Le pays et l’exil dans l’œuvre chantée de Chérif Kheddam
- Par Ali Sayad
Pages 67 à 79
Citer cet article
- SAYAD, Ali,
- Sayad, Ali.
- Sayad, A.
https://doi.org/10.3917/edb.032.0067
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Notes
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[1]
La population urbaine passe de 28 % du total en 1876 à 44,6 % en 1936. Cf. Benjamin Stora, Histoire de l’Algérie coloniale, Paris, La Découverte, 1991, p. 54.
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[2]
D’où le frankabyle « azoufri », rapporté par les ouvriers agricoles kabyles qui allaient louer leurs bras chez les colons, « zoufri » en francarabe, du français « z’ouvrier ». L’azoufri, celui qui est réduit à vendre sa force de travail au colonisateur, est considéré en Kabylie comme un état de disgrâce. « Yeγli lqedr-is », il est tombé en déchéance, dit-on de celui qui est confiné à cette position. Sans être placé en quarantaine, celui-ci est relégué par l’entourage social. Pour prévenir et conjurer ce sort, on quittait le village de nuit pour éviter des rencontres. On revenait également de nuit. L’absence trouvait toujours une explication qui sauve les apparences, même si on sait la vraie motivation, la misère était générale et personne n’y échappait. « Udmawen menεan si lekcayef », les visages sont préservés de la dénonciation, dit-on pour ne pas présenter une mine coupable, pour qu’on ne voit pas le délit blâmable au premier abord. L’émigré, qui est l’exilé par excellence, même quand il occupe un emploi de manœuvre, n’a pas la même connotation que les « z’ouvriers », à qui on préfère l’abréviation d’O.S. (ouvrier spécialisé) en situation migratoire.
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[3]
Mouloud Mammeri, « Les mots, les sens et les rêves ou les avatars de tamurt », Awal, no 2, 1986 ; repris dans Mouloud Mammeri, Culture savante et culture vécue (Études 1938-1989), Alger, Éditions Tala, 1991.
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[4]
Tzvetan Todorov, « Edward Said, un intellectuel marqué par l’exil », communication au Colloque des 24 et 25 septembre 2004, Hommage à Edward Said, tenu à la Bibliothèque nationale de France, organisé par l’université Paris-VII et l’antenne parisienne de l’université Colombia de New-York.
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[5]
« L’identité est un récit » dit Denis Constant Martin dans Carte d’identité, comment dit-on nous en politique ? Paris, Presses de Sciences-Po, 1994. Se fondant sur le concept d’identité narrative élaborée par le philosophe Paul Ricœur (cf. Temps et récit), Martin établit une sorte de typologie des fonctions du discours identitaire en politique. Il opère cinq distinctions : 1o Dire et relier, où le discours s’ancre sur la recréation d’un passé souvent mythique. Il permet de formuler l’incertitude et l’angoisse en affirmant « le désir de liens, de sens et de valeurs partagées ». 2o Choisir, où l’individu se trouve toujours à l’interaction de plusieurs groupes d’appartenance (syndicat, ethnie, nation, croyance, etc.). Le récit identitaire lui permet le choix « de rendre normal, logique, nécessaire, inévitable le sentiment d’appartenir à un groupe ». 3o Distinguer, berbérophones des non-berbérophones, Algériens ou musulmans : la séparation de ce qui était intimement mêlé suppose un travail rhétorique et idéologique. 4o Rassembler permet, en définissant l’autre, de choisir son groupe communautaire, le discours identitaire reconstruit, pour les rendre compatibles, les quatre principes de l’expérience humaine : temps, espace, culture et systèmes de croyance. L’histoire est recréée, les « lieux de mémoire » activés, les valeurs et les croyances réinventées pour l’occasion. 5o Obtenir. Les stratégies ethniques, religieuses, nationalistes ou communautaires sont des mobilisations politiques pour la contestation ou la conquête du pouvoir. Les récits identitaires se modifient en relation avec la durée des affrontements ou la victoire des organisations politiques porteuses des idéologies identitaires. Les récits identitaires n’ont plus la force que possédaient les idéologies de la première partie du xxe siècle (communisme, nationalisme) mais ils continuent de poser la question de l’articulation entre le passé et un présent que la surabondance de l’information rend de moins en moins lisible.
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[6]
Le cadre juridico-politique de l’État-nation est représenté par « les structures de notre entendement politique le plus ordinaire [...] [qui] sont au fond des structures nationales » (Cf. Abdelmalek Sayad, La double absence, Paris, Seuil, 1999.). De ce point de vue, il n’est d’appréciation politique – peut-être même de perception tout court –, susceptible de s’affranchir des catégories nationales qui sont l’apparition des États-nations modernes. C’est certainement cette dimension qui permet d’affirmer que « ... penser l’immigration, c’est penser l’État » (Abdelmalek Sayad, op. cit.). Les phénomènes migratoires permettent, plus que tout autre chose, d’interroger les bases historiques, sociologiques et idéologiques sur lesquelles est fondé le principe même de l’État-nation. Le mécanisme idéologique qui produit le nationalisme sur une forme de « fétichisme de l’identité collective » (Alain Bihr, L’actualité d’un archaïsme, Lausanne, Éd. Page deux, 1999) est, pour Pierre Bourdieu (in La distinction) : distinction entre le territoire national et les autres, entre la langue nationale et les autres, entre la « culture nationale » et les autres cultures nationales. Le fait de penser la problématique de l’immigration dans le cadre (idéologique) de l’État-nation contient en lui-même les germes du nationalisme.
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[7]
Certains, pragmatiques, ouverts à l’intégration, réduisent à toutes les situations la pratique d’un aménagement successif des codes, sans les confronter les uns aux autres. Ainsi, ils se comportent en Algériens au milieu d’Algériens, en Occidentaux au milieu de Français. Ils usent d’une logique rationnelle due à des arrangements qui leur permet d’ignorer, par cloisonnement, ce qui les dérange. Cette maximisation des avantages permet d’élaborer des identités « bricolées » où l’émigré optera pour le code moderniste quand il s’agit de se donner des libertés ou choisir son épouse. Par antinomie, il utilisera le code traditionnel à la fois comme époux et comme père qui le favorise davantage dans cette situation.
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[8]
Ceux-là privilégient la tradition en s’isolant dans l’univers culturel d’origine de manière extériorisée ou masquée. Dans ce cas la personne adoptera des comportements en accord avec la culture du pays d’émigration, tout en accordant, dans son intime conviction, aucune valeur à celle-ci. Cf. Isabelle Taboada-Léonetti, « Stratégies identitaires et minorités », in Collectif, Stratégies identitaires, Paris, PUF, 1990.
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[9]
Kheddam sait de quoi il parle, quand on sait qu’il a vécu avec un seul rein depuis 1961 (Entretien personnel).
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[10]
Mouloud Mammeri, « Les mots, les sens et les rêves ou les avatars de tamurt », Awal, no 2, 1966 ; repris dans Mouloud Mammeri, Culture savante et culture vécue (Études 1938-1989), Alger, Éditions Tala, 1991. : « L’émigration n’est pas un corps social harmonieux où il y a tous les sexes, tous les âges, toutes les conditions. C’est un ‘‘extrait’’ artificiel et donc toujours ‘‘en appel’’ d’autre chose et qui se sent et se vit comme partiel, amputé, en attente de l’essentiel, qui est la vie ‘‘au pays’’ (g tmurt), un maître-mot qui revient dans les conversations de tous les jours comme un obsédant leitmotiv. Le nombre ici, malgré sa grandeur, n’est pas un critère décisif. Il y a des villages de haute Kabylie dont toute la vie se rythme sur le mouvement perpendiculaire de l’émigration, parce que l’écrasante majorité des hommes en âge de travailler est di Fransa (en France). Le poète l’a dit : A neţṛuḥ a neţţuγal // Am yefṛax ifirellas – Nous allons et revenons // Comme des hirondelles (Slimane Azem) [...] « [...] Les nouvelles conditions amènent une nouvelle perception de tamurt. Le terme se charge d’une connotation nouvelle, qui jusqu’ici n’y figurait qu’en filigrane.
« Parce que la vie des hommes et des femmes, jadis toute entière incluse dans l’aire mesurée, reconnue, balisée, lardée de légendes, toute bardée d’humanité qu’était ‘‘le pays’’, désormais s’enclenche ou s’empêtre dans un espace plus vaste et qui a déjà ses lois, où vous êtes intrus ; tamurt, hier encore champs clos de l’épopée, devient par glissement de sens plus ou moins inconscient mais qui s’impose à un nombre de plus en plus grand d’hommes et de femmes, lieu-dit d’un projet tout à la fois politique, social, culturel, existentiel. Il ne désigne pas seulement, il invite et donne forme. D’étiquette, tamurt devient verbe dynamique et mobilisateur, lieu-dit d’un projet de vie et de société. » -
[11]
Theodor Adorno commit l’erreur de ne s’intéresser qu’à la musique « contemporaine », celle de Schoenberg notamment. Il manifestait un souverain dédain pour le jazz, musique selon lui trop folklorique.
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[12]
Les études relatives à la question migratoire se contentent généralement à la présence d’une population venue d’ailleurs en France, se donnant pour objet l’iceberg de l’immigration, c’est-à-dire l’élément le plus visible dans l’immédiateté. Il est établi de toute évidence que les pouvoirs publics français ont leur parti pris quant aux conséquences que peut avoir l’installation de colonies allogènes sur la communauté et l’organisation sociales françaises : l’immigré n’a de réalité que lorsqu’il franchit le poste frontière, jusque-là, il n’a pas d’existence. C’est là une marque d’ethnocentrisme. Pour Abdelmalek Sayad, « il n’est d’immigration qui n’ait été précédée par une émigration, c’est-à-dire par l’expulsion (intentionnelle) d’une population de son territoire d’origine » (in La double absence. Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré, préface de Pierre Bourdieu, Paris, Seuil, 1999. Cette note s’inspire largement de cet ouvrage.). Le cas algérien est, de ce point de vue, spécifiquement remarquable. L’immigration algérienne, commencée à la fin du xixe siècle était le premier grand flux migratoire venu des pays du tiers-monde. Son installation en France, de façon de plus en plus durable, est indissociable du phénomène colonial d’une part et du sous-développement économique d’autre part. La colonisation française en Algérie reposait non seulement sur un saccage et une razzia systématique des biens économiques du pays, mais aussi et surtout en l’effondrement total de son organisation politique, économique, culturelle et sociale. L’économie algérienne, économie basée essentiellement sur l’agriculture – elle l’est encore dans une certaine mesure –, l’établissement de la colonisation, en la démantelant, provoqua un déplacement sans précédent des populations rurales. La conséquence fut leur émigration forcée, dans la mesure où les villes algériennes n’étaient pas en mesure de les recevoir. Une fois le mécanisme déclenché, le pays dans son ensemble sombra dans une spirale de sous-développement qui est encore loin de se résoudre. Les départs des hommes favorisèrent la paupérisation des villages et, d’année en année, les populations devinrent de plus en plus assujetties à la présence de son émigration en France, et par voie de conséquence, la subordination du pays à l’ancienne puissance colonisatrice alla en s’amplifiant.
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[13]
Le chant, chez Kheddam, en dehors de toute considération technique ou artistique, correspond aux exigences de constantes perceptions d’audibilité et d’élocution intelligible, tous éléments qui doivent concourir en tenant compte de l’acoustique du lieu, de l’utilisation de la voix soit en solo, soit soutenue par un ou plusieurs instruments. En ce sens, le chant kheddamien, plus que le reflet de la culture kabyle qui relève des traditions orales, et nécessite souvent un apprentissage minutieux comme en témoignent des générations de chanteurs, est lié au développement d’une musique élaborée, qui souscrit en toutes circonstances aux préoccupations du compositeur : traduire par la voix une partition musicale plus ou moins immuable. (Cf. Dictionnaire de la Musique, sous la direction de Marc Vignal, Paris, Larousse, 1996).
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[14]
J. El-M. Amrouche, Chants berbères de Kabylie, Tunis, Monomotapa, 1939.
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[15]
Ali Sayad, « Chérif Kheddam, chantre algérien », Jeune Afrique, no 798, du 23.04.1978.
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[16]
Ali Sayad, op. cit.
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[17]
Emil Cioran, Des larmes et des saints, postface, Paris, Livre de poche, 2007.
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[18]
Emil Cioran, Syllogismes de l’amertume, Paris, Gallimard (Folio), 1987.
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[19]
Par fanatisme, Kheddam comprend toute exaltation exagérée d’essence politique ou religieuse conduisant à l’intolérance et souvent à la violence, même verbale.
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[20]
Mouloud Feraoun, Lettres à ses amis, Paris, Seuil (Méditerranée), 1969.
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[21]
Justyna Kocjan, Le discours identitaire dans le roman kabyle d’expression française (Institut de philologie romane de l’université Jagelonne de Cracovie – Pologne), cité par D. Tamani, « Le roman kabyle sous le scanner de Cracovie », El Watan du 08.11.2004.
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[22]
Mouloud Mammeri, « Les mots, les sens et les rêves ou les avatars de tamurt », Awal, no 2, Paris, 1986, article repris dans Culture savante et culture vécue (Études 1938-1989), Alger, Éditions Tala, 1991, textes réunis et présentés par Rachid Bellil et Malha Benbrahim.
1Au lendemain de la deuxième guerre mondiale, les structures sociales de la Kabylie commencent à se modifier : une grande partie de la paysannerie s’est prolétarisée dans les grandes exploitations agricoles coloniales ou dans le bâtiment, pour venir au secours d’une agriculture traditionnelle déficitaire. Une grande partie de la force de travail kabyle a émigré en France – elle a importé les mœurs urbaines européennes –, ou dans les villes algériennes où un sous-prolétariat croissant s’établit dans les périphéries [1]. Ce qui reste de la paysannerie villageoise persiste difficilement dans une précarité constante en vendant par intermittence sa force de travail. L’artisanat local (bois, métaux, poterie) subit de plein fouet la concurrence de l’industrie française. Une bourgeoisie usurière subsiste et, dans bien des cas, elle parvient à maintenir sa position en collaborant avec le pouvoir colonial. Voilà dessiné à grands traits le cadre dans lequel a grandi et évolué le jeune Chérif Kheddam et le pousse, lui aussi, à quitter très tôt le milieu familial, et à renforcer les rangs des ouvriers [2].
2Commencé très tôt dans la vie de Chérif, le déracinement c’était d’abord Boujellil, en Basse-Kabylie, quand il a été placé dans une zaouïa, institution religieuse. Puis, ce fut Oued Smar, dans la banlieue algéroise. Là, il vit le débarquement allié du 8 novembre 1942. Alger était devenue une ville assiégée par des soldats et par des prisonniers. Ils sont de toutes les nationalités. Alger tournait en tour de Babel, on y pratiquait toutes les langues. Mais pour le jeune Chérif, c’était d’abord un jargon très confus : il discernait à peine le français du Comité de libération nationale de la France combattante, de l’anglais des troupes américaines et anglaises, de l’italien des prisonniers, de l’arabe indigène. L’habitude et sa fraîcheur d’esprit aidant, il a vite fait le tour, repéré les uns et les autres par la tenue vestimentaire, puis, décodé les langages par la manière dont les sons étaient articulés. Comme tous les adolescents, il savait demander aux boys des chewing-gums qui faisaient leur apparition dans la ville en même temps que Mohamed Hamdi, très à la mode, introduisait de l’anglarabe dans sa chanson « Ok ! ok ! ka man boy boy ! », sur un air de swing.
« Dans le drame colonial, où se mêlent misère et détresse, faim et indigence, ruine de la terre et des hommes, il n’y avait plus rien à perdre sinon nos chaînes », commente-t-il, farouche. « La colère ne vient pas du 8 mai 1945, elle vient de plus loin, elle remonte à 1871, à 1857, à 1830. Les colons, ces imposteurs, nous dépossédaient de tout ; ils contraignaient, ils usaient et ils abusaient de tous les particularismes qui les favorisaient : ils étaient ‘‘Algériens’’ quand ils rencontraient des empêchements avec la ‘‘Métropole’’ ; ils étaient ‘‘Français’’ quand ils rencontraient des désobéissances, des résistances ou des révoltes avec nous. Nous, nous restions les indigènes. »
4La machine qui broie. « La France, je l’ai rêvée avant de la connaître ». Politesse du désespoir, douleur du souvenir, haine de soi ? Non, Chérif Kheddam n’a pas cette méprise de soi, il sait comme Mark Twain que « la source secrète de l’humour n’est pas la joie, mais le chagrin ». Toute immigration entraîne un « choc de civilisations », ayant chacune sa propre « vision du monde » : celle du pays d’origine, plus communautaire, celle du pays d’accueil, impitoyablement axée sur l’individualisme.
5Le déracinement, plus que l’éloignement, est au centre des souffrances. Il sera son héritage, son exil géographique mais surtout l’exil de soi, impression toute imprégnée de conscience aiguë que l’on retrouvera dès ses premières chansons. Il sera sans cesse traversé par la douleur humaine, douleur qui ne sera plus la sienne, une douleur frappant tout semblable. Il parviendra à rendre avec une grande vraisemblance des tourments, des égarements et des chagrins. Il irradiera d’un amour inaccessible qui dégénère en douleur, à cause peut-être de ne pouvoir parvenir aux personnes auxquelles il est consacré.
6Le thème et le terme de l’exil, lγwerba, « inhumaine coupure » (Mammeri), est symptomatique. Mot d’origine arabe (issu de γerb qui signifie Occident, au temps de la conquête de l’Afrique septentrionale par les Arabes qui venaient du Machrek, le Levant), il se substitue au mot kabyle courant inig :
« Ce n’est jamais celui-là qui est employé dans les vers, parce qu’il rend une toute autre résonance que lγerba. Inig est neutre ou même plutôt optimiste : on part certes, mais c’est pour revenir riche, à tout le moins pourvu ; on choisit son inig, mais on subit lγerba [3]. »
| Aql-iyi di lγerba | Je suis en exil |
| Lakin ţṣebbiṛ ul-iw. | Mais temporise mon cœur. |
| Lγwerba tewεaṛ | L’exil est pénible |
| Rẓaget am (i) lili | Amer comme le laurier-rose |
| Di temẓi γer temγwer | Du jeune âge à l’âge mature |
| Akkw εeddant fell-i | J’ai enduré peines et misères |
| Ay ul-iw ṣber | Souffre encore mon cœur |
| Lḥeqq-ik ad yilli. | Ton dû se réalisera. |
8« Cet homme dépaysé, refusait de s’enfermer dans la dichotomie des termes bourreaux/victimes » [4]. L’exil est vécu comme une complexité créative [5], clé pour comprendre les hommes et les non-conformistes qui constituent, de fait, la généralité [6]. Kheddam, dans ses chansons, établit le lien entre être artiste et être exilé. Les émigrés, surtout quand ils sont issus des anciennes colonies, éprouvent une double culpabilité : ils doivent réussir dans la société française par une bonne maîtrise du français [7], sans s’intégrer car l’abandon de leur culture et leur langue d’origine est vécu comme une trahison [8] :
« L’exil est l’un des plus tristes destins, dit Kheddam, mais l’exil, par sa déstabilisation, favorise la réflexion. En apprenant le français par les cours du soir, je ne faisais pas le deuil du kabyle. Quand je quittais ma Kabylie natale, je ne quittais pas la langue, je n’étais pas soumis à choisir l’une au détriment de l’autre, chacune avait sa place dans une sphère différente.
« Renoncer au kabyle, c’est renoncer à une part de moi-même, c’est comme une ablation. Bien sûr, on peut continuer à vivre avec une ablation, mais sur le plan affectif, c’est une amputation [9].
« Le français, je le vis sur le plan professionnel et l’échange avec le monde extérieur. Le kabyle, c’est la langue de la tendresse, du dialogue intime, du dialogue avec les miens. Le français, c’est la langue de l’adaptation, du pain et de l’ouverture sur autrui. Le kabyle, c’est la langue de soi et de la nourriture de l’âme, c’est avec elle que je continue d’exister. C’est la langue avec laquelle je pleure, je ris, je rêve, dis des mots tendres et... conçois la poésie.
« L’une est la langue de mon identité, de ma référence au Pays, la Tamurt de mes origines. L’autre, c’est celle de mon adaptation, de mon installation dans un ailleurs, de mon acclimatation à cet ailleurs avec toute une série de combinaisons qui s’emboîtent et s’ajustent dans une entente la plus correcte possible. »
10La Tamurt de Chérif Kheddam est comme la Tamurt de Mouloud Mammeri, c’est un mot dont le sens se dérobe à la définition, ou bien « l’outrepasse de partout ». Le pays refuse les limites, il est des deux rives, leur fait résonance, l’écho s’amplifiant de l’une à l’autre berge, il « se charge de valeurs nouvelles [10] ».
11Mais qu’importe, le « pays » on le porte désormais en soi, il devient matière et séjour de nos rêves et de nos chimères, de nos illusions et de nos créations, il est l’image positivée de nos manques. On peut en effet déraciner le Kabyle de sa tamurt, mais on ne peut déraciner la tamurt du cœur du Kabyle :
| Mmer nessin d ac’ i teswiḍ | Si on savait ta valeur |
| A takwemmict bbwakal | Motte de terre |
| Di lğib a kem-nawi d lfal | Dans la poche on te porterait en mascotte |
| Ay akal i d aγ-d-yeğğan | Terre d’où nous sommes issus |
| Tamurt n lhawa d wedfel | Pays d’éther et de neige |
| D nekwn’ i tesεiḍ d imawlan | Nous sommes ta filiation |
| Nesεa lḥeqq a kem-nḥemmel | Nous avons le droit de t’aimer |
| Kull ass neţţak-am-d sslam | Et chaque jour te saluer |
| Anda nella a nessiwel | T’appeler où que nous soyons. |
| Tamurt teččuṛ d lfen | Mon pays est terre d’art |
| Ulac i ţ-yifen | Il est le meilleur |
| Ma llan leεbad n ṣṣenεa | Avec des maîtres d’œuvre |
| Kull tiγilt win ibedden | Du haut de chaque colline |
| Ma yessen i-gwulmen | Quand on sait regarder |
| Ad iẓer d acu nesεa | On découvre les vraies valeurs. |
12Le pays magnifié d’hier, le haut lieu de la résistance, adrar n lεezz, la montagne de l’honneur, subsiste grâce à la sève ancestrale. L’émouvante histoire de la guerre de libération qui a vu couler tant de sang, tant de larmes, tant de maux et tant de mots, est saisie de stupeur en voyant ceux qui l’ont faite marginalisés. Tamurt est devenu espace de frustrations, de dénégation d’une identité. Dans les déchirures apparaît la création du poète :
| Amek tebγam ad ţţuγ lejruḥ | Comment oublier les blessures |
| Ljerḥ mazal-it d ajdid | Quand les plaies sont vives |
| Win mi ṛuḥeγ ad as-ḥkuγ | Ceux à qui je conte mes souffrances |
| Ini-d d axṣim yeqqwel-iyi-d | Deviennent mes adversaires |
| Ula deg yeḥbiben i ţcukkuγ | De mes amis même je me méfie |
| Xas s udem-iw ḍsan-iyi-d | Quand à la face ils me sourient. |
13L’homme frontière reçoit l’un des ingrédients d’un humanisme d’aujourd’hui en suscitant une attention aux groupes victimes de discrimination. « L’homme dépaysé participe de deux cultures sans jamais s’identifier à aucune. Cet être dedans et dehors devient une condition de l’humanisme », conclut Tzvetan Todorov sur Edward Said.
14« Tout intellectuel en émigration est un mutilé », écrivait en 1944 le philosophe Theodor Adorno [11], mais il a « le privilège épistémologique de l’exil » qui permet au regard décalé de voir ce que d’autres ne distinguent pas.
| Lameεna mmer tezṛim | Mais si vous saviez |
| D acu i-gezṛa lemri-w | Ce que mon miroir voit |
| Yil’ ay i-d-testeqsim | Peut-être me demanderiez-vous |
| Amek armi lεud d aḥbib-iw | Pourquoi le luth est devenu mon ami. |
15Ces réminiscences, personne n’est disposé à les accueillir ni à les écouter [12]. C’est cette charge d’histoires d’un pays rude et dur, c’est ce dur et âpre travail dans la sidérurgie d’abord et l’industrie chimique ensuite – les humiliations s’enchaînant –, qui vont le mûrir et le fortifier, se gonfler en lui. Il va vivre le triste paradoxe d’être exilé par des exilés venus d’Italie, d’Espagne, de Pologne... et aussi des autres régions d’Algérie. La musique, un art de l’espoir, sera le support, le vecteur qui lui donnera la chance de sentir et d’imaginer, de ne pas laisser le dernier mot à l’inhumanité.
16La chanson kheddamienne charme l’oreille par sa fraîcheur, mais aussi par son innocence et sa fragilité, c’est-à-dire qu’elle contient tous les ingrédients qui traduisent toute la complexité par la simplicité. Simplicité de la langue, simplicité des problèmes soulevés, simplicité des impressions manifestées, simplicité des sentiments exprimés. Tout est ramené à la dimension humaine. Le langage devient le vecteur aisé et immédiat de la pensée, où le vrai n’est pas voilé par le beau et participe de la vie, prolongeant les préoccupations sociales du quotidien. Chérif compose ses chants [13] comme sa mère tisse le tapis, la vérité et la gravité excluent toute recherche d’acrobatie verbale dans des thèmes profondément humains. Ce que le poème exprime, chaque femme et chaque homme le ressentent comme concernés directement : la beauté et l’esthétique, l’amour et la tendresse maternelle, la mort, l’exil et la peine endurée que « la résignation et l’effort transfigurent en un cérémonial de fête [14] ».
17Le décès de Salah, son frère cadet de huit ans, affecta beaucoup Chérif, jeune émigré. Il n’apprit la nouvelle que longtemps après par un « pays » qui revenait du village. Pour lui, il n’y a pas de cérémonie d’au revoir, ou plutôt d’adieu, qui ressuscitant le mort dans son cœur, assure le passage du survivant dans sa vie endeuillée. Chérif a encore le souvenir de sa mère, quand la montagne ne pouvait plus nourrir ses hommes [15], dire à Salah :
| Acḥal d abrid ay sliγ | Que de fois ai-je entendu |
| I yemma tenna-d : annaγ ! | Ma mère supplier : |
| A mmi ur tesεiḍ ay ččiγ | « Je n’ai rien avalé |
| Deg yedmaren a ak-t-id-fkeγ ; | Et mon sein est vide ; |
| Ula d akwerf’ ur teṛwiγ, | Même le déchet de grain est rare, |
| Amek ara k-id-smeγreγ ? | Comment te faire croître ? » |
18Parce que de son temps, la modernité de Kheddam réside dans ce qu’il a été l’un des premiers à décrire la société kabyle de l’entre-deux-guerres avec un regard d’enfant. Dans Sliγ i yemma (j’ai entendu ma mère), Kheddam a fait ce qu’aucun poète n’avait encore chanté. Il a laissé un enfant raconter sa propre histoire, parler à une grande personne – sa mère – pour essayer de l’apaiser. Comme Andersen dans ses Contes, comme Rousseau dans l’Émile, Chérif Kheddam a leur façon commune de considérer l’enfant comme une personne à part entière, avec ses caractères et ses travers.
19Par-delà le sort, le corps et la mort, réalités évidentes, apparaît l’imperceptible, l’impalpable invisible, l’autre dimension, celle de la vie de l’esprit. Elle nous mène où nous n’imaginons pas aller, vers quelque chose de soudain, d’imprévisible, de déroutant. Elle est espérance d’accomplissement qui chasse les croyances liées au monde de chair. Elle rappelle notre origine divine lorsque seule la réalité terrienne, celle du moi consommateur, avide de sécurité et de biens de toutes sortes devient notre seul souci, souci que Chérif espère dans la prière et l’attente en se réfugiant auprès de l’Unique :
| Sliγ i yemma tenna : | J’ai encore entendu ma mère dire : |
| « A mmi ifadden kkawen ! | « Je n’ai ni force ni énergie ! |
| Mačči s weclim d ukwerfa, | Avec du son et du déchet de grain, |
| I ss i gemmen yergazen. | Que grandissent les hommes. |
| Ulac di teṛbut tekfa : | Le plat est vide et dégarni : |
| A nεenni a nṛaju Yiwen. » | Prions et attendons l’Unique. » |
20Car,
| Tura kra din yekfa | Maintenant tout se perd dans l’oubli |
| Nerna-ten γer wid iεeddan | Il rejoint un passé sans souvenir. |
| Nuγal nbeddel tikli | Nos comportements ont changé, |
| Neţţu wid leεmeṛ ṛwan | Et l’opulence nous rend égoïstes. |
| Imi d ddunit teţţezzi | Comme le monde change, |
| I uzekka anwa i geẓṛan ? | Qui sait de quoi sera fait demain ? |
21On peut sublimer l’angoisse de notre finitude par un surplus de qualité et d’intensité de la vie. Les contes et légendes apprennent à vivre avec la mort, apprennent à vivre la faim. Les jours étaient obscurs, ils s’ajoutaient aux longues nuits d’hiver. Toute la maisonnée est réunie, on se dit des contes pour apaiser la faim qui attise :
| Cfiγ yibbwas di ccetwa : | Je me remémore un jour d’hiver : |
| Nella nezzi-d i lkanun. | On faisait cercle autour du feu. |
| Neţţawi-d timucuha, | On se disait des histoires, |
| Akken laẓ m-medden a teţţun ; | Pour frapper d’amnésie la faim ; |
| Nessa-d agertil γer lqaεa | Sur une natte étendue au sol |
| Uḍan ugin ad kfun. | Les nuits sans fin se renouvelaient. |
22« Invitation à partir ? Une nouvelle séparation ? De nouveaux déchirements ? La mère et la terre sont aux yeux du Kabyle le bien le plus précieux. Il est leur enfant qui ne saurait sortir du cercle familial, du cercle de leur tendresse sans dépérir [...] Une vie dure et austère pour le jeune homme qu’il était [16]. » Chérif va subir un double deuil : quitter sa langue maternelle et sa terre natale pour un exil, apprendre la perte de son frère. Un poète anonyme kabyle a composé :
| A yemma urgaγ targit | Mère, j’ai rêvé d’un rêve, |
| Ḥkiγ-ţ i ṭṭaleb yeţţru | Dit au sage, il pleure. |
| A yemma εuddeγ d lmut | Mère, j’ai pensé que la mort |
| Ay d-yusan ad aγ-tebḍu | Venait nous arracher |
| Ziγ a yemma d lmeḥna | Mais, mère, c’est une épreuve |
| I g-yuran deg yixf-inu. | Qui est vouée à mon sort. |
23Même si « mourir c’est aller chez Lui », comme disent les Bantus du Congo, mais une mort prématurée est quelque chose d’atroce. Pour tout le monde, le deuil a commencé avant la mort vraie de Salah. C’est comme un renoncement qui se fait. Il y a eu une nuit de veille, pendant l’agonie de l’adolescent. Il est mort dans les traditions rurales, dans son lit de mort, avec la famille et les voisins autour de lui. On sent qu’on n’est pas seul concerné, on appartient à une même et grande famille, ce n’est plus une affaire personnelle mais une affaire de groupe, une agonie publique, avec son côté mimodrame. Le soutien des autres, qui compatissent et pleurent aussi, vous autorise à pleurer, ça génère le partage.
24« Il faudrait retrouver le sens du destin, le goût de la lamentation », disait Cioran [17]. Il est probable que parmi les plus polis et les plus policés d’entre nous, face à la douleur excessive, débordent et s’abandonnent, se trouvent exposés au retour à l’état sauvage, n’avoir plus que le cri comme parole. « Le premier moyen que la nature met à notre disposition pour obtenir un soulagement d’une douleur qui nous accable, ce sont les larmes : pleurer, c’est déjà être consolé [18]. » Le quarantième jour, on « rejoue » la scène d’adieux, on psalmodie les mêmes versets coraniques, on chante les mêmes thrènes, on brûle les mêmes encens pour le simulacre purificatoire. Ces cérémonies rituelles sont capitales, c’est la conviction que le disparu ne sera pas effacé de la mémoire, que l’activité peut donc reprendre. Mais le groupe a beau partager, être solidaire à la douleur, prendre en charge la famille, la mère est la seule à se souvenir que son enfant disparu a existé, une mort qu’aucun rite ne peut conjurer.
25Chérif n’assistait pas à cet événement ritualisé pour se décharger un peu du poids de la douleur, il n’a pas pu purger son chagrin. La sagesse nous aide à penser et à panser une frustration, la perte d’un être cher dont la mort est le miroir le plus visible, le plus cruellement visible, comme une offense que fait l’existence à l’appétence. L’artiste s’identifie avec cela même qu’il a perdu (« Il y a si longtemps, et il était si jeune et si petit »). Exister c’est ne plus être, disparaître. L’exil aussi. Gérard de Nerval se lamente :
« Si je meure, c’est que tout va mourir [...] Abîme ! Abîme ! Abîme ! Le dieu manque à l’autel où je suis la victime [...] Je suis le ténébreux, le veuf, l’inconsolé [...] Ma seule étoile est morte, et mon luth constellé porte le soleil noir de la mélancolie [...] »
27Vivre, aide à vivre avec la mort. L’exilé apprend à aimer ailleurs, à désirer ailleurs, à faire de son luth son « vieil ami », son complice qu’il interroge :
| Anwa i d aḥbib n dima | Qui est l’ami de toujours ? |
| D keččini a lεud aqdim | C’est toi mon vieux luth |
| Akken i nesεedda lmeḥna | Ensemble nous avons traversé l’épreuve |
| Neẓṛa iṭṭij, neẓṛa lγim | Vu le soleil briller et se couvrir |
| Nesbeṛ akken i s-nufa ddwa | Résister était le remède |
| Ma neţru ḥedd wer yeεlim. | Tous ignoraient nos pleurs. |
28Seul le deuil permet d’accepter la mort et par là, cesser d’espérer. Le seul fait qu’un nom soit gravé sur une pierre tombale concrétise le décès. Mais dans la Kabylie d’alors, toutes les tombes se ressemblent – égalité dans la mort oblige –, des dalles les recouvrent, nulle mention n’est gravée sur la pierre témoin qui puisse s’ancrer dans la mémoire et, définitivement, faire son deuil. La souffrance s’est poursuivie, insidieusement, elle a continué son chemin, elle est devenue un mode de vie, une expérience strictement intérieure, discrète dans le secret et la pudeur. Chérif n’est pas pris en flagrant délit de deuil :
29Les confidences faites par le chanteur à son luth, dans le secret de l’alcôve, rejoignent les enseignements que nous donne l’Antiquité, même chez de très fortes personnalités, tel Gilgamesh, « l’homme qui ne voulait pas mourir », comme le notait Jean Bottéro. On voit naître la peur de la mort aussi quand, dans Hadès, Achille dit à Ulysse : « Mieux vaut être le dernier des petits cordonniers sur terre, plutôt que le grand Achille dans les enfers. » La résurrection – y compris celle de la chair – est promise à tous les fidèles par le christianisme et l’islam, façon de démocratiser la vie après la mort. Freud disait que dans notre inconscient nous sommes immortels. Chérif Kheddam, le sans-deuil, se consolera de la mort de son jeune frère quand il eut son premier garçon et l’appellera Salah par transfert de nom :
| Yefreḥ mi d-yeğğ’ axalaf, | Heureux il a laissé une pousse, |
| M’ ulac ithenna wul : | Il peut aller le cœur serein : |
| Ma fell-as yeεteb yenḥaf, | Il a souffert et enduré, |
| Гures kan i geţmuqul. | Il a maintenant le regard sur lui. |
| Yezṛa annegar’ ad yaf | Il sait que l’ultime relèvera l’empreinte |
| Ayen ur meḥḥun lefṣul. | Que les temps ne pourront effacer. |
30Pour le prolétariat kabyle émigré – au pays aussi –, la musique de Kheddam pouvait se rêver, comme une alternative à l’usine et aux champs, après une rude journée de travail. Son idéal politique vient des profondeurs, il n’aime pas la politique pour la politique. Il voulait écrire « des chansons pour tous, sans arrière-pensée politique ». C’est déjà faire de la politique. Chérif Kheddam est passionné par le souffle de la politique, c’est sa forme à lui d’imaginer l’imaginaire, faire des chansons, écrire de la poésie, composer des musiques, c’est sa clé pour l’action, ses succès ont fait de lui le « son » et la « voix » de sa Kabylie natale.
« J’ai compris que les gens aiment les morceaux auxquels ils peuvent s’identifier. En nourrissant mes textes de souvenirs et de sentiments personnels, l’identification se fait plus subtilement, sur un parterre non semé d’épines ».
« [...] La chanson, suspend le temps, mais il s’agit de notre temps. Il n’est pas question d’être le chanteur d’un autre temps, encore moins de m’établir comme chroniqueur. »
33Kheddam aime sa Kabylie qui a su lui faire comprendre comment on bascule d’un quotidien fait de pauvreté au statut de « sanctuaire » de la chanson kabyle contemporaine. Ceci l’engage à se placer continûment dans le camp de la vigilance contre toutes les exclusions et les inégalités, contre tous les racismes, sectarismes, chauvinismes et fanatismes [19] si prompts à se manifester. Il est toujours en train d’enfourcher Pégase... pour sa Kabylie. Sa Kabylie, il la porte dans la douceur du silence, presque silhouette maternelle, idée à chérir, à servir, à défendre quasi filialement dans sa « motte de terre ». C’est ce même amour qui est exprimé par Mouloud Feraoun dans Lettres à ses amis :
« J’ai pour la Kabylie une tendresse filiale que j’ai voulu exprimer dans mes livres. J’en ai donné une image sympathique mais non une image trompeuse. Que puis-je écrire à présent alors que l’angoisse me noue la gorge ? Dirai-je sa souffrance, sa révolte ? [...] Il s’agit seulement de comprendre pourquoi cette unanimité à la rébellion [20]. »
35Cette unanimité à la rébellion nous est donnée par cette universitaire polonaise, Justyna Kocjan quand elle s’adresse aux personnages de Les chemins qui montent :
« L’existence c’est moi et pas autre chose ! Tu veux vivre ? Voici la vie. Lutte pour ne pas mourir et tes mains seront calleuses. Marche pieds nus et tu te fabriqueras une semelle épaisse de ta peau. Travaille pour vivre, uniquement pour vivre. Jusqu’au jour où tu crèveras. De grâce, ce jour-là ne l’appelle pas. Qu’il vienne tout seul. Parce que, enfin, tu vois, la vie est belle ! [21] »
37Comme Feraoun, Kheddam la regarde « à la croisée des chemins », non pour l’admirer seulement de loin, debout, hérissée de montagnes et de villages, « pays de brise et de neige », mais, « où qu’[il se] trouve [il l’]appelle » et l’interroge : Le divorce entre la terre et ses enfants est douloureux quand :
| S anda rran yergazen-enneγ | Que sont devenus nos hommes ? |
| D acu n waḍu i ten-yebbwin | Quelle tempête les a emportés ? |
| D wagi i d zzher-nneγ | Est-ce donc là notre sort ? ». |
| F wedrar yeγli-d lγim | La tristesse couvre la montagne |
| [...], | [...], |
| ... m’a d yeqqwel ṣṣut... | demeurée sans écho |
38à l’appel du poète. Le constat est cruel :
| I ten-yeččan t-timdinin | Les villes dévorent les hommes. |
39On y lit l’expression d’un fort patriotisme mêlé d’une lassitude très critique des guerres qui ont dépassé les limites en horreur. À ses amis l’artiste confie sa méfiance face aux boniments officiels ou son absence d’attention pour les embusqués. Le sujet de la « vérité » réapparaît fréquemment dans les réflexions du poète et rejoint Mouloud Mammeri qui écrit, parlant de tamurt, le pays :
« Cette tamurt, épurée, peignée, reconstruite aussi en partie, acquiert bientôt plus de réalité que la réelle Kabylie à une heure d’Alger. »« Elle n’est pas pur produit de l’imagination. Tous les éléments qui la composent sont vrais. Reste à savoir de quelle vérité. On les choisit et pas n’importe comment. [...] L’eau de cette tamurt-là est encore plus fraîche rêvée que bue. De cette tamurt-là les poètes donnent une vision chantée, enchantée [22]. »
| Acḥal yeffren di sser-im | Que de mystères sous ta grâce |
| Yiwen ur aγ-d iḥki fell-am | D’aucun ne les a contés |
| Fell-aneγ i geεziz yisem-im | Aimé est pour nous ton nom |
| Nebγa a nεic di laεnaya-m | Nous voulons vivre sous ton aile |
| Lemziyya kkren-d warraw-im | Fervents tes enfants se sont levés |
| A s-fken udem i ṣṣifa-m. | Pour glorifier ton symbole. |
41En conclusion, le déracinement, plus que l’éloignement, est au centre des souffrances. Il sera son héritage, son exil géographique mais surtout l’exil de soi, impression toute imprégnée de conscience aiguë que l’on retrouvera dès les premières chansons de Cherif Kheddam. Son texte sera sans cesse traversé par la douleur humaine, douleur qui ne sera plus celle de l’auteur-interprète, mais une douleur frappant tout semblable. Il parviendra à rendre avec une grande vraisemblance des tourments, des égarements et des chagrins. Il irradiera d’un amour inaccessible qui dégénère en douleur, à cause peut-être de ne pouvoir parvenir aux personnes auxquelles il est consacré.