Article de revue

L’exil dans la chanson de l’immigration

Pages 63 à 72

Citer cet article


  • Ammouden, A.
(2012). L’exil dans la chanson de l’immigration. Études et Documents Berbères, 31(1), 63-72. https://doi.org/10.3917/edb.031.0063.

  • Ammouden, Amar.
« L’exil dans la chanson de l’immigration ». Études et Documents Berbères, 2012/1 N° 31, 2012. p.63-72. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-2012-1-page-63?lang=fr.

  • AMMOUDEN, Amar,
2012. L’exil dans la chanson de l’immigration. Études et Documents Berbères, 2012/1 N° 31, p.63-72. DOI : 10.3917/edb.031.0063. URL : https://shs.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-2012-1-page-63?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/edb.031.0063


Notes

  • [1]
    Je remercie pour leur lecture attentive Mme Fazia Aïtel et M. Ouahmi Ould-Braham. Ce dernier a revu les transcriptions kabyles de cet article.
  • [2]
    On le retrouve également dans cette chanson de Lounis Aït Menguellet éditée à peu près à la même période : Abeṛnus yeţwakkes-iyi / εefsent yakkw ma d kečč teẓriḍ (On m’a ôté mon burnous / Et on l’a piétiné sous ton regard).

1L’immigration des Algériens en France a connu une accélération à partir de 1945. Elle représentait soit l’espoir d’améliorer les conditions de vie ou une folie de jeunesse. Cependant, elle est souvent présentée comme un drame aussi bien pour l’exilé qui quitte une terre qu’il chérit, mais qui ne le nourrit plus, que pour ses proches qui vivent cette séparation comme une déchirure profonde et inguérissable.

2Le fait de vivre en France et de côtoyer des Français, surtout au travail, imposait à l’immigré algérien une certaine adaptation qui passait par une réflexion sur sa propre culture. Cet article explore justement l’absence de ce dialogue interculturel entre les communautés française et algérienne. Il est à préciser que les adeptes de l’interculturalisme (M. Abdallah-Pretceille, Geneviève Zarate, Louis Porcher...) distinguent le multiculturel, comme simple juxtaposition de plusieurs cultures dans une communauté donnée), de l’interculturel qui suppose l’échange, l’interaction et l’enrichissement mutuel entre deux ou plusieurs cultures (A. Ammouden, 2009b : 138). Or, on constate souvent que les rapports culturels entre la communauté maghrébine et française sont caractérisés par la domination et par l’absence d’échange entre les deux partenaires. On assiste dans ce cas plus à une acculturation qu’à une situation d’interculturalité, puisque, comme nous allons le voir, la volonté d’échange n’existe presque exclusivement que du côté maghrébin.

3Cette situation se trouve largement exprimée dans la chanson kabyle où il est question de frustrations, de préjugés et de rejets de part et d’autre. L’Algérien qui tente de franchir les barrières étanches qui le séparent du Français est souvent perçu comme portant atteinte à Tajaddit, c’est-à-dire aux origines, au legs précieux des ancêtres. De l’autre côté, la France ne cesse également de rappeler aux maghrébins leurs origines étrangères. L’espoir du retour au pays est souvent préconisé comme l’ultime remède.

Un exil vécu comme un drame par l’exilé et ses proches

4Les chanteurs kabyles ont de tout temps chanté la beauté de Paris. Ainsi, on parle de Paris l’envoûtante (Taleb Rabah), de la tour Montparnasse infernale (El Hasnaoui) ou du charme irrésistible de l’attrayante place Pigalle (Cheikh Arab Bouyazgaren). Ces lieux sont évoqués dans des chansons qui ont marqué les années cinquante et soixante. En dépit des féeries de cette ville voleuse de jeunes, et de la nature de l’homme d’aimer le changement, et par conséquent l’aventure, l’exil des algériens en France est souvent présenté sur fond d’appréhensions et de contraintes.

5La subsistance est souvent évoquée comme étant la principale cause qui pousse les Algériens à quitter le pays, laissant derrière eux leurs femmes, leurs enfants et leurs parents. Pour la plupart de ces exilés, le départ s’apparente à la mort, comme l’exprime cette belle chanson de Moh Said Oubelaid, Ma tecfiḍ a tin ḥemmleγ (Souviens-toi, ô ma bien aimée) :

W aḥeq leɛbad iseḥḥanPar les hommes sincères je te jure
Rniγ wigad-en akkw yeṣfanEt par toutes les âmes pures
Lfiṛaq icuba γer lmutQue partir c’est un peu mourir
Teẓriḍ akkw acu yellanTu connais toute la réalité
Niγ d lḥeṛs i γ-yenfanLe besoin nous a fait fuir
Meḥtum a n-nadi γef lqutLa quête du pain est une nécessité
Description de l'image par IA : Texte en deux colonnes avec des phrases en langue étrangère à gauche et leur traduction en français à droite.

6Cette idée est également exprimée par Slimane Azem dans Lezzayer a taεzizt-iw (Algérie, ma chère) : Ţ-ţaxwbizt a γ-yenfan / Mačči d lγeṛd-iw (la quête du pain m’a exilé / Ce n’était point un choix délibéré), mais aussi par Taleb Rabah (voir infra) et par beaucoup d’autres chanteurs.

7Ainsi, rares sont les chanteurs qui décrivent le premier départ vers Paris comme un moment de pur bonheur. Parmi ces derniers, nous pouvons citer Hsissen :

Refdeγ tabaliztJ’ai pris la valise
Leɛqel yetḥeyyeṛL’âme pleine d’émotion
Ṛṛwaḥ ad ṛuḥeγC’est le grand départ
Γas fṛeḥ ay ulRéjouis-toi, Ô mon cœur
Description de l'image par IA : Texte en français avec des phrases courtes et des mots simples. Lettres noires sur fond blanc.

8Ce départ est considéré par Akli Yahiatene comme une erreur de jeunesse : Jaḥeγ bezzaf d ameẓẓyan / Ulac w ay iḍebbṛen fell-i (Dès mon enfance j’étais exilé / Je n’étais pas bien conseillé). Il est également vécu comme un drame par Cherif Kheddam dans A leḥbab (Ô mes amis) : Neṛwa lmeḥna d umenṭaḥ / Neccedha a-nefreḥ / Leḥzen yug’ ad aγ-yeţţu (Nous avons connu la misère et l’errance / Nous rêvons de moments de joie / Le chagrin ne veut plus nous oublier). Pour cet artiste, l’exil avilit l’individu, aussi riche soit-il. C’est pourquoi il préfère porter des haillons dans son pays et vivre dans la dignité plutôt que d’être orné de parures en terre d’exil (A. Ammouden, 2009 a : 120).

9Slimane Azem, dans Tamurt-iw ɛzizen (Mon pays bien aimé), incombe également cette erreur de jeunesse à sa raison déficiente qui l’a plongé dans les ténèbres éternelles :

D ṛṛay-iw i d bu leɛyubC’est ma folle raison
Igumm’ ad yeddu s lewqamQui de travers se conduit
La yettafaṛ lmektubC’est ma destinée qu’elle suit
Ma d nekk yenfa-yi seg-gwexxamEt m’a chassé de la maison
Description de l'image par IA : Texte en français avec phrases courtes et simples.

Plane, ô pigeon voyageur !

10Pour communiquer avec leurs familles, mais surtout avec l’épouse laissée au pays, la lettre ne s’avère pas en être un moyen propice, en dépit de l’inexistence ou de la rareté d’autres moyens de communication durant les années cinquante à soixante-dix comme le téléphone, le télex, le fax ou Internet. En effet, la lettre n’est pas en mesure de transmettre les secrets et les sentiments profonds et intimes. On sait pertinemment qu’elle est le plus souvent lue par un étranger à la famille, en tous cas pas par la bien aimée dont l’exilé s’est séparé contre son gré. C’est pourquoi on préfère recourir à l’oiseau, l’hirondelle ou le pigeon, eux qui savent taire les secrets : Ţţxil-k a ṭṭir i wumi neqqar / D lbaḍna n wul ɛadl-as leqraṛ (De grâce, Ô oiseau migrateur / Garde intacts les secrets du cœur) (Alloua Zerrouki).

11D’ailleurs, l’hirondelle, le faucon, l’étourneau, le pigeon remplacent souvent le facteur dans la chanson kabyle. Citons par exemple ces vers de Sid Messaoudi :

Ad ak-ceyyɛaγ tabṛaţCette missive que je te confie
Ay itbir awi-ţÔ pigeon voyageur, prends-la
Γer tinna ḥemmleγDevant celle que le cœur chérit
Deg rebbi-s ssers-iţJe t’en supplie pose-la
Description de l'image par IA : Texte en français avec phrases courtes et simples. Contient des mots comme "missive", "pigeon voyageur", et "cœur chéri".

12Cette absence de communication accroit la distance qui sépare Marseille d’Alger et fait que l’autre rive de la Méditerranée devient l’autre bout du monde. Il semble, de ce fait, qu’il n’y ait que ces messagers ailés qui soient en mesure de franchir cette distance et surtout d’arriver le plus vite possible près de ces personnes que l’on chérit.

13Ainsi, la présence de ces hirondelles, de ces pigeons voyageurs, ou de ces oiseaux migrateurs qui traversent les montagnes et les océans, qui vont de ville en ville et de village en village, est récurrente dans la chanson kabyle. On la retrouve par exemple dans Afṛux ifirelles (l’hirondelle) de Slimane Azem, dans Idurar l-Leqbayel (les montagnes kabyles) de Moh Said Oubelaid, dans Ay afṛux (Ô oiseau), Lewjab n wass-a (la mauvaise nouvelle) de Allaoua Zerrouki, etc. Dans la chanson d’Akli Yahiatene, Ṣṣbeḥ l-lxiṛ (bonjour), c’est le cœur du poète qui se transforme en oiseau et qui plane dans les cieux pour aller rendre visite aux hommes valeureux qui habitent les montagnes de Kabylie.

Le navire, ce meilleur ami et ce pire ennemi

14Dans les années quarante et cinquante, le bateau était le seul moyen de transport. « L’avion ne deviendra un moyen de transport populaire et accessible qu’à partir des années soixante avec la tarification démocratisée d’Air Algérie » (Y. Nacib, 2009 : 125). C’est pourquoi le mot bateau revient souvent dans la chanson kabyle de l’exil. On l’entend dans la bouche de la femme abandonnée par son mari à la fleur de l’âge, qui vit cette séparation comme une blessure toujours vive et qui souffre en silence. Dans cette chanson de Cheikh Arab Bouyazgaren, elle semble maudire ce navire qui lui a volé son mari :

A lbabuṛ bu teflukinÔ navire doté de barques
I y-iggwin bu teɛyuninTu m’as pris l’homme aux beaux sourcils
Lweḥc yeγli-d fell-i ṭṭlamJe vis dans la solitude et les ténèbres
Ur sεiγ ḥedd d wis-sinJe n’ai personne d’autre que lui
Description de l'image par IA : Texte imprimé en français avec des mots coupés et des espaces irréguliers.

15Mais elle ne tarde pas à adoucir le ton, car ce navire devient vite son seul messager :

A lbabuṛ ruḥ fi lamanVa donc en paix, navire
A win yeţcerrigen amanToi qui fends les flots
Ssiweḍ-as sslam i weqcicMes salutations au beau garçon
Ma d nekk aql-i deg ţţexmamDis-lui que je vis dans les tourments
Description de l'image par IA : Texte en français avec phrases courtes et espacées.

L’exil, un pan de l’édifice culturel ancestral s’effondre !

16L’émigration massive des Algériens vers la France au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale est décrite avec détails dans la chanson kabyle. Quelle belle fresque sociologique que Cheikh El-Hasnaoui dressait à cette époque sur l’exode des hommes kabyles vers la France dans sa chanson Maison Blanche. Cette chanson décrit la grande désolation des villages kabyles désertés par la population masculine et peuplés uniquement d’enfants devenus orphelins et de bergères.

17Dans A lbabuṛ (Ô bateau), Zerrouki Allaoua décrit ces hommes qui jettent en mer leurs chéchias, dès qu’ils sont à bord du bateau qui prend le large vers le nord. Ce geste de jeter les chéchias en mer peut être interprété comme un sentiment de libération par rapport à leur société rigide et traditionnelle. Mais ils se rendront bien compte qu’il s’agit d’une aventure, d’une erreur de jeunesse comme nous l’avons signalé précédemment. Il peut également symboliser ce pan considérable de la culture berbère ancestrale qui est englouti par la mer :

A lbabuṛ bu laḥwaciÔ navire aux bastingages
Deg Leȥȥayer yețțawi lγaciQui d’Alger embarque les passagers
Am wemγar am yilemẓiQu’ils soient vieux ou jeunes
Deg lebḥeṛ ḍegṛen ccwaciEn mer ils jettent leurs chéchias
Description de l'image par IA : Liste de phrases en français et en arabe, alignées en deux colonnes. Chaque phrase correspond à l'autre en face.

18Dans d’autres chansons kabyles, c’est surtout le burnous qui symbolise l’identité et la culture berbères qui se transmettent de génération en génération, comme l’exprime si bien cette chanson des années soixante-dix d’Ali Hali :

Yeğğa-yi-d jeddi abeṛnusGrand-père m’a confié un burnous
Abeṛnus i d as-d-yeğğa bab-asCelui que son père lui avait confié
Yenna-yi-d ḥader-it γef wammusPréserve-le, m’a-t-il dit, des souillures
Ma yumes aţ-ţeγli lqima-sSinon il perdrait de sa valeur [2]
Description de l'image par IA : Texte en français avec des mots alignés verticalement et horizontalement, formant des motifs de grille.

L’exil : une double incommunicabilité

19Les Algériens qui s’exilent en France sont contraints à une double incommunicabilité : les opportunités de communication avec les citoyens français sont réduites, tandis que la communication avec la famille qui est restée au pays est souvent rompue. Cette situation est bien décrite par Youcef Nacib dans son ouvrage Slimane Azem : Le poète (2002 : 125), les kabyles sont tellement écrasés par le poids des traditions qu’ils ne peuvent même pas concevoir l’idée de l’émigration familiale. Les affres de l’exil sont donc accentuées par la séparation des couples et l’abandon des enfants, mais aussi et surtout par l’absence de communication, la lettre restant le seul moyen de communication.

Briser le mur du silence

20Pour briser le mur du silence, les chanteurs kabyles ont chanté en français pour décrire la condition immigrée. Les quelques rares chansons d’expression française produites dans les années cinquante et soixante traitent toutes de la situation de l’exilé et des sentiments nostalgiques qu’il ressent à l’égard de sa terre natale. Elles semblent plus s’adresser au public français que kabyle. Ces chansons ont pour objectif de permettre aux autochtones d’entrevoir les conditions de vie de l’immigré et par conséquent de mieux le comprendre. La première qui nous vient à l’esprit est sans doute cette adaptation de Slimane Azem de sa chanson kabyle Tamurt-iw ɛzizen (Algérie, mon beau pays) :

L’Algérie mon beau pays
Je t’aimerai jusqu’à la mort
Loin de toi moi je vieillis
Rien n’empêche que je t’adore

21Il y a aussi la chanson intitulée L’Hirondelle, une adaptation de Afrux ifirelles, où Azem charge l’hirondelle de faire le tour des villages kabyles et de lui rapporter des nouvelles du pays, mais également de décrire à ces villageois kabyles la situation amère de l’exilé et la souffrance qu’il endure loin des siens. En outre, la seule chanson de Salah Sadaoui chantée en français évoque la vie de l’immigré, victime du racisme et de l’incompréhension, qui n’entrevoit comme unique remède que le retour au pays :

Je fais mon déménagement
La vie de l’immigré est triste
Le travail y a plus tellement
Il y a beaucoup de racistes.

22Par ailleurs, l’immigration familiale en France à partir des années soixante-dix, vient supplanter l’immigration ouvrière qui a connu ses jours de gloire au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale. Cette nouvelle étape de l’immigration kabyle en France, dont l’objectif premier est évidemment de réduire les affres de l’exil en permettant le rapprochement des ouvriers de leurs familles, aurait pu être le prélude d’une intégration réussie de la population maghrébine, un pas vers le rapprochement entre les peuples maghrébins et français, d’autant plus que le poids des traditions kabyles est si puissant que ce type d’immigration était inconcevable avant cette période (Dr. Youcef Nacib : 124). Toutefois, cela n’a pas réduit de façon considérable le fossé entre ces populations. Au contraire, du côté maghrébin, cette immigration familiale est presque toujours vécue par l’immigré comme un opprobre :

Zik lγeṛba d lmeḥtumL’exil était jadis une contrainte
Neţru γef yergazen ṛuḥenNous avions pleuré nos exilés
Ţnadin medden γef weγrumIls étaient en quête de nourriture
D lwağeb i wakken ad ɛicenSurvivre était pour eux un devoir
Tura aql-aγ di ttaqeddumAujourd’hui nous sommes civilisés
D lxalat i gunagenLes femmes les surpassent en nombre
(Taleb Rabah, Ah ya Pari)
Description de l'image par IA : Texte en français et en arabe, probablement un extrait de livre avec des phrases sur la survie et les émotions.

23Si l’immigration familiale est très mal vue par les Kabyles, c’est parce qu’ils savent que ces femmes qui traversent la mer Méditerranée vont en revenir transformées. Elles pourront porter des tenues qu’elles ne portent pas dans leur pays, comme le pantalon et la mini-jupe, fréquenter des endroits tels que le marché et le café et éventuellement consommer des aliments interdits comme l’alcool et le porc. Il faut dire que certains comportements adoptés par la femme occidentale (le port du pantalon et se rendre au marché pour les courses) ou par l’homme occidental (cheveux longs, bagues...) ne sont pas tolérés en Kabylie dans les années cinquante et soixante.

24Ainsi, les tentatives d’imiter les Français par le comportement et la tenue vestimentaire sont considérées par les chanteurs des années cinquante et soixante comme la honte du siècle, les prémices de la fin du monde. Akli Yahiatene, dans une chanson intitulée Ya laṭif zman yexseṛ (Dieu, comme ce siècle est maudit), est étonné de voir des garçons aux cheveux longs, dont les doigts sont ornés de bagues et dont les cils sont fardés, à tel point qu’il ne distingue plus Madeleine de Gérard :

Ya laṭif zzman yexseṛDieu comme ce siècle est maudit
Yeqwa deg-s lɛaṛIl est tout couvert d’opprobre
Tbeddleḍ fell-aγ a zzmanLes temps ont hélas changé
Anti i d lenta anwi i d ddkeṛQui est la fille et qui est le garçon
Kif kif akkw ccɛaṛIls ont tous la même chevelure
Description de l'image par IA : Texte en deux colonnes avec des phrases en latin à gauche et leur traduction en français à droite.

25Le véritable problème réside dans le fait que ces jeunes qui imitent ces comportements occidentaux transportent cette mode vers l’autre rive de la Méditerranée, vers Moretti et Milk Bar à Alger, note notre chanteur. Ce phénomène est également décrit et décrié par Taleb Rabah dans sa chanson intitulée Sewweq ya Lwiza (Ouiza, fais le marché). Il décrit cette femme d’émigré qui, quand elle rentre au pays, porte le pantalon, fait le marché, fréquente les cafés et parle français. Tous les ingrédients sont réunis pour souiller l’honneur kabyle :

Yenza nnif yenzaL’honneur kabyle est vendu
Uγen-t yedrimenContre de l’argent
Sewweq ya LwizaVa, Louiza
Zuṛ-ed letnayenFais le marché du lundi
Description de l'image par IA : Liste de mots en deux colonnes, chaque mot accompagné de sa traduction. Texte en noir sur fond blanc.

26À cette époque là, la femme qui porte un pantalon est souvent assimilée à une femme de mœurs légères, une voleuse d’hommes, comme l’exprime cette célébrissime chanson de Hanifa, Ma tebγiḍ ad am-neggal (Nous te jurons, si tu veux) :

Ma tebγiḍ ad am-neggalNous te jurons, si tu veux
Aḥeq Sidi HellalPar le saint Sidi Hellal
Argaz-im deg LpariQue ton mari à Paris
Ileḥḥu d mm userwalFréquente la femme au pantalon
Description de l'image par IA : Texte en français avec des phrases courtes et des mots simples. Deux colonnes de phrases. Chaque phrase est écrite en noir sur fond blanc.

Le retour au pays comme échec

27Pour les Algériens qui se trouvent en France, l’exil entraîne presque toujours la fréquentation des bars et des femmes, l’utilisation de la langue française et la perte de la langue et de la culture kabyles et la négligence des préceptes de la religion musulmane. Cette situation, ils la vivent comme un drame et la décrivent souvent dans la chanson. À ce sujet, Arezki Oultache dira : Teḍra yid-i am uxemmas / Ţţuγ ula d ddin-iw (Je suis devenu esclave / J’ai même oublié ma religion). Quant à Taleb Rabah, dans la chanson Ad yili Ṛebbi d mmi (Que Dieu soit avec mon fils) dit : Rriγ-ţ i lweɛd n tissit / Heddreγ taṛumit / Taɛṛeq-iyi lluγa-inu (Je suis devenu buveur invétéré/Je parle en français/J’ai oublié ma langue).

28Ainsi donc, éparpillés sur la terre de l’Occident et déracinés, les immigrés algériens, mais surtout les enfants qui les accompagnent, notamment à partir des années soixante, sont écartelés entre des normes de deux systèmes culturels : celles de la culture d’origine et celles de la culture hôte.

29L’absence de communication avec leurs familles et leurs proches laissés au pays entraîne invariablement une distanciation par rapport à la culture d’origine qui devient moins présente dans la vie de l’exilé. Cela ne signifie pas forcément une intégration dans la culture européenne. En effet, ce processus est d’abord freiné par le fait que les immigrés ne maîtrisent pas toujours la langue française, mais aussi par les préjugés que leurs hôtes cultivent à leur égard et par l’exclusion dont ils sont victimes, ce que Yahiatene exprime fort bien dans sa chanson intitulée Jaḥeγ bezzaf d ameẓẓyan (Exilé dès mon jeune âge) :

Keṛhen-iyi medden irkwelliTout le monde me hait
Ulac i wumi xedmeγ cceṛJe n’ai pourtant rien fait
Qqaren-as d abeṛṛaniPour eux je demeure l’étranger
Yusa-d akkin si lebḥeṛVenu d’outre-Méditerranée
Description de l'image par IA : Texte en langue étrangère avec traduction en français. Contient des phrases et leurs équivalents en français.

30La même réalité est exprimée par plusieurs chanteurs kabyles, notamment Slimane Azem dans sa célèbre chanson D aγrib d abeṛṛani (exilé et étranger) et Cheikh El-Hasnaoui dans sa très belle chanson intitulée Ya nuğum llil (Ô étoiles nocturnes).

31Devant une telle situation, le retour au pays est conçu comme salvateur, car il permet à l’émigré de renouer avec sa famille et ses amis, sa religion et sa culture, sa langue et ses coutumes, c’est pourquoi, il n’y a pas un chanteur kabyle de cette époque-là qui n’a pas exprimé dans ses chansons ce désir ardent de rentrer au pays et qui n’a pas imploré pour cela l’aide du saint Sidi Abderrahmane ou Cheikh Mokrane.

Conclusion

32Celui qui n’a jamais ressenti la douleur de vivre loin de la terre natale peut penser que l’exil, thème récurrent dans la chanson kabyle de tous les temps, est un mot vide de sens. Mais cette douleur prend tout son sens lorsqu’on écoute ce soupir lancé un jour par Slimane Azem, alors qu’il prenait un café avec Cheikh Noureddine à l’Odéon : « Mennaγ di Ṛebbi a w’ iẓren tamurt ulamma si ṭṭaq n ṛṛuplan (Plaise à Dieu que je revoie mon pays, même à partir du hublot d’un avion) » (Youcef Nacib, 2002 : 53). Une autre preuve de cet attachement de l’immigré à sa terre natale nous est donnée par ce même poète qui, ne pouvant se rendre dans son village natal, a tenté de le créer chez lui à Moissac dans le Tarn et Garonne. Dans sa ferme de quelques trois hectares, il avait planté des figuiers et des oliviers dont les plants venaient d’Agouni Gueghrane. De même cette vidéo sur Internet où Cheikh El Hasnaoui fond en larmes à l’évocation de l’Algérie, Tizi Ouzou et son village natal Ihasnaouen. Cette douleur de vivre loin du pays est aggravée par le racisme vécu quotidiennement par les immigrés ainsi que l’absence de communication avec les citoyens de la société d’accueil.

Références bibliographiques

  • Ammouden, Amar. (2009 a). « La chanson : Un outil possible pour une approche intégrée de la littéracie et de la culture », Synergie Algérie, no 6. Numéro spécial sur La littéracie en milieu plurilingue, pp. 117-124.
  • Ammouden, Amar. (2009 b). « L’enseignement/apprentissage des proverbes et son rôle dans le développement de la compétence interculturelle », Actes du Colloque international « Interculturalité : Enjeux pour les pays du Sud », 19 et 20 novembre 2008, pp. 136-145.
  • Nacib, Youcef. (2002). Slimane Azem : Le poète, Alger, Éditions Zyriab.

Date de mise en ligne : 02/02/2020

https://doi.org/10.3917/edb.031.0063