Kateb Yacine
- Propos recueillis par Nadia Tazi
Pages 6 à 26
Citer cet article
- Propos recueillis par TAZI, Nadia,
- Propos recueillis par Tazi, Nadia.
- Propos recueillis par Tazi, N.
https://doi.org/10.3917/edb.001.0006
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- Propos recueillis par Tazi, N.
- Propos recueillis par Tazi, Nadia.
- Propos recueillis par TAZI, Nadia,
https://doi.org/10.3917/edb.001.0006
Notes
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[*]
Nous remercions la Rédaction de L’Autre Journal, de nous avoir permis de reproduire cet article paru dans le numéro 7 des mois de juillet/août 1985.
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[1]
Ouléma : docteur de la loi musulmane, juriste et théologien.
1 Je crois que, si on devait donner une image de l’Algérie actuelle, c’est ces jeunes gens qu’on voit debout, souvent le dos au mur, et qui attendent… Ils attendent tout de nous, ils sont un peu perdus dans l’Histoire. Ceux qui sont nés après l’indépendance ont du mal à comprendre pourquoi et comment l’Algérie d’aujourd’hui en est là. Évidemment, cette jeunesse me touche, parce que je me retrouve en elle. Moi aussi, j’ai vécu cette attente, cette angoisse, au temps où nous nous demandions si réellement il y avait une Algérie, si un jour elle pourrait exister. Pour eux, c’est peut-être pire, parce qu’elle existe mais que dans leur vie ça se traduit par une impuissance très dure face à l’avenir. Pour l’écrivain, je crois, la première chose c’est évidemment d’écouter ces jeunes, de parler avec eux. Et c’est ce que je fais depuis des années, surtout parce que j’ai eu la chance de rencontrer une troupe de théâtre, qui m’a permis de multiplier la parole et de toucher des gens que je n’avais pas touchés auparavant. Il faudrait peut-être que je revienne en arrière, pour expliquer comment ça a commencé pour moi. Ça a commencé par l’école coranique, quand j’avais cinq ans peut-être. Et ça ne m’a pas laissé un bon souvenir, on vous applique la bastonnade sur la plante des pieds. J’ai appris le Coran comme chacun de nous, mais enfin je n’en ai rien retenu.
2 A l’époque, c’était la seule forme d’enseignement possible vu que l’arabe était réprimé ; on ne pouvait garder la langue et la religion qu’en se rabattant sur le Coran. Mais quand on apprend des choses comme ça, mécaniquement, sans comprendre, on les oublie. Puis, il y a eu l’école française, quelque chose de déterminant qui m’a apporté ce que l’école coranique ne m’a pas apporté. C’était une contradiction grave, si vous voulez, mais c’était ça. Je dévorais les livres, tout ce que j’apprenais, je crois que j’étais plutôt précoce, je lisais Baudelaire… et puis je m’identifiais avec ce que j’apprenais, avec la Révolution française, qui était vraiment ma passion. Mais, bon, tout ça c’était la France. Je ne m’en rendais pas bien compte au début, parce que, pour un enfant, ces choses-là ne sont qu’à moitié conscientes… Ça se passait dans un village et dans une école où il y avait des Français, des Européens et quelques Français musulmans — comme on nous appelait à l’époque — nous, les enfants des notables… Car mon père était un oukil, une espèce d’avocat. Au début, j’ai vécu avec ces camarades européens, on a formé une bande de gosses ; nos parents revenaient de la Deuxième Guerre, chacun a fauché les vêtements militaires de son père et on a constitué une armée qui était déjà révélatrice parce que c’était une armée d’Européens dirigée par des indigènes !! J’avais peut-être onze-douze ans… j’étais général et je me souviens que le peuple jubilait quand il nous voyait, justement parce qu’il y avait deux sauvages à la tête des Européens !! Bon, ce monde était quand même pour moi idyllique, dans cette petite bande il y avait un Corse, un juif, un Italien… Malheureusement, cette communauté très forte n’a pas résisté aux événements, au lycée, où ce n’était plus du tout la même chose : la ville et l’internat. Je devais avoir douze-treize ans, je sortais de l’enfance… Les Européens étaient nettement moins jolis-cœurs… on sentait la coupure. Leur racisme était flagrant, on était une infime minorité.
Kateb Yacine
Kateb Yacine
Le 8 mai 1945, c’était la fête… la fusillade
3 Vous savez, les gosses extériorisent ce que d’autres cachent. A cette époque-là, c’était par réaction qu’on se sentait algérien et, au fond, je ne comprenais pas vraiment, bien que j’aie commencé à lire des journaux politiques et assisté à mon premier meeting ; mais enfin ça n’allait pas beaucoup plus loin. Et puis, il y a eu la manifestation du 8 mai 1945. C’était la fête, la victoire contre le nazisme, on a entendu sonner les cloches et on nous a annoncé qu’on allait nous libérer. Bon, je suis sorti de l’internat et j’ai vu des officiers français qui sablaient le champagne sur le trottoir. Et puis, à un moment donné, j’ai vu arriver un immense cortège — c’était le jour de marché, beaucoup de gens venaient de la campagne, c’est vraiment énorme — et, devant cette foule, il y avait des scouts et quelques-uns de mes camarades de lycée. L’un d’eux me fait signe, je les rejoins, et à peine a-t-on fait quelques pas que ça a été la fusillade, une cohue extraordinaire. Une foule refluant et cherchant le salut dans la fuite. Je ne savais pas très bien où aller. Je suis entré chez un libraire, je l’ai trouvé gisant dans une mare de sang. Puis dans un hôtel. En sortant de là, je vois des officiers français qui déversent des flots de propos racistes. Et je rencontre mon professeur de dessin — une vieille fille chez laquelle on chahutait beaucoup — qui me dit : « Ah ! Kateb ! La voilà votre révolution ! Alors vous êtes content ? » j’ai filé. Mon père étant déjà gravement malade, je suis revenu au village. Les gens arrivaient de partout, les rumeurs les plus folles couraient, certains disaient que les Turcs avaient débarqué, d’autres qu’on avait pris Alger… Et puis vraiment, jamais je n’avais vu tant de monde, les montagnes, les routes, les jardins, tout était noir de monde, c’était incroyable ! A l’arrivée du car se trouvaient mes anciens copains, pour la plupart européens. « Ça y est, leur ai-je dit, le peuple s’est soulevé, on les a eus ! » c’était terrible, je ne me rendais même plus compte à qui je parlais… Et puis, chez moi, mon père allait très mal, ma mère aussi d’ailleurs ; on a entendu des coups de feu et le lendemain matin on s’est aperçu que la folle du village avait été tuée près de l’église, et sont arrivés des tirailleurs sénégalais. Et puis, de nouveau une scène terrible : puisque j’étais le fils d’un avocat, on m’a mis à la gendarmerie avec les Européens pour nous protéger des rebelles ! Je sentais que j’étais dans une position fausse. Heureusement, après cette nuit-là, l’armée ayant occupé le village, chacun est revenu chez soi. Mais on se méfiait de moi, deux ou trois jours après, en allant chez le coiffeur, je me retrouve face à des inspecteurs de police qui me conduisent à la prison de la gendarmerie. Là, c’était vraiment le plus dur moment, parce qu’on fusillait des gens ; dans cette région, la répression a été très dure. Comme les autres, j’attendais, je ne savais pas très bien ce qu’on allait faire de nous. Et là, j’ai commencé à comprendre les gens qui étaient avec moi, les gens du peuple : devant la mort, la menace de mort, on sent beaucoup mieux les gens, on parle plus et mieux. On nous a transférés dans une prison à Sétif, puis dans un camp de concentration, une espèce de terrain vague où nous sommes restés plusieurs mois. C’était formidable, une espèce d’Algérie en chair et en os et on peut dire que c’est la première fois que j’ai découvert mon peuple, j’ai compris ce qu’il était en train d’endurer. Le lycée ne m’intéressait absolument plus, pourtant j’étais bon élève. Mais après la prison et tout ça, c’était fini, je ne voulais absolument plus continuer mes études.
À Annaba j’ai rencontré Nedjma
4 Après la répression, j’ai traversé une période d’abattement, je restais enfermé dans ma chambre, les fenêtres closes, plongé dans Baudelaire ou dans Maldoror. Mes parents s’inquiétaient, mon père m’a envoyé à Annaba. Là, ça a été le deuxième grand choc, l’amour. J’ai rencontré Nedjma, j’ai vécu peut-être huit mois avec elle, c’était le bonheur absolu. Mais en même temps, j’étais de plus en plus fasciné par les militants, les gens que j’avais découverts en prison et que je retrouvais immanquablement. Il y a vraiment eu un déchirement entre Nedjma et mes camarades. De toute façon, elle était mariée, j’avais seize ans, je savais bien qu’il fallait rompre et c’était vraiment difficile. Je buvais beaucoup, je buvais nuit et jour. Et je cherchais le contact des gens, le bruit… Un matin, après une nuit blanche, j’ai fait l’ouverture d’un bar qui s’appelait le Bar de l’escale et, pendant qu’ils étaient encore en train de nettoyer, je demande un blanc sec (je venais de découvrir, à l’époque, le blanc sec !). Entre un colosse blond, avec un chapeau. Comme on était seuls au bar, on s’est mis à parler : il m’a demandé ce que je faisais, je lui ai dit « je suis étudiant, mais je n’ai pas envie de continuer, j’ai envie d’écrire », il me dit « ah ! ça tombe bien, moi je suis imprimeur ». Et c’est extraordinaire, il m’a imprimé, il a été mon premier éditeur ! Aujourd’hui, il est clochard à Marseille. Il s’appelait Carlavan.
5 Il a été courageux et vraiment généreux, ce bonhomme, il m’a donné tous les livres qu’il avait imprimés… il faut dire que c’était une drôle de situation : il était directeur d’une imprimerie qui avait été pétainiste ; donc, à la Libération, il avait des stocks de papier, ça ne lui coûtait rien et de toute façon il devait partir. Il a fini en beauté !! Et il m’a remis les mille exemplaires sans rien me demander. J’essaie alors d’exposer mes livres dans une librairie ; on les met au rebut, dans un coin, ces poèmes qui reflétaient l’amour et la révolution, mes préoccupations de l’époque. Mais lors de ma rupture avec Nedjma, j’avais découvert une épicerie stratégique qui me permettait de la voir passer de temps en temps ; l’épicier était un homme extraordinaire qui avait fait la Zeitouna à Tunis et qui brûlait du désir de savoir. Si bien qu’il était d’une générosité formidable avec tous les jeunes qui étaient à l’école, il nous achetait des cigarettes, je mangeais et je dormais chez lui et, grâce à lui, ce livre s’est vendu chez des gargotiers, des coiffeurs, des analphabètes même me l’ont acheté, par solidarité, comme on aide un boxeur, et finalement, il ne s’est pas mal vendu.
Il fallait que j’aille dans la gueule du loup
Il se souvint du premier jour, une aube comme celle-ci, la vue d’un brin d’herbe, d’un simple brin d’herbe accroché dans le roc, sous le vent ; les femmes sortirent les premières, puis son père lui cria de venir. Il n’y alla pas. Le père prit son bain et vit son fils errer sur les rochers, mais ne l’appela plus ; c’était trop loin. Cette nuit-là non plus, l’enfant ne dormit pas. Il écouta le bruit de l’eau sauvage et du vent, se disant qu’il ne pourrait pas devenir avocat comme le voulait son père, qu’il ne pourrait pas oublier cette journée. Il n’avait pas senti passer les heures, ni venir la nuit. (Tout lui parlait de poésie.)
6 J’étais enhardi par le succès, je prends ma valise, mes livres — mon capital, mon avenir — et je vais à Constantine. Là, j’ai à nouveau rencontré quelqu’un de très important, celui que j’appelle Si Mokhtar dans Nedjma et qui a été un peu mon maître spirituel. J’avais tous mes livres, mais pas d’argent. Et je suis rentré dans un café où j’espérais rencontrer un copain du collège de Sétif. A un moment donné, entre un vieux, une espèce d’ouragan que tout le monde connaissait et qui vient vers moi et me dit : « Tu n’es pas un Kablouti, toi ? », Kablouti c’est la famille, je lui dis « oui », il connaissait tout le monde, mes oncles, mes tantes… « Bien sûr, comme les tiens, tu écris, tu lis ? » me dit-il. « Eh oui, c’est moi qui ai fait ça ! », « Ah, très bien ! », alors il prend le bouquin. Lorsque je me retourne, plus de vieux, il était parti ; je me suis dit : « Ça y est, je suis dépossédé », j’envisageai le pire. On m’a dit : « T’en fais pas, il reviendra, il revient toujours. » Je ne l’ai pas cru, j’ai passé la nuit à la gare, je me suis fait piquer par une araignée, vers quatre heures du matin, ça allait vraiment mal, et hop, quelqu’un me frappe sur l’épaule : c’était lui. Il sort de ses poches des tas de billets tout fripés et me dit « Voilà, je les ai vendus, tes livres », et puis il m’amène tout droit au plus grand hôtel de Constantine. Il m’installe là et en quelques mois, il m’a fait connaître tout ce que Constantine avait d’intéressant, les militants, les partis, les jeunes, les étudiants, les mauvais garçons, c’était l’âme de la ville, il aidait beaucoup de gens : un personnage comme je n’espérais pas en rencontrer, le premier aussi qui m’a confirmé dans mon opposition à la religion. Comme je vous l’ai dit, l’école coranique m’avait plutôt dégoûté et j’avais gardé une espèce d’hostilité à l’égard de la religion. Lui, il était plutôt arabisant, il connaissait toutes les subtilités du Coran, tous les commentaires, il pouvait donc en parler et ne se privait pas de le faire. Constantine était la ville de Benbadis. Benbadis, c’était le premier des Oulémas [1] qui se situait plutôt à gauche, et même à l’extrême gauche, puisque, quand il est mort, les communistes de Constantine ont porté son cercueil. C’est lui qui a dit : « Le communisme, c’est le levain du peuple. » Pour dire ça, en ce temps-là, quand on était responsable des Oulémas… Si Mokhtar, c’était un homme étonnant ; il était allé à la Mecque avec une bouteille d’anisette dans son capuchon. Et il avait soixante-dix ans à l’époque… On buvait beaucoup tous les deux. Il est mort aphasique, dans un asile de vieillards, alors que c’était vraiment un génie de la parole, d’ailleurs certains de ses mots circulent encore à Constantine.
7 En ces temps-là, je me suis politisé davantage, j’ai commencé à faire des conférences sous l’égide du PPA, le grand parti nationaliste de masse, de l’époque. C’était toute une histoire de faire une conférence, d’avoir une salle, etc. Mais je commençais vraiment à mordre, à comprendre. En même temps, je me disais que je devais écrire, que les conférences ne suffisaient pas. Or, en Algérie, la situation était bloquée ;je lisais les journaux de France, je voyais qu’il y avait une vie littéraire, etc. et je me disais qu’il fallait que j’aille dans la gueule du loup, là où ça se passe. Je suis arrivé en 1947 à Paris où je ne connaissais personne. J’ai passé quelques jours dans un hôtel, rue Notre-Dame-des-Champs puis arrive le dernier jour, celui où je dois quitter la chambre, je sors dans la rue, sans le sou, et je tombe nez à nez avec un copain d’enfance qui avait été en prison avec moi ! Il n’y a pas que des malheurs dans la vie !!… Il me dit : « T’en fais pas, on a des compatriotes ici, il y en a un qui est du village, moi je suis chez lui. » C’était un vieux militant de l’Étoile nord-africaine, la première organisation nationaliste, un vrai militant, analphabète, tuberculeux, qui tenait un café, une cave ; on couchait par terre, sur des sommiers à moitié troués, on bouffait des pois chiches, j’étais devenu l’écrivain public… parmi des sous-prolétaires qui venaient chercher du travail ici et qui souvent échouaient.
8 Mon père était malade, j’ai été obligé de rentrer. Au cours du deuxième voyage, en 1948, j’ai publié au Mercure de France Nedjma ou le poème au couteau : l’embryon de ce qui allait suivre. Mais j’ai vite compris que ma place n’était pas à Saint-Germain-des-Prés : moi, vraiment, ça ne m’a jamais fasciné, parce que, dès que je retournais à la cave, je voyais la vraie réalité, l’antidote ; avant même d’être atteint, j’étais guéri de la maladie des écrivains, du ghetto intellectuel volontaire.
9 Et puis, il y eu une période, intensément militante, où j’ai organisé tous les bistros de la rue du Château-des-Rentiers. L’organisation, en ce temps-là, c’était une préfiguration du FNL parce que le Parti communiste algérien avait lancé l’idée d’un front national démocratique. J’ai donc voulu organiser un meeting. Le responsable du PPA, qui était un trafiquant de couscous, une parfaite crapule, m’a regardé avec mépris parce que j’étais jeune, dix-sept ou dix-huit ans… Mais j’ai même été rendre visite à Messali, le grand patriarche de l’époque et là j’ai été terriblement déçu : l’union c’était lui, l’unité devant se faire autour de sa personne. Le meeting a pris fin dans une bastonnade générale au cinéma Fagon, place d’Italie. A peine ai-je commencé à introduire le premier orateur qu’un militant — un ancien combattant, un fanatique — se lève et crie « Vive Messali ! », alors bon, ça a été le fiasco. Mais ce n’était pas décourageant, c’était simplement un passage : j’étais décidé à militer, par tous les moyens.
10 Je suis rentré chez moi, en Algérie, et mon père m’a joué un tour, il a voulu me marier. Je vois d’abord ma mère qui pousse un cri de triomphe — des youyous — puis une ombre féminine qui se profile derrière un rideau, et mon oncle. Dehors, il y avait le suppléant du cadi, qui était un ami de mon père et le mien aussi. On s’est rencontré au bistro du village et il m’a dit : « Je vais te marier demain. Ton père t’a appelé pour ça, ton oncle est là, ta cousine est là, le mariage c’est demain. »
11 J’ai alors été obligé de laisser un mot à mon père… je ne voulais pas me marier, surtout pas à ce moment-là. Je suis allé à Alger où il y avait une grève de mineurs et je suis alors entré à Alger-Républicain, un quotidien anticolonialiste qui était très souvent saisi — ça se passait en 49-50, jusqu’en 51 à peu près.
Sur les docks, j’étais arrimeur
12 Le journalisme, c’est merveilleux parce que ça met en contact avec les événements et les gens. Mais ce n’est pas de la littérature, c’est vraiment le contraire, surtout dans un quotidien. Je me souviens qu’à cette époque, mon père étant mort, j’habitais avec ma mère, mes deux sœurs, ma tante, mes deux cousines et je gagnais très peu d’argent ; donc, on vivait d’acrobaties, j’étais terriblement endetté dans tout le quartier… je ne pouvais plus rentrer chez moi ; et quel chez moi ? C’était encore une cave. La situation était assez difficile et j’ai eu un conflit avec le journal. Heureusement, un camarade m’a fait entrer chez les dockers. Le monde des dockers, en ce temps-là, c’était… Vous aviez peut-être 1 000 dockers professionnels et cinq ou six mille dockers occasionnels de plus, des gens qui venaient de toutes les régions d’Algérie, ils campaient au port jour et nuit, dans l’attente de travail : il fallait parfois même payer pour travailler. J’étais arrimeur, je devais ranger ce qui arrivait de l’échelle automatique et il y avait un autre docker qui me tendait ce qui débarquait de l’échelle. Un jour, je suis tombé sur un colosse du Sud, un colosse enfantin, qui me jetait des caisses de dattes de 60 kilos comme des boîtes d’allumettes. La première, je l’ai attrapée de justesse ; la deuxième, je ne sais pas comment, mais, très vite, ça m’a échappé des mains, il y a eu une flaque de sang, et comme j’étais clandestin, il m’a fallu partir. Il n’y avait qu’une issue : la France. J’y suis arrivé vers la fin juin avec 200 balles en poche, j’ai ramassé des pommes de terre pendant un certain temps, et puis j’ai commencé à faire de l’auto-stop pour rejoindre Paris, mais pas trop vite, le temps de travailler en route, d’envoyer de l’argent à la famille à la fin de chaque semaine, avec l’idée d’arriver début septembre à Paris.
13 Il aurait fallu que je vous raconte ce voyage de Marseille à Paris, qui était vraiment intéressant parce que je me suis retrouvé dans de drôles de coins. Par exemple à un moment donné, je me suis perdu : j’avance sur un petit sentier, et je vois un grillage. Derrière ce grillage, un homme assis, avec une pipe éteinte à la bouche, un chapeau de paille, entouré de milliers de lapins. J’ai crié plusieurs fois « Monsieur ! », pas de réponse. Je renonce et en partant, je me retourne une dernière fois et je vois sur le toit une plaque : « Ni Dieu ni maître », c’était donc un anarchiste qui avait rompu avec l’humanité et qui vivait avec des lapins !!…
14 Mon troisième séjour à Paris ? Peu de temps auparavant, j’avais fait la connaissance d’Issiakhem, un grand peintre algérien — que j’avais rencontré avec Armand Gat —, et grâce à lui, j’ai pu avoir une chambre d’hôtel. Pour vivre, je me suis inscrit dans un centre de formation professionnelle, à Montreuil, où on apprenait la soudure ; mais comme j’étais très nerveux, ça n’allait pas. Fort heureusement, à ce moment-là, s’est produit encore une espèce de miracle : la chambre d’hôtel dans laquelle j’habitais était divisée en deux par une cloison en bois, et ma voisine était une femme. Or, un jour que je rentrais par le métro, j’ai vu une belle fille à qui j’ai parlé et qui m’a fixé un rendez-vous. Comme je revenais d’Algérie, j’étais redevenu sentimental, j’avais acheté une rose, j’ai attendu plus d’une heure… Je rentre dans ma chambre bredouille, je me souviens de ma voisine. Alors, rouge de confusion, je lui offre cette rose. Elle était avec sa petite fille et elle m’a invité à partager sa table abondamment garnie. A partir de là, j’ai rempli tout l’hôtel d’Algériens, l’hôtel de l’Avenir, porte Maillot. Cette femme était vraiment devenue notre providence, à n’importe quelle heure, elle nous donnait des sandwichs, nous lavait notre linge, faisait à manger…
Je ramenais toujours le même manuscrit
15 Petit à petit, j’ai laissé tomber mon stage pour me remettre au travail littéraire. J’ai amené les premières ébauches de Nedjma au Seuil et je me souviens de la réflexion du lecteur — je ne dirai pas son nom — : « C’est trop compliqué, ça. En Algérie, vous avez de si jolis moutons, pourquoi vous ne parlez pas des moutons ? » c’est exactement ce qu’il m’a dit, le plus gentiment du monde. Et je leur ramenais toujours le même manuscrit, qui devenait de plus en plus compliqué… Sincèrement, je crois que s’il n’y avait pas eu la guerre d’Algérie, Nedjma n’aurait pas été publié si tôt. On a commencé à parler des embuscades, France-Soir, tout le monde en parlait, et finalement, l’Algérie devenait commerciale, même sur le plan littéraire. Quand le livre a paru, il a été bien reçu par la critique, mais je me rendais compte que c’était un succès empoisonné, un faux succès et comme la guerre se prolongeait, ma situation devenait de plus en plus difficile ici… il y a eu une perquisition de la DST dans ma chambre, ça commençait à sentir le roussi et comme un éditeur italien avait acheté les droits de Nedjma, je suis allé en Italie, et là, il y a encore une chose à dire : comment et par qui les écrivains sont soutenus, quand ils n’ont pas d’autre existence que celle d’écrivain. Un dimanche, il me restait cent lires en poche, et tout d’un coup, dans la rue, j’ai vu Festa de l’Unita et je me suis dit, c’est tout indiqué, la fête du Parti communiste… le vin rouge n’est pas cher. Et tout de suite on m’a invité, des employés de banque et un dentiste. Vraiment la solidarité : le lendemain, j’avais du travail, une chambre… J’ai vécu comme ça un bout de temps, deux ans peut-être, c’était formidable ; il n’y avait plus d’Algériens, j’étais seul, dans les cafés de Milan j’établissais des rapports avec les gens, on se voyait… jusqu’au moment où il y a eu la télévision ; alors là, au lieu de voir des gens qui sont au comptoir, qui parlent, qui crient, qui chantent, tu as quarante bouches ouvertes, un écran, un silence mortel. Tous ces bistros sont devenus… pff… vraiment insupportables.
16 On était en 57 et on vivait dans l’attente des événements de la guerre. Un jour j’ai appris qu’on allait monter le Cadavre encerclé en Tunisie et j’ai décidé de m’y rendre, mais auparavant j’ai rencontré un copain d’enfance qu’on peut situer par une petite histoire : enfant, il vendait des poux. On était à l’école, il y avait des lois anti-juives sous Pétain et une circulaire sur l’hygiène. Mon copain n’aimait pas l’école, il fauchait à son père, qui était commerçant, des paquets de cigarettes et allait au marché ; là il s’adressait à un paysan misérable : « Tu fumes ? » et puis il ajoutait : Laisse-moi seulement prendre quelques-uns de tes poux. C’est pour l’école, on étudie ça… » Il mettait les poux dans une boîte de tabac à priser et devant l’école il les vendait ! On se répartissait les poux sur la chemise, et on se présentait devant l’instituteur, bien propre, bien rasé. Et ça criait : « Monsieur, il y a un poux. — Allez dehors ! » et on se retrouvait à la rivière… Avec lui je suis arrivé à Tunis, c’était une période difficile, la guerre, évidemment, il fallait faire quelque chose, écrire. J’ai commencé à travailler dans un journal qui s’appelait Afrique Action. J’ai fait des conférences et on a eu un accueil formidable auprès des étudiants tunisiens…
17 L’entretien est peut-être trop anecdotique : il faut revenir en arrière pour approfondir, le mieux serait de revenir au temps où j’étais en France et où j’écrivais : un jour j’ai rencontré un reporter photographe qui m’a installé dans un appartement rue Jacob, où il y avait vraiment tout, et notamment une formidable bibliothèque. Pendant cinq mois, j’ai bien travaillé et j’ai pu terminer presque coup sur coup le Cadavre encerclé et Nedjma.
Kateb Yacine en 1967
Kateb Yacine en 1967
Kateb Yacine, Jacques Berque et Jean Duvignaud
Kateb Yacine, Jacques Berque et Jean Duvignaud
18 La revue Esprit a publié ma pièce et à la parution, j’ai eu une merveilleuse surprise : un matin on frappe à ma porte avant même l’heure du laitier — c’était la guerre d’Algérie, donc j’avais un peu peur, d’autant que, quand j’ai ouvert, j’ai vu un homme avec des lunettes, des cheveux en brosse, qui avait un air sérieux… c’était Jean-Marie Serreau qui m’a dit qu’il voulait monter le Cadavre encerclé… On a frappé à toutes les portes, tous les théâtres, et personne ne voulait. Par la suite, il a trouvé une formule à Bruxelles. C’était du théâtre militant donc les places étaient vendues à l’avance, à des gens acquis à la cause. Un échec au fond.
Une ligne qui ne fait que traverser ce que j’ai à raconter
19 C’est surtout le roman qui a touché les gens. Il y a mille manières de parler de Nedjma. Certains sont rebutés par sa difficulté. D’autres ont cru qu’elle était intentionnelle et ont mal interprété le phénomène. Pour moi, c’est un peu comme ce qui nous arrive, là en ce moment : si je raconte quelque chose, je trace une ligne qui est complètement arbitraire et qui ne fait que traverser ce que j’ai à raconter. Donc, nécessairement, je reviens en arrière, à mon point de départ, et je dis autre chose. Et je recommence mille fois… et quand j’essaie de faire tenir tout ça ensemble, je tombe en panne. J’ai vraiment eu des moments difficiles, je me suis retrouvé avec un amas de pages, la page 1 était devenue la page 3, puis la page 40 la page 216 ou 117 ; c’était incroyable, j’avais tourné ça dans tous les sens possibles et à un certain moment, j’avais toutes ces paperasses, et je me suis dit « Tout ça, c’est du temps perdu… » Dans ces cas-là, qu’est-ce qu’on fait ? On va se coucher. Mais je ne pouvais pas dormir. Pourtant, à un moment, il y a eu un déclic qui s’est fait dans ma tête, je bondis et alors là, comme un automate, je trouve l’ordre. Et après, c’est devenu d’une facilité inouïe et ça reste encore mystérieux pour moi, on ne peut expliquer comment ça vient, surtout quand il s’agit de l’Algérie, d’un monde aussi complexe et qui n’a jamais été dit…
20 Je voulais en effet atteindre une sorte d’accouchement de l’Algérie par un livre. C’est très important, parce qu’à ce moment-là, le sang coulait. En posant la question algérienne dans un livre, on pouvait atteindre les gens au cœur. C’est beaucoup plus fécond, plus fort, c’est le sens même du combat des Algériens : ils ne sont pas morts pour tuer, ils sont morts pour vivre.
Kateb Yacine à une répétition de sa pièce « La femme sauvage »
Kateb Yacine à une répétition de sa pièce « La femme sauvage »
21 Une fois que Nedjma a été publié, je me suis rendu compte des limites du succès d’un livre, de ses dangers : la critique était souvent bienveillante, mais paternaliste aussi ; il y avait des déformations, des manières de noyer le poisson… Finalement, j’étais encore dans la gueule du loup, le lien n’était pas tranché. Et ce n’était pas facile de le trancher ; d’ailleurs, je ne l’ai toujours pas fait ; de toute façon, à l’époque, j’en étais réduit à cette position-là et c’était quand même pas mal de toucher quelques dizaines de milliers de francophones dans le monde.
22 Quand je suis revenu en Algérie, j’ai eu des difficultés pour me réadapter puisque j’étais resté plus de dix ans en exil. La première fois, j’ai fait du journalisme, puis je suis reparti… Je me sentais comme un Martien, je n’arrivais pas à atterrir, je ne trouvais pas… J’ai fait plusieurs expériences dans la presse, à la radio, à la télévision même. Mais enfin, tout ça se terminait en général par des retours en France, jusqu’en 1970 où cette fois-là il s’est passé quelque chose de très important : j’ai rencontré le directeur de la formation professionnelle du ministère du Travail Ali Zamoum qui aidait une jeune troupe de comédiens amateurs. Avec eux, je me suis rendu compte que je pouvais m’exprimer en arabe populaire. Le grand tournant. Parce que l’arabe, je le parlais bien sûr, mais enfin je n’étais pas sûr de pouvoir faire une pièce dans cette langue.
Au théâtre, je pouvais m’exprimer en arabe populaire
23 Pendant huit mois, on a travaillé ferme et on a fait une pièce : Mohammed, prends ta valise, qui a eu du succès en Algérie et qu’on a jouée ici, en France, pour les immigrés, chez Renault, dans les entreprises, dans les cités… On a touché 70 000 spectateurs en cinq mois ! Il y a eu des choses formidables. A Nanterre, par exemple, le public dansait dans la salle, on donnait le micro, tout le monde voulait le récupérer !… C’était comme si on avait apporté l’Algérie dans une valise, vraiment…
24 Évidemment, ce succès, ça a fait qu’au ministère du Travail on nous a donné un budget et pendant cinq ans environ, nous avons parcouru toute l’Algérie. On a eu jusqu’à 10 000 personnes dans la salle. Il y a eu des moments terribles : à Sétif par exemple, à la fin de la représentation, les gens sont restés assis dans un silence total. Ils en voulaient encore. C’était comme un grand coup de tête, comme si on s’était télescopé avec le public, un public vierge ! Une confirmation extraordinaire. Je n’avais donc plus une minute pour écrire, je m’adonnais entièrement à la scène, sans avoir l’expérience d’un directeur de troupe. La mise en scène était réduite au minimum : on jouait sans costumes ou presque, avec très peu d’accessoires, sans décors, sans lumières… Maintenant, ça change un peu, mais je reste partisan de cette forme pure et dure, avec des troupes d’amateurs. Les gens de théâtre qui veulent bouger doivent être légers sans quoi il faut trop d’argent, une administration… D’autant que chez nous le public ne manque jamais : il n’y a pas meilleur public que ça, il suffit d’y répondre, c’est tout. Quand Brecht est venu ici donner le Cercle de craie caucasien, il a fallu un train pour transporter les décors ! Nous on travaille vraiment avec les moyens du bord et ça m’oblige à faire un texte plus travaillé.
25 Au départ, je parle en français et ensemble on traduit en arabe. Souvent j’écris l’arabe en caractères latins. C’est ça, l’Algérie : tous les moyens du bord… Mais on livre là une grande bataille qui me passionne, celle de la langue. Chez nous, il y a ce qu’on appelle l’arabisation : dans l’enseignement, on a institué l’arabe littéraire, c’est-à-dire un arabe qui n’est compris que par une minorité de gens, de lettrés, comme le latin. La langue vivante est proscrite, les nationalistes bourgeois estiment que la culture leur appartient. En voulant isoler les autres, ils s’isolent eux-mêmes, parce que cette langue sacrée, cette langue savante, elle se meurt, elle ne signifie plus rien, même pour eux. Le malheur, c’est qu’ils l’ont imposée dans les écoles, les universités, pendant des années…
26 Mais quand on parle au peuple dans sa langue, il ouvre grand les oreilles. Ce que l’Algérie attend, c’est la communication, la possibilité de s’exprimer. Les Algériens en sont fort capables, ils ont beaucoup de choses à dire, ils ont vécu des choses extraordinaires… Donc, dans l’enseignement, c’est l’arabe littéraire qui l’emporte mais au théâtre c’est nous qui gagnons car, depuis l’indépendance en Algérie, aucune pièce n’a pu se faire en arabe littéraire, ça a toujours été un échec… Donc, quand on gagne sur ce plan-là, on se sent plus fort pour attaquer ceux qui ont déformé la jeunesse pendant des années.
Amazir, c’est le lopin de terre, le pays de l’homme libre
27 On parle de l’arabe, on parle du français, mais on oublie l’essentiel, ce qu’on appelle le berbère. Terme faux, venimeux même qui vient du mot « barbare ». Pourquoi ne pas appeler les choses par leur nom ? Ne pas parler du « tamazirt », la langue, et d’« Amazir », ce mot qui représente à la fois le lopin de terre, le pays et l’homme libre ? Il faut l’imaginer, ce pays, au temps de la Kahina… Là aussi, c’est un nom qu’il faut expliquer, démystifier. Elle s’appelait Dihia, cette femme qui avait le commandement d’une confédération immense de tribus. Kahina, ça vient de l’hébreu, du terme cohen, qui signifie prophète. Les Arabes l’ont nommée ainsi parce qu’elle avait le don de la parole, elle savait s’adresser à son peuple. Une rumeur prudemment rapportée par Ibn Khaldoun veut qu’elle soit juive : là n’est pas l’essentiel, ce n’est pas comme ça qu’elle est entrée dans l’Histoire. De plus, cette hypothèse me semble fausse car elle n’a pas défendu le judaïsme, mais son peuple contre l’islam. Les musulmans qu’elle combattait avaient donc tout intérêt à la faire passer pour juive, pour ennemie. (De même certains sionistes ont intérêt à dire aujourd’hui qu’elle est juive).
28 Nous sommes placés devant le complexe arabo-islamique. L’aliénation fondamentale, c’est de se croire arabe, c’est l’arabité. Or, il n’y a pas de race arabe ou de nation arabe. Il n’y a qu’une langue qui a véhiculé le Coran et dont les Arabes ont tiré gloire. Les régimes politiques se servent de cette arabité pour masquer à leur propre peuple son identité… Maintenant, il y a aussi ceux qu’on appelle abusivement les « intégristes » et qui autrefois n’étaient qu’une infime minorité…
29 Lorsque le ministre qui nous soutenait est parti et qu’on était sur le point de disparaître, ces gens ont fait venir des cars de différentes villes et ont menacé de faire couler le sang si la représentation avait lieu. C’est qu’entre-temps, un haut fonctionnaire avait fait écrire dans la presse qu’en écrivant Mohammed, prends ta valise, je voulais dire « Prophète, fous le camp »… Tous ceux qui ont vu la pièce savent bien que c’est faux ; mais il n’empêche qu’elle est interdite maintenant à cause de ça. Et ce jour-là, en tout cas, nous n’avons pu jouer. Notre scène était déjà installée, les Frères musulmans ont, en signe de triomphe, fait la prière sur la scène.
La vie est plus forte que la religion
| Enfin | Suprême | Agitation |
| La | maladresse | errante |
| mue | du papillon | jour et nuit |
| encore | confondu | avec les nymphes |
| et | à la lumière | de l’insomnie |
| toujours | tremblante | en butte aux avarices |
| ivre | de ses ailes | vers la station d’essence |
30 Lorsque les forces révolutionnaires sont brimées, lorsqu’elles ne peuvent pas s’exprimer, ce genre de mouvements occupe le vide culturel, s’appuie sur l’ignorance, l’angoisse. Les mass media sont truquées, aucun message ne passe, les gens rongent leur frein, ils étouffent… il ne reste plus qu’à aller à la mosquée… sans compter que ces gens-là ont d’énormes moyens financiers et qu’ils utilisent des arguments démagogiques : ils voudraient revenir à la pureté originelle, si elle a jamais existé ! Ils dénoncent, ils attaquent la corruption du pouvoir. Mais eux-mêmes sont corrompus puisque leurs dirigeants sont financés par des puissances étrangères. Il faut comprendre comment les choses se sont passées, comment la question religieuse a évolué. Au début, la religion a joué un rôle essentiel dans la révolution : la croyance était l’idéologie du peuple. Pendant la guerre de libération, on faisait la prière et on allait à l’attaque en criant « Dieu est grand ». Mais la vie est plus forte que la religion. Une anecdote que je tiens d’un maquisard le montre bien : un soir, les combattants désignent une sentinelle et les Français attaquent juste à l’heure de la prière, tandis que la sentinelle est prosternée vers l’est. Résultat : plus d’une dizaine de morts dans le camp algérien. Voilà des choses qui agissent plus contre la religion que tous les discours. A la fin, les gens ne faisaient plus du tout la prière dans les maquis. Aujourd’hui, on assiste à une chose extrêmement grave : le pouvoir et son opposition de droite rivalisent dans la construction des mosquées et la démagogie religieuse : si le pouvoir construit une mosquée, les démagogues, en privé, vont en construire quatre… ça multiplie et ça masque la corruption générale…
31 Mais je voudrais revenir sur le tamazirt : il ne faut pas oublier que beaucoup de gens, en Algérie, parlent cette langue. Or, on nous les présente comme une minorité. Et beaucoup d’Algériens se croient arabes parce qu’ils tombent dans la mythologie arabo-islamique. La véritable identité est crainte, elle pourrait tout changer en Afrique du Nord. Supposez par exemple qu’à la radio, on s’adresse aux paysans du Rif en tamarzit, ça changerait absolument tout. Si l’Algérie était sur la voie de la révolution, c’est comme ça qu’elle établirait le rapport. Actuellement, il n’y a aucun dialogue avec le peuple marocain, il y a simplement deux États qui, de temps en temps, sont complices et de temps en temps se battent. Dans le domaine culturel donc, il y a vraiment beaucoup de travail… Cette langue a été étouffée depuis des millénaires — les Romains ont voulu imposer le latin, les Arabes leur langue et les Français, à leur tour… Mais elle existe, elle vit et elle s’appauvrit alors qu’elle est à la base de notre existence historique. C’est seulement à travers elle que nous pouvons nous retrouver. Le travail de l’écrivain devient, à la limite, presque oral : il faut être présent, parler aux gens, aller à l’encontre du piège qui nous est tendu et qui veut qu’on soit arabo-musulman ou bien Algérien de langue française. Voilà les deux ghettos que je veux éviter.
Le premier combat c’est la liberté d’expression
32 La place de l’écrivain n’est ni près ni dans le pouvoir, mais près du peuple. Or, ce peuple est en excellente forme, il y a toute une jeunesse qui arrive et qui n’attend pas d’être alimentée sur le plan des idées. Pour moi, la situation est excellente et il m’arrive de marquer des points tout de même : on vient de publier une interview de moi qui était censurée depuis neuf ans. C’est peu de chose, mais dans le domaine de la liberté d’expression, c’est tout de même une bataille… En fait, je n’ai jamais cru que l’indépendance serait la fin des difficultés, je savais bien que ça serait très dur. On est parti d’une nation où on était tous frères face à l’armée française. Quand Ferhat Abbas est arrivé au pouvoir, j’ai suivi l’ascension de la bourgeoisie dans le FLN, j’ai compris. Maintenant, il faut expliquer aux jeunes que c’est une bourgeoisie nationale qui a pris la tête du mouvement et qui veut s’enrichir au détriment du peuple. Les gens ont trop les yeux braqués sur le gouvernement ou sur les partis d’opposition. Mais ce n’est pas là, finalement, que ça se passe, que ça bouge. Un mouvement de femmes s’est créé en 80, en même temps que celui des étudiants de Tizi-Ouzou ; pour la première fois, on a vu les femmes descendre dans la rue, au centre d’Alger et les hommes devenir spectateurs… Et dans la lutte contre le fanatisme, la démagogie religieuse, ce sont les femmes qui se montrent les plus courageuses. A la cité des filles de Ben Aknoun, quand les Frères musulmans ont commencé à contrôler toutes les cités universitaires, les jeunes filles se sont organisées, avec l’aide de deux cents travailleurs de la cité, elles sont sorties dans la rue pour ne pas participer aux élections fantoches que les fanatiques orchestraient. Donc, vous voyez, il y a des luttes, à tous les niveaux et tout le temps, mais on est souvent mal informé de ce qui se passe. Pour nous, le premier combat, c’est évidemment la liberté d’expression. Et là, nous avons besoin de l’aide internationale : l’interview dont je vous parlais par exemple n’aurait peut-être pas été publiée si je n’avais pas envoyé un article au Monde. Inversement, il faut informer l’opinion française, démystifier, par exemple, le mouvement « intégriste » qui alimente le racisme. En fait, le peuple n’est pas dupe, il sait qu’on se sert de la religion à des fins politiques et que c’est une cause qui, sur le plan des idées, n’a rien à apporter.
33 A l’indépendance, la culture était un terrain vague, personne n’y pensait, on a mis à sa tête les ratés de la politique, ce qu’il restait ! C’est un problème, les livres… A la Foire du livre d’Alger, certaines autorités s’emparent des livres et quand le public arrive, il n’y en a plus… Pour les journaux, c’est pareil, peut-être pire. Penser, par exemple que la presse de langue française ou de langue arabe étrangère se vend mieux que notre presse à nous !
34 Il faut bien comprendre que le peuple algérien marche aujourd’hui avec un poignard dans le dos, qu’il a été trahi par ses dirigeants. La confiance était énorme, aveugle ‒ il n’y a pas de mots pour qualifier cette force et lorsqu’elle retombe, c’est terrible ! Les vrais martyrs ne sont peut-être pas les morts mais certains survivants. Je pense aux femmes dont le rôle pendant la révolution a été considérable et qui, aujourd’hui, souffrent de discrimination, demandent leur place. Je pense aux émigrés. J’ai connu un temps où il y avait une solidarité sans faille entre les émigrés. Aujourd’hui toute une jeunesse est perdue : il n’y a pas de volonté politique, de véritable politique d’émigration. En chaque Beur ‒ ce mot est détestable, vraiment ‒, la France et l’Algérie sont mises en compétition et je dis, moi, qu’à cet égard l’Algérie n’est pas assez présente, qu’elle est en train de perdre une bataille qui se situe dans le droit fil de celle de l’indépendance. On ne les accueille pas, ces jeunes, on ne les informe pas, et ils sentent qu’il n’y a pas de désir, de réel intérêt pour eux. Le peuple qu’on n’éclaire pas tient les émigrés pour des parvenus et eux-mêmes s’impatientent, se trompent… Il faut créer des liens, organiser des séjours. C’est lamentable à vingt ans de se sentir trahi ou de trop, de ne pas trouver sa place.
35 Kateb Yacine a publié aux éditions du Seuil : Nedjma (1956), le Cercle des représailles (1959), le Polygone étoilé (1966) et l’Homme aux sandales de caoutchouc (1970).