une manière significative (Barraqué, 2007). Pour les ménages, différentes ressources alternatives à l’eau potable du réseau sont expérimentées, voire intégrées d’une manière plus significative (Montginoul, 2006) : les puits et les forages, le recyclage des eaux usées, le recours au réseau d’irrigation et l’eau de pluie. Les usages envisagés pour chacune de ces sources sont différents et dépendent de plusieurs facteurs (qualité de l’eau, quantité utilisable, disponibilités…). Ils vont ainsi des utilisations extérieures (arrosage, nettoyage des espaces extérieurs) aux réutilisations à l’intérieur des logements grâce à un second réseau de distribution et un éventuel traitement (chasse d’eau…). Ils concernent également le lavage du linge ou la boisson. Seule l’eau des puits et parfois la pluie sont citées pour ce dernier type d’utilisation.
8Difficile de quantifier l’eau de pluie utilisée ou potentiellement mobilisable pour les ménages parmi les autres « ressources alternatives » envisagées. Une enquête réalisée en 2002 a permis d’estimer le recours à l’ensemble des « ressources alternatives » : dans 14% des départements français, l’usage des forages et puits est déclaré faible et dans 20%, il est présenté comme régulier. Selon la même enquête, environ 8% des gestionnaires d’équipements publics déclaraient utiliser ces ressources alternatives (Montginoul, 2006). Il est également complexe d’évaluer les conséquences de l’utilisation des eaux alternatives sur les factures alors qu’une des motivations pour leur mobilisation est bien la réduction des sommes réglées par les ménages. Cette complexité est due aux structures tarifaires et à leurs évolutions depuis les années 1980 (Montginoul, 2007). Elle est également liée à la difficulté d’aborder la question en coût global intégrant le prix des installations pour utiliser les eaux alternatives (réservoirs, double réseau…), les mobilisations financières exceptionnelles pour les mettre en œuvre, le temps consacré à leur utilisation parfois spécifique, la couverture des risques sanitaires ou de contamination (installations de décantation quand nécessaire, coûts des contrôles…).
9C’est dans ce contexte que progresse l’intérêt pour la RUEP. Il correspond à un mouvement plus global de remise en question des organisations « industrielles » et/ou massives de la fourniture de biens (logements, grands équipements…) et de services en ville (transport de masse, réseau d’énergie, infrastructures lourdes…). La RUEP plus spécifiquement est portée par cette perception a priori positive du bouclage local des flux et de la sortie des grands réseaux (Coutard, 2011 ; Barale, 2000). Elle suscite des réflexions autour de mutations profondes de ces formes d’organisation.
L’enfermement historique de l’organisation économique et décisionnelle de la gestion de l’eau urbaine
10Pour comprendre les changements mis ici en discussion, il est nécessaire de les resituer dans l’histoire de ce que nous nommons l’enfermement technique et physique de l’eau. Sur le plan décisionnel, la mise en place des dispositifs techniques et de leurs réglementations est l’occasion de réduire progressivement le nombre des acteurs intervenants. Au XVIIIe siècle, la réglementation de l’eau concerne d’abord les ressources, le puisage et la gestion des réseaux hydrauliques naturels. Elle impacte toutefois les questions d’usage de l’eau pluviale et donne dans un premier temps autorité au particulier. Le code Napoléon (1804) règle les droits de circulation des eaux de pluie en fonction des positions relatives des propriétaires. La loi sur le régime de l’eau en 1898 précise : « tout propriétaire a le droit d’user et de disposer des eaux pluviales qui tombent sur son fonds ».
11Les premières formes de réglementations « modernes » traitant de l’eau en milieu urbain se font jour avec la mise en place du premier service de l’eau à domicile. En autorisant, en 1782, la première expérience d’un service de distribution d’eau à domicile, Louis XVI inaugure un long processus de réglementation de la distribution de l’eau. La Compagnie des Eaux de Paris, créée par les frères Perrier, proposa ses premiers abonnements aux Parisiens pour recevoir l’eau à domicile. Elle apporta une première démonstration, par son échec, de la nécessité de construire un monopole pour assurer la viabilité économique de ce type de services. Ce basculement ne s’opère pas immédiatement. Au milieu du XIXe siècle, des fontaines publiques à poussoir apparaissent, ainsi que des robinets d’eau dans certaines cours d’immeubles. Ils ne sont pas soumis à un cadre juridique ou financier particulier. Ils permettent principalement aux Parisiens d’accéder à la ressource dans de meilleures conditions d’hygiène, facilitent l’enterrement des réseaux et préfigurent un découpage des périmètres d’intervention entre public et privé concernant l’eau (Bocquet, 2006).
12Le développement des concessions de distribution d’eau va progressivement remplacer le système des fontaines publiques et des porteurs d’eau (Lorrain, 2008). Les compagnies de distribution (en particulier, Compagnie Générale des Eaux fondée en 1853, Société Lyonnaise des Eaux et de l’Éclairage en 1880) contribuent à constituer un marché particulier, local et fermé, de la mobilisation de la ressource et de son offre auprès des habitants. Au cours des premières années de leur contrat à Paris, Lyon ou Nice, ces entreprises doivent réaliser un travail important de persuasion des habitants pour vendre leurs abonnements (Jacquot, 2002 ; De Gmeline, 2006 ; Scherrer, 1995). Les plus aisés ont recours aux porteurs d’eau et ne voient pas d’avantage dans ce nouveau système. Les plus modestes ont accès à l’eau grâce aux fontaines publiques dans des conditions financières et sociales qui leur conviennent. Aucune obligation n’est alors faite pour avoir recours à ces compagnies. De décision en décision, le Conseil d’État précise la doctrine et les règles en la matière en confirmant l’activité spécifique de ces entreprises dans le domaine public, plus tard désignée services publics. Toutefois, il faut attendre 1887 pour que le conseil municipal de Paris prenne une délibération « tendant à rendre l’abonnement obligatoire pour tous les immeubles ». Elle n’entrera en application qu’à partir de 1889 (Franck, 1999). Cette décision constitue un bouleversement majeur du point de vue économique puisqu’elle fonde la situation de monopole de l’opérateur ayant la concession.
13Parallèlement, du côté de la production, ces compagnies prennent possession des différentes ressources présentes sur le territoire ou à proximité. Elles rachètent les petites entreprises locales de production. Elles acquièrent les terrains ou les aires qui présentent de forts potentiels (puits, proximité de nappes phréatiques…). Elles complètent leurs positions monopolistiques en maîtrisant l’essentiel des capacités de production locale de l’eau. Elles éliminent toute concurrence en matière de production après avoir réduit les possibilités d’offres alternatives du côté de la distribution. « Tant qu’il y a des puits, des citernes individuelles, des droits de captage de sources, le nombre d’abonnés potentiels se trouve réduit. Peuvent venir s’ajouter des questions de qualité de l’eau. Elle peut avoir pour cause une dégradation de la ressource comme à Nice ou l’impact de tuyaux vieillissant mal comme à Nantes et Lyon ; cela ne plaide pas en faveur de “l’eau à tous les étages” » (Lorrain, 2008, p. 10).
14Plus tard, la notion de monopole naturel initiée par John Stuart Mil trouve un développement pour justifier cette position dominante des organismes locaux en charge de la gestion du cycle de l’eau. Farrer (1883) en Grande Bretagne affine la notion, puis Henry C. Adams (1887) discute de la théorie avec Richard Ely et John Bates Clark au moment où se développaient les grandes firmes de services aux États-Unis. La théorie a connu depuis plusieurs lectures critiques. Elle a permis de donner une assise scientifique à une organisation économique fermée de la gestion locale de l’eau urbaine. En effet, une partie de ces débats aboutit à reconnaître l’obligation de monopoliser l’organisation de l’économie locale de l’eau et de centraliser les décisions la concernant. D’une part, la recherche d’économies d’échelle pour assurer un équilibre financier de la distribution et du traitement conduit à considérer l’opérateur unique comme la solution optimale. D’autre part, pour répondre aux critiques quant à cette surdomination et satisfaire les partisans de la lutte antitrust, une autorité publique est désignée comme seule entité susceptible de réguler et d’accorder des droits d’exploitation de ce service à l’opérateur unique. En France, le schéma théorique aboutit à la reconnaissance des collectivités locales comme la puissance concédante et régulatrice. Cette dernière « fonction » des collectivités locales n’est pas juridiquement assise mais constitue une réalité au regard des actions qu’elles mènent et qui ne sont pas mises en cause par les compagnies ou les juridictions compétentes (tribunal administratif, conseil d’État). Les collectivités locales déterminent de fait les conditions dans lesquelles les agents économiques interviennent dans ce qui est considéré comme le marché des services de l’eau (Haut Conseil du Secteur Public, 1999).
Un rapport économique et décisionnel à l’eau enfermé dans le schéma classique
15Cette construction historique de l’organisation du service de l’eau en milieu urbain conduit à un double enfermement, économique et décisionnel, réduisant la place de l’usager et limitant son rapport à l’eau.
16Sur le plan économique, le monopole naturel local exclut en réalité l’eau des logiques de marché. Si l’on s’en tient à une définition classique de la notion de marché, l’eau et son service enserrés dans cette organisation en monopole naturel ne font pas l’objet d’une offre et d’une demande libres, par des agents bénéficiant de conditions d’intervention équilibrées et transparentes, les informations concernant les échanges sur ce marché sont rares et détenues d’une manière inégale par l’opérateur et la collectivité. La situation de marché est éventuellement applicable dans l’espace-temps limité du renouvellement des concessions ou de la sortie de la gestion municipale directe. Pendant toute la durée des concessions ou des contrats d’affermage, la construction du rapport économique à l’eau ne se fait pas sur le registre du marché mais dans un cadre financier et contractuel administré [4]. Encore une défaillance du marché qui trouve une explication théorique dans la notion de monopole naturel.
17Le rapport économique à l’eau transite donc par l’intégration à ce cadre financier et contractuel. Sa face la plus visible (et inaugurale) pour le particulier est l’abonnement. Souscrire un abonnement signifie signer au bas d’un contrat son acceptation, son adhésion, son approbation, son engagement à respecter les règles financières du contrat de fourniture du service. Les termes du contrat ne sont pas discutables, négociables ou réajustables. Ils ont été prédéterminés par la collectivité, ou entre celle-ci et l’opérateur qui doit assurer le service. Conséquence, cette organisation conduit à retirer au « consommateur » la possibilité de choisir son fournisseur, ses conditions financières d’accès au service et les rythmes des transactions ou des paiements. Elle lui enlève toute possibilité de construire son rapport économique à l’eau… « Que suis-je prêt à payer pour avoir de l’eau, pour la maintenir à un niveau de qualité, pour la préserver comme un bien environnemental… ? ». Le modèle juridico-financier ainsi adopté depuis le XIXe siècle oblige l’usager à avoir un rapport de consommation de l’eau potable rendant plus opaques les autres dimensions de ce rapport économique (la partie assainissement, le coût de l’entretien, etc.). Il exclut également les autres valeurs liées à l’eau, les autres avantages économiques rattachés à ce bien du point de vue de l’usager : le temps consacré pour y accéder économisé pour d’autres activités de production ou de loisir, l’agrément et le confort d’usage, l’esthétique et le rapport kinesthésique… L’usager est ainsi réduit à jouer d’un seul facteur dont il a encore la maîtrise sur le plan économique : la quantité consommée et donc, la rétribution de celle-ci auprès de l’opérateur.
18D’une manière caricaturale, le rapport économique à l’eau est limité au règlement d’une facture dont le contenu échappe à une grande majorité des clients. Dans ce domaine financier comme dans le domaine sanitaire, les usagers agissent sur la base d’une structure de confiance fondée par le modèle classique. Cette confiance a été régulièrement questionnée et reconfortée dès la fin du XIXe siècle. Depuis les années 1990 en particulier, la mise en cause de cette confiance a participé à une modification des documents financiers liant fournisseurs et clients, une affirmation des exigences en matière de transparence financière et la sortie des concessions dans nombre de situations en France (Saussier, 2004). Les revendications concernant les factures sont d’abord révélatrices d’une difficulté à construire un rapport économique communément partagé par les acteurs qui organisent et utilisent ce service (Pezon, 2002). La séparation créée au XIXe siècle entre d’une part, un groupe restreint d’acteurs en charge de la production et de la fourniture et, d’autre part, la masse des usagers devenus clients, visait à rendre plus clairs les termes de l’échange économique : unifier la production, réduire les intermédiaires, simplifier l’offre et lui donner une image claire à travers l’abonnement et la facturation régulière de la consommation. Cette séparation s’est traduite par la réservation de l’organisation de ces échanges aux seuls agents majeurs en charge du service (collectivité, opérateurs). Ces derniers ont l’exclusivité de la construction de ce rapport économique à l’eau en milieu urbain. Cet enfermement exclut l’usager, ses facteurs de choix, ses contraintes, ses valeurs. Prédominent alors les critères d’amortissement des investissements opérés par ces agents majeurs, leurs appréhensions des capacités financières des usagers et leurs conceptions des équilibres économiques.
19Sur le plan décisionnel, les marges de manœuvre des usagers sont rendues quasi nulles par l’expropriation de leurs capacités de décision en faveur des collectivités locales désignées comme décideurs exclusifs (Billet, 2005). Autrement dit, on a enfermé la décision en matière d’eau dans le cercle restreint de quelques acteurs publics et d’entreprises spécialisées. Cela a eu pour effet de déresponsabiliser les usagers, au premier rang desquels le particulier. On s’étonne alors, au moment de mobiliser les particuliers pour réaliser des économies, que ces derniers ne se considèrent pas possesseurs d’une quelconque capacité à décider et à faire. Les réductions de consommations au cours de ces dernières années sont principalement le fait des entreprises sous la pression de l’augmentation des prix et d’une réglementation rendue de plus en plus sévère, puis l’effet des nouvelles installations pour l’eau domestique (Carré et Deroubaix, 2009 ; Barraqué, 2007).
Premier questionnement : vers une ouverture du cercle des agents économiques et de leurs logiques ?
20La mise à l’agenda de la récupération et utilisation de l’eau de pluie (RUEP) pose à nouveau la question de la composition des acteurs de l’économie de l’eau et de sa réservation à quelques acteurs, comme expliqué ci-avant. En effet, trois acteurs pourraient devenir des agents économiques « actifs » et de « premier plan » : les entreprises de fabrication et d’installation du matériel, les collectivités territoriales et les usagers finaux.
De nouvelles entreprises et firmes au premier plan ?
21La RUEP fait émerger au premier plan des choix économiques un nouvel ensemble d’acteurs : les entreprises de fabrication et d’installation des dispositifs de récupération et d’utilisation de l’eau de pluie. Ces derniers ne sont pas des opérateurs majeurs et historiques dans le secteur de l’eau, mais ils interfèrent dans l’activité de réalisation des infrastructures. Or, l’investissement pour les infrastructures constitue le cœur du modèle économique global du service de l’eau et le centre des modèles d’affaires des entreprises concernées : l’essentiel des coûts du service de l’eau est lié à ces investissements dans le hard et constitue la plus grande partie des facturations (Barraqué, 2007). Ces entreprises sont de dimensions diverses, allant des TPE (très petites entreprises) aux filiales des grandes entreprises du BTP. Quelques-unes de ces entreprises ont joué le rôle de metteur en œuvre des installations et des réseaux (fourniture de pompes, réalisation d’une partie des installations ou aménagements) pour les sociétés de distribution de l’eau et d’assainissement qui, elles, étaient concessionnaires ou mandataires principaux. Dans ce cas, les entreprises de fabrication et/ou d’installation trouvent à travers la RUEP l’opportunité de passer du rang d’exécutant pour des marchés passés par les sociétés spécialisées dans le secteur de l’eau, au rôle d’acteur direct face aux collectivités ou aux maîtres d’ouvrage dans la gestion d’une partie de leur eau. D’autres entreprises, en particulier les fabricants de cuves, offraient déjà leurs services et produits directement auprès des particuliers et des collectivités. La RUEP est l’occasion pour eux de développer plus largement leur activité.
22La constitution du groupe AFNOR pour la définition d’une norme appliquée à la RUEP à partir de 2007 illustre ce processus. Après appel à intérêt de l’AFNOR et consultation de différents acteurs, les entreprises les plus actives pour définir le périmètre de la norme, voire en influencer les conséquences économiques, ont été ces entreprises de fabrication et d’installation. Les entreprises de services de l’eau classiques ont bien été présentes mais ont préféré une position d’observation et d’accompagnement. Parmi les vingt-deux organismes représentés dans ce groupe, sept sont des fabricants ou des groupements de fabricants, trois représentent des fédérations professionnelles concernées par l’installation (FFB, CNATP…). Deux bureaux d’études et quatre collectivités territoriales sont présents dans le groupe. Seulement deux entreprises classiques du secteur de l’eau en font partie. Elles y ont délégué quatre personnes pour un total de trente dans le groupe. Parmi ces trente personnes, quinze représentent des fabricants ou des installateurs et une seule une association d’usagers.
23Le groupe ASTEE a une histoire différente, plus ancien et davantage lié à l’organisation classique du secteur de l’eau. Pour rappel, l’ASTEE, ex-AGHTM, a été créée en 1905. L’initiative de constituer un groupe sur l’utilisation de l’eau de pluie au sein de l’ASTEE remonte à 2004, soit quatre années avant le lancement du travail de l’AFNOR. Nous y retrouvons six acteurs du groupe AFNOR représentant des agents classiques du marché de l’eau. Six autres organismes ou entreprises, représentant principalement des fabricants et des installateurs, n’y sont pas présents mais trouvent place dans la définition de la norme.
24La constitution de ces deux groupes n’est pas une représentation fidèle de la recomposition des acteurs économiques car leurs histoires sont aussi déterminées par d’autres facteurs complexes (coût d’accès à ces groupes, investissement en temps pour y participer, légitimité et reconnaissance du milieu…). Elle illustre des changements émergents qui amènent à interroger le rôle économique de cette strate d’entreprises de fabrication et d’installation dans le marché de l’eau.
Des collectivités territoriales aux nouvelles logiques face à l’eau ?
25Parmi les collectivités territoriales, les communes sont considérées comme des acteurs centraux du marché de l’eau. Elles sont les régulatrices de ce monopole naturel local dans l’organisation classique. Ces communes, en tentant d’encourager d’autres modes d’accès à l’eau, en particulier la RUEP, procèdent à un glissement de la régulation vers l’incitation directe des choix. Elles deviennent, en modifiant leurs logiques, un agent économique, certes particulier, mais un agent qui « injecte » des moyens financiers (aides, subventions…) pour encourager le recours à ces sources alternatives.
26Ce rôle d’agent économique « incitateur » est également endossé par d’autres collectivités territoriales en France et des organismes liés : conseils généraux, conseils régionaux, intercommunalités.
27La Région Poitou-Charentes a tenté d’utiliser les nouvelles perspectives ouvertes par la RUEP pour étendre la gestion de l’eau à des entreprises locales et faire déborder les bénéfices de cette activité aux TPE et PME régionales. En 2006, elle a mis en place une incitation financière des particuliers à l’installation de dispositifs de RUEP pour un total de 200 kits. Cette incitation faisait suite à un premier programme de la Région pour aider à l’installation de 10000 tonneaux de collecte d’eau de pluie. Le conseil régional apportait alors une aide à hauteur de 30% de l’achat des tonneaux uniquement. Concernant les 200 kits de 2006, il s’agissait d’une aide aux propriétaires pour la commande d’une installation complète de récupération de l’eau de pluie. La procédure était principalement adossée à la présence d’une entreprise de réalisation (devis, factures, descriptif technique…). Cette dernière bénéficiait ainsi indirectement d’une « subvention » pour développer son activité en ce domaine.
Les usagers finaux et les ménages : des agents économiques « actifs » ?
28La mise à l’agenda de la RUEP introduit une question encore plus importante : la présence et le rôle des usagers finaux dans l’organisation de l’économie de l’eau. La question n’est pas nouvelle (Pezon, 2002) mais se pose d’une manière spécifique dans le cas de l’eau de pluie. Avec cette source alternative, les individus peuvent décider en partie de régler une facture d’eau complète ou de payer un dispositif d’utilisation de l’eau de pluie réduisant cette facture. Ils ont par conséquent une certaine influence sur les modes d’amortissement des investissements et les bénéficiaires des premières dépenses issues de ces investissements. Ces orientations peuvent se faire selon des critères et des conditions spécifiques aux individus. Ainsi, dans un schéma théorique, l’usager redevient un producteur ou un actif dans la production (malgré les encadrements techniques). En effet, les opérateurs et les collectivités doivent prendre en compte sa « production » pour ajuster l’ensemble de l’activité de fourniture : leurs investissements ne peuvent être exactement les mêmes en fonction de l’étendue de ces installations d’eaux pluviales chez les usagers-producteurs.
29Une telle modification commence à interroger les équilibres financiers à terme, en particulier pour la partie assainissement. Elle est double : d’une part, la quantité moindre constitue une moins-value pour les opérateurs, et d’autre part, la réduction des quantités d’eaux dans les réseaux d’assainissement pourrait augmenter significativement le coût d’entretien de ce réseau et son maintien en fonctionnement.
30Au-delà de cette nouvelle influence, la RUEP introduit l’opportunité pour les usagers de devenir décideurs dans d’autres dimensions constitutives du rapport à l’eau. Sur le plan technique, l’introduction de la RUEP ouvre une possibilité qui suscite de multiples interrogations : désormais, les installations pourraient ne pas être unilatéralement décidées par les seuls opérateurs institutionnels. Les discussions dans des groupes AFNOR ou ASTEE, au sein des organismes en charge du Label Qualipluie (CAPEB puis CNATP), illustrent les changements en jeu autour de ces choix techniques. Les travaux de ces groupes abordent en effet l’éventail des solutions techniques pouvant être adoptées. Si les opérateurs techniques classiques admettent que les usagers ont la possibilité à travers la RUEP de réguler la part de l’eau potable et de l’eau de pluie dans leur consommation, ils envisagent peu que les choix techniques leur soient confiés. En ce domaine, aucune appréciation individuelle n’est à laisser à l’usager du point de vue des entreprises de distribution de l’eau comme pour les représentants du monde de la santé. Quelques membres de ces groupes, experts, chercheurs ou représentants de fabricants de matériel, sont plus souvent partisans de définir des performances et de laisser le choix des techniques aux usagers. Cette option a été rejetée pour la norme AFNOR qui a été dirigée vers la maîtrise du type de matériel et de moyens techniques (voir ci-après). Elle a été partiellement privilégiée par le groupe ASTEE pour la rédaction de son guide qui tend à maîtriser les pratiques d’installation des RUEP plus que leur matériel. Le label Qualipluie a fondé la maîtrise technique sur la qualification des installateurs limitant ainsi la marge de décision des usagers au choix de l’organisme qui installe.
Deuxième questionnement : la fin du monopole naturel ou les nouvelles organisations des marchés de l’eau ?
31La deuxième question suscitée par la RUEP est l’organisation économique qui se profilerait suite à l’élargissement éventuel des agents concernés et des logiques en œuvre. Comment pourrait se transformer le modèle du monopole naturel local, par quel schéma serait-il remplacé ?
32Nos analyses des démarches autour de la RUEP indiquent deux pistes distinctes qui ne couvrent pas toutes les transformations envisagées par les acteurs ou les observateurs. La première piste est l’extension du monopole local par l’adjonction d’un appendice spécifique : un marché propre à la RUEP (une niche de marché). La deuxième piste est l’organisation d’une activité RUEP transverse au monopole classique mais organisée en filière.
Une première piste : la niche de marché
33La première piste est révélée par le suivi du groupe AFNOR et à un degré moindre du groupe ASTEE. Dans les deux cas, les entreprises de fabrication et d’installation des dispositifs de RUEP ont tenté de trouver une place comme opérateur en délimitant ce nouveau sous-marché de deux manières. Premièrement, elles se sont données comme principal prospect les clients finaux et leurs usages annexes de l’eau (arrosage, nettoyage…). Deuxièmement, elles ont décidé de restreindre les biens offerts dans ce sous-marché aux produits et matériels spécifiques à leurs activités (cuves, pompes…).
34La première délimitation de cette niche de marché s’est opérée en découpant l’activité entre l’installation dont ces entreprises ont la responsabilité et l’exploitation dont la responsabilité est laissée aux usagers. Ces entreprises proposent de restreindre l’ouverture possible par la RUEP en la centrant sur la production de dispositifs techniques situés uniquement à l’intérieur des parcelles privées et réservés aux consommations « annexes » d’eau (nettoyage extérieur, arrosage…) des particuliers et des ménages. Autrement dit, elles tentent de définir une activité qui n’empiète pas sur le cœur de l’économie classique de l’eau : la production et la fourniture de l’eau potable pour les usages principaux. La norme du groupe AFNOR, tout en respectant la législation qui régule l’utilisation de l’eau de pluie dans la parcelle, aurait pu être imaginée pour des ensembles plus larges : par exemple, pour des lotissements visant à coordonner les choix individuels ou encore à destination des aménageurs urbains qui seraient intéressés par un référentiel normé permettant d’optimiser les choix des récupérations d’eau par parcelle à l’échelle d’un quartier entier. L’application de la loi pour la parcelle n’interdisant pas que l’utilisation de l’eau récupérée se fasse d’une manière coordonnée, voire mutualisée. Envisager ces autres applications et ces débouchés économiques plus urbains et plus en amont dans le processus de gestion de l’eau signifiait s’adresser à la clientèle intermédiaire, cible des opérateurs classiques de l’eau : aménageurs, collectivités, promoteurs, gestionnaires de sites industriels… Ceci n’était pas l’intention des membres du groupe AFNOR. Une hypothèse serait alors à vérifier : la législation qui situe la gestion de l’eau de pluie dans la parcelle ne permet-elle pas de dessiner un sous-marché que ces « nouveaux acteurs » du marché de l’eau tentent de confirmer à travers la normalisation d’un produit à offrir ? La loi n’aide-t-elle pas à légitimer que ces fabricants et installateurs s’adressent directement aux clients finaux sans transiter par l’intermédiaire des collectivités comme cela est le cas pour les réseaux publics ? Les concepteurs de la norme discutée dans le groupe AFNOR ne transgressent pas cette « focalisation » sur la parcelle et la petite consommation annexe car elle définit un prospect commercial convenant aux entreprises présentes et au schéma d’une sous-économie de l’eau de pluie, formant un appendice supplémentaire dans une économie globale de l’eau demeurant, elle, enfermée sur le principe du monopole naturel local.
35La deuxième modalité de définition de ce sous-marché a consisté pour ces entreprises à centrer l’activité RUEP sur les objets et les pratiques qui les concernent : caractéristiques des réservoirs et des pompes, qualification des installations, modalités de vérification… Les interventions de plusieurs membres du groupe AFNOR sont allées vers cette concentration autour de solutions limitées. Le choix même du format de la norme l’indique clairement : il a été préféré une normalisation des moyens, c’est-à-dire des caractéristiques des matériels (pompes, cuves…) utilisables pour mettre en place une RUEP, plutôt que celle des objectifs, soit la définition de la quantité et de la qualité de l’eau de pluie réutilisée en fonction des usages prévus. Cette préférence est sous-tendue par l’idée que la normalisation des moyens sera garante de la qualité et de la quantité des eaux réutilisées.
36Les échanges au sein du groupe AFNOR, suivis au cours de l’année 2009 [5], décrivent cette inclinaison. Pendant cette séquence, les discussions au sein du groupe ont en particulier porté sur trois sujets : la disconnexion, le dimensionnement des cuves de stockage et le comptage. Le groupe n’a pas établi un objectif de qualité de l’eau ou une obligation de séparation du réseau d’eau potable et de pluie, laissant au maître d’ouvrage le choix des modalités techniques pour le réaliser. Il a préféré définir lui-même le moyen technique pour ce faire (schéma de disconnexion). Le groupe n’a pas opté pour un objectif quantitatif d’eau de pluie à récupérer (sous forme de ratio en fonction des besoins ou des objectifs d’économie), laissant au commanditaire la responsabilité de sélectionner les modes de stockage et de leur dimensionnement. Il a estimé devoir préciser les modalités de ce stockage optant prioritairement pour les cuves. Restait alors pour ce groupe à discuter des modalités de dimensionnement de ces cuves. Autrement dit, il a été choisi de normer le produit plutôt que le process, alors même que l’AFNOR (et l’ISO) a développé depuis plusieurs années des normes portant davantage sur les conditions de fabrication des dispositifs techniques (voir l’exemple de l’ISO14001 centré sur le système de management). Encadrer le seul process aurait laissé un éventail trop large de produits pouvant être intégrés dans ce sous-marché de la RUEP.
37Les enjeux étaient sanitaires (limitation des risques de contamination) mais aussi économiques. Le comptage, objet de débat, montre différemment ces enjeux économiques. Pour certains membres du groupe, il devait être intégré à la norme car il apporterait la preuve indiscutable des quantités d’eau de pluie récupérée. Les entreprises classiques de gestion de l’eau y voyaient l’intérêt de préciser les quantités d’eau soustraite à leur marché. Les fabricants de cuve s’y sont opposés car cela risquait d’alourdir notablement le coût d’une installation de RUEP. Un coût important limiterait de leur point de vue la diffusion de cette « technique » et donc de leurs matériels. Le compteur est ainsi écarté de la norme et donc exclu de l’éventail de produits qui devraient faire ce sous-marché.
Une deuxième piste : l’organisation en filière
38La deuxième piste est illustrée par l’exemple de la Région Poitou-Charentes qui a tenté d’initier un marché autour de la RUEP sous le modèle de la filière économique locale. La mise en place de l’aide pour l’installation de 200 kits de RUEP en 2006 participe d’une politique plus large de développement économique fondée sur l’investissement dans une économie verte. Cette dernière est représentée à travers des entreprises locales fers de lance de l’économie régionale, productrices d’innovation. En lien avec cette orientation vers l’économie verte, le conseil régional développe une politique environnementale où les enjeux hydriques sont importants aussi bien pour l’agriculture, le tourisme que pour la vie locale. Il ne vise pas par là l’économie de l’eau classique et la transformation de son marché monopolistique. Il tente de trouver dans les externalités et les défaillances de ce marché les sources de développement d’une filière économique de nature quasi industrielle. Dans la région, les conflits se sont multipliés concernant l’accès à l’eau et les raisons des pénuries (Bouba-Olga et alii, 2009 ; Chauchefoin, 2006). Les carences en eau de la région et les difficultés des réseaux classiques à y remédier désignaient la RUEP (parmi d’autres alternatives) comme un support de développement pour une telle filière.
39L’analyse de cette initiative en 2009 a permis de constater que ce segment de filière souhaité par la Région ne s’est pas constitué. Il n’apparaît donc pas comme structurant d’un marché local de la RUEP. Ce constat invite à reposer trois questions sur la construction du marché lié à l’eau : le volume des échanges, le rôle de la puissance publique dans son organisation et, l’information.
40Le volume des échanges économiques liés à la RUEP malgré le support de la Région s’est avéré insuffisant selon les entreprises ciblées et impliquées dans le programme des 200 kits. Ces entreprises n’ont pas développé une activité importante en ce domaine et ne sont pas devenues des acteurs économiques permanents du secteur de l’eau. Une majorité des 199 entreprises identifiées dans les dossiers d’aide de la Région [6] est présente une seule fois dans les projets, ce qui indique que la RUEP est une activité exceptionnelle pour elles. L’enquête approfondie auprès de 16 entreprises a permis d’en identifier 4 qui déclarent une activité régulière en RUEP. Les entreprises enquêtées se disent bien sensibilisées aux enjeux économiques de « l’eau et de l’environnement » mais estiment que le marché particulier de la RUEP est très limité et instable. Les aides de la Région Poitou-Charentes ont touché une « strate » d’entreprises qui n’a pas les moyens de porter le développement d’une activité pendant plusieurs années de lancement. Par ailleurs, l’ensemble des 200 kits a mobilisé un total de 200000 euros dans le budget 2006 de la Région. Cette somme a représenté, la même année, 2% des Autorisations de Programme (AP) dans le chapitre « Environnement » ou encore 0,06% de l’ensemble des AP budgétisées. Autrement dit, les moyens mobilisés pour initier ce segment de la filière et en faire la colonne vertébrale d’un marché paraissent faibles.
41La mise en place d’un « marché » spécifique de l’eau organisé par une filière RUEP rappelle ainsi la centralité de la question du rôle de la puissance publique dans la création et l’organisation d’un marché. Dans ce cas particulier, le conseil régional a tenté de construire les conditions d’émergence de ce segment de filière en y « injectant » directement des liquidités pour faciliter la rencontre entre offre et demande (toutes deux présupposées existantes). La collectivité n’utilise donc pas ici un rôle de régulateur pour créer des conditions économiques spécifiques. La Région ne possède pas le pouvoir légal et politique pour réserver les produits économiques de la RUEP à quelques acteurs afin de leur assurer un volume d’échanges suffisant. Elle a choisi le modèle de la filière comme une forme de concentration des échanges entre des entreprises ou des agents économiques spécialisés. Dans ce schéma, la filière serait une forme d’organisation qui, sans être fermée et monopolistique, permettrait cette concentration des échanges de manière à assurer la viabilité de l’activité pour un cercle maîtrisé d’entreprises.
42En plus des volumes d’échanges et du rôle de la puissance publique, cette tentative d’organisation du marché local repose la question de l’information dans le « chaînage » des acteurs au sein de la filière (Bouba-Olga et alii, 2008). L’enquête approfondie auprès des entreprises impliquées dans le programme des 200 kits a confirmé une méconnaissance des aides dans le domaine ainsi que des labels tels que Qualipluie. Ce dernier label avait pourtant été initié localement par la CAPEB des Deux-Sèvres en 2005. Il avait fait l’objet d’une information auprès des professionnels concernés. La même année, une quarantaine d’artisans était formée à la RUEP en partenariat avec la Chambre des métiers et de l’artisanat. En 2006, la CAPEB régionale prenait le relais pour la diffusion de l’information et la formation de 130 entreprises. En 2009, notre enquête auprès d’un échantillon d’entreprises ayant participé à l’installation des 200 kits de la Région montre un déficit de connaissance important. Cette méconnaissance concerne également les entreprises ayant suivi la formation et les activités de la CAPEB dans le cadre de la mise en place et du développement de ce label. Une partie de l’explication tient à la dimension et au fonctionnement de ces entreprises, souvent de petite taille : le turnover du personnel y est important, la capitalisation de la connaissance fragile, la mémoire de l’activité moins assurée (Lemonier, 2006). Toutefois, ces caractéristiques n’éclairent pas totalement la situation puisque ces entreprises cultivent d’autres circuits d’information qui leur semblent plus vitaux. Elles les cultivent au sein de la filière économique dans laquelle elles se situent et au sein de laquelle elles trouvent un développement de leur activité : l’industrie pour les fabricants, la construction ou l’aménagement pour les installateurs. Ce constat invite à approfondir le rôle de l’information, non pas comme connaissance d’une aide ou d’une technique, mais comme condition économique de l’existence de la filière et du marché sous-jacent. De quelle manière l’information peut-elle faire lien entre les agents économiques concernés par la RUEP pour assurer une régularité de leur échange et donc une viabilité de l’activité ? Comment peut-elle tenir les chaînes de la création de la valeur autour de l’eau ? Peut-elle suffire pour assurer un rapprochement entre une demande d’eau alternative naissante et une offre en gestation ?
Conclusion
43La récupération et l’utilisation de l’eau de pluie éclaire les mises en question du modèle de gestion conventionnel et classique conforté en France depuis le XIXe siècle. Ce modèle a suivi un processus d’enfermement progressif pour réserver la gestion et la maîtrise de l’eau à un cercle restreint d’acteurs : les collectivités et leurs services spécialisés, les organismes de l’État en charge de l’eau et de sa qualité sanitaire, les entreprises de service de l’eau. Cela se traduit par un enfermement décisionnel et économique où seuls ces acteurs centraux décident et organisent les flux financiers. Les impératifs de rentabilité d’investissements lourds pour généraliser la distribution de l’eau à domicile et l’assainissement ont justifié des monopoles locaux et la réservation des décisions à quelques-uns.
44La RUEP est l’occasion de questionner ce système. Nous avons observé ces mises en question dans deux groupes de spécialistes, représentatifs du milieu, l’un produisant une norme (groupe AFNOR) et l’autre rédigeant un guide (groupe ASTEE). Nous avons également analysé le programme d’aide de la Région Poitou-Charentes pour l’installation de 200 kits de RUEP. L’ensemble de ces explorations confirme que la RUEP met bien à l’agenda des discussions des remises en cause de principes fondamentaux de la gestion de l’eau en milieu urbain.
45Nous avons abordé dans cet article deux ensembles de questions. Le premier concerne l’ouverture du périmètre des agents économiques et décideurs de la gestion de l’eau. L’usager est représenté dans la RUEP comme un agent plus actif. Les entreprises de fabrication et d’installation trouvent là l’occasion de devenir des agents de premier plan. Les collectivités locales essayent par le biais de la RUEP d’identifier des leviers d’action directe sur le marché, au-delà de leur rôle de régulation. Cette configuration plus ouverte pose la question de l’allocation des ressources et de la concurrence autour des positions relatives de chacun de ces acteurs.
46Le deuxième ensemble de questions concerne la transformation ou la substitution de l’organisation du marché par monopole local. Les entreprises de fabrication et d’installation proposent d’adjoindre le marché spécifique de la RUEP au monopole local sous forme d’appendice. Ce marché spécifique sera à son tour relativement fermé avec la focalisation de la norme ou des guides autour de quelques produits techniques. La Région Poitou-Charentes tente, elle, le modèle de la filière comme forme de concentration des échanges entre des entreprises locales et des clients territorialement ancrés. Elle l’applique uniquement à la RUEP dans une politique plus large qui vise le développement d’une économie verte locale.
47Dans ces différents cas, la RUEP apparaît comme un support de réflexion et d’expérimentation qui révèle en miroir l’enfermement de l’organisation classique. Ce jeu de miroir, heuristique sur le plan réflexif, souligne, sur le plan de la décision et de l’opérationnel, le poids du modèle politique et économique classique. Une des raisons de cette forte inertie est la difficulté à repenser ce modèle plus fondamentalement, à dépasser les deux premiers ensembles de questions présentés dans cet article. En effet, la (re)distribution de la valeur créée autour de l’eau est toujours réfléchie à partir d’une conception classique de la valeur, financière et monétarisée. Cette valeur est considérée principalement à travers le coût de l’infrastructure. Les autres valeurs attribuées à l’eau, faute d’une monétarisation et d’une légitimation, ne sont pas prises en compte : la valeur d’usage, la valeur liée à la continuité de l’accès à l’eau, la valeur liée à une autonomie dans la gestion de la ressource ou encore de l’évitement de la pénurie. Une seconde piste permettrait d’enrichir la réflexion : un renouvellement du débat sur l’eau comme objet économique. Ce dernier paraît insaisissable hors de son appréhension à travers les outils techniques qui permettent d’en maîtriser la circulation. Y compris dans les démarches traitant de la RUEP, une identité semble se reproduire entre l’eau et les matériels qui permettent d’en gérer les flux. L’économie de l’eau devient l’économie de ces matériels, la ressource hydrique se révèle dans la focale économique à travers les investissements et les amortissements pour ces matériels. La RUEP invite à étendre la réflexion aux valeurs de l’eau comme objet économique.
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Date de mise en ligne : 05/11/2012
https://doi.org/10.3917/flux.088.0007