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Chanson de la mémoire kabyle et mémoire de la chanson d’immigration : histoire d’une double douleur intarissable

Pages 73 à 83

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  • Betouche, A.
(2012). Chanson de la mémoire kabyle et mémoire de la chanson d’immigration : histoire d’une double douleur intarissable. Études et Documents Berbères, 31(1), 73-83. https://doi.org/10.3917/edb.031.0073.

  • Betouche, Aïni.
« Chanson de la mémoire kabyle et mémoire de la chanson d’immigration : histoire d’une double douleur intarissable ». Études et Documents Berbères, 2012/1 N° 31, 2012. p.73-83. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-2012-1-page-73?lang=fr.

  • BETOUCHE, Aïni,
2012. Chanson de la mémoire kabyle et mémoire de la chanson d’immigration : histoire d’une double douleur intarissable. Études et Documents Berbères, 2012/1 N° 31, p.73-83. DOI : 10.3917/edb.031.0073. URL : https://shs.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-2012-1-page-73?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/edb.031.0073


Notes

  • [1]
    Le corpus se restreint à quelques textes poétiques de Slimane azem. Là, nous nous appuyons sur l’œuvre de Nacib Youcef, Slimane Azem, le poète, éd. Zyriab, Alger, 2001.
  • [2]
    Le terme « immigré » est défini par l’INSEE (Institut National de la Statistique et de des Études Économiques) comme suit : « est immigré toute personne née étrangère, dans un pays étranger, qui vit en France (...) est étranger toute personne résidant en France qui n’a pas la nationalité française ». Institut national de la statistique et des études économiques Rhône-Alpes (INSEE Rhône-Alpes), Atlas des populations immigrés en Rhône-Alpes, no 150, juin 2005, p. 49.
  • [3]
    La chanson n’occupe pas la même place que les autres genres littéraires ; elle peine à se doter d’outils d’analyse théorique qui assureraient sa viabilité. Pourtant, pour ne citer qu’une seule fonction qu’elle peut avoir indépendamment du fait qu’elle préserve la mémoire culturelle d’une société de l’oubli, elle est un excellent moyen pédagogique qui permettrait l’apprentissage d’une langue.
  • [4]
    En effet, selon Hassina Kherdouci, « Autrefois, le poète et le chanteur n’étaient pas les égaux des autres hommes. Ils étaient des diminués à jamais et en souffraient – au sens de Mouloud Feraoun – d’une infirmité humiliante », La chanteuse kabyle. Voix, texte, itinéraire, éd. Akili, Tizi-Ouzou, 2001, p. 21.
  • [5]
    Évocation du séjour d’un autre État national sur le territoire français.
  • [6]
    Le caractère d’unicité rejoindrait le concept d’« immigration exemplaire » de Sayad qu’il définit comme « une immigration à nulle autre pareille : une immigration exceptionnelle à tous égards [...] ». Abdelmalek Sayad, « L’immigration algérienne en France, une immigration ‘‘exemplaire’’ », in Costa-Lascoux Jacqueline & Temime Emilie (S/D), Les Algériens en France. Genèse et devenir d’une migration, Publisud, Paris, 1985, p. 20.
  • [7]
    François Bedarida, « La mémoire contre l’histoire », Esprit, 193, juillet 1993, p. 7.
  • [8]
    « La mémoire contre l’histoire », Ibid.
  • [9]
    Le phénomène a été vu en France au xixe siècle où la chanson, aux marges des témoignages, de l’histoire et de la dialectologie, est source audible des mœurs et du temps, l’emprunte par excellence du peuple, de sa force de sa puissance et de sa permanence culturelle.
  • [10]
    Slimane Azem est comme tous les jeunes de sa génération qui ont subi la « misère de Kabylie », pour reprendre une expression camusienne. Mohand khelil distingue deux causes principales de l’exil : « la démographie galopante au pays de la fécondité » et « une économie rurale traditionnelle ». Pour lui, « la faim a fait souffrir (les) jeunes gens, en pleine force de l’âge. Mais cela aussi les a fait réfléchir, car ils voulaient tous, au prix de l’exil, changer leur situation en même temps que celle de leur famille. » in L’exil kabyle, L’Harmattan, Paris, 1992, p. 31.
  • [11]
    Paul Ricœur, Temps et récit III, Le temps raconté, « Partie II, chapitre 4 : Monde du texte et monde du lecteur », Seuil, coll. « Points/ Essais », Paris, 1991, p. 293 sq., p. 303.
  • [12]
    Nous faisons référence à l’œuvre Slimane Azem, Le poète de Youcef Nacib et à Izlan de Slimane Azem dont l’introduction est signée A. s. M. et M. u. Y.
  • [13]
    Youcef Nacib, Slimane Azem, op. cit. : Ay ul iw ḥader aţ-ţeţţuḍ, Asefru wis 17, p. 210.
  • [14]
    Asefru 33, p. 270.
  • [15]
    Asefru 7, p. 190.
  • [16]
    Le mode injonctif est souvent utilisé dans les chansons de Slimane Azem. Ce dernier exhortent les jeunes générations de garder en mémoire l’Histoire, les derniers vers du poème 59, Ṣebḥan-k a Lleh Ṛṛeḥman portent les traces.
  • [17]
    M. Riffaterre, « Le témoignage littéraire », Les cahiers de la Villa Gillet, 3, nov. 1995, p. 35.
  • [18]
    J. Starobinski, « Introduction à la poésie de l’événement », Lettres 1, Paris, janvier 1943, p. 12.
  • [19]
    Ibid., p. 14.
  • [20]
    « Le témoignage littéraire », op. cit., p. 33.
  • [21]
    Ibid., p. 139.
  • [22]
    Ibid., p. 38.
  • [23]
    Voir à ce propos le chapitre « Monde du texte et monde du lecteur » in Temps et récit III, de Paul Ricœur.
  • [24]
    Dans la pensée kabyle de l’époque, tous ceux qui sortent de leur village à destination d’une autre région du pays sont considérés comme des exilés.
  • [25]
    À cette époque, les algériens n’avaient pas la nationalité française, ils sont donc indigènes. Ce n’est qu’avec la loi du 29 septembre 1947 que la nationalité est donnée aux musulmans algériens. Aussi, Slimane Azem fut parmi ceux qui étaient mobilisés à Issoudu (Indre).
  • [26]
    Geneviève Massard-Guilbaud, « La mémoire courte de l’État français : retour sur la politique suivie à l’égard de l’immigration algérienne », Colloque Pour une histoire critique et citoyenne. Le cas de l’histoire franco-algérienne, Résumés, ENS-LSH, 2006, p. 112.
  • [27]
    Nous empruntons l’expression à Pierre Nora qui voit qu’« un lieu de mémoire dans tous les sens du mot va de l’objet le plus matériel et concret, éventuellement géographiquement situé, à l’objet le plus abstrait et intellectuellement construit. ». Les lieux de mémoire – ouvrage collectif sous la direction de Pierre Nora en trois tomes : La République – La Nation – Les France, Gallimard, Paris, dernière édition 1997.

1Travailler sur des notions telles que la mémoire d’immigration et la chanson kabyle n’est pas du tout aisé. Prendre la chanson d’immigration[1] comme objet d’étude nous engage sur le thème des milieux immigrés [2] dont nous nous contenterons de donner une représentation en nous appuyant sur ce mode d’expression spécifique, en interrogeant les traces d’une expressivité poétique, d’une évocation fredonnante, musicale du monde.

2La chanson kabyle, cet art sans consistance culturelle aux yeux des uns, considérée comme art léger, négligé [3] – nombreux sont les chanteurs devenus imjjahens parce que ḍaḥcayciyens[4] – suscite l’intérêt des chercheurs, toutes disciplines confondues, et on lui accorde une place privilégiée au point de l’interroger dans sa mémoire.

3La notion de mémoire peut prêter à discussion. Cette notion est prise comme objet d’étude par diverses disciplines. Dans notre cas, elle est accompagnée d’une caractérisation « immigration » [5] et d’une durée bien déterminée (1930-1974). Cela pourrait présupposer une approche historique qui ferait appel à l’ensemble des expériences vécues par les acteurs sociaux de l’immigration y compris les poètes chanteurs. Or, nous nous contenterons, dans la dynamique de ce travail, d’une expérience unique d’un poète chanteur : Slimane Azem. Le caractère d’unicité nous oriente vers l’adoption de la position mémorielle. Cette dernière est liée à un vécu personnel unique présupposant un vécu collectif aussi unique, spécifique à cette période [6]. D’où le besoin de reconnaissance d’une identité atteinte, voire même condamnée à la disparition puisque, de nos jours, le rapport du Kabyle immigré en particulier à la France ou à l’Ailleurs a changé, nous n’avons plus les mêmes conditions socio-économiques, politiques, etc. Un autre phénomène naît des conditions actuelles, les haragas fuyant la misère endémique qui sévit chez eux. Nous ne parlerons plus de la même immigration d’autant plus qu’actuellement, la notion est à remettre en cause du fait que ceux qui s’installent demandent immédiatement la nationalité française ; ils sont donc citoyens destinés à faire souche en France.

4La position mémorielle, consciente de se situer au carrefour des approches en sciences humaines, interroge l’événement (même s’il se dit sous forme de traces) contenu dans la chanson kabyle d’immigration. L’approche historique sera cependant peu convoquée du fait même que « l’histoire se situe à l’extérieur de l’événement et génère une approche critique conduite du dehors » [7]. Alors que « la mémoire se place dans l’événement, le remonte en quelque sorte, cheminant à l’intérieur du sujet. [...]. La mémoire a pour objectif la fidélité, l’histoire la vérité. [...]. La fidélité est nécessaire à chaque être pour fixer son appartenance. » [8]

5La notion de fidélité relative au chanteur fait que celui-ci se transforme en témoin de la période. Or, comment légitimer, d’un point de vue esthétique, la mise en parallèle du témoignage et du texte poétique chanté dont la fonction ludique est affirmée et confirmée par le genre même ? Autrement dit, pouvons-nous nous fier au témoignage d’un chanteur en nous appuyant sur ses chansons ? [9] Si nous supposons que les chansons azémiennes sont dignes de confiance, comment transcrivent-elles la mémoire individuelle et collective ?

6Ma contribution partira de cette question multiple non pas pour en donner une réponse exhaustive, mais pour essayer de fixer quelques idées générales, qui constituent le point de départ d’une problématique dans laquelle se croisent la nécessité du poète d’exprimer son malaise individuel et la volonté de se faire l’interprète du malaise collectif. Pour ce faire, la démarche d’analyse adoptée est littéraire, car au-delà du débat passionné et passionnel que soulèverait le sujet, elle vise à mettre en évidence une position d’énonciation, un statut de la parole dans laquelle le chanteur se positionne en victime à la fois d’une société de consommation à laquelle il n’est pas habitué lui et ses compatriotes mais aussi victime de sa propre société, d’abord par la misère qui a fait de lui un exilé volontaire [10], puis par la condamnation proférée à son encontre avant même d’être jugé. Aussi, pour traiter la notion de légitimité, ferons-nous appel à la notion ricœurienne de lecteur affecté[11] de laquelle nous adapterons celle d’auditeur affecté avec le rôle actif qui lui est conféré et qui a fait que Slimane Azem est l’un des chanteurs le plus écouté. Ainsi, à la lumière de ce dispositif théorique relatif à la pragmatique d’énonciation, nous tenterons d’interroger le « je » de quelques textes du poète chanteur, sachant que ce « je » qui s’exprime en tant que témoin s’inscrit dans un réseau de communication visant à prendre l’auditeur à témoin, à l’impliquer dans sa cause. Cela dit, notre travail tentera d’apporter une contribution à l’élaboration d’une mémoire culturelle du passé.

7Pour commencer, nous partirons d’un constat : celui des auteurs [12] qui se sont chargés de recueillir et de présenter les poèmes de Slimane Azem. Ils s’accordent à dire que les chansons sont l’expression d’une individualité, d’une expérience personnelle. Elles sont à caractère référentiel donc contiennent des marques autobiographiques. Le poète est donc témoin de sa propre expérience. Nous n’allons pas remettre en cause cela mais nous dirons que les chansons de Slimane Azem sont une autobiographie particulière puisqu’elles visent autant à construire l’individualité de l’auditeur spectateur que celle du poète. Il est donc témoin de sa propre expérience mais aussi de celle des autres qui vivent la même situation que lui. Il a aussi les yeux ouverts sur sa propre culture, sur les maux sociaux qui rongent la société kabyle de l’intérieur (éclatement de la cellule familiale, dénigrement de l’autorité des anciens, individualisme, égoïsme, manque de confiance, pouvoir de l’argent, ...). Il se réserve une place de passeur culturel au masculin et sa poésie est porteuse de ce rôle de transmetteur d’une mémoire.

Ay ul-iw ḥader aţ-ţeţţuḍMon Cœur, gare à l’oubli !
Ilaq ad asen-d-teḥkuḍ Sfehm-asen lemεaniTu dois leur raconter et leur révéler le sens des paraboles caches [13].
S kra l-lumuṛ-nni d-qesdeγToutes les choses que j’ai abordées
Bbwiγ-d akkw a ten-id-mleγ
I wid mazal meẓẓiyit
Et que j’ai entrepris de dire
À tous les jeunes
Ass-a azekka ma mmuteγResteront et je les léguerai
A d-qqimen a ten-id-ǧǧeγ
Am llsas i teqbaylit
Aujourd’hui et demain après ma mort
Comme assises pour la langue kabyle [14].
Description de l'image par IA : Texte en kabyle avec traduction en français. Poèmes ou chants avec des phrases en kabyle suivies de leur traduction en français.

8Les deux extraits portent non seulement l’idée de transmission mais aussi sur l’idée d’une conservation de la mémoire : le devoir de mémoire. Or, à qui incombe ce devoir de mémoire ? N’est-ce pas à ce « je » qui s’énonce et qui se positionne en témoin dans ses poèmes ? La récurrence du vocabulaire relatif à la mémoire est accompagnée par celui relatif aux souvenirs : « Je me souviens (p. 180), ceux qui se souviennent (p. 171), le souvenir (201), je songe à... (208)... à me remémorer (208), je me rappelle (181)... ». Or, souvenir et mémoire sont les deux aspects de la commémoration et méritent d’être explicités dans le cadre des textes poétiques azémiens.

9Le souvenir est lié au poète, à un groupe de personnes qui ont vécu la même expérience de l’exil. La mémoire vise la transmission du souvenir, au-delà de la durée de vie du poète ou des exilés. Or, l’Algérie commémore chaque année (17 octobre), la journée de l’émigration, pour se remémorer un événement historique : la marche silencieuse qui a eu lieu à Paris pour protester contre la répression dont faisait l’objet la communauté algérienne immigrée. Cette marche a été sévèrement réprimée. La France de son côté, par la voix de son ancien président, Jacques Chirac, reconnaît la contribution de l’immigration dans la construction de la France et formule le souhait de voir la création d’une institution qui représenterait cette couche sociale : « centre de ressources et de mémoire de l’immigration ».

10Dans les textes de Slimane Azem, il est question de mémoire et de souvenirs. Mais peut-on parler de commémoration non officielle qui, grâce à la poésie chantée, draine des millions de personnes qui viennent assister aux galas et autres animations culturelles ? Si l’on admet que la commémoration non officielle est tout de même une forme de commémoration, quels événements commémore-t-elle ? À mon sens, à chaque fois qu’un auditeur affecté écoute les chansons de Slimane Azem, déjà témoin affecté, il commémore le jour de son départ, le jour où il a quitté sa terre natale, ses parents, ses amis. En somme, il commémore une séparation vécue sous le mode de la fatalité puisque ce départ est synonyme de la mort.

Cfiγ am-mass-a mi d-ṛuḥeγJe me souviens de mon départ
Mi d-refdeγ tibalizinQuand je pris mes valises
Ḍefṛen-iyi-d widak ḥemmleγSuivi par ceux que j’aime
Yemma akkw d baba di sinMon père et ma mère tous deux
Nitni ţrun ma d nekk ḥezneγPleuraient et j’étais triste
Mi d-nemsefṛeq ǧǧiγ-ten dinÀ l’instant de la séparation
Amzun d lmuţ ay mmuteγJe me sentis déjà mort
Mi yi-d-iḥdeṛ lebḥeṛ akinQuand la mer m’isola d’eux. [15]
Description de l'image par IA : Texte en français avec traduction en anglais. Deux colonnes de vers et de prose. Lettres noires sur fond blanc.

11La culture des aïeux, leur parole, la tradition, etc. sont frappées d’exclusion de la part des officiels avant et après l’indépendance. Par conséquent, le chanteur poète utilise ses textes comme lieu de commémoration par excellence. Il est un lieu qui préserve la culture et l’Histoire [16] de l’oubli, le lieu où le passé devient présent, et le présent délivre un message pour le futur, du moins le temps où les textes sont en vie. Or, ceux qui sont amenés à préserver les textes sont ceux-là même qui vont pérenniser les traditions. Pourquoi, toutefois faire de la chanson un lieu de mémoire si ce n’est la menace qui pèse sur la parole vive des anciens, la tradition des aïeux, leur héritage, leur langue...? Les chansons azémiennes, sans exagérer leur impact sur le public, s’inscrivent parmi les moyens d’une communication mémorielle où la tentative individuelle du chanteur peut toucher un public très large par la création des images mentales correspondant aux images rhétoriques des textes chantés.

12En outre, pour aboutir à la fixation des images chez l’auditeur spectateur, il faudrait que le poète assure le dire vrai. En d’autres termes, il lui faudrait être un témoin digne de confiance et l’énoncer explicitement dans le discours des textes chantés. En effet, nombreux sont les Isefra qui répondent de ce qui a été vu. Théoriquement, pour que cela soit possible, il faut que le poète témoin :

13

« Ait observé de près. Mieux encore, il faut que sa propre expérience soit un exemple, parmi d’autres plus grands, de la catastrophe qu’il raconte : le témoin doit avoir couru des risques, ou même être l’une des victimes du bouleversement dont il se fait l’historien. En lui, s’incarnent simultanément un récit, une interprétation et surtout l’expérience vécue qui prouve le bien-fondé de cette interprétation [17]. »

14Le poète a observé de près, il fait part de son expérience et de son savoir et prend les gens les plus éclairés de la société – les sages – à témoin :

Akka a ssyadi lεeqqwalAinsi donc Messieurs les sages
Tezṛam mačči d lmuḥalVous savez et ce n’est pas sottise
Ma ncennu γef ayen neẓṛaque je chante ce que j’ai vu
Neḥṣa tideţ d ṛṛaselmalEt je sais que la vérité est notre vrai capital.
Description de l'image par IA : Texte en deux colonnes avec des phrases en swahili et en français.
pp. 357-359.

15Plusieurs isfra (asfru 23 ; 25 ; 27 ; 36 ; 52 ; 56 ; 58...) sont porteurs d’expressions qui attestent la véracité des dires du poète. Il est à croire qu’il a besoin de le rappeler pour s’assurer d’être entendu.

Seg-gwasmi bdiγ la ţγenniγDepuis que j’ai commencé à chanter
Di lεamṛ-iw u d-nniγJamais je n’ai proféré
Ayen ur neţneqbal araDe propos inacceptables
Cennuγ kan γef ayen ẓṛiγJe chante ce qu’ont vu mes yeux
Akkw d wayen i d-ţmenniγEt ce que souhaite mon cœur
Ayen nniḍen ur t-bγiγ araRefusant les autres choses
Am- makken fudeγ swiγComme lors qu’assoiffé je bois
Lḥeqq m’ar a t-iniγQuand je dis la vérité
Zdat Ṛebb’ ur ugadeγ araJe ne crains rien devant Dieu.
Description de l'image par IA : Texte en deux colonnes avec du texte latin et sa traduction en français.
pp. 269-271.

16Indépendamment de cette faculté du regard qui fait que le poète a « des yeux ouverts en face de l’histoire », les poèmes de Slimane Azem sont porteurs d’une autre certitude : il va jusqu’à affirmer avoir vécu les faits. Cela donne donc de la crédibilité à ses témoignages, chose qui influera considérablement sur l’auditoire.

weṛba d weltma-s l-lmutLa vie d’exil est sœur de la mort
Nekk jeṛbeγ-ţ bbwiγ-d ţţbutJe l’ai vécue dans les faits.
Description de l'image par IA : Texte en braille et en lettres. Deux versions du même texte en français.
pp. 207-209.

17La citation de Riffaterre, hormis le sens explicite qu’elle véhicule, présuppose deux types de témoins : un témoin direct et un témoin indirect. L’expression ait observé de près renvoie au témoin oculaire et le poète est témoin oculaire sans conteste. En revanche, si le théoricien apporte cette précision qui se résume à la condition qui élirait une personne au rang de témoin, c’est qu’il avance sans le vouloir un autre type : le témoin non oculaire qui peut être un témoin auditif. Peut-on alors dire que le poète est un témoin de seconde main ou un témoin indirect ? Là aussi, Slimane Azem se positionne comme celui qui transmet la parole des aïeux, l’histoire d’une société ; ses textes le confirment. Il est à l’image du chœur dans la tragédie antique dont le rôle est analysé par Starobinski :

18

« Mais lié d’autre part à l’accident, à un présent fait d’angoisse, il (le chœur) est engagé dans une participation douloureuse, qui est le véritable rôle du témoin. C’est ici qu’on aperçoit dans son ampleur tout ce que signifie le mot témoignage, le témoignage poétique. Il y a un témoignage qui est l’aveu, la déposition sincère d’une aventure singulière et personnelle, mais qui ne développe pas le sens entier du mot ; [...]. Je verrais une image plus totale du témoignage dans l’acte de celui qui a les yeux ouverts en face de l’histoire et se fonde en éternité pour élever, tout à la fois à travers son moi singulier et l’événement collectif, un chant qui tente de restituer l’homme au-delà de son malheur [18]. »

19Le chœur comme le poète est une figure qui représente un témoin de l’histoire puisqu’il assiste aux déroulements des faits historiques. C’est pourquoi il s’engage, à travers la poésie, à restituer à l’homme face à son altérité, à sa dignité bafouée au nom de la souffrance endurée. La Nouvelle poésie née de l’événement[19] ancre la parole de celui qui la prend dans l’acte d’avoir « des yeux ouverts en face de l’histoire ».

20Force est donc de constater que le témoin qu’il soit direct ou indirect est fonction de son regard. De même, la figure du témoin depuis l’antiquité, est liée au malheur, à la dysphorie. Il en est de même de nos jours. Enfin, le témoin introduit par Starobinski n’est autre qu’une figure de la poésie et dans une large mesure, la littérature, qui tente une représentation par la conciliation entre le Vrai, le Vécu et le plaisir esthétique, interpellant l’auditeur spectateur, le lecteur donc un contrat ou plutôt un pacte. Ainsi, s’annonce une distinction de taille entre témoignage littéraire et témoignage tout court.

21

« Le témoignage est l’acte de se porter garant de l’authenticité de ce que l’on observe et qu’on croit digne d’être rapporté. Tandis que le témoignage littéraire [poétique] est la représentation de cet acte authentique. [...] [20] ».

22Le témoignage poétique est donc une représentation. Le caractère d’authenticité doit être un trait spécifique annonciateur d’un contrat de vérité qui produit sur l’auditeur un effet de croyance, lequel effet le mettra dans le devoir pouvoir se dire. Toutefois, il faut être prudent quant à l’emploi de cette notion de contrat car depuis le xviiie siècle, elle est prise en compte par d’autres genres purement fictifs et qui n’ont pas d’assises dans le réel.

23

« Le témoignage résulte donc, comme texte, d’un contrat de vérité en vertu duquel même l’invraisemblable, même l’inimaginable, même l’indicible, sont présentés comme des faits d’expérience, de sorte que le lecteur doit pouvoir se dire à chaque page que le narrateur a bien vu, qu’il était sur place, et parfois acteur autant qu’auteur [21]. »

24Quoi que nous disions, le contrat de vérité doit être assuré par un certain effet du réel c’est-à-dire que l’auditeur ou le lecteur doit pouvoir identifier le référent extrapoétique mis en jeu dans les textes. Ainsi, il pourra vivre la poésie comme l’expérience d’une altérité lui permettant de souffrir dans et par elle.

25

« Il ne suffit pas que [le témoignage] ait l’air vrai, il faut encore qu’il contrôle notre attention et notre interprétation, qu’il nous émeuve, et le cas échéant que la cause qu’il sert fasse du lecteur un converti ou un sympathisant. Il ne suffit pas qu’il intéresse, il faut encore qu’il fasse plaisir, offrant au lecteur sous l’apparence du vrai les émotions sans risque qu’il trouve d’habitude dans la fiction ou la poésie [22]. »

26La citation met en relief l’émotion suscitée par le témoignage poétique. Elle transforme l’auditeur en témoin affecté[23]. Or, pour affecter l’auditeur, il faut que les thématiques traitées suscitent l’affliction. L’exil est l’un des thèmes sensibles qui peut l’émouvoir surtout à une époque où pratiquement toutes les maisons de la Kabylie ont envoyé au moins un des leurs en France en vue de l’amélioration des conditions de vie. Le poète l’exprime parfaitement dans le poème 14 :

Lukan nella d leḥṛuṛSi nous étions libres et purs
Ilaq a nefhem lumuṛNous entendions mieux les choses :
Nṛuḥ-ed a neţnadi lqutNous sommes venus en quête de pain.
Description de l'image par IA : Poème avec texte en français, lignes espacées, police classique.
p. 200-201

27Ce poème est, à la lumière de tant d’autres que nous aurions pu analyser, montre que le sujet n’est pas seul, il est ancré dans une communauté de sujets qui ont partagé le même événement « nous » : « Nṛuḥ-d a neţnadi lqut ». Si le poète et ses semblables sont partis en exil [24] (exil volontaire ou forcé) pour subvenir aux besoins de leur famille, c’est que dans les villages kabyles la misère et la paupérisation règnent. D’ailleurs, la nourriture évoquée par les textes le confirme ; il ne s’agit que de celle qui est cultivée ou récoltée par la population dans son champ : les figues (p. 216), couscous d’orge aux fèves (p. 9), les olives (p. 177)... Or, la bonne viande est réservée à la minorité aisée et est pratiquement absente du menu des pauvres, aussi des textes d’Azem. Les activités citées sont tellement rudes qu’aller chercher le pain ailleurs s’avèrent plus que nécessaire : étaler les figues (p. 171), presser l’huile présupposé par « pressoir d’huile » (p. 171) ; berger... De plus, ces activités n’assurent pas un revenu stable qui permettrait à la famille de manger à sa faim. D’où la nécessité de l’exil. Et ce n’est que plus tard que cette alimentation devient sujet poétique désirée du fait même que le poète ne peut la savourer comme avant, dans son village. Cette thématique n’est cependant pas étrangère à l’auditeur qui ne peut que témoigner à son tour. Toutefois, ce dernier sera aussi pris à témoin des maux sociaux qui rongent la société et que le poète transforme en mémoire savoir.

28Quant aux causes de la pauvreté, nous citerons entre autres la colonisation. Celle-ci n’est pas responsabilisée directement dans les textes du poète mais l’injustice sociale dont elle est à l’origine nous renseigne sur les autres comportements injustes. En effet, dans le poème A dda Meẓẓyan (p. 347), un fait historique est rappelé, la mobilisation des indigènes [25] durant la Deuxième Guerre mondiale formant ainsi l’armée d’Afrique sous le Gouvernement provisoire, installé par de Gaulle à Alger. Indépendamment du massacre du 8 mai 1945 commis contre les Algériens sortis manifester leur indignation après le refus de la tenue d’élections libres pour l’Assemblée constituante souveraine, les immigrés dont le poète subissent l’injustice de la « mère patrie », qui a mis à exécution les décisions énoncées dans la circulaire de la commission interministérielle chargée de l’immigration classant les Algériens avec les Allemands parmi les « nationalités » indésirables en France [26].

29Le poème A dda Meẓẓyan, ainsi que tant d’autres, présuppose la misère mais dénonce clairement la vie dure menée par les immigrés en exil : l’immigration algérienne est pourchassée après avoir été dépaysée par le nouveau décor qu’elle trouve en France. Le dépaysement est certain chez Slimane Azem et ses chansons portent l’empreinte d’une opposition entre le village avec ses activités rurales, ses « sites ensoleillés, ses montagnes et ses décors » encore à l’état naturel et la ville avec le travail industriel, avec son « métro » représentant un mode de vie souterrain. D’où la nostalgie du poète.

30Cette vie d’exilé pour Slimane Azem est redoutée surtout qu’après l’indépendance, il vit un exil imposé qui le prive de parole et le réduit au silence dans son propre pays. Il l’exprime clairement dans certains poèmes « Semman i medden lmenfi / Ur nγiγ ur ukireγ ; On me surnomme le banni / Alors que je n’ai ni tué ni volé » (p. 198). Le bannissement qui implique la privation des droits civiques alimente donc ses textes et souvent nous y trouvons la nostalgie d’un âge d’or plus mythifié que jamais.

31L’exil est aussi métaphorique. Cette métaphorisation, partout présente dans ses chansons, s’élabore sur le socle de l’expérience réelle. Le poète erre sans but, son cœur déborde d’angoisse, il s’assimile à celui qui a consommé « le rhum » et qui vit dans le rêve p. 199... Mais, cela n’est rien face à une situation extrême qui énonce un « exil tragique ». L’exil apparaît comme une souffrance, impossible à surmonter, et il est même assimilé à la mort : l’exilé est un mort : « weṛba d weltma-s l-lmut / La vie d’exil est sœur de la mort » (p. 207-209). Or, plusieurs occurrences font part de cette sensation de mort, le poème 7 en est aussi un exemple. Il y a aussi des signes présupposant la mort car ils l’annoncent : « werba [...] teţceggib / L’exil rend chenu ». Les cheveux blancs lorsqu’ils sont associés au bannissement, sont annonciateurs de la mort et de l’enterrement en terre d’exil. Quoi donc de plus tragique que de ne pas avoir une sépulture dans le village qui vous a vu naître ? Surtout lorsque l’on sait la place que lui accorde la société kabyle en particulier. Mais ce n’est pas la mort réelle qui hante le chanteur, c’est celle qui est présupposée par la vie d’exil, ne dit-on pas que partir, c’est mourir un peu ? L’exil est provoqué par la douleur, la douleur de ne pas pouvoir rester chez soi dans son village et il se vit dans la douleur provoquée entre autres par le regard qu’on porte sur l’exilé dans le pays d’accueil. Cette douleur est tellement intense qu’elle est metaphorisée. La chanson la rend par conséquent inoubliable puisqu’elle est amenée à durer grâce aux moyens sonores, aux nouvelles technologies de l’information et de la communication qui concourent à la rendre éternelle. Hormis cela, la mémoire de l’auditeur la retiendra et l’utilisera sous forme de dictons, de citations, de petits poèmes qui consacrent un événement particulier.

32L’expérience de l’exil est en fin de compte dynamique et contradictoire. Elle entretient un va-et vient entre l’ici et l’ailleurs, entre le passé et le futur, entre la nostalgie et l’espérance, entre l’exclusion et l’inclusion, entre le moi et les autres. De là vient son malheur, mais aussi sa richesse. De là aussi vient son rôle éminent dans la création artistique azémienne. Cette dernière transcrit poétiquement une mémoire individuelle mais aussi une mémoire collective en recourant à la chanson qui met en jeu un sujet énonciateur ayant pour fonction première la restauration de la dignité bafouée de l’individu. La chanson fonctionne comme échappatoire, comme voie pour l’affirmation d’un retour à la dignité.

33Certes, l’exil se vit dans la douleur, mais il a aussi ses avantages : il a permis à la parole poétique de se dire dans une ville considérée comme le lieu de la culture, un lieu de la mémoire [27] par où les autres lieux de la mémoire s’énoncent : Algérie, Sidi Mensour, Aït Yaâla, Iwaḍiyen, Agouni Gueghrane, etc., un lieu où le souvenir puise dans le berceau de départ. C’est enfin le lieu qui a permis le chant des mémoires d’un témoin du siècle. Et le langage poétique de ce dernier a une valeur illocutoire qui fait que celui-ci est toujours considéré comme un pilier de la chanson kabyle d’immigration.

  • Bedarida, François, « La mémoire contre l’histoire », Esprit, 193, Paris, juillet 1993.
  • Institut national de la statistique et des études économiques Rhône-Alpes (INSEE Rhône-Alpes), Atlas des populations immigrés en Rhône-Alpes, no 150, Paris, juin 2005.
  • Kherdouci, Hassina, La chanteuse Kabyle. Voix, texte, itinéraire, éd. Akili, Tizi-Ouzou, 2001, p. 21.
  • Khelil, Mohand, L’exil Kabyle, L’Harmattan, Paris, 1992.
  • Massard-Guilbaud, Geneviève, « La mémoire courte de l’État français : retour sur la politique suivie à l’égard de l’immigration algérienne », Colloque Pour une histoire critique et citoyenne. Le cas de l’histoire franco-algérienne, Résumés, ENS-LSH, 2006.
  • Mokhtari, Rachid, La chanson de l’exil, Les voix natales (1939-1969), Casbah éditions, Alger, SDE.
  • Nacib, Youcef, Slimane Azem, le poète, éd. Zyriab, Alger, 2001.
  • Nora, Pierre, Les lieux de mémoire – ouvrage collectif sous la direction de P. Nora en trois tomes : La République – La Nation – Les France, Gallimard, Paris, édition récente 1997.
  • Ricœur, Paul, Temps et récit III, Le temps raconté, « Partie II, chapitre 4 : Monde du texte et monde du lecteur », Seuil, coll. « Points/ Essais », Paris, 1991.
  • Riffaterre, M., « Le témoignage littéraire », Les cahiers de la Villa Gillet, 3, nov. 1995, p. 35.
  • Sayad, Abdelmalek, « L’immigration algérienne en France, une immigration ‘‘exemplaire’’ », In Costa-Lascoux Jacqueline & Temime Émilie (S/D), Les Algériens en France. Genèse et devenir d’une migration, Publisud, Paris, 1985.
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Date de mise en ligne : 02/02/2020

https://doi.org/10.3917/edb.031.0073