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Compte rendu

Corps sexué de l’enfant et normes sociales, Gérard Neyrand, Sahra Mekboul, Toulouse, érès, 2014

Pages 206b à 208b

Citer cet article


  • Corpart, I.
(2015). Corps sexué de l’enfant et normes sociales, Gérard Neyrand, Sahra Mekboul, Toulouse, érès, 2014. Empan, 100(4), 206b-208b. https://doi.org/10.3917/empa.100.0206b.

  • Corpart, Isabelle.
« Corps sexué de l’enfant et normes sociales, Gérard Neyrand, Sahra Mekboul, Toulouse, érès, 2014 ». Empan, 2015/4 n° 100, 2015. p.206b-208b. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-empan-2015-4-page-206b?lang=fr.

  • CORPART, Isabelle,
2015. Corps sexué de l’enfant et normes sociales, Gérard Neyrand, Sahra Mekboul, Toulouse, érès, 2014. Empan, 2015/4 n° 100, p.206b-208b. DOI : 10.3917/empa.100.0206b. URL : https://shs.cairn.info/revue-empan-2015-4-page-206b?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/empa.100.0206b


Notes

  • [1]
    Sous la direction de M. Marzano, Dictionnaire du corps, Paris, Puf, 2007.
  • [2]
    I. Corpart, Les droits de l’enfant, ash, supplément au numéro de mars 2006.
  • [3]
    Un rappel de la loi est nécessaire. Sur la question, D. Duval-Arnould, Le corps de l’enfant. Sous le regard du droit, Paris, lgdj, 1984.
Ouvrage

Corps sexué de l'enfant et normes sociales

La normativité corporelle en société néolibérale

érès (2014)

1 Corps sexué de l’enfant et normes sociales est un ouvrage qui s’intéresse à la place prise par l’enfant au sein des bouleversements contemporains de la société et des changements observés dans la sphère familiale. Par cette entrée liée aux normes enfantines corporelles, il aborde des questions essentielles, telles que notre perception du corps, la place nouvelle de l’enfant et ses droits, le rôle des parents, mais aussi des débats d’actualité, notamment autour de la pseudo-théorie du genre. L’ouvrage analyse dans un premier temps l’évolution de la normativité corporelle pour, dans un deuxième temps, s’intéresser aux moyens utilisés pour diffuser ces normes.

2 S’intéresser au corps de l’enfant est en soi original, mais son originalité réside aussi dans le double regard qui est porté. En effet, Gérard Neyrand, sociologue, professeur à l’université de Toulouse, s’attache depuis des années à l’étude des relations privées et familiales, mettant ici l’accent sur les relations parents-enfants, analysant les différentes politiques publiques et leurs impacts dans le domaine de l’enfance. L’évolution de la société intéresse également Sarah Mekboul, criminologue, juriste et psychologue. Sa contribution rappelle que beaucoup de choses se jouent sur la scène juridique dès qu’il s’agit de travailler sur les normes, et il était indispensable de mettre en évidence comment le droit cadre et encadre les relations familiales, comment il assigne à chacun sa place, tout en autorisant les individus, quel que soit leur âge, à s’autodéterminer. Et cette prise de décisions relativement à leur corps est quelque chose de fondamental aujourd’hui, qui se retrouve au cœur de vives réflexions [1]. Enfin, aborder des questions relatives à l’enfant et à son corps nous confronte nécessairement aux droits de l’enfant, la Convention internationale des droits de l’enfant faisant de nombreuses références au droit de l’enfant sur son corps, à son droit à la santé, à la protection de son intégrité physique [2]. On comprend dès lors à quel point il était nécessaire que des réflexions juridiques participent à cette étude, car le droit sert de référentiel aux différents professionnels de la petite enfance et de l’éducation, du soin et du social [3]. Cependant, et à l’inverse, l’analyse du droit ne suffit pas à éclairer le lecteur car ces problématiques sont au cœur des discours des sciences humaines et sous-tendent les pratiques professionnelles. La collaboration entre les deux auteurs se trouve alors pleinement justifiée.

Importance du processus de socialisation de l’enfant

3 Qu’elle le veuille ou non, toute personne est prise dans un processus de socialisation qui se déroule de sa naissance à sa mort. L’enfance y tient une place prépondérante, et les auteurs s’attachent à nous montrer comment se fait la socialisation de l’enfant dès son plus jeune âge, entre le poids des normes, des habitudes et des traditions familiales. Cet enfant est directement concerné car l’univers dans lequel il évolue est codé, partant il est nécessairement conduit à utiliser son corps en respectant ces codes, sans nécessairement se référer à son sexe biologique. Faisant la chasse aux idées reçues, les auteurs nous démontrent précisément que les comportements de l’enfant ne sont pas naturels, mais au contraire conditionnés par nombre de prescriptions, d’injonctions, de recommandations, voire d’obligations, dès sa naissance. Toutes ces normes, enfantines ou non, viennent encadrer les relations familiales ; elles influencent les comportements de chacun, véhiculées par l’éducation que reçoit l’enfant mais aussi par les institutions qu’il fréquente et les médias qui s’intéressent à la cause enfantine (qu’il s’agisse d’émissions télévisuelles pour enfants ou de revues à destination des parents, deux des supports qu’ont analysés les auteurs). La publicité, les jeux offerts aux enfants, les pratiques sportives n’y sont pas non plus étrangers.

4 L’ouvrage montre encore que toutes ces normes sont elles-mêmes en pleine mutation, aussi s’agit-il d’apprécier quel est l’impact de ces transformations sociales sur le rôle d’éducateur accordé aux parents et sur le devenir de l’enfant. Est-il transformé, ainsi que les auteurs en ont l’intuition, dès les premières pages de leur ouvrage ?… Ce qui est certain, c’est que les discours relatifs à l’enfant et à la protection de l’enfance se retrouvent partie prenante d’une évolution de la société qui voit se reconfigurer bon nombre de ses normes. Au sein de ces mutations, les auteurs constatent une double reconfiguration : d’une part, celle des normes enfantines, qui n’échappent pas au processus conduisant à un façonnement de l’enfant dans son corps et par son corps ; d’autre part, celles qui accompagnent les parents – en effet, de nouvelles normes visent à les responsabiliser, tout en répondant à l’objectif de favoriser l’évolution de l’enfant. Parmi les normes corporelles en jeu, certaines vont être particulièrement mises en évidence, celles concernant le corps sexué.

La socialisation sexuée de l’enfant

5 Cette contribution arrive à point nommé alors que les polémiques font rage autour de la question du genre et d’une pseudo-théorie du genre, nouvel épouvantail que l’on veut brandir en montrant des dangers pour l’enfant à prendre conscience de la détermination culturelle de la différenciation garçon-fille dès sa fréquentation de l’école maternelle. Le point de vue développé ici est tout autre et, s’il s’attache aux enfants dès avant le temps scolaire, il montre comment est construite la personnalité d’un enfant en fonction des catégories sexuées, chacune comportant des apprentissages distincts ou des usages du corps différenciés selon qu’il s’agit d’un petit garçon ou d’une petite fille. On le voit, les auteurs mettent en évidence que les enfants eux aussi sont précocement visés par des discours politiques s’articulant autour de normes enjoignant à leurs père et mère d’avoir tel comportement ou telle attitude, les enfermant dans un certain modèle, s’immisçant dans les modes éducatifs. Cette normativité corporelle sexuelle de l’enfant semble bien constituer aujourd’hui un enjeu social majeur.

6 Si l’identité de genre est construite de manière précoce par le recours à des normes relatives au genre, celles-ci passent d’abord par le corps. Ces normes sociales enfantines se manifestent à de multiples niveaux, dans des discours sociaux, scientifiques et politiques qui s’appuient sur les différences corporelles entre filles et garçons pour en tirer la mise en place de normes distinctes, selon les sexes. Les auteurs y voient l’origine des rapports sociaux de sexe, les normes d’éducation et de socialisation des enfants influençant leur devenir.

7 Tout se joue dans l’enfance et dans la perception que chacun va avoir de son corps et du corps de l’autre. C’est là que l’enfant apprend à participer soit au genre masculin, soit au genre féminin. Pour autant, les transformations sociales bouleversant les normes, il n’est aisé ni pour les parents, ni pour les professionnels de la petite enfance ou de l’action sociale, de l’enseignement, de la santé, de se positionner face à des rôles sexués qui n’ont plus les mêmes retentissements qu’autrefois dans la société, et s’avèrent parfois incertains. Beaucoup de repères sont de fait remis en question.

Stratégies de socialisation et techniques d’intervention

8 Tout un volet de l’étude s’attache au processus de prescription des normes enfantines, montrant qu’elles oscillent entre deux conceptions, difficiles à concilier ou à réguler. D’un côté, certains veulent que l’enfant s’autonomise, qu’il gère lui-même son corps. On peut y parvenir par une éducation à la santé, par des pratiques sportives et en le responsabilisant. Cela correspond bien aux préconisations de la Convention internationale des droits de l’enfant qui donne à l’enfant la qualité de sujet de droit. De l’autre, il faudrait que des normes sociales protègent efficacement l’enfant, mettent son corps hors de portée d’autrui, voire de ses parents. En ce sens, les discours rappellent que l’enfant est mineur, fragile, vulnérable et qu’il doit faire l’objet d’attentions particulières (voir les dispositifs de Protection de l’enfance et d’Aide sociale à l’enfance, les directives données dans les écoles, les campagnes d’information pour lutter contre les violences familiales, etc.). Les auteurs analysent alors deux polémiques particulièrement révélatrices de cette ambiguïté de la place de l’enfant dans les discours tenus à son égard : l’affaire d’Outreau et le mouvement Pas de 0 de conduite. Nul doute que les affaires de pédophilie précédant celle d’Outreau ont amené une plus grande vigilance à chaque fois que le corps d’un enfant est menacé ou instrumentalisé, devenant un objet pour autrui. On retrouve ici tous les débordements de nature sexuelle – pédophilie, inceste, exploitation sexuelle – mais aussi les dérapages en matière d’exposition de jeunes corps dans les médias, les films ou la publicité. Mais l’affaire a montré à quel point cette obsession pour le corps de l’enfant et son intégrité pouvait parfois mener à des dérapages inquiétants. De même, la volonté d’intégrer dans le projet de loi sur la prévention de la délinquance discuté en 2005 l’idée qu’il serait possible de la prévenir dès l’âge de 3 ans a provoqué la réaction de la société civile, se traduisant par la création du mouvement Pas de 0 de conduite, qui, du fait du succès de sa pétition sur le sujet, a obtenu que cette idée soit retirée de la loi votée en 2007. Précisément, les polémiques déclenchées par cette affaire d’Outreau ou par le mouvement « Pas de 0 de conduite pour les enfants de trois ans » montrent combien il est difficile de dégager une ligne de conduite partagée par tous et rappellent qu’il faut rester prudent en matière de délinquance juvénile, de la même façon qu’il s’avère très délicat de trouver un compromis entre des logiques si divergentes de gestion de l’enfance.

9 Il était impossible de reprendre tous les thèmes traités dans cette riche analyse. Ce que l’on retiendra surtout, c’est d’abord que l’enfant – on le sait – est malléable et façonnable, ensuite que c’est dans sa prime enfance qu’il acquiert les principales transmissions qui le conditionneront ; enfin que toutes ces normes sont le plus souvent diffusées insidieusement. Aussi faut-il, tant dans la sphère privée que dans la sphère publique, se soucier de ce que les adultes autour de lui veulent lui inculquer et quelles limites il convient de poser pour accueillir l’enfant pleinement comme un sujet (de droit). On ne peut que saluer cet ensemble de réflexions qui peuvent s’avérer des plus pertinentes pour les intervenants du social, du soin ou de l’éducation.

10 Isabelle Corpart,

11 maître de conférences en droit privé à l’université de Haute-Alsace, Mulhouse.

12 isabelle.corpart@una.fr


Date de mise en ligne : 18/01/2016

https://doi.org/10.3917/empa.100.0206b