Introduction à Thomas Woodrow Wilson. Vingt-huitième président des États-Unis. Une étude psychologique (1967)
- Par Sigmund Freud,
- Présentation, notes et traduction de Thierry Longé
Pages 7 à 18
Citer cet article
- FREUD, Sigmund,
- Présentation, notes et traduction de LONGÉ, Thierry,
- Freud, Sigmund.,
- et al.
- Freud, S.,
- Présentation, notes et traduction de Longé, T.
https://doi.org/10.3917/ess.031.0007
Citer cet article
- Freud, S.,
- Présentation, notes et traduction de Longé, T.
- Freud, Sigmund.,
- et al.
- FREUD, Sigmund,
- Présentation, notes et traduction de LONGÉ, Thierry,
https://doi.org/10.3917/ess.031.0007
Notes
-
[1]
Version originale : manuscrit 1930, première publication 1971.
-
[2]
Que Renate Sachse trouve ici ma gratitude pour l’aide et les conseils avisés qu’elle voulut bien me donner pour mener à bien cette traduction et quelques autres.
-
[3]
« […] doch schreibe ich wieder eine Einleitung für etwas, was ein anderer macht, ich darf nicht sagen, was es ist, ist zwar auch eine Analyse, aber dabei doch höchst gegenwärtig, beinahe politisch, Sic können es nicht erraten. »
-
[4]
Sigmund Freud – Arnold Zweig Correspondance 1927-1939, Paris, Gallimard, 1973, p. 59. Les italiques sont de nous.
-
[5]
E. Jones, La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, tome III, Les dernière années 1919-1939, Paris, Puf, Quadrige, 2006, p. 18-19.
-
[6]
Ibid., p. 172. Il s’agit de l’ouvrage de W. Bayard Hales, The Story of Style, New York, 1920.
-
[7]
Pour l’adaptation de sa prothèse maxillaire, Freud séjourna à Berlin à trois reprises, une première fois du 30 août au 31 octobre 1928, puis à l’automne 1929, du 15 septembre au 25 octobre. Le numéro 50 de la revue d’histoire de la psychanalyse, Luzifer-Amor vient de publier l’intégralité des Tegel-Briefe (les lettres de Tegel, du nom de son lieu de résidence berlinois) adressées à Martha et Minna Bernays.
-
[8]
E. Jones, op. cit., p. 172.
-
[9]
M. Schur, La mort dans la vie de Freud, Paris, Tel, Gallimard, 1982, p. 501.
-
[10]
Ibid., p. 586, note 2.
-
[11]
Melvin J. Lasky, « Encadré de présentation de l’introduction de Freud », Encounter, janvier 1967, p. 3.
-
[12]
L’édition des textes, eux-mêmes précédés d’introductions, a été établie par Ilse Grubrich-Simitis et Angela Richards.
-
[13]
Tacite, Annales, I, 1, 3 : Inde consilium mihi pauca de Augusto et extrema tradere, mox Tiberii principatum et cetera, sine ira et studio, quorum causas procul habeo. (De là mon dessein de consacrer peu de mots à Auguste et seulement à sa fin, puis de raconter le principat de Tibère et le reste sans colère ni faveur, sentiments dont les motifs sont éloignés de moi.) La formule que Freud utilise n’est pas seulement belle, elle lui donne l’appui d’un des plus grands mémorialistes témoignant de son embarras et du risque encouru à s’exercer à rendre compte de la vie et des actions des puissants. Sans colère ni complaisance, sans animosité et sans flatterie, les traductions sont nombreuses pour servir la formule célèbre.
-
[14]
« Dieu a ordonné que je fusse le prochain président des États-Unis. Ni vous, ni aucun autre mortel n’aurait pu empêcher cela. » [N.D.E. : Bullitt tient cette déclaration pour absolument crédible. Le politicien en question était (William F.) McCombs, président du Democratic National Committee, l’appareil de gouvernement du parti démocrate américain.]
-
[15]
Menschenkinder, tous enfants de Dieu semble dire Freud à l’adresse de ce théiste doctrinaire.
-
[16]
Freud évoque bien sûr ici la figure du Kaiser Wilhelm II, empereur d’Allemagne de 1888 à 1918, qui pouvait à l’occasion se présenter ainsi.
-
[17]
Überwindung. Les traducteurs des œuvres complètes optent systématiquement pour surmontement.
-
[18]
Zurückdrängen.
-
[19]
Verleugnen.
-
[20]
En utilisant cette formulation ewigen Frieden zu bringen quant aux desseins de Wilson, Freud renvoie manifestement à l’essai de philosophie politique qu’Emmanuel Kant fit paraître en 1795 sous ce titre : Zum ewigen Frieden. Ein philosophischer Entwurf (Pour la paix perpétuelle. Un projet philosophique).
-
[21]
Dès 1925 dans la Question de l’analyse profane, Freud évoque la Christian Science en ces termes : « Dans les pays de langue anglaise, les pratiques de la “Christian Science” ont pris une grande extension : c’est une sorte de négation dialectique du “mal” par le moyen des doctrines du christianisme. Ce n’est pas ici le lieu de prétendre qu’il y a là un regrettable errement de l’esprit humain, mais qui songerait, en Amérique ou en Angleterre, à interdire ces pratiques et à les frapper de sanctions ? L’autorité supérieure est-elle donc chez nous si certaine de connaître le vrai chemin de la félicité pour oser, comme elle veut le faire, empêcher chacun de prendre son bonheur où il le trouve ? Et en admettant que bien des hommes, laissés à eux-mêmes, se missent en péril et vinssent à mal, l’autorité ne ferait-elle pas mieux de soigneusement délimiter les domaines qui devraient vraiment rester inaccessibles, et, pour le reste, d’abandonner les humains, autant que possible, aux leçons de leur propre expérience et de l’influence réciproque qu’ils peuvent exercer les uns sur les autres ? (Article publié dans Ma vie et la psychanalyse, suivi de Psychanalyse et médecine, Idées, nrf, n° 169, 1971, traduction Marie Bonaparte, p. 116-117).
La Christian Science est cette doctrine sectaire élaborée par Mary Baker-Eddy dont Stephan Zweig retrace la biographie dans l’ouvrage La guérison par l’esprit, y conjuguant celles de Mesmer et de Freud en 1931. Freud possédait l’édition originale de l’ouvrage : S. Zweig, Die Heilung durch den Geist. Mesmer, Mary Baker-Eddy, Freud, Leipzig, Insel Verlag, 1931. -
[22]
« Die stets das Böse will und stets das Gute schafft » : c’est ainsi que Méphistophélès se définit lui-même dans la scène 3 de la première partie du Faust : « Ich bin ein Teil der jener Kraft, die stets das Böse will und stets das Gute schafft. »
-
[23]
Freud utilise ici les termes de la version allemande habituelle du Notre Père : « erlöse uns von Übel », délivre-nous du mal.
-
[24]
Die Gefühlseinstellung, notion de traduction malaisée et que nous dédoublons ici, Freud l’emploie de façon insistante dans « Le retour infantile du totémisme », dernier chapitre de Totem et tabou (1913), pour décrire et spécifier les mouvements et l’ambivalence des sentiments de l’enfant à l’égard de ses parents. Ainsi écrit-il : « Das Kind befindet sich in doppelsinniger – ambivalenter – Gefühlseinstellung gegen den Vater und schafft sich Erleichterung in diesem Ambivalenzkonflikt, wenn es seine feindseligen und ängstlichen Gefühle auf ein Vatersurrogat verschiebt », GW, t. IX, p. 157. (L’enfant se trouve dans une position de sentiment ayant un double sens – ambivalente – à l’égard du père et se procure un soulagement dans ce conflit d’ambivalence, quand il déplace ses sentiments hostiles et anxieux sur un succédané paternel. ocp-f, tome XI, p. 346).
-
[25]
Mitleid.
-
[26]
[Note de l’éditeur : Miguel de Cervantes Saavedra, El ingenioso Hidalgo Don Quijote de la Mancha, roman en deux parties, 1605 et 1616.] Freud utilise une formule assez personnelle « der “ingeniöse” Junker aus der Mancha » pour rendre le titre original. Il n’utilise ni la formulation de Ludwig Tieck, la plus citée à l’époque, Leben und Thaten des scharfsinnigen Edlen Don Quixote von la Mancha, ni celle, traduite par D.W. Soltau et illustrée par Tony Johannot, dont H. Heine fut le préfacier : Der sinnreiche Junker Don Quixote von La Mancha.
-
[27]
Zurückdrängen.
-
[28]
« Als dessen Mitarbeiter ich hier auftrete. » Freud semble vouloir apparaître ici en position seconde dans l’aventure de cette biographie.
-
[29]
Ein Teilstück.
-
[30]
Freud s’est posé la question très tôt puisque, dès l’âge de 29 ans, il entendait bien donner du fil à retordre à ses futurs biographes, à tout le moins ne pas leur faciliter la tâche en détruisant une grande partie de ses propres archives. Risible à cet âge, le geste prend toute sa saveur lorsqu’il se retrouve à 76 ans en position de biographe.
« Die Biographen aber sollen sich plagen, ?wir wollen’s ihnen nicht zu leicht machen. ?Jeder soll mit seinen Ansichten über die ?“Entwicklung des Helden” recht behalten, ?ich freue mich schon, wie die sich irren werden. » [Mais il faut que mes biographes se donnent du mal, nous n’allons pas leur faciliter la tâche. Chacun, suivant son idée, devrait avoir raison sur « l’évolution du héros », je me réjouis d’avance de voir jusqu’où ils vont se tromper. (Traduction personnelle)]. -
[31]
Schutzfrist, délai de protection qui prend en considération le droit moral de chacun à préserver via ses héritiers les droits de l’auteur sur son œuvre et sur son image après sa mort.
-
[32]
La question est partiellement abordée à la même époque dans Das Unbehagen in der Kultur (Sigmund Freud 1930, gw, XIV, p. 421-516) : « Je ne saurais dire qu’une pareille tentative d’application de la psychanalyse à la communauté civilisée serait absurde ou condamnée à la stérilité. Mais il faudrait procéder avec beaucoup de prudence, ne pas oublier qu’il s’agit uniquement d’analogies, et qu’enfin non seulement les êtres humains, mais aussi les concepts, ne sauraient être arrachés sans danger de la sphère dans laquelle ils sont nés et se sont développés. Au surplus, le diagnostic des névroses collectives se heurte à une difficulté particulière. Dans le cas de la névrose individuelle, le premier point de repère utile est le contraste marqué entre le malade et son entourage considéré comme « normal ». Pareille toile de fond nous fait défaut dans le cas d’une maladie collective du même genre ; force nous est de la remplacer par quelque autre moyen de comparaison. Quant à l’application thérapeutique de nos connaissances… à quoi servirait donc l’analyse la plus pénétrante de la névrose sociale, puisque personne n’aurait l’autorité nécessaire pour imposer à la collectivité la thérapeutique voulue ? En dépit de toutes ces difficultés, on peut s’attendre à ce qu’un jour quelqu’un s’enhardisse à entreprendre dans ce sens la pathologie des sociétés civilisées. » Malaise dans la civilisation, Paris, Puf, 1971, traduction Ch. et J. Odier, p. 105-106.
-
[33]
La notion de Reizwirkung, action d’excitation, prend toute sa place dans l’élaboration de la théorie des pulsions. Ainsi dans l’article doctrinal Triebe und Triebschicksale (Pulsions et destins des pulsions, 1915) : « Zunächst von Seiten der Physiologie. Diese hat uns den Begriff des Reizes und das Reflexschema gegeben, demzufolge ein von außen her an das lebende Gewebe (der Nervensubstanz) gebrachter Reiz durch Aktion nach außen abgeführt wird. Diese Aktion wird dadurch zweckmäßig, daß sie die gereizte Substanz der Einwirkung des Reizes entzieht, aus dem Bereich der Reizwirkung entrückt. » [Par la physiologie d’abord. Celle-ci nous a fourni le concept de l’excitation et le schéma du réflexe, selon lequel une excitation apportée de l’extérieur au tissu vivant (la substance nerveuse) est déchargée vers l’extérieur sous forme d’action. Cette action devient appropriée dans la mesure où elle soustrait la substance excitée à l’action de l’excitation et l’éloigne de son domaine d’influence. Dans Métapsychologie, Idées, nrf, 1968, p. 12-13].
-
[34]
Freud utilise la forme verbale niedergehalten et non unterdrückt qu’il emploie d’ordinaire pour spécifier la répression pulsionnelle. Il s’agit ici de mettre en échec une impulsion.
-
[35]
Die Endgestaltung : le syntagme a déjà été utilisé par Freud, notamment à propos de la sexualité chez l’adulte. Ainsi dans l’article de 1923 intitulée L’organisation génitale infantile (Die infantile Genitalorganisation) on peut lire : « Endlich nahm die infantile Sexualforschung unser Interesse in Anspruch, und von ihr aus ließ sich die weitgehende Annäherung des Ausganges der kindlichen Sexualität (um das fünfte Lebensjahr) an die Endgestaltung beim Erwachsenen erkennen. » [Finalement, c’est l’investigation sexuelle infantile qui retint notre intérêt, et, à partir d’elle on a pu reconnaître à quel point l’issue de la sexualité infantile (aux environs de la cinquième année) se rapproche de la forme achevée de la sexualité chez l’adulte. Dans La vie sexuelle, Paris, Puf, 1973, p. 113, traduction Jean Laplanche).]
-
[36]
[N.D.E. : Jules César, acte V, scène 5] :Sa vie fut douce, et les élémentsSi bien mariés en lui que la Nature pourrait se dresserEt dire au monde entier « C’était là un homme »
-
[37]
« Was in der Mischung wechselt », die Mischung renvoie littéralement au mots de Shakespeare « the elements so mixed in him ».
-
[38]
Wunschregung. La traduction choisie dans les ocp-f est motion de souhait.
Présentation de l’introduction de Freud
1Une lettre du 7 décembre 1930 [3] à Arnold Zweig permet de dater avec précision le moment de l’écriture de cette introduction au livre cosigné avec William C. Bullitt :
« […] et j’écris pourtant une introduction pour l’ouvrage d’un autre ; je ne peux pas dire ce que c’est ; il s’agit d’une analyse actuelle, presque politique, à un point que ne vous pouvez imaginer [4]. »
3Tout le monde s’accorde pour reconnaître ici le livre en préparation, mais le « was ein anderer macht » laisse dubitatif sur la participation effective de Freud à l’écriture du corps de l’ouvrage.
4Selon Jones, le point de vue de Freud sur Wilson se dessine très tôt. Ainsi à partir d’une rencontre en 1919, Jones écrit [5] : « Freud eut des paroles dures au sujet du président Wilson dont la vision d’une Europe amicale fondée sur la justice devenait rapidement illusoire. Lorsque je lui fis remarquer combien complexes étaient les forces qui s’affrontaient pour la conclusion du traité de paix, et que celui-ci ne pourrait être dicté par un seul homme, il me répondit : Alors, il n’aurait pas dû faire toutes ses promesses. » Le commentaire de Jones engage le regard qu’il portait sur Freud :
« Il s’agissait évidemment d’une de ses nombreuses circonstances dans la vie de Freud où son optimisme, ou sa crédulité, l’avait conduit à placer de grands espoirs en quelqu’un, espoirs inévitablement déçus par la suite et cause de ressentiment. Il conserva, conclut Jones, sa triste opinion de Wilson et, en 1930, collabora avec l’ambassadeur Bullitt à la préparation d’un livre consacré à une étude analytique de la personnalité de Wilson. »
6Freud, nous rapporte encore Jones, avait lu « avec délices quelques années auparavant un livre semi-analytique sur Wilson, étude détaillée des particularités très révélatrices de la façon d’écrire du président [6] ».
7Ce fut lors du troisième séjour [7] de Freud à Berlin du 5 mai au 24 juillet 1930, selon Jones [8] et Schur [9], que William Bullitt entrepris de persuader Freud de s’associer à lui pour écrire une étude psychanalytique du président Wilson. Le diplomate américain, futur ambassadeur à Paris, séjournait alors à Berlin où il y étudiait les archives allemandes sur la conférence de la Paix à Paris. La totalité des archives amassées par Bullitt sur cette période – lettres, notes, comptes-rendus d’entretiens – furent détruites malencontreusement pendant la Seconde Guerre mondiale. Les premiers lecteurs de l’ouvrage dont il n’existait en 1964 qu’un seul exemplaire manuscrit, ont été d’abord Jones en 1956 lors de l’un de ses séjours à New York, puis Anna Freud et Max Schur. Pour ces derniers, seule l’introduction reflétait nettement le style et la pensée de Freud [10].
8L’introduction parut pour la première fois dans une traduction anglo-américaine dans le bimensuel américain illustré Look dans sa livraison du 13 décembre 1966 sous le titre Sigmund Freud, A Controversial Unpublished Analysis of Woodrow Wilson.
9Une nouvelle édition parut en deux livraisons dans la revue Encounter éditée par Melvin Lasky, qui présente les deux textes d’introduction de Freud et de Bullitt au livre à paraître.
10D’un entretien que W.C. Bullitt lui accorda, Melvin J. Lasky [11] rapporte les éléments suivants : Bullitt rendit visite à Freud à Berlin alors que celui-ci y séjournait pour une intervention chirurgicale mineure et il discuta avec lui au sujet de l’écriture de ses mémoires de diplomate. Freud sembla très intéressé, à tel point qu’il proposa de lui-même de collaborer avec Bullitt à l’écriture du chapitre consacré à Wilson. « J’ai trouvé l’idée merveilleuse, se rappelle Bullitt, mais bizarre… Embarquer Freud et Wilson dans un même chapitre de mon livre, c’eût été fabriquer une monstruosité impossible ; la partie devenait plus grande que le tout… » Freud fit aussi cette curieuse confession à Bullitt, qu’il s’était intéressé à Wilson « à partir du moment où il s’aperçut qu’ils étaient tous deux nés en 1856 ».
11Le livre vit effectivement le jour en mars 1967 aux éditions Weidenfeld et Nicolson de Londres et Houghton Mifflin pour les États-Unis sous le titre Thomas Woodrow Wilson, Twenty-eight President of the United States, A psychological Study. Le décès de la veuve de Wilson rendait pour la première fois possible la publication du manuscrit.
12Une traduction française est donnée dans la foulée chez Albin Michel la même année, confiée à Marie Tadié ; elle traduit l’introduction de Freud à partir de sa version en langue anglaise.
13Il faudra attendre 1971 pour que paraisse le texte original de Freud dans une publication éditée par Johannes Cremerius regroupant, sous le titre Neurose und Genitalität avec, pour sous-titre Psychoanalytischen Biographen, une série de biographies analytiques par de grands noms de la psychanalyse.
14C’est ce texte que reprendront les Gesammelte Werke pour leur publication du texte dans le Nachtragsband, le copieux addendum aux œuvres complètes regroupant les textes de 1885 à 1938 qui n’avaient pas trouvé leur place dans le corpus chronologique, paru en 1999 [12].
Introduction. Sigmund Freud
15Lorsqu’un auteur, d’ordinaire, entreprend de rendre publique son opinion sur un personnage qui appartient à l’Histoire, il manque rarement dès l’introduction d’assurer aux lecteurs qu’il s’est efforcé de rester impartial et sans parti pris affectif, qu’il a travaillé, comme l’exprime la belle formule classique, sine ira et studio [13]. Et cependant, il me faut commencer ma contribution à cette étude psychologique de Thomas Woodrow Wilson par l’aveu que la figure du président américain m’a été dès le départ antipathique, et ce depuis son apparition à l’horizon européen et d’ajouter que cette aversion n’a cessé de croître au fil des années : plus nous en apprenions sur lui, et plus nous souffrions durement des conséquences de son intervention dans notre destin.
16Plus j’en appris, moins il me fut difficile d’étayer sur de bonnes raisons ce point de vue spontané. On raconte qu’à peine élu président, Wilson se débarrassa d’un politicien, qui lui rappelait ses propres mérites dans cette élection, par ses mots : « God ordained that I should be the next President of the United States. Neither you nor any other mortal could have prevented that [14]. » Je ne peux faire autrement que de penser qu’un homme capable de prendre les mirages de la religion au pied de la lettre, un homme convaincu d’entretenir avec Dieu lui-même des rapports personnels particuliers est inapte à intervenir pour les autres, pour nous les simples humains ordinaires [15]. Comme tout le monde le sait, au cours de la guerre, l’un des camps ennemis a abrité un élu bien-aimé de la Providence [16]. Il a été fort dommageable que, plus tard, dans l’autre camp un second élu n’advienne à son tour. Personne n’y gagna et le prestige de la puissance divine ne s’en trouva guère renforcé.
17Mais c’est à une autre particularité du président, remarquée de tous et qu’il tenait à faire connaître lui-même, qu’incombe la faute principale de ce que nous ne sachions trop quoi faire de sa personne, de ce que nous la ressentions un peu comme un corps étranger dans notre monde.
18Nous avons appris au terme d’un développement long et laborieux à délimiter notre monde intérieur psychique du monde extérieur réel. Nous ne pouvons accéder à ce dernier autrement qu’en l’observant, en l’étudiant, en multipliant sur lui les expériences. Il ne nous a pas été facile au cours de cette évolution de renoncer à tout ce qui équivaut à une réalisation de nos désirs, à une confirmation de nos illusions, mais ce dépassement [17] en valait la peine, il nous a frayé le chemin d’une maîtrise insoupçonnée sur la Nature. Ces dernières années, nous avons commencé à procéder de la même manière à l’égard des contenus de notre monde intérieur psychique, ce qui est une façon d’exiger encore davantage de notre capacité d’autocritique et de notre respect des faits. Nous attendons le même succès de ce domaine. Plus notre connaissance de la vie psychique s’approfondit et devient pertinente, plus se renforce notre faculté à tenir en bride nos manifestations pulsionnelles originelles et à les diriger.
19À l’inverse Wilson a affirmé et réaffirmé à ce sujet qu’il n’accordait aucune signification aux faits en eux-mêmes et qu’il ne tenait en haute estime rien d’autre que les convictions et les intentions des hommes. La conséquence de cette attitude est qu’il lui était naturel de réprimer [18] dans ses pensées les faits du monde extérieur réel, voire de les dénier [19] s’ils entraient en contradiction avec ses attentes et ses souhaits. Et c’est la raison pour laquelle toute motivation lui faisait défaut de réduire son ignorance en prenant connaissance des faits précis. Pour lui rien d’autre n’importait que les nobles desseins. Lorsqu’il traversa l’océan pour apporter, à l’Europe déchirée par la guerre, une paix perpétuelle [20], il se retrouva exactement dans la situation pitoyable du bienfaiteur qui veut rendre la vue au malade mais qui ne connaît pas la structure de l’œil et a négligé d’apprendre les méthodes opératoires qui lui seraient utiles.
20C’est cette tournure d’esprit-là qui est vraisemblablement responsable de ce que les rapports de Wilson avec les autres hommes expriment aussi peu de sincérité et d’exactitude, et une tendance au déni de la vérité, toute chose frappante au demeurant chez un idéaliste. La contrainte à dire la vérité doit certes être une affaire d’éthique mais elle est d’abord fondée sur le respect des faits. Je dois aussi réserver une place à la conception selon laquelle il existe une relation intime entre l’isolement de Wilson dans le monde et la ferveur de sa foi. De nombreux éléments de son action publique donnent presque l’impression d’une volonté de transférer à la politique les méthodes de la Christian Science [21]. Dieu est bon, la maladie vient du mal, la maladie contredit l’être de Dieu. Donc : Dieu étant, la maladie n’est pas, il n’y a pas d’être de la maladie. Qui pourrait attendre d’un thérapeute d’une telle obédience un quelconque intérêt pour la symptomatologie et le diagnostic ?
21Si je reviens maintenant au point de départ de ces réflexions, c’est-à-dire à l’aveu de mon antipathie pour Wilson, il faut que je dise encore ceci pour la justifier : nous savons tous que nous ne sommes pas entièrement responsables de chacune de nos actions. Nous avons entrepris une action en la mettant au service d’un certain but ; il se trouve alors qu’elle a produit des effets différents de ceux que nous attendions et d’autres encore différents peut-être de ce que nous pouvions prévoir. De sorte que nous récoltons critiques et reproches très souvent, louanges et honneurs rarement, sans que nous méritions ni les uns ni les autres vraiment. Mais lorsque quelqu’un qui comme Wilson provoque presque en tous points le contraire de ce que à quoi il voulait parvenir, lorsqu’il s’est révélé être l’exacte contrepartie de cette force « qui veut toujours le Mal et crée toujours le Bien [22] », lorsque la revendication à délivrer le monde du Mal [23] ne fait qu’administrer une preuve supplémentaire de la dangerosité publique du fanatique, alors il n’est pas étonnant que chez celui qui a à juger s’éveille une méfiance qui rend la sympathie impossible.
22Bien sûr, lorsque je fus incité sous l’influence de W. Bullitt à m’engager plus avant dans l’étude de la vie du président, cette attitude et ce sentiment [24] ne restèrent pas inchangés. Il en résulta un certain degré de sympathie, mais une sympathie d’une espèce particulière où se mêlait l’apitoiement [25], comme celle que l’on éprouve à la lecture de Cervantès pour son héros, l’« ingénieux » chevalier de la Manche [26]. Et finalement, en évaluant les forces de l’homme au regard de l’ampleur de la tâche qu’il a assumée, cette pitié devint à ce point irrésistible qu’elle repoussa [27] toutes les autres émotions. C’est la raison pour laquelle je peux demander au bout du compte au lecteur de ne pas rejeter la présentation qui va suivre sur l’a priori de sa partialité intentionnelle ; bien qu’elle ne fût pas portée sans qu’y participent de très puissants affects, ces affects ont été cependant largement maîtrisés. Et je peux garantir qu’il en fut de même pour Bullitt, dont je suis ici le collaborateur [28].
23Bullitt, qui a connu personnellement le président, était à son service pendant la grande époque et lui était très attaché en ce temps-là avec tout l’enthousiasme de la jeunesse ; il a rédigé seul le chapitre historique de ce livre consacré à l’enfance et la jeunesse de Wilson. Nous sommes tous deux responsables à part égale de la partie analytique ; elle est le fruit d’une étroite coopération et nous l’avons écrite l’un avec l’autre.
24Quelques remarques à titre d’explication et de justification peuvent encore trouver ici leur place. Les lecteurs contesteront peut-être que notre ouvrage leur soit présenté comme « une étude psychologique » alors même qu’il applique un point de vue psychanalytique à son objet et qu’il se sert, dans cette perspective, sans restriction, d’hypothèses et de la terminologie de la psychanalyse. Mais il ne s’agit pas là d’un camouflage fallacieux qui permettrait d’éluder ce qui aurait à voir avec les préjugés hostiles du grand public. Bien au contraire, cette désignation est là pour défendre de façon évidente la conviction que la psychanalyse n’est en rien différente de la psychologie, qu’elle n’en est qu’une section [29], et qu’on doit utiliser les méthodes analytiques sans s’excuser dans une recherche psychologique où ce qui est en jeu c’est l’identification de faits psychiques les plus profonds. Il est tout à fait impensable de porter à la connaissance du public les résultats d’une recherche par la psychologie des profondeurs et de la livrer à la curiosité universelle du vivant de la personne concernée ; que cela se fasse avec son approbation voilà qui serait pour le moins invraisemblable. Les analyses thérapeutiques se font entre un médecin et des malades, elles excluent la présence d’une tierce personne et se déroulent sous le sceau du secret professionnel. Mais quand il s’agit de quelqu’un qui a quitté le cercle des vivants et dont la nature et l’œuvre revêtent une très grande importance pour le monde contemporain et la postérité, d’un commun accord il tombe dans le domaine des biographes [30]. Entrerait alors encore en ligne de compte la question d’un « délai de protection [31] » mais elle a été rarement soulevée ; ce ne serait pas facile au demeurant de parvenir à un accord et d’en garantir son observance. Thomas Woodrow Wilson est mort en 1924.
25Enfin nous devons récuser l’opinion selon laquelle l’intention secrète de ce livre serait d’établir que Wilson présentait un caractère pathologique, qu’il était un homme malade, et par ce biais miner la valeur de son héritage. Non, telle n’est pas notre intention, et quand bien même le serait-elle, qu’elle n’atteindrait pas son objectif supposé. Depuis longtemps dans notre science en effet la croyance en un cadre rigide de la normalité et en une démarcation nette entre le normal et le pathologique dans la vie psychique a été abandonnée. Une pratique sophistiquée du diagnostic nous a amené à reconnaître partout la névrose, même là où nous n’étions pas préparés à la rencontrer, de sorte qu’elle autoriserait presque l’affirmation que symptômes et limitations du caractère d’origine névrotique sont devenus le lot commun de tous les membres d’une même communauté de culture. Nous croyons même disposer d’un aperçu de la nécessité qui a conduit à ce résultat [32]. En outre force nous a été de reconnaître que la catégorie du normal et du pathologique est tout aussi insuffisante que ne le fut la précédente et souveraine catégorie du bien et du mal. Ce n’est que dans une minorité de cas que les troubles psychiques ont été ramenés à quelques processus inflammatoires ou à l’introduction dans l’organisme de substances étrangères, et même alors l’effet de ces facteurs n’était pas direct. Ce sont la plupart du temps des facteurs purement quantitatifs qui déterminent l’orientation vers un fonctionnement pathologique ; il peut s’agir d’actions d’excitation [33] particulièrement fortes sur une zone déterminée de l’appareil psychique, une augmentation ou une réduction des sécrétions internes indispensables aux fonctionnements du système nerveux, des troubles temporels tels que la précocité ou le retard affectant le cours du développement de la vie psychique. Nous retrouvons cette caractéristique étiologique lorsque nous étudions avec l’aide de la psychanalyse ce qui nous apparaît alors comme le matériau élémentaire des événements psychiques. Le renforcement relatif de l’une d’entre les nombreuses motions pulsionnelles qui alimentent en énergie la vie psychique, l’approfondissement particulier de l’une de ces identifications sur lesquelles se bâtit habituellement la forme du caractère, une formation réactionnelle particulièrement forte à l’égard d’une impulsion qui doit être réprimée [34], ce sont de tels facteurs quantitatifs qui donnent à la personnalité sa forme achevée [35], qui lui impriment le sceau d’une certaine particularité et qui orientent son activité sur une certaine voie.
26Shakespeare pour caractériser Brutus mort fait dire à Antoine :
28En prenant appui sur les mots du poète, nous sommes tentés d’affirmer que les éléments de la constitution psychique sont toujours les mêmes. Ce que le mélange modifie [37] c’est la proportion des éléments entre eux, et nous ajoutons, leur localisation dans les différentes provinces de la vie psychique et leur lien à différents objets. Suivant certains critères nous réévaluons alors la particularité de l’individu en tant qu’il est normal, pathologique ou qu’il présente des traits pathologiques. Mais ces critères sont tout sauf nets, fiables et constants. Ils sont difficiles à appréhender scientifiquement, et ce ne sont au fond que des supports pratiques, souvent d’origine conventionnelle. « Normal » signifie en général simplement dans la moyenne de l’expérience ou proche de la moyenne ; pour juger si tel trait de caractère ou tel comportement est pathologique ce qui prévaut d’ordinaire c’est leur nocivité, nocifs pour l’individu lui-même ou pour la société à laquelle il appartient. En dépit de l’indétermination des notions et de la précarité des principes qui fondent ce jugement, il ne nous est pas possible dans la vie pratique de renoncer à la distinction du normal et du pathologique, mais inutile alors de nous étonner si elle entre en conflit avec d’autres oppositions importantes.
29Fous, visionnaires, possédés, grands névrosés et malades mentaux au sens psychiatrique, tous ont joué, et à toutes les époques, un rôle majeur dans l’histoire de l’humanité et pas seulement lorsque le hasard de leur naissance leur octroyait le pouvoir absolu. La plupart du temps ils ont semé le malheur, mais pas toujours. Des personnes comme celles-là ont exercé sur leur époque et les suivantes une influence considérable, elles ont déclenché de grands mouvements culturels, elles ont trouvé de grandes choses et fait de grandes découvertes. De tels exploits leur ont été possibles grâce à la partie intacte de leur personnalité et donc en dépit de leur maladie. Mais on ne peut pas nier par ailleurs que ce sont souvent justement les traits pathologiques de leur nature, le déséquilibre de leur développement, le renforcement anormal d’un élan de désir [38] particulier, le dévouement sans critique et sans frein à une cause unique, qui leur donne la force d’entraîner d’autres avec elles et de surmonter les résistances du monde extérieur. Il est si fréquent qu’une grande œuvre coïncide avec une anomalie psychique que l’on est tenté de croire que l’une n’aille pas sans l’autre. À cela s’oppose le fait que l’on trouve aussi dans tous les domaines où l’homme excelle de grands hommes qui remplissent les exigences de la normalité. Nous espérons qu’avec ces remarques nous avons déjoué le soupçon que ce livre puisse être autre chose qu’une étude psychologique de T.W. Wilson. Cependant, nous ne pouvons nier, dans ce cas comme dans tous les autres, qu’il y a des voies qui conduisent d’une connaissance plus intime de l’homme à une meilleure appréciation de l’œuvre.