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Sur le thème de l’émigration, chanté par les artistes kabyles en exil entre les années 1930 et 1970

Pages 81 à 89

Citer cet article


  • Outaleb, A.
(2013). Sur le thème de l’émigration, chanté par les artistes kabyles en exil entre les années 1930 et 1970. Études et Documents Berbères, 32(1), 81-89. https://doi.org/10.3917/edb.032.0081.

  • Outaleb, Aldjia.
« Sur le thème de l’émigration, chanté par les artistes kabyles en exil entre les années 1930 et 1970 ». Études et Documents Berbères, 2013/1 N° 32, 2013. p.81-89. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-2013-1-page-81?lang=fr.

  • OUTALEB, Aldjia,
2013. Sur le thème de l’émigration, chanté par les artistes kabyles en exil entre les années 1930 et 1970. Études et Documents Berbères, 2013/1 N° 32, p.81-89. DOI : 10.3917/edb.032.0081. URL : https://shs.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-2013-1-page-81?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/edb.032.0081


Notes

  • [1]
    M. Ouahmi Ould-Braham a bien voulu revoir entièrement les transcriptions berbères de ce papier. Je l’en remercie.

I. Relation immigration / chanson kabyle

1Bien avant l’arrivée des Français en Algérie, la communauté kabyle installée notamment sur les hauteurs des montagnes du Djurdjura exerçait différents métiers. En plus des travaux des champs, les paysans s’adonnaient à l’industrie artisanale (poterie, bijouterie, tissage...), une économie traditionnelle qui faisait vivre difficilement les populations kabyles ; ce qui contraint de nombreux hommes, par vagues successives, à prendre le bateau, quittant la famille pour la métropole, en quête de ressources pour survivre et envoyer des mandats au profit de leur famille et de leur pays d’origine. Ainsi, les Kabyles constituant une forte main-d’œuvre sont-ils présents en France depuis le début du xxe siècle.

2En s’exilant en France, les ouvriers kabyles, toujours constitués en communauté bien structurée et s’agglomérant, au fur et à mesure de leur arrivée, aux gens de leur village, se sont concentrés dans des zones industrielles. Ils éprouvent ainsi le besoin de se retrouver entre eux pour faire vivre avec plus de force la langue, les us et coutumes et plus tard... la chanson. Cette concentration n’est pas dissociable de la tradition solidaire des Kabyles, ce qui assure la préservation de l’élément ethnique et qui en fait la spécificité de l’émigration kabyle, l’une des plus anciennes et des plus importantes.

3Des liens multiples se tissent entre les émigrés venus de différents villages, donnant naissance à des réseaux et à des savoir-faire qui se professionnalisent au fil des ans. La France devient ainsi un second pôle de la vie culturelle berbère et aussi un lieu de naissance de la chanson kabyle. En effet, l’espace migratoire a été pour les Kabyles un lieu privilégié d’expression et a valorisé leur chanson. Celle-ci, en pays étranger, garantit également le lien entre les différents membres de cette même communauté. Comme elle est le vecteur de leur unité identitaire, linguistique et culturelle, elle est aussi un facteur de conservation de leur langue et de leur culture. En somme, l’immigration a valorisé la chanson et la chanson a bien développé le thème de l’immigration.

II. Problématique

4Nous savons qu’à l’origine, la chanson kabyle prend sa sève des contes et récits se transmettant oralement de génération en génération. Elle tient une place importante dans la culture kabyle longtemps restée à l’état d’oralité. Dans cette société, la chanson, moyen d’expression et support inséparable de la poésie populaire constitue le miroir des états d’âme de son peuple. Elle est ainsi la manifestation de l’esprit créateur de l’individu et de l’emprunt du temps sur la collectivité.

5Outre le devoir de mémoire qu’elle s’assigne, la chanson est destinée à un public qui, pour l’apprécier, doit s’y reconnaître soit pour livrer ses peines soit pour s’évader de son espace-temps vers celui qu’il regrette ou qu’il recherche. L’objet de notre article est justement de retrouver, à travers quelques chansons kabyles de l’immigration, des thèmes liés à l’histoire profonde de tout un peuple.

6En effet, pour ce qui nous concerne, nous supposons que ce qui peut faire partie du devoir de mémoire trouve sa valeur dans l’émotionnel, la mémoire sensible, et ce, replacé dans un parcours social d’un individu pour constituer un patrimoine pour tous. Aussi, allons-nous rechercher ces caractéristiques dans les différents titres de chansons kabyles que nous proposons dans ce qui suit.

7Liée, en apparence, au thème principal de l’immigration, comme nous l’avancions ci-dessus, la chanson kabyle des années trente aux années soixante-dix est issue du fond de l’histoire et véhicule toutes les valeurs d’un peuple. Celle-ci n’a cependant pas uniquement comme seul intérêt le « devoir de mémoire », elle est également excellente musicalement.

8Les thèmes chantés sont multiples et recouvrent plusieurs champs : la misère au pays, les rudes conditions de vie dans le pays d’accueil, la solitude, l’alcool, les femmes, l’exil, etc. Notre intérêt portera notamment sur le thème de l’immigration et de la séparation dans sa signification la plus globale. Nous n’allons pas nous appesantir sur la sémantique du terme séparation ; il s’agit simplement d’exposer et de développer la thématique de quelques titres de chansons en relation avec des données historiques et factuelles vécues d’une part par les kabyles émigrés en France, installés particulièrement à Paris et ses environs, et vécues d’autre part par ceux restés au pays.

9Cet article portant donc sur De la séparation dans la chanson kabyle de l’immigration allant de 1930 à 1970 est un travail qui consiste à déterminer des dynamiques sociales ayant notamment une grande valeur sentimentale. Et dès lors que nous nous intéressons à l’histoire de la chanson de l’immigration, il est possible de repérer le critère « diffusion », « généralisation », qui serait l’ultime étape du « processus de collectivité » : le passage du « je », du « il », à un « nous » est très courant dans la façon d’exprimer ce qui est ressenti par « tous » ; il s’agit d’un jeu du partage et du commun. Nous ferons ressortir, également dans les titres de chansons proposés à titre indicatif, les idées inhérentes à ce partage.

10L’article que nous proposons sera essentiellement composé des points suivants :

11

  • naissance de la chanson kabyle de l’immigration ;
  • la séparation... d’abord dépeuplement des villages ;
  • la séparation d’avec la femme ;
  • la séparation... l’exil ;
  • la séparation chantée par la femme.

III. Naissance de la chanson kabyle de l’immigration

12Historiquement, la chanson kabyle de l’immigration est un témoignage du vécu de tout un peuple durant la période de l’émigration ouvrière. Elle puise son inspiration dans les préoccupations sociales quotidiennes de son peuple. On y trouve aussi bien les complaintes de l’émigré qui se promet le retour au pays, de l’Amjaḥ, le perdu, qui ne pense plus au retour mais qui regrette ses proches, que de la famille restée sans nouvelles de leur émigré et qui ne cesse de s’interroger et d’interroger ses semblables : Int-as m’a d-yas (demandez-lui s’il rentre) dont Cheikh El-Hasnaoui est le porte-parole.

13À l’exception de Cheikh El Hasnaoui qui avait déjà une pratique musicale au pays d’origine, les émigrés-chanteurs étaient avant tout des hommes partis travailler comme ouvriers. Ce n’est que par la force des choses qu’ils se sont lancés dans la musique et la chanson en tant qu’amateurs. En revanche, beaucoup d’entre eux se sont avérés doués.

14L’exil des hommes kabyles partis travailler en France comme ouvriers a engendré le sujet de plusieurs chansons qui vont bouleverser leur vie, celle de leurs familles et de leurs auditeurs et ce, pendant des décennies.

15Les chansons composées, le soir après l’usine, par ces travailleurs ouvriers, ont pris leur envol dans les cafés algériens de la capitale populaire française, notamment dans les xie et xixe arrondissements parisiens. Les premiers enregistrements de musique kabyle connus, édités en France, datent des années 1910.

IV. La séparation... D’abord dépeuplement des villages

16L’une des plus anciennes chansons répertoriées dans cette thématique se trouve parmi celles composées et chantées par Cheikh El Hasnaoui, La Maison Blanche où le drame de l’émigration, fortement dénoncé également dans la chanson A lbabuṛ bu leḥwaci (oh bateau aux différents drapeaux) de Allaoua Zerrouki, dépeuple des villages entiers, abandonnant femmes et enfants orphelins Di tuddar qqiment tilmawin, gguǧlen warrac (les villages sont restés vides, les enfants sont devenus orphelins). Dans les chansons d’Akli Yahiatène, entre autres, ce départ massif des hommes est assimilé à la mort pour ceux laissés au pays et pour qui l’attente était insoutenable, invivable... Lfiraq d gma-s n lmut (la séparation est comparable à la mort).

17Nous devons rappeler qu’au lendemain de la fin de la deuxième guerre mondiale, l’exode des hommes kabyles vers la France atteint toutes les familles. Il nous semble nécessaire de souligner que l’émigration « en masse » de cette période était souvent imposée, notamment aux jeunes Jaḥeγ bezzaf d ameẓẓyan (je me suis exilé trop jeune), émigration imposée par des conditions de vie difficiles dans les villages et était vécue douloureusement par la majorité des Kabyles, qui, presque tous étaient concernés car il n’y avait pas une seule famille qui ne comptait pas, au moins, un émigré en France ayant laissé femme, enfants et parents dans son village natal et vers lequel il ne revient que pour quelques jours, dans les meilleurs des cas, une fois dans l’année, étant perpétuellement en manque d’argent au point même de solliciter l’aide des voisins, familles et amis pour prendre le billet du retour tel que le décrit Kamel Hamadi à travers Reḍleγ-d lḥeq n rrekba (j’ai emprunté le prix du billet).

18L’émigration est vécue comme une fatalité. Au départ, elle était un choix et seuls les plus âgés de la famille partaient pour travailler. La séparation est accentuée par une non-intégration dans le pays d’accueil et l’idée du retour au pays est permanente dans l’esprit de tout un chacun. Dans A Muḥ a Muḥ, kker m’at-tedduḍ a nruh (ô Moh, prépare-toi si tu veux rentrer avec nous), Slimane Azem, dont les paroles et la musique ne laissent aucune chance aux autres de lui ravir la première place et dont l’œuvre contribue également à des rapprochements culturels multiples par le fin mélange de kabyle et de français dans A Madame encore à boire et Algérie mon beau pays, pour ne citer que celles-là, nous dévoile que c’est toujours accompagné de ses pairs, ne concevant son existence en dehors de sa communauté, que l’exilé repart au pays rendre visite à sa famille.

19La séparation est toujours douloureuse, d’où Lfiraq bezzaf yewεeṛ ou Lfiraq d gma-s n lmut. Tous les émigrés sont unanimes pour murmurer, fredonner, voire appeler Tamurt-iw (Ma terre natale), Ay axxam (Mon foyer) avec Akli Yahiatène et Cheikh El Hasnaoui Ay at Wakal Aberkan (Oh Saints de mon village). Ces chansons d’une inestimable valeur affective, ont bercé bien des populations de Kabylie et de France.

V. La séparation d’avec la femme

20La séparation l’est encore plus avec la femme aimée : l’épouse et la mère. Pour illustrer cette idée, il y a lieu d’écouter les paroles Teţru Ǧuhṛa g leεwaceṛ (Juhra, l’inconsolable, pleure lors des fêtes religieuses) de Cheikh Nordine ou encore Yeǧǧa yemma-s (il a abandonné sa mère) de Akli Yahiatène. Beaucoup de grands succès, en rapport avec la même thématique, ont marqué la carrière de cet artiste. Nous pouvons citer, relativement à la séparation d’avec son épouse, Lbaz (le faucon) qu’il charge de transmettre ses meilleurs sentiments, In-as i mm leεyun Ṭawes (dis à Taos aux cils gracieux), des chansons qui vont aider la femme si chère à vivre et à surmonter les dures réalités et à lui insuffler l’espoir des retrouvailles. Combien, encore de nos jours, sont prégnantes les paroles et la musique de ces chansons !

21La réplique est aussitôt donnée par cette femme, Taos, restée seule au village malgré elle, ressentant les mêmes douleurs dues à la séparation et ne pouvant empêcher son cœur de vibrer à ses appels. Tout en pensant à son bien-aimé parti trop tôt en exil, elle fredonne et imite timidement la voix mélodieuse de Nouara Ula d nekk yuεar ad ţţuγ (il est difficile, pour moi aussi, d’oublier) et Win i tεuzzeḍ yeǧǧa-k iṛuḥ (celui que tu as toujours chéri est parti et t’a abandonné) des paroles composées par Cherif Kheddam.

22Le vide laissé par l’exilé a provoqué chez la femme, le sentiment de frustration et d’égarement. Hanifa, dans les chansons intitulées Ay afṛux-iw (Oh, mon oiseau) et A win bbwint tṛumyin (celui que les Françaises ont pris), met à nu les appels déchirants d’un cœur brisé : l’amour que la femme portait à son mari exilé et qu’elle ne pouvait exprimer accentuait ses chagrins et ses douleurs. Une situation et des sentiments qui ont dû pousser la femme à glorifier l’émigré et le supplier de rentrer. Ces appels sont, par certains, entendus comme nous le chante si bien Aït Farida Yura-yi-d tabṛaţ (il m’a écrit une lettre) et par d’autres, par exemple, à travers Ma d medden akkw ussan-d ma d neţţa ijaḥ ṛṛay-is (tout le monde est rentré mais lui, il est perdu), Cheikh El Hasnaoui condamne le travailleur qui s’éloigne peu à peu au point de renoncer à ses origines.

23Pour certains émigrés comme Mohand Said Oubelaïd, avec Abeḥri ssiweḍ-asen sslam (air, emporte-leur mes meilleures pensées), Youcef Abdjaoui Yegguma ul a kem-iţţu (le cœur n’arrive pas à t’oublier), Tamurt (Terre natale) et Allaoua Zerrouki A ţţxil-k a ṭṭir (oiseau, s’il te plaît...), générateurs d’émotions fortes, ont dès le début de leur carrière, réussi à accrocher leurs auditeurs. Même si leurs compositions, comme celles des autres artistes, ont pour thématique générale la séparation avec leurs familles et amis, la bien-aimée et la nostalgie du pays, l’objectif était de reconquérir les cœurs. Ils chantent l’espoir, le retour imminent au pays et rêvent déjà de retrouvailles. Des paroles qui font revivre la dignité des travailleurs-immigrés...

VI. La séparation... L’exil

24Pour d’autres, la révolution algérienne bouleverse leur vie. Ils sont forcés non à l’émigration mais à l’exil. Les rêves ne sont plus projetés sur l’avenir, les pensées les plus secrètes portent sur le passé. Avec Neţmenni a w’istufan (nous rêvons d’avoir du temps), chanson qui livre, à la fois, le froid au cœur et la colère, Slimane Azem chante la nostalgie du pays « perdu » et des parents qu’il sait qu’il ne retrouvera plus. Les chagrins provoqués par cet autre type de séparation sont plus accentués chez les chanteurs-travailleurs. Ce qui devait n’être que provisoire s’ancre ainsi petit à petit dans le durable et le déracinement définitif.

25D’autres enfin, ont aussi chanté des réalités moins connues ou moins exposées car taboues, témoignant d’un détachement de leurs origines et d’une installation durable, épousant une Française, comme Zwaǧ l-lγwerba (le mariage à l’étranger) de Ahcène Mezani. Dans cette catégorie, Salah Saadaoui, se voulant moralisateur, se devait de dévoiler le secret de ceux qui meurent en exil Yiwen yeṭṭefdi laṣel wayeḍ yedda ţ-ţefṛansist (l’un est rattaché à ses origines, l’autre est parti avec une Française). À travers sa chanson A Ṛebbi kečč d lqawi, εjel s ddwawi, taṛwiḥt bezzaf tḍaε (Oh Dieu, toi le puissant, viens-nous en aide, nous sommes trop livrés à nous-mêmes), en bon croyant, il prie Dieu d’intervenir afin de remettre dans le droit chemin tous ceux qui s’adonnent à la boisson et aux jeux du hasard et oublient l’objectif pour lequel ils se trouvent en terre étrangère. De son côté, Slimane Azem, pour défendre les valeurs de la société kabyle, décrit avec ironie la situation de l’émigré dominé par la femme française Lalla mergaza d win terna tmeṭṭut (la femmelette est celui qui est dominé par sa femme).

VII. La séparation chantée par la femme

26Contrairement au milieu artistique des pays de l’Orient où l’artiste femme suit une formation puis est propulsée sur scène, la chanteuse kabyle n’a non seulement pas été encouragée à développer ses capacités vocales mais pire, elle a été reniée par sa famille, voire par le village entier. Cependant, des femmes, très courageuses, ont laissé leurs empreintes dans le répertoire des chansons composées et interprétées par des hommes même si « chanter » était un acte honteux qui déshonorait la famille. Avec TaγWect-inu ţ-ţaεlayant bγiγ a yi-tsel taddart (ma voix est forte, je veux que tout le village m’entende), Cherifa, de son nom d’artiste, croyant échapper à la colère des siens, est excommuniée tout de même de sa famille et même de son village, pour s’être rendu compte très tôt de la force de sa voix à exprimer et crier les souffrances de la société, notamment celles des femmes. Cette grande dame a connu le premier exil en quittant son village natal pour la capitale algéroise. Sa chanson Bqa εlaxiṛ ay Aqbu (au revoir Akbou) est très prégnante. Les paroles de la chanson relatent une histoire, la nostalgie du paradis perdu mais surtout une douloureuse rupture, une déchirure des liens ombilicaux. Ses chansons Ay azerzur in-as i wacu iy-iγur (Oh, étourneau, demande-lui pourquoi il m’a fait sienne), et Yelsa-d tacacit (il portait une chéchia) composées sur la base de chants traditionnels développent exclusivement des thématiques référant à la condition de la femme résignée à rester et vivre seule tandis que les hommes migrent.

27Le cas Cherifa n’est pas isolé. Parmi les femmes qui ont bravé les interdits et les mœurs drastiques de Taddart (village) et de leur époque, figure Hanifa. Le risque d’être reniée ou assassinée, non seulement par la famille mais par le village entier, ne l’a pas empêchée d’aiguiser sa voix avec Cqan-i medden ma nnan, ul-iw zeddig am-maman (peu importe si on parle de moi, mon cœur est sans rancune) et de donner libre cours à sa pensée lucide qui refusait le joug de la soumission. La jeune femme a choisi de s’exiler dans l’espoir sans doute de trouver un ailleurs moins sombre et aussi fuir une société oppressante à bien des égards.

28Figure emblématique de la chanson féminine kabyle, Hanifa, a su avec une rare sensibilité nous rapporter les conditions draconiennes vécues par la femme kabyle et le désarroi des femmes délaissées, dans A Sidi εebdeṛṛeḥman err-ed aγrib s imawlan (Oh Saint Sidi Abderrahmane, aide l’émigré à retrouver le chemin vers les siens). En effet, son quotidien était caractérisé par la rudesse de la vie rurale dépourvue de moyens élémentaires auquel s’ajoutait l’exode de la gent masculine vers des horizons lointains et inconnus où souvent il avait une autre vie Ma tebγiḍ ad am-neggall aḥeq Sidi εic, argaz-im deg Fṛansa a yeţṛebbi aqcic (on peut te jurer par Sidi Aich que ton mari élève un garçon, en France...).

29Hanifa, éveilleuse des consciences par ses chansons telles A win bbwint tṛumyin (celui qui s’est fait « prendre » par des Françaises), l’exilée que tout le monde disait et voulait morte, a su s’imposer par sa voix, qui donne des frissons à tous ceux qui l’écoutent et ce, même à nos jours, pour se défendre et défendre également ses semblables dans un monde où l’homme domine la femme, et les exalter à rompre le silence que les mœurs d’autrefois leur imposaient.

30Enfin, certains chanteurs de l’immigration ont accordé dans leurs chansons, une place à la femme pour exprimer en duo des épreuves multiples. Bahia Farah qui compose elle-même ses chansons telles Si lebḥer ar din (de la mer jusque là-bas), Lmektub-ik a k-id-yas (ton sort, tu l’auras), pour ne citer que celles-ci, chante également avec Slimane Azem, les difficultés quotidiennes subies par la femme kabyle à travers Aṭas i ṣebṛeγ (longtemps, j’ai patienté) tandis que Kamel Hamadi, auteur-compositeur-interprète chante avec sa femme Noura, la nostalgie du pays et la famille délaissée Wi d as-yennan yid-em ad bḍuγ (qui dirait que je me séparerai de toi).

Conclusion

31Depuis les années 1930, la capitale française est un des lieux de la chanson kabyle. Elle demeure encore un passage presque obligé pour tous les artistes kabyles. Quels que soient ses objectifs, ses thématiques, la chanson kabyle existe grâce au talent de ses artistes mais aussi à la fidélité du public pour lequel elle est destinée.

32La chanson kabyle de l’immigration a certes pour objectif le devoir de mémoire. Plus qu’une chanson, elle est une marque d’appartenance. Elle s’inscrit dans la continuité de l’Histoire dont elle perpétue les particularités et retrace, tout en revivifiant une existence passée, un vécu, parce qu’elle se veut volontaire d’une réorganisation de la vie du sujet et de la vie collective.

33À partir des années 1970, la chanson kabyle rompt ses liens avec le thème de l’immigration. C’est au tour d’autres jeunes chanteurs comme Lounis Aït Menguellet, Idir, Ferhat et plus tard Lounès Matoub, qui émergent pour aborder de nouveaux thèmes non moins engageants. Lounis Aït Menguellet, grand poète et symbole de la revendication identitaire berbère, a, au demeurant, développé aussi la même thématique des anciens : Anida n-teǧǧiḍ mmi (où avez-vous laissé mon fils ?), une chanson très émouvante dans laquelle il raconte l’angoisse et l’inquiétude d’une mère restée sans nouvelles de son fils émigré.

34Comme nous l’avancions, d’autres nouveaux artistes vont donner un autre souffle à la chanson kabyle, celui de la quête de la reconnaissance et de la considération de la langue et la culture berbère dans l’histoire de l’Algérie, thème auquel leurs aînés, auquel Slimane Azem avec γefteqbaylit yuli wass (la langue kabyle a triomphé) et Iḍheṛ-ed wagur (la lune s’est levée), les ont préparés.

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Date de mise en ligne : 02/02/2020

https://doi.org/10.3917/edb.032.0081